La part du feu

janvier 2006, Temps critiques



Essayons de repérer ce qui s'est passé.

Tout d'abord, pas mal de « casse ». La sym­bo­li­que de la voi­ture brûlée relie ces actions aux rodéos de Vénis­sieux et aux St Sylvestre du Neuhoff stras­bour­geois. Mais « l'utilité » de l'objet n'est pas la même. Les objets des rodéos étaient triés avec soin (la mode des « bm »). Mais aujourd'hui c'est le tout venant de la pro­duc­tion qui y passe et la tech­ni­que employée (le feu est mis à la voi­ture du milieu et se pro­page à celle qui précède et celle qui suit) indi­que un refus de faire un tri et une sélec­tion basée sur la valeur sym­bo­li­que du véhicule ; l'auto ce n'est plus qu'une bagnole, ça peut partir en fumée et tant pis si c'est celle de voi­sins. C'est ce que ne com­pren­nent pas ceux qui repro­chent aux émeu­tiers, à mots plus ou moins cou­verts, de ne pas avoir attaqué Neuilly ou le xvie arron­dis­se­ment. La portée de ce refus reste certes limitée par le fait qu'il n'est pas incom­pa­ti­ble pour les « émeu­tiers » de cramer des voi­tu­res dans la cité et de rouler en bmw à l'extérieur. Si cette sym­bo­li­que de la voi­ture brûlée représente un fil rouge reliant les différentes révoltes de ban­lieue, on ne peut en faire remon­ter l'ori­gine jusqu'à Mai 68. En effet, en 1968, les mani­fes­tants ne met­taient pas le feu aux voi­tu­res1, mais les retour­naient pour barrer les rues, les uti­li­saient comme matériau à bar­ri­ca­des et ce sont les gre­na­des des flics plus que les cock­tails Molotov des mani­fes­tants qui les enflam­maient2.

Pas mal de casse disions-nous, mais peu de traces de pillage3 contrai­re­ment à ce qui c'était passé, aussi bien au moment du « pillage poli­ti­que » du quar­tier latin au début des années 70, que dans les révoltes des ghet­tos US depuis Watts et la fin des années 60. Le mou­ve­ment apparaît très différent d'une lutte de pau­vres, comme celle par exem­ple de la Nouvelle Orléans dans laquelle s'est exprimée une lutte directe pour la survie. On peut davan­tage le rap­pro­cher d'une révolte comme celle de Los Angeles après la bavure policière contre l'auto­mo­bi­liste afro-américain. Dans ces révoltes il y a alors une sorte d'exi­gence de jus­tice immédiate qui, à tra­vers la situa­tion française trouve un abcès de fixa­tion dans la référence ambi­va­lente aux valeurs de la Républi­que. Ambivalence faite d'un désir de pren­dre au mot ces valeurs républi­cai­nes, que ce soit celles de la devise figu­rant à son fron­ton ou celles que profère Sarkozy, et faite aussi d'une rage de fouler aux pieds ces sym­bo­les de la France comme on a pu le voir avec La Marseillaise sifflée avant le match France-Algérie de foot­ball.

Le nombre de par­ti­ci­pants est aussi resté très limité et peut être estimé à envi­ron 15 000 mani­fes­tants alors que les inci­dents se sont pro­duits dans plus de 300 com­mu­nes. Un mou­ve­ment donc très mino­ri­taire, mais le nombre de per­son­nes inter­pellées (envi­ron 5 000) montre la forte impli­ca­tion des par­ti­ci­pants. Les ris­ques étaient connus, il n'y avait pas de tou­ris­tes. C'est d'ailleurs une caractéris­ti­que qu'on retrouve dans beau­coup de luttes aujourd'hui ; par exem­ple en 2003, la lutte s'est étendue au moin­dre recoin du pays, mais la densité des par­ti­ci­pants est restée tou­jours rela­ti­ve­ment lâche et sur­tout les grévistes effec­tifs de longue durée se sont trouvés très mino­ri­tai­res.

Puisque cer­tains ont parlé d'un Mai 68 des ban­lieues et ont pu com­pa­rer les jeunes avec les « katan­gais » pari­siens ou autres « tri­mards » lyon­nais, il faut quand même sou­li­gner que cette vio­lence par­ti­culière est restée très mar­gi­nale au sein du mou­ve­ment de 68 et que, de plus, elle était cana­lisée dans la mesure où ces jeunes prolétaires n'avaient pas d'objec­tifs pro­pres, mais ser­vaient sou­vent de supplétifs com­bat­tants aux étudiants. Ils étaient à la fois dans le mou­ve­ment en tant que révoltés et à sa marge par leur extériorité sociale. C'est ce qui a rendu si dif­fi­ci­les les dis­cus­sions sur leur évic­tion ou non du mou­ve­ment quand celui-ci a amorcé sa décrue. Or aujourd'hui, l'extériorité est fon­da­trice en quel­que sorte entre cer­tains événements spon­tanés et un « mou­ve­ment » qui n'existe plus4. Les prises de posi­tion ne sont donc pas essen­tiel­le­ment polémiques (l'extériorité est trop grande), mais cher­chent à caractériser les événements, à envi­sa­ger des ral­lie­ments, à cher-cher des pas­se­rel­les, à dévelop­per des sou­tiens empa­thi­ques. Autant de démar­ches qui, sur la forme, s'appa­ren­tent à celles que ten­tent de mener les ser­vi­ces de l'État et les asso­cia­tions civi­les et reli­gieu­ses à l'égard des « ban­lieues qui néces­si­tent une aide », une dis­cri­mi­na­tion posi­tive, un « res­pect » (d'où le rétablis­se­ment des sub­ven­tions aux asso­cia­tions loca­les). Les uns comme les autres agis­sent comme si « les cités » n'étaient pas englobées dans le système général de la société capi­ta­lisée.

La différence de par­ti­ci­pa­tion des femmes à la révolte entre ce qu'elle fut en mai 68 et ce qu'elle est aujourd'hui indi­que aussi un tout autre rap­port à la vio­lence. Rapport qui, de com­ba­tif et festif en 1968 a évolué ensuite d'une forte par­ti­ci­pa­tion de femmes aux différentes formes de lutte armée, jusqu'à une cri­ti­que de la vio­lence et son assi­mi­la­tion au machisme et à la domi­na­tion. Par exten­sion, la vio­lence est dès lors condamnée comme inhérente à toutes les formes de pou­voir et donc à toutes les formes d'État (sous-entendu y com­pris au pou­voir d'un État prolétarien5). Cette posi­tion qui n'est le plus sou­vent qu'idéolo­gi­que exprime une conséquence de l'englo­be­ment du mou­ve­ment des femmes dans le féminisme des pou­voirs domi­nants. Elle est aussi le pro­duit de « la bar­ba­ri­sa­tion des rap­ports sociaux6 » dans la crise de leur repro­duc­tion. La vio­lence ne pro­vient donc pas seu­le­ment d'un capi­tal conçu une fois de plus comme un « autre », un « extérieur » mais d'un rap­port social qui trans­forme jus­te­ment les rap­ports sociaux et intro­duit la vio­lence dans tous les aspects de la vie quo­ti­dienne. Une vio­lence que les femmes des cités connais­sent par­ti­culièrement bien et qui n'est pas pro­voquée par les contrôles poli­ciers. Le rap a pu, dans une cer­taine mesure, servir d'exu­toire entre d'une part la révolte contre la répres­sion fli­carde et d'autre part un sexisme ordi­naire esthétisé.

Cette décom­po­si­tion des rap­ports sociaux n'a pas comme seul vec­teur l'isla­mi­sa­tion des ban­lieues contrai­re­ment à ce que pense un Finkielkraut emporté aussi bien par sa défense incondi­tion­nelle de la Républi­que que par une peur de la répétition d'une « guerre des pier­res », en France cette fois. En effet, comme on a pu le voir dans la car­to­gra­phie des événements, les ban­lieues les plus touchées par les événements ne sont pas celles qui sont les plus encadrées (que ce soit par l'islam radi­cal ou par les peti­tes mafias loca­les). En effet, dans ces dernières, les germes de com­mu­nau­ta­ri­sa­tion sont de plus en plus développés, mais en dehors de toute pers­pec­tive isla­miste radi­cale. L'isla­mi­sa­tion ram­pante n'en est pas moins présente. Elle gagne les com­mer­ces conver­tis obli­ga­toi­re­ment en pro­duits hallal et les cafés exigés sans alcool, trans­for­mant les références com­mu­nau­tai­res en une allégeance à une com­mu­nauté de référence unique et des­po­ti­que qui débouche sur des fatwas de quar­tier, des rap­pels à l'ordre de cer­tains imams, mais pas du tout sur un appel au djihad.

Ces pra­ti­ques com­mu­nau­ta­ris­tes/iden­ti­tai­res pren­nent de mul­ti­ples formes (voir par exem­ple l'influence d'un Dieudonné dans cer­tains quar­tiers), mais elles sont aussi passées au tamis de l'indi­vi­dua­li­sa­tion, ce qui rend fort ins­ta­ble le rap­port indi­vidu/com­mu­nauté, d'où le rela­tif affo­le­ment des imams qui souf­flent alter­na­ti­ve­ment le chaud et le froid. Les grou­pes autour de T. Ramadan qui sem­blent mieux saisir cette contra­dic­tion entre des aspi­ra­tions indi­vi­duel­les et les contrain­tes de la vie reli­gieuse tien­nent davan­tage compte de cette ambi­va­lence dans le rap­port à l'État. Car sous la négation directe des ser­vi­ces publics étati­ques (mêmes raréfiés) mis à feu, il s'est aussi mani­festé une demande de présence accrue de l'État. Les jeunes et même les moins jeunes ont l'impres­sion d'être délaissés ce qui pro­vo­que d'autant plus leur rage contre la police que celle-ci leur apparaît comme la seule vrai­ment présente sur le (leur) ter­rain.

Tout en com­pre­nant une part de nihi­lisme — une part seu­le­ment car les atta­ques étaient nul­le­ment aveu­gles — ces actions récentes n'ont pas brisé le pro­ces­sus de vic­ti­mi­sa­tion qui, depuis plu­sieurs années déjà, gangrènent toutes les actions de refus et de révolte, quand elles pro­vien­nent des quar­tiers. Des pra­ti­ques de refus et de révolte qui ne s'assu­ment pas comme telles face à la société du capi­tal et qui condui­sent alors à un double mou­ve­ment de dénégation. Un mou­ve­ment de la part des « contes­ta­tai­res » sur le mode de « c'est pas nous », « on n'a rien fait » (réaction typi­que­ment infan­tile/sco­laire) et un dis­cours de com­pas­sion de la part des comités de sou­tien : « il faut bien les com­pren­dre, il y a des rai­sons, ce n'est pas de leur faute ». Cela par­ti­cipe de ce que nous avons appelé « le mini­ma­lisme poli­ti­que » auquel n'échap­pent pas les différentes ini­tia­ti­ves pour l'amnis­tie des condamnés7.

Nous ne sommes pas sortis de cela. La ques­tion du rap­port au niveau de vio­lence (pas forcément phy­si­que) adéquat à la vio­lence du capi­tal et de sa police n'est pas posée. Il fau­drait d'ailleurs ne pas se trom­per sur le niveau de vio­lence de l'État. Contrairement à ce que disent beau­coup de grou­pes anar­chis­tes ou liber­tai­res8, l'État ne veut pas la guerre civile et ne fait que réacti­ver une vieille loi répres­sive. Parler de fas­ci­sa­tion du pou­voir est une solu­tion de faci­lité (déjà utilisée pour enter­rer plus vite le mou­ve­ment de Mai 68) qui empêche de réfléchir aux pra­ti­ques sécuri­tai­res et aux états d'excep­tion des États de droit ; et sur­tout de les com­bat­tre plus effi­ca­ce­ment.

On a pu voir qu'en Italie, les événements de Gênes ont fait explo­ser le consen­sus interne au mou­ve­ment alter­mon­dia­li­sa­tion mili­tant pour qui la vio­lence était seu­le­ment jouée et non réalisée dans une stratégie glo­ba­le­ment non vio­lente. D'un coup, la vio­lence de l'État d'excep­tion ita­lien s'est dévoilée, mais à l'intérieur de son arse­nal démocra­ti­que, ce qui lui permet ensuite de juger ses pro­pres bavu­res. Par oppo­si­tion, en 2003, nous avons pu voir que ne pas se poser cette ques­tion de la force réelle de l'État et de la réponse à lui donner avait conduit les salariés français à pra­ti­quer un mois de grève pour rien, en s'en tenant à une concep­tion de la lutte comme répétition et agrégation d'actions iner­tes. Or, à contre cou­rant, nous affir­mons jus­te­ment9 que l'État actuel est faible et que l'État d'excep­tion qui devient la règle, aussi bien en Italie, qu'aux États-Unis ou en France est une mani­fes­ta­tion de cette fai­blesse10. Que cela ne soit pas pris en compte ne fait qu'affai­blir nos pro­pres luttes déjà bien fai­bles et rendre leur déclen­che­ment plus dif­fi­cile. Le silence des syn­di­cats pen­dant les révoltes de novem­bre a été d'autant plus assour­dis­sant que sitôt l'ordre revenu, tout le monde est retourné à ses peti­tes grèves para­chutées (sncf, ratp, Éduca­tion natio­nale) sans dire le moin­dre mot sur l'état d'urgence et le couvre feu. 

Une révolte qui n'entre pas dans le moule théorique « révolutionnaire »

Cette fai­blesse des luttes trouve son pen­dant dans la fai­blesse ou l'embar­ras des posi­tion­ne­ments théori­ques et orga­ni­sa­tion­nels. Ce qui apparaît évident quand on lit ce qui est écrit sur Internet par les mou­van­ces ultra-gauche ou liber­tai­res à propos de ces soulèvements, c'est d'abord leur extériorité pra­ti­que au « mou­ve­ment ». Une extériorité qui n'est pas géogra­phi­que puis­que cer­tains indi­vi­dus soli­dai­res de ces cou­rants habi­tent ou tra­vaillent en ban­lieues11, mais une extériorité sociale et poli­ti­que. C'est cette extériorité qui pro­duit un cer­tain malaise que d'aucun veu­lent réduire par une prise de posi­tion précipitée qui essaie de faire entrer l'événement dans le cadre de la théorie du prolétariat, celui de la dia­lec­ti­que des clas­ses. Ainsi les uns n'y voit rien d'autre que la classe en lutte, les autres12 annon­cent une reprise des luttes de clas­ses révolu­tion­nai­res… qui, bien que n'étant pas encore au rendez-vous de l'Histoire y seront pour­tant « inévita­ble­ment condui­tes » un jour. Car pour eux, il importe que les luttes spon­tanées ne ratent pas le train de la révolu­tion et donc qu'elles connais­sent le bon horaire et la des­ti­na­tion précise du convoi. Ainsi pilotée la révolte des jeunes prolétaires des ban­lieues ne rou­lera pas à contre-sens… Mais on ne nous dit pas com­bien de temps ces révoltés auront dû faire le pied de grue en bas de leurs tours avant que ça n'arrive !

Certains, plus cons­cients du décalage entre cette révolte et une supposée révolu­tion prolétarienne, se posent la ques­tion de savoir com­ment va se faire le lien avec la classe ouvrière13. Un autre14 ne s'embar­rasse pas de ques­tions sur l'écart par rap­port à la théorie com­mu­niste puisqu'il va jusqu'à qua­li­fier direc­te­ment ces actions de « luttes reven­di­ca­ti­ves et défen­si­ves » des jeunes prolétaires !

L'indifféren­tisme tra­di­tion­nel de l'ultra gauche à l'égard de l'acti­visme poli­ti­que n'étant plus pos­si­ble puis­que le socle théorique sur lequel il s'appuyait s'est effrité, l'inter­ven­tion est à l'ordre du jour… mais elle se fait sur le modèle théorique qui a failli ! C'est pour­tant ce qu'il faut éviter. Il ne s'agit pas d'intégrer ce qui vient de se passer dans le cadre de schémas préétablis, mais de saisir le surcroît de « dévoi­le­ment"15 pro­duit par l'événement.

C'est ce que cer­tains ont com­mencé à faire en mar­quant bien la différence entre ce qui est à l'ordre du jour : l'ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail et ce qui ne l'est plus ; « l'armée indus­trielle de réserve » ou en signa­lant, dans d'autres termes, l'impos­si­bi­lité tou­jours plus grande d'affir­ma­tion d'une iden­tité prolétarienne. Mais une iden­tité ne peut être « négative » autre­ment que dans la négation de cette condi­tion prolétarienne, ce que les salariés en lutte de Cellatex, Kronenbourg, Lu et d'autres ont mani­festé par des pra­ti­ques illégales mais ren­dues publi­ques, qui ne font pas partie des tra­di­tions du mou­ve­ment ouvrier. Des pra­ti­ques qui les condui­sent à rompre avec leur statut de tra­vailleur de l'entre­prise. En fait, pour ce type de tra­vailleurs, c'est une expérience négative qui vient rem­pla­cer l'expérience ouvrière qui devait être à l'ori­gine d'un pro­ces­sus d'auto-orga­ni­sa­tion de la classe16. Cette expérience négative est celle de l'ines­sen­tia­li­sa­tion du « tra­vail vivant » lui-même. Le caractère social du tra­vail occupe main­te­nant toutes les dimen­sions de l'exis­tence du tra­vailleur que ce soit en tant que pro­ces­sus machi­ni­que ou comme « gene­ral intel­lect » (savoir accu­mulé). Le tra­vailleur ne perçoit plus son propre tra­vail que comme contin­gent et non néces­saire. L'expérience négative n'agit pas alors comme « tra­vail du négatif » ; elle signale seu­le­ment qu'il n'y a plus ni pro­gramme ni projet liés à la cen­tra­lité du tra­vail et à l'exis­tence d'une classe qui le représen­tait, dans la société capi­ta­lisée.

Cette impos­si­bi­lité était déjà appa­rue pen­dant le mou­ve­ment des chômeurs, à partir du moment où il exprima la reven­di­ca­tion d'un droit au revenu sans passer par le tra­vail. Dans une cer­taine mesure, c'est bien ce que l'on retrouve dans la révolte de jeunes des cités. Ce qu'ils dévoi­lent dans leurs actions, c'est non seu­le­ment leur rap­port décentré17 aux forces pro­duc­ti­ves (ils ne tra­vaillent pas ou alors de façon inter­mit­tente) et aux sec­teurs de la repro­duc­tion (échec sco­laire, absentéisme, désintégra­tion fami­liale), mais aussi le fait qu'ils ne veu­lent pas ou ne s'illu­sion­nent plus sur une pos­si­bi­lité de s'insérer davan­tage. S'insérer dans quoi, d'ailleurs, puis­que cer­tains refu­sent le rôle de « bon ouvrier » bien exploité qu'ont tenu leurs parents pen­dant si long­temps18, rôle qu'on ne leur pro­pose plus que de façon extrêmement limitée dans une société capi­ta­lisée qui pro­duit de plus en plus d'insécurité sociale. C'est cela qui rend vain tout appel à l'unité sur la base du sala­riat, comme si celle-ci devait se refor­mer à partir d'un pôle tra­vail domi­nant (une classe ouvrière « en soi ») qui n'est jus­te­ment plus cen­tral dans le procès de pro­duc­tion et dont les valeurs ne sont plus portées que par des indi­vi­dus atomisés. C'est enfin cette impos­si­ble affir­ma­tion d'une iden­tité prolétarienne qui amène à per­ce­voir les révoltés comme des grou­pes dan­ge­reux dont les actions seraient en dehors de toute signi­fi­ca­tion poli­ti­que19. La révolte ne paraît plus pou­voir être rap­portée à une quel­conque posi­ti­vité qui lui vien­drait de l'extérieur comme cela était encore le cas en 1968 en France et dans les années 70 en Italie, avec le rat­ta­che­ment empa­thi­que de la jeu­nesse ouvrière et des « mar­gi­naux » au mou­ve­ment étudiant et au mou­ve­ment révolu­tion­naire.

Pourtant, ce qui est regret­ta­ble ce n'est pas que des jeunes se révol­tent sans objec­tifs ou pers­pec­tive, mais bien plutôt que si peu d'indi­vi­dus se révol­tent et par­ti­ci­pent alors à des émeutes de plus grande ampleur. C'est cette absence de révolte de masse qui fait apparaître la révolte de ces jeunes comme dan­ge­reuse ou incontrôlable.

Plusieurs inter­ve­nants dans le débat pren­nent des dis­tan­ces avec l'idée que nous aurions affaire à une lutte popu­laire ou stric­te­ment clas­siste puis­que celle-ci apparaît par­ti­cu­la­riste à plu­sieurs niveaux (des jeunes « très-jeunes », des garçons, issus prin­ci­pa­le­ment20 d'une immi­gra­tion nord-afri­caine ou ouest-afri­caine plus ou moins ancienne). C'est d'ailleurs une des rai­sons qui expli­que la dif­fi­culté à inter­ve­nir d'une manière ou d'une autre. Cette dif­fi­culté ne pro­vient pas du fait que nous ne sau­rions pas reconnaître l'impor­tance de cette révolte, de la même façon que cer­tains n'avaient pas reconnu dans les reven­di­ca­tions des étudiants de Nanterre le début d'une reprise révolu­tion­naire. En effet, reconnaître cette impor­tance ne pro­duit rien de plus car nous ne sommes pas du tout dans le même cas de figure que celui de la révolte de Nanterre en mars 68. Le problème n'est pas tant dans le point de départ d'une lutte, son caractère local ou général, son aspect reven­di­ca­tif ou non. On peut même dire que les rai­sons de la colère des jeunes de 2005 sont plus inten­ses et plus éten­dues que celles des jeunes de 68, mais ce qui compte c'est la capa­cité d'exten­sion dans les têtes et dans la pra­ti­que. C'est le caractère objec­ti­ve­ment et sub­jec­ti­ve­ment uni­ver­sa­liste de la révolte qui lui donne sa portée et rend pos­si­ble sa générali­sa­tion. Or, la colère ou la rage n'ouvrent pas de pers­pec­tive en elles-mêmes si elles ne sont pas portées par une cer­taine dimen­sion uto­pi­que et ludi­que qui dépasse la simple réaction mortifère. Ce sont ces condi­tions qui ont rendu pos­si­ble mai 68 et le mou­ve­ment ita­lien. Ce sont ces condi­tions qui ne sont pas toutes réunies aujourd'hui dans la mesure où si les condi­tions objec­ti­ves d'une révolte plus générale, en tout cas d'un mou­ve­ment d'ampleur — car la révolte sup­pose une cer­taine extériorité au rap­port social domi­nant — sont bien réunies, les condi­tions sub­jec­ti­ves ne sui­vent pas.

Ce mou­ve­ment des ban­lieues n'a pas voca­tion à s'étendre ni à l'intérieur des ban­lieues (il reste un mou­ve­ment de cer­tains jeunes et non un mou­ve­ment col­lec­tif de la ban­lieue,) ni à l'extérieur des mêmes ban­lieues. Il reste en effet, ter­ri­to­ria­lisé, et se cons­ti­tue sur une base iden­ti­taire par défaut. Mais cette base est plus appa­rente que réelle, elle n'a plus rien à voir avec ce que furent les « bases arrières » cons­tituées par cer­tains quar­tiers ouvriers dans l'his­toire des luttes de classe. À l'époque de l'iden­tité ouvrière, les quar­tiers ouvriers fonc­tion­naient comme base arrière de la com­mu­nauté ouvrière au sein de références mul­ti­ples qui per­met­taient de dévelop­per une « vie popu­laire » ouverte, même si les cli­va­ges avec les autres lieux et les références de la classe domi­nante res­taient forts. Alors qu'aujourd'hui, les « quar­tiers » ne sont bien sou­vent que le fruit d'un nomi­na­lisme arti­fi­ciel et forcené quand la plu­part des éléments qui fai­saient les anciens quar­tiers et cette vie popu­laire vien­nent à man­quer. Dans le vaste conti­nuum urbain contem­po­rain, l'espace des ban­lieues n'apparaît plus désor­mais que comme un espace dévalo­risé au regard21 des cen­tres de consom­ma­tion et de « com­mu­ni­ca­tion », ces hauts lieux de frime iden­ti­taire ; gale­ries et rues piétonnes à bou­ti­ques où se bous­cu­lent et s'affron­tent des ego avides d'achats ou de des­truc­tion d'achats… Cela n'est pas incom­pa­ti­ble avec un refus radi­cal du tra­vail qui débouche sur la volonté d'un accès direct à la « thune ». Dans les condi­tions actuel­les et contrai­re­ment aux mou­ve­ments des années 60-70 qui fai­saient cor­res­pon­dre refus du tra­vail et cri­ti­que de la société de consom­ma­tion, on assiste au dévelop­pe­ment de com­por­te­ments sans cohérence théorique et avec des mou­ve­ments inces­sants de va et vient de la part d'indi­vi­dus qui cir­cu­lent au sein et entre des espa­ces à la fois frag­mentés et homogénéisés. D'où la mys­ti­fi­ca­tion du prêchi-prêcha socio­lo­gi­que sur « les ghet­tos »…

Quoiqu'on en dise et quel­que posi­tion qu'on prenne, la dimen­sion uni­ver­selle de ces actions (la révolte) est réduite à un contenu par­ti­cu­la­riste à partir du moment où les cibles visées (il serait faux de dire que la vio­lence est aveu­gle) ne sont pas attaquées comme étant aux fon­de­ments du capi­tal, mais plutôt comme les fon­de­ments d'une repro­duc­tion des rap­ports sociaux ; repro­duc­tion deve­nue de plus en plus problémati­que : manque de moyens, crois­sance des inégalités et dys­fonc­tion­ne­ments divers (exis­tence d'entre­pri­ses sub­ven­tionnées dans des zones fran­ches et qui pour­tant n'embau­chent que très peu de per­son­nes des quar­tiers concernés. Une de ces entre­pri­ses a d'ailleurs été prise comme cible par les mani­fes­tants). Les références aux causes écono­mi­ques et socia­les de la révolte n'appa­rais­sent alors que comme des jus­ti­fi­ca­tions forcées, de la part de « révolu­tion­nai­res » par­ti­culièrement décalés, aux com­por­te­ments nihi­lis­tes ou convul­sifs. Certains vont faire l'apo­lo­gie des dégra­da­tions d'écoles mater­nel­les à une époque où les écoles ne sont en rien assi­mi­la­bles à des « caser­nes » comme il n'était pas irréaliste de le faire jusque au début des années 60 (mais ce trait qui était déjà forcé en 68, devient gro­tes­que aujourd'hui). D'autres posi­ti­vi­sent les inter­ven­tions d'usa­gers pour protéger les bâtiments, ce qui, dans l'état actuel des choses, relève beau­coup plus de comités de vigi­lance que de conseils de quar­tiers22.

Cette dif­fi­culté d'inter­ven­tion est néanmoins bien res­sen­tie par plu­sieurs auteurs de textes qui tien­nent compte des par­ti­cu­la­ris­mes que nous avons signalés plus haut, non sans contra­dic­tion. Ainsi cer­tains en appel­lent, d'un côté, au prolétariat sau­veur alors que de l'autre, ils affir­ment que le résultat de tout cela sera encore une plus grande divi­sion au sein de ce même prolétariat. Mais au moins le reconnais­sent-ils, alors que les dia­tri­bes contre les par­ti­sans d'une stricte vision clas­siste condui­sent direc­te­ment à une posi­tion dans laquelle la guerre de classe se situe­rait… au sein de la classe elle-même ! Cette posi­tion s'expri­mait déjà au début des années 70, dans différentes revues et au sein de petits grou­pes23, mais ils inter­ve­naient dans un cadre théorique qui énonçait l'auto-négation du prolétariat comme tâche à réaliser, comme seule solu­tion pour éviter la guerre sociale bar­bare24. Son déclen­che­ment ne pou­vant alors, dans cette pers­pec­tive, que précipi­ter le pas­sage à autre chose : la fin des clas­ses et le com­mu­nisme. Nous payons encore aujourd'hui très cher la défaite théorique et pra­ti­que de ces années-là, mais ce n'est pas une raison pour réveiller les vieilles lunes clas­sis­tes.

Nous en sommes encore au stade du cons­tat et il faut bien remar­quer que la crise du sala­riat est générale. Cette crise qui ne sau­rait s'ana­ly­ser en terme de réduc­tion des coûts de pro­duc­tion exprime une impos­si­bi­lité pour le système de par­ve­nir à repro­duire tous les rap­ports sociaux. C'est l'ensem­ble des salariés et leurs marges (chômeurs, « désoccupés » pour tra­duire un terme de l'ita­lien et indi­quer que la chose ne concerne pas uni­que­ment les chômeurs déclarés, inter­mit­tents, émeu­tiers occa­sion­nels) qui sont impliqués dans cette irre­pro­duc­ti­bi­lité poten­tielle de la société capi­ta­lisée. Mais il n'y a pas de préséance à faire entre ces catégories, pas à cher­cher le nou­veau sujet. Tout au plus peut-on dire que ce sont ceux qui dévoi­lent le plus la crise des rap­ports sociaux qui, à un cer­tain moment et sous cer­tai­nes condi­tions, peu­vent allu­mer la mèche. Que cela devienne ensuite un mou­ve­ment plus vaste et général est une autre affaire. Ce n'est donc pas le statut qui est déter­mi­nant, mais la place tenue dans le procès de repro­duc­tion global et la pos­si­bi­lité de saisir des moments de la tota­lité à partir d'une situa­tion propre. Pour ne pren­dre qu'un exem­ple, au moment où l'affir­ma­tion de l'iden­tité ouvrière était encore pos­si­ble on pou­vait enten­dre que lors­que Renault éter­nuait, c'était la France qui s'enrhu­mait et dire que ce sont les ouvriers de Renault qui ont fait tem­po­rai­re­ment recu­ler la reprise du tra­vail en juin 68. Aujourd'hui, quand la cgt Renault en est à pro­po­ser un plan de relance à partir de la pro­duc­tion de 4x4 de luxe, plus aucune illu­sion n'est pos­si­ble car on ne peut s'abri­ter derrière une quel­conque tra­hi­son des syn­di­cats. Ils représen­tent là exac­te­ment les intérêts immédiats des salariés de l'auto­mo­bile, mais ceux-ci ne peu­vent plus ren­contrer les intérêts des autres. En cela, il n'y a plus de mou­ve­ment ouvrier et l'impos­si­bi­lité d'une affir­ma­tion de l'iden­tité prolétarienne conduit alors à des conflic­tua­lités cor­po­ra­tis­tes25 et à un rai­dis­se­ment autour de valeurs (tra­vail, ordre) qui, une fois déconnectées de leur pers­pec­tive révolu­tion­naire ori­gi­nelle (celle de la dic­ta­ture du prolétariat), devien­nent pro­pre­ment réaction­nai­res et très en phase avec la plu­part des posi­tions poli­ti­ques oeu­vrant à la mise en place de mesu­res d'urgence.

 


 

Notes

1 – En écri­vant cela, nous ne pen­sions pas devoir ergo­ter sur la ques­tion de savoir si, en 1968, ce sont les gre­na­des des flics ou les cock­tails Molotov des mani­fes­tants qui ont fait le plus de dégâts aux voi­tu­res. Nous avons pour­tant reçu quel­ques remar­ques de lec­teurs de ce texte au moment de sa paru­tion dans Interventions, selon les­quel­les nous fal­si­fie­rions les pra­ti­ques incen­diai­res des insurgés de mai 68 ! Les réalités de ce prin­temps seraient-elles à ce point voilées qu'il soit aujourd'hui devenu néces­saire de préciser qu'au-delà du fac­tuel c'est à l'essen­tiel de la lutte que nous nous atta­chons ? En 1968, les voi­tu­res ne cons­ti­tuaient pas un objec­tif idéolo­gi­que à détruire, mais un matériau à uti­li­ser sui­vant les besoins appa­rus au cours des affron­te­ments.

2 – Sur ce point, on peut se repor­ter au no 15 de la revue Ni patrie ni frontières, consacrée à un bilan des « émeutes » (cf. p. 29) aux adres­ses sui­van­tes, Y. Coleman 10 rue Jean Dolent 75014 Paris et site www.mon­dia­lisme.org

3 – Il faut dire aussi que nombre de quar­tiers touchés n'abri­tent plus que de rares com­mer­ces et que le meilleur moyen de s'affron­ter à la police, c'est plutôt de s'atta­quer aux écoles et autres ins­ti­tu­tions publi­ques qui fonc­tion­nent encore en ces lieux.

4 – Ce « mou­ve­ment », c'était aupa­ra­vant, le mou­ve­ment ouvrier avec ses gran­des orga­ni­sa­tions, ses réseaux et asso­cia­tions, ses élus qui, même en dehors de période de grands conflits, mani­fes­taient l'exis­tence concrète de la classe. Certains par­laient alors de « ban­lieues rouges » même si ce « rouge » n'était pas révolu­tion­naire mais sta­li­nien ou social-démocrate sui­vant les pays.

5 – Ce rap­port d'extériorité à la vio­lence est ren­forcé par l'his­toire récente du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste qui s'est cons­truit pro­gres­si­ve­ment sur l'oppo­si­tion aux deux inter­ven­tions en Irak et plus précisément en Italie sur la résur­gence d'un vaste mou­ve­ment paci­fiste. Le fait de savoir s'il est « bêlant » ou pas ne rentre pas dans le cadre de ce petit texte. Nous savons néanmoins que pour le groupe Théorie Communiste, tout cela n'est que du démocra­tisme et pour Le Prolétaire du fron­tisme petit bour­geois !

6 – Cf. Interventions no 4, avril 2004. Texte dis­po­ni­ble sur le site de Temps cri­ti­ques. temps­cri­ti­ques.free.fr. Comme disait une jeune femme dans un entre­tien à la revue Politis, « Nous dans la cité, c'est le couvre feu per­ma­nent ». Cette vérité ne doit pas nous en cacher une autre qui est que le racisme poli­cier et patro­nal est très sexué. Là où les jeunes filles et femmes vivent les situa­tions en termes de dis­cri­mi­na­tions, mais accor­dent encore leur confiance aux ins­ti­tu­tions (c'est très net dans leur rap­port à l'école), les jeunes hommes et garçons les vivent sur le mode de l'exclu­sion et de la sépara­tion.

7 – Cette demande d'amnis­tie nous paraît ambiguë : d'un côté elle est juste parce qu'elle ne dis­tin­gue ni les indi­vi­dus ni les actes, ce qui est impor­tant dans le cadre d'une révolte spon­tanée et que, de plus, elle représente une forme d'inter­ven­tion pra­ti­que ; mais de l'autre, elle donne l'impres­sion de vou­loir tirer un trait sur ce qui s'est passé comme si cette révolte c'était déjà éloignée. Cela nous semble dom­ma­gea­ble pour une apprécia­tion poli­ti­que de la situa­tion.

8 – Cf. par exem­ple, la « Coordination des grou­pes anar­chis­tes » de Saint-Denis pour qui « L'État veut la guerre civile » (p. 62-63 de Ni patrie ni frontières) et le tract, « Pas de jus­tice ? Pas de paix ! » de la Fédération anar­chiste le 10/11/2005, op. cit.

9 – Au moins depuis « Chronique d'une excrétion », Temps cri­ti­ques no 13 hiver 2003, consul­ta­ble sur le site de la revue.

10 – La lettre (7 novem­bre 2005) du député maire pcf de Vénis­sieux, Gerin, à Chirac montre que comme en Italie après « l'affaire Moro », l'État d'excep­tion est la maison com­mune de toutes les forces poli­ti­ques et socia­les res­pon­sa­bles : « Je sous­cris à vos propos pour rétablir l'ordre. La société française est en dérive. On voit poin­dre des germes de guerre civile. Il n'y a pas à hésiter : rétablir l'ordre est la prio­rité. Tous les res­pon­sa­bles poli­ti­ques, de gauche comme de droite doi­vent parler d'une même voix ». Et ce Monsieur, par ailleurs tenant de la ligne dure et « révolu­tion­naire » dans son parti, tenant aussi de la paci­fi­ca­tion de sa ban­lieue par l'alliance avec des grou­pes isla­mis­tes et pour cou­ron­ner le tout adepte du harcèlement moral contre des employés muni­ci­paux indo­ci­les, pro­po­sent tout de go au président et à son gou­ver­ne­ment : « Un plan Orsec pour les six pro­chains mois ». L'alliance du second tour des présiden­tiel­les de 2002 est donc réactivée ! Le texte intégral de ces mor­ceaux choi­sis est repro­duit pages 150-151 de Sans patrie ni frontières, no 15, décembre 2005.

11 – Dans les cités des ban­lieues, tous les modes de vie ne sont certes pas homogènes et par­fois une courte dis­tance induit déjà une « extériorité ». Ce que cer­tai­nes posi­tions qui se veu­lent « radi­ca­les » oublient c'est que ces ban­lieues ne sont pas que des espa­ces d'habi­ta­tion — per­ma­nents pour les uns et tem­po­rai­res pour les autres — mais qu'elles sont des lieux de tra­vail pour un nombre impor­tant de salariés aussi bien des ser­vi­ces publics (postes, écoles, trans­ports, santé, etc.) que d'asso­cia­tions et d'orga­ni­sa­tions chargées de diver­ses « mis­sions » et « média­tions ». Qualifier ces cités du terme tota­li­sant de « lieux de relégation », par exem­ple, c'est faire fausse route.

12 – C'est, par exem­ple le cas du pério­di­que Le Prolétaire. Il est éton­nant de voir com­ment les tenants du matéria­lisme his­to­ri­que et de l'inéluc­ta­bi­lité des luttes de clas­ses révolu­tion­nai­res pen­sent tou­jours que les indi­vi­dus prolétaires réels vont les atten­dre comme les sau­veurs suprêmes. Il est encore plus éton­nant de penser qu'il ne se sera rien passé en atten­dant et que les révolu­tion­nai­res, le moment venu retrou­ve­ront les révoltés et « émeu­tiers » dans le même état qu'à l'ori­gine. Comme si fina­le­ment, toutes les défaites du prolétariat et de sa théorie n'avaient aucun effet sur les rap­ports sociaux et par­ti­culièrement sur la décom­po­si­tion de ceux-ci. À ce propos, le film récent « Banlieue 13 » est une assez bonne anti­ci­pa­tion de ce qui pour­rait se passer si on attend encore long­temps le réveil du prolétariat révolu­tion­naire.

13 – Cette ques­tion tra­di­tion­nelle du lien d'une lutte avec la « classe révolu­tion­naire » sus­cite des polémiques d'un autre âge. Ainsi, on peut lire une atta­que contre le Courant Communiste International (cci) qui ne fait que pren­dre le contre-pied des posi­tions de ce groupe [www.inter­na­tio­na­lism.org] cci qui, malgré son marxisme ortho­doxe vis à vis du « lum­pen­prolétariat » (littérale­ment prolétariat en haillons, mais le plus sou­vent tra­duit par « sous prolétariat » avec une dénota­tion péjora­tive), se trouve sur­passé, cepen­dant, par le natio­nal-bol­che­visme d'un « tra­vailleur indus­triel du Caucase du Nord », membre d'un « parti ouvrier marxiste de Russie », qui exprime son « inter­na­tio­na­lisme prolétarien » et sa défense du tra­vail des prolétaires en ces termes : « Il s'est passé en France une révolte des para­si­tes et des fainéants étran­gers (…) Mais ce sont les prolétaires et non pas les fainéants qui seront obligés de res­tau­rer les écoles brûlées (…) Les prolétaires ne brûleront jamais ce qu'ils ont bâti eux-mêmes. La meilleure issue serait, bien sûr, d'armer les prolétaires français pour qu'ils met­tent bon ordre au moyen de leurs détache­ments et qu'ils répri­ment les para­si­tes. (…) Mais le gou­ver­ne­ment bour­geois français n'armera jamais les prolétaires français contre les para­si­tes ! Car après la réussite d'étouf­fe­ment de la révolte des fainéants vien­drait le tour des para­si­tes de la bour­geoi­sie française ».

14 – Dans la revue Meeting cf. www.mee­ting.seno­ne­vero.net

15 – Pour repren­dre le titre du no 5-6 de la série iii de la revue Invariance sur Mai 68.

16 – Expérience ouvrière qui sera à la base des théori­sa­tions de la revue Socialisme ou Barbarie dans les années 45-55. Cf. Ria Stone et « L'ouvrier américain », puis Lefort, H. Simon, Mothé et l'idée d'oppo­si­tion per­ma­nente ; puis, enfin, Panzieri et les opéraïstes ita­liens.

17 – Ce décen­trage apparaît bien dans « l'inter­ven­tion » de cer­tains jeunes des cités au cours d'une mani­fes­ta­tion de 2005, contre la loi Fillon. Même si cer­tains d'entre eux sont encore sco­la­risés, ils ne se reconnais­sent plus dans la « com­mu­nauté sco­laire » et ne peu­vent plus en expri­mer une ten­dance à la radi­ca­li­sa­tion, ce qui était encore le cas au moment des gran­des luttes contre la loi Devaquet en 1986 ou contre le cip de Balladur en 1994. Leur radi­ca­lité sans débouché s'exprime alors dans une vio­lence pure­ment bar­bare.

18 – Le mépris du tra­vail qui fut jadis l'apa­nage des cou­ches domi­nan­tes (citoyen grec, noblesse du Moyen-age, hidalgo espa­gnol de la Renaissance) imprègne aujourd'hui les cou­ches dominées. Et les plus concernés ne sont pas ces ouvriers étran­gers sans papiers qui se précipi­tent, faute d'alter­na­tive, dans les ate­liers clan­des­tins de la surex­ploi­ta­tion, mais les pro­pres enfants de générations d'immigrés sans qua­li­fi­ca­tion qui sont venus par­ti­ci­per à la recons­truc­tion puis à la crois­sance du pays. Une partie de cette jeu­nesse en déshérence refuse de repar­tir de zéro et dénonce non pas tant la dis­cri­mi­na­tion à l'embau­che que ce qu'elle ne perçoit que comme des « bou­lots de bâtards » qui lui seraient main­te­nant réservés. Qu'elle soit par­fois prête à tro­quer le bleu de tra­vail d'ouvrier de ses pères pour le bleu sombre de l'uni­forme d'agent de sécurité en dit long sur l'effon­dre­ment de la com­mu­nauté du tra­vail et le déclin de la pers­pec­tive clas­siste. Sa révolte ne signale pas une reprise de la guerre de classe mais son exi­gence d'une vérita­ble com­mu­nauté humaine. C'est dans cette mesure que nous en sommes soli­dai­res.

19 – Certains ont pu par exem­ple avan­cer que ce sont peut être les mêmes qui ont par­ti­cipé aux « émeutes » et au cas­sage de gueule dans les mani­fes­ta­tions lycéennes de 2004. Peut être, mais il y a quand même une différence puis­que dans la révolte des quar­tiers, les jeunes ont sur­tout attaqué des biens et recherché la confron­ta­tion avec la police et non pas des atta­ques contre des per­son­nes. Que cer­tai­nes per­son­nes se soient retrouvées vic­ti­mes d'actes inconsidérés n'est quand même pas signi­fi­ca­tif des actions d'ensem­ble, mais signale néanmoins les ris­ques d'une guerre de tous contre tous que nous avons déjà évoquées.

20 – Mais pas uni­que­ment. La condam­na­tion la plus lourde (4 ans fermes) a été pro­noncée contre un jeune tout ce qu'il y a de plus « chtimi ». La répres­sion s'abat sur des indi­vi­dus en révolte car les ban­lieues ne sont pas de nou­vel­les colo­nies et ces habi­tants de nou­veaux indigènes comme cer­tai­nes orga­ni­sa­tions veu­lent nous le faire croire.

21 – Nous disons bien « au regard » car il y a encore des tas de choses intéres­san­tes qui se font dans les ban­lieues, mais elles n'ont que peu de poids « au regard de »… Si on veut ris­quer une com­pa­rai­son, ces choses appa­rais­sent aussi dérisoi­res que l'exis­tence du Berliner Ensemble de Berlin-Est « au regard » des bana­nes et des bala­deurs de Berlin-Ouest avant la chute du mur.

22 – Certaines ren­contres entre jeunes et moins jeunes, entre « mani­fes­tants » et habi­tants sem­blent pour­tant avoir été fruc­tueu­ses comme l'indi­que la cnt-ait de Toulouse (cf. Ni patrie ni frontières, p. 164-166).

23 – Cf. par exem­ple, les der­niers numéros d'Information et Correspondance Ouvrière (ico), les deux pre­miers numéros de la revue Négation et aussi Le Voyou. En Italie le Groupe Comontismo (« Contre le capi­tal, lutte cri­mi­nelle »), a pour­suivi dans cette voie.

24 – La situa­tion dans les trans­ports publics et le projet du « ser­vice mini­mum » sont aussi gros d'oppo­si­tions bar­ba­res entre les salariés. Les ater­moie­ments syn­di­caux dans les grèves sncf, trans­ports mar­seillais et société mari­time corse ne font que désigner les tra­vailleurs de ces sec­teurs comme fau­teurs de trou­ble aux même titre que les « tru­blions » des cités.

25 – Ainsi, la cgt Renault défend depuis long­temps « le tout camion » (le tout voi­ture aussi évidem­ment), alors que la cgt che­mi­note défend son réseau de trans­port ferré pour le fret.