Blocages et embauchages

janvier 2006, Temps critiques



Tout mouvement qui est parvenu, même de façon embryonnaire, à renverser le cours de la domination rencontre inévitablement les obstacles que les mouvements précédents n'avaient pu franchir. Porté par ses avancées, il en affronte très vite leurs limites.

La présente offensive contre la précarisation de la vie des individus a non seulement déjà gagné plusieurs batailles contre la passivité et la séparation mais elle a aussi élargi le domaine de la lutte ouvert par les jeunes de banlieues, il y a quelques mois, contre l'effacement de l'existence sociale.

Par le blocage des universités et des lycées nous avons une nouvelle fois montré qu'une grève doit arrêter le cours ordinaire des travaux et des peines pour affirmer que d'autres activités sont possibles et réalisables, qu'un autre devenir est possible.

Par les blocs d'avenir que nous manifestons dans la rue et dans de multiples actions collectives (lutte des sans papiers, occupations et actions contre les anpe) et alternatives (habitat en commun, rythme et mode de vie moins artificiel et moins dépendant) s'ébauche la communauté humaine de celles et de ceux qui refusent de se laisser « embaucher » à tout prix par l'actuelle société capitalisée. En cela s'ébauche aussi une sorte de programme de convergence de luttes diverses dans une dynamique qui ne seraient pas simple agrégation de forces.

Hier

Dans les luttes de 1986 nous avions déjà appris la force de contestation de l'union des scolarisés (lycéens et jeunes étudiants) car c'est le premier mouvement d'une jeunesse entièrement scolarisée (ce n'est encore pas le cas en mai 68) dans le cadre d'une lutte contre la sélection qui portait l'espoir d'une « égalité des chances » et l'idée qu'il suffit de surveiller les blocages et dysfonctionnement de la démocratisation en cours. Ce mouvement de vaste ampleur banalise en quelque sorte la lutte anti-sélection des années 67/70 en lui faisant quitter le terrain de la contestation idéologique. Si pour les insurgés de 68, la démocratisation de l'enseignement apparaît aussi comme une cause à défendre, le moteur de la contestation réside dans le refus d'étudiants, en nombre relativement restreint, de devenir les futurs « cadres » de la bourgeoisie. En 86, l'énergie du mouvement est davantage orientée vers une contestation plus pratique de la restructuration du capital et de ses conséquences inégalitaires car la massification de l'enseignement ne s'accompagne pas d'une réelle démocratisation (le projet Devaquet abolissait le libre accès à l'université pour tous les bacheliers). Au-delà de la satisfaction immédiate d'avoir eu la peau d'un ministre et de sa réforme, le mouvement de 1986 a fait l'expérience de nouvelles conditions : la fin du cocon scolaire, la fin de la séparation entre école et monde du travail d'où sa méfiance vis à vis des adultes et l'expression d'un « jeunisme » assez marqué.

En 1994, dans l'opposition au cip nous avons saisi les effets de l'indifférenciation de la force de travail produite par cette même restructuration du procès de production (l'accroissement de la production nécessaire à la valorisation se réalise avec toujours moins de travail humain productif et toujours plus de puissance techno-financière). Cette indifférenciation est refusée par les élèves des iut qui disaient : « On n'a pas fait tant d'études pour se retrouver au niveau de ceux qui n'en ont pas fait ». Cette lutte est relayée par les lycéens et parmi eux surtout par les élèves de lycée professionnel qui n'ont certes pas de plan de carrière mais une angoisse diffuse doublée d'une défiance vis-à-vis de tout ce qui vient des institutions. Sous leur influence et celle des lycéens de banlieue, le cip devient le symbole de la « galère jeune ». Mais si le mouvement de 94 reste un mouvement de l'ensemble de la communauté scolarisée, comme en 1986, il est par contre beaucoup plus ouvert et de jeunes chômeurs ou « marginaux » participent aux luttes et aux ag, en fac tout du moins. Cette unité apparaîtra aussi dans la solidarité avec les « casseurs » lyonnais et nantais au moment des procès. Il est déjà un mouvement de résistance à la destructuration des rapports sociaux. Victimes de l'échec scolaire et victimes de l'échec social sont en phase. À l'inverse de 86, la crise se diffuse dans toutes les couches sociales car les frontières entre travail et non travail deviennent floues (stagification aigüe, apparition des cdd et cip). Le « jeunisme » est dépassé par la conscience d'une attaque généralisée contre les conditions du salariat, conscience bien rendue par le slogan, « Papa j'ai trouvé un boulot : le tien ».

Du mouvement de 1995 nous avons compris la portée et le sens du « Tous ensemble » dans l'esquisse d'une unité entre salariés du public et salariés du privé ; unité qui exprime la nouvelle centralité des secteurs de la reproduction par rapport à ceux de la production et dans le secteur de la production celle de l'entreprise par rapport à l'usine. Mais ce mouvement est limité par sa non remise en cause des rapports sociaux étatisés, ce qui l'empêche de concevoir un approfondissement de la lutte en dehors d'une allégeance à une forme ou une autre de l'État providence. Ce mouvement se piège dans une opposition simpliste entre le social et l'économie. Le social se dresse alors comme forme autonome et se veut représentation de la société entière contre une économie qui la menace dans ses bases. Si cette fausse opposition permet d'envisager l'extension du mouvement, il n'en facilite pas l'approfondissement car il croît suffisant la simple exposition de son existence comme expression de la société civile face à « l'horreur économique ». Cette unité du « Tous ensemble » reposant sur la lutte effective des salariés du public et ce qui n'était plus qu'une « grève par procuration » des salariés du privé, exprimait déjà la caducité du système de régulation en vigueur pendant la croissance des années 50-60 et le déclin des luttes des travailleurs des « forteresses ouvrières »1.

Le « garantisme » protégeant ses salariés était le produit du cycle de lutte précédent, de la même façon qu'il était l'un des éléments constitutifs du statut des salariés du public. Mais cette rupture n'est pas véritablement « conscientisée parce que le mouvement de 1995, au sens large, reste prisonnier du schéma d'analyse du cycle précédent de croissance dominé à la fois par les idéologies du travail, du progrès et de l'État. Cette unité finalement formelle du « Tous ensemble » sera sérieusement ébranlée par le mouvement des chômeurs de 1998 qui pose la fin de la centralité du travail vivant dans le procès de valorisation et la question d'un revenu complètement socialisé. Positions qui provoquent une rupture avec l'idéologie du travail, avec la thèse de « l'armée industrielle de réserve » potentiellement toujours employable pour les diverses variétés de marxistes et donc avec la perspective d'une future unité du prolétariat… sur la base du salariat.

En 2003, la défaite du mouvement contre la réforme des retraites nous a confirmé que la revendication de la grève générale ne peut qu'être un leurre tant que la lutte ne plonge pas au cœur des contradictions du système pour remettre en cause tous ses constituants2. La grève générale n'opère plus que comme référent mythique, mais sans lien à un rapport de force concret, sans viser un dépassement. C'est pour cela qu'elle peut être revendiquée aussi bien par les anarcho-syndicalistes de la cnt, que par les dirigeants de fo ou par des grévistes de base qui désirent l'extension de la lutte. Le contenu antagonique de la lutte ne s'approfondissant pas, la force du mouvement reste autolimitée et se manifeste le plus souvent par une succession de manifestations « marche à pieds » et par des grèves « temps forts » qui retombent toujours sur des « temps faibles ». Les luttes effectives qui se produisent alors dans le secteur privé ne sont pas celles que le mouvement attendrait, c'est-à-dire le secours des gros bataillons de l'industrie3, mais des grèves desperados, celles de Cellatex, Kronenbourg, Lu, Métaleurop et d'autres. Il n'y a plus d'affirmation possible ni du travail, ni de la classe du travail et de l'identité ouvrière. Ce n'est plus que dans le moment de la lutte que se réalise l'unité. Ces luttes sur les retraites et contre les fermetures d'usine ne se situent plus essentiellement face à l'État (comme encore en 1995) mais face au capital et à un État qui a changé de nature en se redéployant en réseau tout en réaffirmant autoritairement ses fonctions régaliennes traditionnelles (les états d'exceptions, les états d'urgence). La société capitalisée ne peut plus se poser face à l'État comme s'il lui était extérieur.

Les émeutes des banlieues de l'automne 2005 n'ont pas échappé à cette internisation des révoltes dans l'espace idéologique ordinaire. Elle n'ont pas été accompagnées du moindre sentiment d'étrangeté ; elles étaient presque attendues en quelque sorte. Pourtant ce soulèvement contre les conditions existantes, qui n'a exprimé aucun objectif particulier, s'est manifesté comme pure négativité. Ce qui a été dévoilé par cette rage c'est d'abord un rapport décentré aux forces productives (les émeutiers et leurs partisans ne travaillent pas ou alors de façon intermittente) et aux secteurs de la reproduction (échec scolaire, absentéisme, désintégration familiale, distance à l'égard des services sociaux). C'est aussi un refus des stratégies « d'insertion » et des discours qui en vante les mirages. La révolte n'est, dès lors, plus rapportable à une quelconque positivité qui lui viendrait de l'extérieur que ce soit celle d'une classe sociale (« la classe ouvrière » qui combattrait son exploitation) ou bien encore d'une religion ou d'une ethnie.

Contrairement aux mouvements des années 70-80 qui faisaient correspondre refus du travail et critique de la société de consommation, se développent des comportements qui n'affirment pas une cause et qui parcourent en tout sens des espaces à la fois fragmentés (par les vigiles des « cités interdites » du capital) et homogénéisés (par les flux de la circulation marchande).

Aujourd'hui

Les premières étincelles du mouvement ont été lancées par les étudiants des premiers cycles universitaires. Preuve, s'il en fallait, que l'ancienne « misère en milieu étudiant »4 n'est plus ce qu'elle était. La conscience mystifiée de futurs cadres que certains insurgés de mai 68 attribuaient aux étudiants de l'université de classe finissante, s'est convertie en connaissance lucide des misères concrètes à l'époque de l'université de masse. En effet, la distance s'est creusée entre le « on ne se reconnaît pas dans la société bourgeoise » énoncé par les étudiants de 68 qui, eux, pourtant, étaient encore reconnus par cette société comme des héritiers5 (même si c'était déjà assez largement faux) et le « la société ne nous reconnaît pas » des étudiants d'aujourd'hui qui pourtant, dans leur majorité, reconnaissent la dite société comme légitime. Ce ne sont pas les mêmes étudiants et leur population a changé d'échelle. Nombreux travaillent pour financer leurs études, nombreux connaissent précarité et conditions difficiles de logement, beaucoup recherchent des études supérieures courtes ou déjà professionnalisées. La plupart perçoivent que s'ils obtiennent un emploi, ils ne seront pas des décideurs mais des opérateurs de la société capitalisée.

Plusieurs tracts diffusés au début du mouvement, par exemple ceux de la fidl lycéenne, portent leur critique au nom du cdi et exprime d'une conception garantiste/fordiste du contrat de travail et plus généralement du salariat. À ses débuts, la lutte apparaît davantage comme une lutte contre les abus du capitalisme que contre le système du salariat dans son ensemble. Par-là, elle s'inscrit parmi les récents mouvements qui comme le courant altermondialiste, combattent ce qu'ils appellent le « néo-libéralisme ».

Mais il est aussi un mouvement qui dit non à l'aggravation des conditions existantes d'aujourd'hui et de celles à venir. Dans certaines des premières actions de grève et de blocage des universités, notamment celles des lettres et des sciences humaines, les interventions visaient déjà les réseaux de la puissance (évaluation standardisée, rationalisation des apprentissages, professionnalisation des cursus, savoirs informatisés). Elles s'élevaient contre les conduites de démission des étudiants comme des enseignants devant ces procédures de normalisation.

D'un côté, le mouvement a eu tendance à se projeter dans une cause militante, d'ordre éthique, donc extérieure à sa raison d'être initiale, même si très vite ont percé la révolte ou le ras le bol devant l'élaboration quasi clandestine du cpe, puis son instauration aux forceps parlementaires. Cela a contribué à la montée en puissance du mouvement. Mais, sur cette base éthique, il ne remet nullement en cause le système scolaire et il ne revendique que des réajustements anti-discrimination, une véritable égalité des chances en quelque sorte contre une loi qui a la dérision de porter ce nom. Cette dimension citoyenniste, très présente chez les lycéens de centre ville, peut donner l'impression de recréer, comme en 1986, une communauté scolaire d'opposants.

D'un autre côté, il est obligé de poser la précarité comme le futur certain de tous, ce qui peut constituer la prémisse d'une unité entre jeunes en formation et jeunes salariés, mais celle-ci ne se concrétise pas encore dans une tentative de convergence avec ce qu'on a pu appeler la révolte des banlieues6. C'est une limite qui, pour le moment du moins produit une coupure dans la jeunesse quasi similaire à celle qu'on retrouve dans le monde adulte entre travailleurs réellement occupés et travailleurs inoccupés, coupure qui a vu les salariés de Cellatex, Kronenbourg, Lu et Métaleurop regarder de loin le mouvement des chômeurs de 98 avant que les chômeurs battus et atomisés ne regardent de loin les luttes des desesperados de l'ancienne classe ouvrière industrielle. C'est cette coupure qui ne permet pas l'expression d'une dimension critique du travail, même si le slogan « Ni cpe, ni cdi » fournit une indication sur le niveau maximum de conscience atteint par la lutte aujourd'hui .

Parée de sa publicité pro-travail à la Zola7, cette loi est censée fournir un « revenu du travail » à de jeunes chômeurs, qui, pour la majorité d'entre eux, sont considérés par l'économie comme dépourvus de toute « employabilité » et qui cherchent, quant à eux, un accès direct et immédiat à « la thune » sans passer par « un boulot de merde » ou une formation sous l'autorité d'un « tuteur ».

Si le cpe participe effectivement d'une tentative de disciplinarisation de la force de travail, c'est parce que le contrôle social contemporain a peu de chose à voir avec celui du xixe siècle dans lequel l'école de la République fonctionnait comme apprentissage de la discipline de l'usine en direction d'une main d'œuvre en constante augmentation mais globalement peu qualifiée. Aujourd'hui l'école se veut « milieu de vie » et sélectionne des « compétences » alors que personne ne peut définir ce que l'économie demande en matière de « compétences » à venir.

Le Medef d'ailleurs vient d'intervenir à plusieurs reprises pour dire qu'il n'était pas favorable au développement de l'apprentissage à 14 ans et qu'il ne voyait pas un grand intérêt au cpe. À la rigueur a-t-il concédé, « ce type de contrats pourrait être utile à certaines pme ». Car en matière d'emplois à « compétences peu spécifiques » selon la terminologie des drh, un cpe ne pourra jamais rivaliser avec les bas coûts de la force de travail thaïlandaise ni encore moins avec ceux du travail clandestin.

Ce n'est pas parce que l'école serait encore une école de classe que l'État a fait voter le cpe. On peut même dire que c'est parce qu'elle ne l'est plus qu'elle ne remplit plus l'une de ses fonctions majeures qui était d'assurer « the right man at the right place » sur le marché du travail et qu'elle fabrique des surnuméraires. Cela ne signifie pas que la précarisation est en train de devenir générale. Le garantisme limité par la réduction d'emplois de fonctionnaires et les privatisations, constitue encore une réalité de la fonction publique et de certaines couches du salariat privé, mais il ne suffit plus à assurer une médiation efficace de la reproduction des rapports sociaux. Bien que les emplois stables restent une dominante du salariat, le précariat en constitue l'abcès de fixation, ce qui engendre un conflit puisque l'ancienne mobilité sociale, r est devenue inopérante. Il n'y a pas de relève à la régulation fordiste.

L'opération cpe-cne est d'abord un coup de force politique qui tente de résoudre ce conflit. Car « la réforme » est nécessaire pour ceux qui veulent prévenir « le pire ». Pour la combattre, ne sous-estimons pas cette dimension idéologique et politicienne et ne tombons pas dans un économisme qui, voyant tout comme un plan du capital, condamnerait la lutte à un choix stérile entre tout est possible ou rien n'est possible.

Avec l'arrivée du printemps, la popularisation en sa faveur étant acquise, le mouvement doit combattre sur deux fronts :

- la résistance (qui peut être offensive) à l'État, à sa police, à ses réseaux et à ses médias ;

- la potentialisation des lieux de grève et d'occupation en vue de leur généralisation à d'autres secteurs d'activités, à d'autres lieux de travail et de vie, à d'autres individus. Renouer avec « l'esprit de mai » en quelque sorte.

Donc si grève générale il y a, elle doit venir de cette potentialisation et non d'une initiative formelle qui fait perdre au mouvement toute son autonomie et sacrifie la lutte à la base à une extension de l'action par le haut. Ce serait donner un blanc-seing aux syndicats et contribuer à la bureaucratisation du mouvement. Le mouvement n'a pas à se mettre à la remorque d'un hypothétique sursaut des salariés et à fortiori d'une fantomatique classe ouvrière. Pour le moment, c'est lui qui mène la danse.

 

 

Notes

1 – Partout en Europe comme aux États-Unis, leurs dernières expressions culminent entre la fin des années 70 et la fin des années 80, sidérurgie, mines, automobile, chantiers navals et docks.

2 – Ainsi, la menace d'un boycott du bac ne pouvait que rester un slogan gauchiste quand la plupart des enseignants sont pour le maintien du bac !

3 – Gros bataillons d'ailleurs fortement dégonflés par les restructurations et la substitution capital/travail.

4 – Du nom de la célèbre brochure de 1967.

5 – Selon le mot de notre sociologue national, rendu myope par sa théorie classiste de la reproduction sociale.

6 – Néanmoins, un mois après le début du mouvement, les lycéens de banlieues ou de lycée technique sont de plus en plus nombreux dans les manifestations. Ils bloquent également leurs établissements.

7 – Comme si on « embauchait » encore, le matin, aux portails des usines, sur le carreau des mines ou sur les docks des ports…