Confirmation

février 2003, Jacques Wajnsztejn



Lire aussi :

  • Chronique d’une excrétion

    • Globalement, les élections législatives n'infirment pas notre texte, bien au contraire. Voici quelques points que j'ai relevés :

      1 – Le discours alarmiste a entraîné deux conséquences qui peuvent paraître contradictoires : un vote utile d'un côté et plus d'abstentions de l'autre. Comme disent les médias c'est le signe d'une plus grande cohérence politique (sous-entendu, nous entrons enfin dans la « majorité » politique que confère à tout grand pays démocratique, la forme parlementaire de la bipartition politique) et si le fort taux d'abstention ne s'analyse pas essentiellement comme un vote politique par défaut, alors nous entrons dans la modernité électorale qui fait que le jeu électoral ne concerne plus qu'une minorité de la population. Les anciennes couches populaires n'ont plus de représentation politique et les nouvelles n'en ont pas. L'expression journalistique d'un « Parti des abstentionnistes » est sûrement le terme le plus impropre qui soit vu le marigot qu'il recouvre. Le chiffre des abstentions atteint son plus haut niveau là où la déstructuration des rapports sociaux est la plus forte (par ex. dans les ZUP, comme aux Minguettes à Vénissieux, là où des grandes barres d'immeubles ont été détruites pour « assainissement »).

      2 – Le projet historique de la social-démocratie est achevé en ce qu'il a fourni une alternative à la révolution en permettant la transformation de rapports sociaux conçus dans le cadre de l'implication réciproque de la classe du travail et de la classe du capital. Sa caducité ne repose pas sur le fait qu'il aurait négligé le caractère contradictoire du rapport social : à la fois implication réciproque et antagonisme, mais dans le fait qu'il n'y a pas eu de dépassement réformiste du capital. La social-démocratie ne fait alors plus qu'accompagner les progrès d'un pôle capital qui tente lui-même le dépassement de la contradiction en s'érigeant en un capital comme totalité1.

      Si on prend l'exemple de la France, on peut noter un certain décalage par rapport à la social-démocratie européenne, puisque dans le « Programme commun de la Gauche », c'est encore une certaine idéologie socialiste qui s'affirme avec référence à la lutte des classes contre le patronat. Par contre depuis 1990, le PS ne dit plus s'inscrire que « dans le monde du travail », ce qui y inclut les directions d'entreprise, alors que le PC dit s'adresser aux « gens » les plus exploités et méprisés. La nouvelle alliance qui se tisse alors entre les deux partis est un peu celle entre la « France qui gagne », mais avec le cœur sous la main et la « France qui perd2 ». C'est un combat perdu d'avance pour au moins deux raisons. Cette « France qui perd » n'a pas d'unité comme pouvait l'avoir une classe ouvrière qui, au-delà de ses clivages, affirmait dans son travail et son action, son identité de classe. Ainsi, les grandes luttes des OS des années 60/70 ont pu marquer le dernier assaut prolétarien du XXe siècle parce que même si elles faisaient bouger le cadre de référence de l'identité ouvrière et particulièrement la référence positive au travail, elles s'inscrivaient néanmoins dans cette identité en ce qu'elle renvoyait encore, implicitement le plus souvent (mais explicitement parfois comme en Italie), à un projet révolutionnaire. La particularité n'était pas contradictoire à la généralité et la social-démocratie appuyée par son aile stalinienne pouvait encore jouer son rôle de pompier.

      Les restructurations et l'inessentialisation de plus en plus grande de la force de travail dans le processus de valorisation du capital (« le mort saisit le vif » comme disait déjà Marx), l'individualisation accrue des rapports sociaux, ont amené une nouvelle situation que la social-démocratie a été incapable de gérer, même si elle l'a prise en compte3. Cette incapacité a été flagrante au moment des luttes de chômeurs, quand Jospin a opposé à l'urgence du revenu pour tous, la nécessité d'un emploi pour tous. Sur cette base politique, mais dans une situation de crise de la centralité du travail dans la reproduction des rapports sociaux, le gouvernement ne pouvait que se contenter d'une baisse du niveau de chômage, quelles que soient les conditions qui y présideraient. La voie vers la précarité était ouverte et avec elle une déstructuration encore plus grande du groupe ouvrier et une tendance à la lumpenprolétarisation d'une partie de celui-ci. C'est particulièrement net chez de nombreux jeunes qui ne cherchent pas à échapper à la précarité par de véritables embauches, mais par espoir de faire autre chose4. Cette « France qui perd » n'a plus de représentation politique et son attitude politique oscille entre l'abstention et le glissement politique de l'extrême gauche à l'extrême droite, attitude qui est la transcription électorale de la fin de toute identité ouvrière5. Or qu'on le regrette ou non le PCF (et la CGT) a été le porteur de cette identité. Son déclin est à la mesure de cette perte et ni LO ni la LCR ne peuvent reprendre le flambeau. La première ne cherche à affirmer qu'une identité politique afin de devenir une force politique (le futur parti des travailleurs toujours remis à plus tard) et pour cela elle n'hésite pas à se positionner à contre courant6, rejoignant sur ce point, mais uniquement sur ce point la tradition politique ultra-gauche. Le résultat est décevant, de son propre point de vue, puisque la position à contre courant empêche par définition la construction d'une force politique significative. Les éléments les moins bornés de cette organisation ne peuvent alors que rejoindre la cohérence de la LCR qui repose sur l'opportunisme et l'immédiatisme ou alors prendre le risque de quitter les rives du gauchisme et assumer vraiment une position à contre courant ; quant à la seconde elle a pris acte de la crise de l'identité ouvrière et cela d'autant plus facilement qu'elle n'y a jamais été sociologiquement rattachée. Elle a pris acte aussi de la fin du gauchisme classique et tente de le renouveler par une position « mouvementiste », à l'écoute de tous les bruits de la société.

      Les élections législatives sont un retour sur terre après le spectacle de science fiction qu'a offert la présidentielle. La gueule de bois est terminée, mais la réalité est dégueulasse : la totalité de la militance d'extrême gauche et libertaire a fait du gouvernement Jospin son ennemi principal, pour mieux tomber ensuite (excepté LO et les organisations anarchistes officielles qui n'ont pas donné de consignes) dans les bras de Chirac. En effet, pour eux, si Jospin et Aubry sont des ignobles traîtres7, Chirac n'est qu'un escroc. La disqualification politique pour les premiers, une simple condamnation morale pour le second. Quant aux plus « radicaux », ils nous avaient promis la guerre sociale au lendemain de l'élection de Chirac, mais nous n'aurons eu que la Coupe du monde de TF1, le loft et son anarchiste de M6 et le défilé de la Gay Pride de la « France qui bouge ».

      3 – Le mouvement de la rue, surtout à partir du moment où les lycéens ont été rejoints par les « adultes », n'a pas dépassé un strict antifascisme. Son manque d'autonomie l'a renvoyé à une nouvelle version de citoyennisme, sans autre perspective que la pérennisation du « système politique le moins mauvais ». Quant à ceux, plus rares, qui ont avancé l'idée d'un « front social » à opposer à ce qui serait la mystification d'un « front politique », il se trouve que ce sont les mêmes qui cherchent depuis longtemps à opposer ce même front social face à ce qu'ils décrivent comme l'économie ou pire encore pour eux, la finance. Se perdant dans les fausses oppositions ils ne saisissent pas le capital comme processus de totalisation. Et les rapports sociaux comme société capitalisée.

      En l'absence de sens historique prédéterminée et en l'absence d'une quelconque visibilité d'une puissance collective subversive, la capacité d'anticipation de la critique et les possibilités qu'elle a de se faire entendre sont réduites.

      En redevenant dominante à gauche, la social-démocratie, son rôle historique terminé, va enfin pouvoir se montrer pour ce qu'elle est (devenue), en dehors de toute référence à la filiation historique et au socialisme. A priori, elle devrait pouvoir compter sur une grande partie des écologistes pour réaliser cet aggiornamento.

       

       

      Notes

      1 – Ce que la revue Invariance a appelé « la communauté du capital » et ce que nous nommons plutôt « la société capitalisée ».

      2 – Le 22 mars 2002, le candidat Jospin souligne sur TF1 que « tous les français méritent la même attention » et en appelle à la « réconciliation » entre « ceux qui créent, qui innovent » et ceux « qui ont du mal à s'adapter à cette mondialisation ». Schématiquement, dans le cadre du concept de « gauche plurielle », le PS est censé représenter la première, le PC la seconde, d'où le rôle très secondaire et mal défini des écologistes en son sein.

      3 – Particulièrement au sein de ce qui a été appelé « la deuxième gauche », courant que Rocard et Delors ont pu représenter politiquement, que la CFDT symbolise au niveau syndical et que des sociologues comme Touraine et Dubet expriment au niveau idéologique. Pour ce courant, le principal clivage ne serait plus vertical et hiérarchique, mais horizontal partageant inclus et exclus.

      4 – Cela peut aller de la participation à des gangs mafieux jusqu'à la volonté d'être son propre patron. Comme dit un jeune d'un LEP de Montbéliard à des ouvriers de chez Sochaux : « Comment voulez-vous qu'une femme veuille de moi si je suis électricien ? ».

      5 – Cf. ce que nous en disons dans « Chronique d'une excrétion ».

      6 – Nous ne discuterons pas ici de la valeur présente d'une position « à contre courant », en l'absence d'un sens historique qui poserait clairement la caractérisation de la période actuelle à l'intérieur d'un cycle révolution/contre révolution/révolution, seule possibilité pourtant de validation de cette position. Il n'empêche que nous pouvons en faire une position minimum de résistance.

      7 – On mesure à cette haine de déçus, combien ont dû regretter puis cacher leur vote mitterrandiste de 1981 !