A J.G. et J.W. et à tout lecteur avisé de T.C.

février 2003, Loïc Debray



Lire aussi :

  • Bilan, 1995-2002

    • Ma première interrogation sera : pourquoi un nouveau bilan ?

      De façon générale, si on fait l'analyse de la pratique des bilans, on peut en distinguer deux sortes : ceux qui scandent une activité, une recherche-, ceux qui les ferment, au bénéfice d'une institutionnalisation ou d'une manœuvre visant à légitimer des revirements inattendus… ce d'autant plus qu'ils prennent la forme d'un récit où certains protagonistes “historiques” sont effacés ou occupent l'avant-scène au gré des humeurs du narrateur.

      Voyons, en lecteur avisé, la suite des « bilans » de Temps Critiques.

      Le premier bilan de Temps Critiques date du no 9, en 1996 donc, soit six ans après le premier numéro. Il est très court… — deux pages… — et signale aux lecteurs de la revue « qu'un petit bilan s'impose car la situation a évolué et nos idées se sont précisées.(…) Il s'agit aussi d'affirmer plus clairement la nécessité d'une intervention politique, comme le dit Loïc Debray dans ce numéro… « . Le lecteur apprend qu'il y a deux tendances à Temps critiques  : une pour laquelle les jeux sont faits… — c'est celle du « parachèvement » —, une autre qui veut « ouvrir des perspectives de lutte » ; en même temps, il apprend que je suis entré au comité de rédaction et l'adresse se termine par : « le choix de la nouvelle version de la quatrième de couverture indique donc une inversion de dominante dans la revue ».. Ce bilan exprime donc un changement d'orientation explicite.

      Dans le no 10, les deux tendances sont plus clairement référées aux individus animant la revue dans un préambule d'une page : « Théorie critique ou Activité critique ? » (au demeurant plutôt un mauvais intitulé : « Anthropologie historique ou Théorie et activité critiques » aurait mieux convenu). « Comme certains dans le no 9 annonçaient le « parachèvement du capital »… — Guigou… — la quatrième de couverture reprise dans le no 10 et les articles de Debray énoncent l'urgence de l'intervention politique. La discussion n'est pas close mais la vérité de la critique et sa force s'épuisent quand elle se fait essentiellement descriptive. »

      Le numéro 11 s'ouvre par un long texte de quinze pages : « Là où nous en sommes », qui s'adressait aux « lecteurs attentifs » de Temps critiques et répondait notamment aux problèmes soulevés par Françoise d'Eaubonne. Il commençait ainsi : « Nous avons effectivement énoncé l'urgence de la politique pour plusieurs raisons » (…) entre autres les limites du mouvement de 1995… — qui n'aboutissait pas encore « à une critique approfondie et en actes des rapports sociaux de domination »… — et sa position ambiguë par rapport à l'État. Il y était affirmé la nécessité de comprendre la politique comme soustraite à l'État : « La dimension politique affleure avec l'exigence d'égalité ». Il était aussi énoncé : « Il s'agit donc de partir de l'individu, même s'il s'agit d'un individu déterminé socialement. C'est une prise de position politique qui se réfère à une perspective de non-domination (Loïc Debray, articles des nos 6/7, 9 et 10) et ouvre sur un en-commun universel engendrant égalité et liberté dans la production d'individus liés à la singularité ».

      Cette conception de la politique permettait d'évaluer les luttes particulières (homosexuels, femmes, antispécistes) selon leur capacité à dépasser leur particularité, ce qui, de surcroît, nous différenciait positivement des partis, des syndicats, des gauchistes et des groupes de pression de tout poil et nous prémunissait contre les illusions citoyennes ou mouvementistes. Il était affirmé : « Il s'agit chacun dans son coin de tenir bon, y compris sur l'impossible, en se disant "si je ne le fais pas, personne ne le fera" (L. Debray) ». Ce texte continuait par : « Il s'agit enfin de réaffirmer l'idée d'une tension politique individu/communauté (Ch. Sfar/J.Wajnsztejn) », afin de ne pas tomber dans les régressions communautaires. Le texte s'achevait en précisant qu'il n'y a ni fatalité économique ni complot et que la mondialisation rencontrait des obstacles.

      Ce deuxième bilan dans le no 11 expose fidèlement les positions affichées dans ses pages ; apparemment tout le monde avait alors reconnu l'importance et la pertinence d'une approche politique non étatique… — même la tension individu/communauté est qualifiée de politique ! Dans ce même numéro, il y a un article de J.W. faisant une critique de « la position vitaliste » de Camatte qui déplore que « la dimension critique et politique disparaît quand la communauté est réduite à l'humanité étendue quelquefois aux animaux et aux plantes » et ajoute : « Voilà de quoi faire rugir les individus liés à la singularité dont parle L. Debray dans le no 6/7 de la revue ». « La question humaine, continue-t-il, pose vraiment problème, y compris à l'intérieur de la revue Temps Critiques, si on examine par exemple les différents textes de J. Guigou. » J. W. reproche en effet à J. G. de supprimer « le premier pôle de la contradiction [individu/communauté] : la communauté qui est projet devient moteur ». La dimension politique est négligée : « La contradiction des hommes et de la nature fait disparaître le capital comme rapport social pour le constituer en communauté naturelle ». J.W., de même, insiste sur les dangers de la référence de J.G. à l'espèce humaine proche de celles de Camatte, de la Deep Ecology et poreuse à celles de la Nouvelle Droite. Il y a donc manifestement un sérieux différend entre J. W. et J. G. bien qu'ils fassent référence tous deux à la communauté humaine.

      Enfin arrive le bilan provisoire du (futur) no 13. Un bilan pour le moins déconcertant : c'est un récit qui commence par le survol rapide de 2500 ans d'Histoire, où tout défile, qui plus est, dans un ordre chronologique, voué aussitôt à l'insignifiance et à l'oubli, simple divertissement à l'affaire sérieuse, la seule : la tension (exempte maintenant de toute qualification politique) vers la Communauté.

      Venons-en donc à ce récit. Avec beaucoup de difficulté certes, on peut désenfouir quelques thèses et d'abord celle-ci : le Mal, c'est la séparation, puis : « la politique, c'est le champ privilégié de la séparation »… — « sphère » particulière où se concentrent « autorité, pouvoir et puissance », et enfin « l'intervention politique est le processus, l'opérateur de la séparation », « une autonomisation de la politique », autrement dit, la séparation de la séparation, le « parachèvement » de la séparation pour parler comme vous. Les révolutions, c'est bien fini et elles n'ont fait qu'accroître la séparation… — n'ont-elles pas fait violence aux rapports sociaux qui, comme chacun sait, ne connaissent pas la séparation ? Si on ne fait rien on est « dépendant » ; si on se révolte, on est « contre-dépendant », ce qui est pire, semble-t-il, à vos yeux.

      Toutefois une lumière dans les ténèbres : la « communisation ». Néologisme audacieux, ou plutôt mot-valise, rassemblant communion et communication. L'intervention politique, pour vous, c'en est donc bien fini : place à la prédication « à titre humain ». Une fois de plus, l'anthropologie veut destituer la politique. Cette position est difficilement discernable de celle des personnalistes religieux pour qui la partie essentielle de l'individu est la communauté des hommes participant d'une même nature : communion spirituelle ; la destinée personnelle est communautaire par essence… — cela fleure bon son Teilhard de Chardin et son point OMEGA. Et vous proposez en guise d'action, et à la place de l'intervention politique : « La voie à parcourir implique que les individus communisent leurs rapports individuels et développent des activités diverses et enrichissantes et non plus un travail producteur de richesse ». Quel religieux ascétique ne serait ravi devant un si édifiant programme et Guizot n'aurait pas non plus dit mieux s'il s'était adressé aux pauvres.

      On peut remarquer que l'engloutissement de la politique s'accompagne de l'effacement de mon nom, je deviens « des individus de la revue » ; « d'autres proches d'elle affirmèrent la nécessité d'une urgence de la politique (…) cette orientation politique était aussi fondée sur les concepts de liberté et d'égalité et sur les notions « d'individu sans substance » et de singularité ; orientation débouchant sur une intervention politique clairement anti-étatique et contre toute idée de gestion ». Je serais très heureux de rencontrer ces si nombreux individus qui ont une pensée politique !

      En attendant, on apprend que toute position subjective est « englobée », leurrée par le système. Exemple : les prétentions ( !) de 68 n'ont rien été d'autre qu'un moment objectif de la « capitalisation » de la société, de sa restructuration, bref un jeu de dupes : la révolution est donc d'emblée contre-révolution ; tous ceux qui ont lutté n'avaient pas compris que la vraie, la seule rupture est la « tendance du capital à s'autoprésupposer en dehors du procès de travail ». Si ce clairvoyant diagnostic avait été donné en 1970, les luttes diverses et multiples, jusqu'à la lutte armée, pour vous le comble du volontarisme et de la fuite en avant, n'auraient pas eu lieu ; ne serait-ce que pour ne pas se retrouver agent diligent du capital… — cela dit, des phalanges compactes de théoriciens calamiteux avaient cependant proclamé que les temps étaient à l'attente et ne permettaient aucune action (ah ! les théories du « reflux » avant même qu'aucun « flux » ne soit repérable !).

      Je tiens à vous rappeler que les Grecs, même si leur société est très critiquable, ont inventé la critique, la pensée rationnelle et l'idée de l'égalité, donc la possibilité d'une société autre que celle qui est, ce qui n'est plus actuellement une conjecture largement partagée, le moins qu'on puisse dire, en tout cas pas par vous : « avec la Cité grecque », tout empire. Il est vrai que vous semblez préférer les « espaces-temps » fantastiques « mouvements gnostiques… millénarismes… contre sociétés de sorcières »…

       

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      À contre-courant

      Jacques Wajnsztejn

      La question de l'urgence de l'intervention politique n'est pas pour moi une question de principe ou la reconnaissance d'une essence d'animal politique dans l'homme, d'origine aristotélicienne. Comme l'indique la note 13 de « Bilan » et la référence à mon article pour la revue Lignes : « Du minimalisme politique », elle est à ramener à la question des rapports sociaux et aux luttes. Ce qui s'est passé en 1997 avec le mouvement contre la loi Debré avait déjà représenté pour moi, un signal des difficultés à venir et mon article prenait acte d'une nouvelle situation. En effet, pour moi, la « nouvelle ligne » qui a prévalu dans Temps critiques depuis son no 9 n'est pas due à une quelconque victoire d'une tendance sur une autre au sein de la revue. Il y a bien eu une proposition précise d'un membre du comité (L. D.), mais ensuite certains s'y sont ralliés d'autres non, et ceci à partir de motivations fort différentes. Pour ne prendre que deux exemples, J-L. R. l'a fait sur la base de lectures de philosophie politique (Arendt, Marx, Abensour) qu'il menait de son côté, alors que pour moi cela découlait plus de ma pratique pendant le mouvement anti-cip de 1994 puis des grèves de 1995 et de l'analyse relativement optimiste que je fis de la situation à l'époque et ce, jusqu'en 1997 justement. Mais ce qui s'est révélé encore beaucoup plus significatif par la suite, ce sont les élections de 2002 qui ont démontré à quel point nous étions à contre courant, situation masquée en partie par le fait qu'il semblait être redevenu légitime de contester, à l'abri du « grand mouvement antimondialisation » de lutte contre le néolibéralisme. On pouvait donc croire, à limite, à la renaissance d'un terreau fertile. Malheureusement, ceux qui nous promettaient de chasser Le Pen le dimanche afin de mieux chasser Chirac le lundi sont retournés à leurs affaires courantes, montrant ainsi leur opposition toute relative au capital. C'est ce qui donna lieu à la brochure « Chronique d'une excrétion » et aux polémiques qui suivirent (cf. lettres de L. D. et réponse de J. G. dans ce numéro, p. 164-169).

      Reconnaître cela ce n'est pas prononcer la fin de l'intervention politique. Il s'agit d'une contradiction réelle et non pas d'une question de philosophie politique et je l'ai trouvée suffisamment grave pour essayer de la faire vivre à l'extérieur de Temps critiques avec la création de la revue Interventions dont le thème, particulièrement « défensif » caractérise bien l'époque. Cela n'empêche pas de replacer ce thème dans son contexte d'origine, lequel par contre était particulièrement offensif et ainsi de retrouver la question du fil historique que nous évoquons dans le no 12 et encore dans le présent numéro. 

       

      PS : Nous n'avons pas fondé la revue à partir d'une position préalable sur la Grèce antique et la démocratie athénienne. Il n'est donc pas étonnant de retrouver en son sein des divergences d'appréciation sur ce sujet. Pour ma part, quand je ne me laisse pas aller aux facilités d'une critique de la démocratie politique, même directe, je reconnais dans l'agora un lieu de passion politique et un art du bavardage certain qui s'y exerçât, mais que je préfère quand même trouver dans ces lieux non séparés que sont les places publiques et les coins de rue, les cafés, comme c'était encore possible de le vivre en Italie surtout, mais aussi parfois en France, jusqu'au milieu des années 80.