Imprévu

février 2003, Loïc Debray



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  • Chronique d’une excrétion
  • Immédiatisme antifasciste

    • Votre texte « Chronique d'une excrétion » est une nouvelle illustration de l'incapacité générale des organisations politiques et des groupes constitués, pour ne rien dire des partis étatiques, à saisir et comprendre une situation lorsqu'un imprévu survient.

      Au lieu de repérer et penser, dans une telle situation, un point d'hétérogénéité, d'exception, et d'en faire, si possible, une singularité, les organisations ou groupes politiques continuent à fonctionner comme si de rien n'était, récitant leur litanies inamovibles hors contexte et hors situation. Et si, par aventure, un mouvement prend forme, ils péroreront du point de vue de sa fin, quand bien même la nouvelle séquence politique viendrait-elle à peine de s'ouvrir, trouvant ainsi l'occasion espérée de se faire de la publicité.

      Ainsi tous ont-ils été d'abord en retrait du mouvement anti-Le Pen, qui, au début hésitant et ayant contre lui tous les partis étatiques, a su mener son objectif à terme et tenir bon dessus : « Nous ne voulons pas de Le Pen ». Après le calamiteux vote passif, les grandes manifestations furent son annulation active. Ce n'est pas si mal et j'en ai été agréablement surpris ; le reste retournera aux poubelles de l'Histoire. En tout cas il est au moins une certitude : que, faute de ces manifestations, tout le monde se serait « démocratiquement » accommodé de Le Pen, sauf éventuellement, ses victimes.

      Comme vous n'avez rien à dire sur la situation imprévue, qui ne saurait être réduite à un simple cas de figure électorale, que Le Pen arrive en position d'être Président, vous commencez votre texte, sans surprise, par une chronique économique de quelques siècles, long hors sujet, de surcroît en régression par rapport à tout ce qui a pu être avancé dans Temps Critiques. Le Travail et le Capital sont présentés comme deux entités anhistoriques qui ont fait l'histoire — mais c'est fini — selon une inexorable nécessité. Dorénavant, le Capital a gagné, a « excrété le Travail », a « englobé » les révolutionnaires, a récupéré les luttes…

      Pour en revenir à la situation du printemps, au danger représenté par Le Pen, vous ne répondez que par des considérations oiseuses : ne serait-il pas boulangiste, ou alors poujadiste plutôt que fasciste ? En tout état de cause, les individus les plus fascistes sont dans l'appareil d'État et ne s'y trompent pas. Au demeurant, qu'ils soient chef d'une police ou électeur fidèle, ils voient en lui le raciste et le criminel et lui font confiance pour une plus grande répression — le reste, économie, Europe, emploi et autres bavardages, ne les intéresse pas. Quoique une Europe fasciste… Donc il ne s'agit pas de savoir si on est en présence d'un fascisme ou d'un antifascisme « imaginaires » mais qu'avec Le Pen le fascisme à l'état latent peut se manifester (et non avec la fille de Le Pen ou autre Mégret) : c'est une question de subjectivité. Ils ont confiance en Le Pen et pas besoin de changer les lois. D'ailleurs, ce serait une erreur que de penser que l'électorat fasciste ou « populiste » est naturellement fixé à 15 % : cet électorat peut devenir majoritaire — rappelez-vous un peu l'étonnante profusion de propos ouvertement fascistes ou racistes à l'issue du premier tour. Une libération de la parole dont on aurait pu se passer ! Cela dit, Le Pen lui-même en fut sidéré et il n'a rien su en faire. Une autre erreur serait de l'assimiler, sans autre forme de procès, aux pauvres, aux ouvriers, aux employés, ce dont se flatte Le Pen lui-même, et comme vous le faîtes dans un mélange de sympathie rance et de mépris cultivé : au fond, leur seul tort est de regarder trop la télévision et de « préférer Atac à Attac » ; mais, comme pourrait dire Le Pen, « ce sont de braves gens, ils n'ont pas tous les défauts, ils sont Français ». Par délicatesse, n'envoyez pas votre texte aux ouvriers de Cellatex, eux qui en ont sérieusement assez des médias ressassant interminablement qu'ils votent pour Le Pen. Dans un même ordre d'idée, ne rangez pas trop ostensiblement l.o. et Le Pen sous le même drapeau détestable des ringards du travail : l.o. est dans la continuité de la promotion politique des travailleurs alors que pour Le Pen il s'agit d'en faire baver : pas de rmi sans boucher et reboucher des trous, pas de prisons sans travail « d'intérêt général », etc. — c'est le travail sans la valeur !

      Quant aux manifestations, devant lesquelles vous n'avez pu que « manifester un malaise », vous les caractérisez en répétant les propres paroles de Le Pen : « défilés étatiques du Premier Mai du type de ceux des démocraties populaires des années 50 ». Certes, ce n'est pas parce que Le Pen le dit que c'est faux, mais quand il parle de manifestations ou de communisme, il convient d'y regarder à deux fois. Ou la province (Lyon, Montpellier…) n'a rien à voir avec Paris ou vous avez le chic pour ne voir que l'inintéressant, le mesquin… A qui donc vous adressez-vous, dans ce texte qui se veut d'intervention, quand même, avec votre mise en garde cocasse sur les bons et les mauvais côtés du drapeau tricolore et de La Marseillaise. Peut-être êtes vous contaminés par la pédagogie « citoyenne » ?

      Venons-en aux candidats modernistes. Si j'ai bien compris, ceux-ci sont des démagogues surfant sur l'appétit de la jeunesse pour la consommation : sexe, drogues, raves parties… Voir les dépravés bien connus que sont le facteur Besancenot ou Taubira des Îles. Naguère, on se serait fait taxer d'homme du ressentiment pour bien moins.

      Enfin, votre couplet sur le groupe Bakounine, qui appelle à voter contre Le Pen, est étonnant. Si on n'a pas de carte d'électeur, on n'a aucune légitimité, selon vous, pour appeler à voter. Je vous répondrai que, premièrement, si des gens ont une telle carte, c'est bien qu'ils comptent voter un jour ou l'autre : autant qu'ils le fassent en cette occasion ; que deuxièmement, quand on sait qu'aucune manifestation n'est appelée par qui que soit actuellement sans que son autorisation ne soit dûment demandée à la police (qui en impose d'ailleurs le parcours), quand on sait que ces mêmes gens et la plupart des militants payent leurs impôts en temps et heure et le plus souvent ont peur de faire grève, y compris les anarchistes, on peut se demander où se trouve la radicalité, à moins de tant sacraliser le vote qu'on se refuse à l'utiliser pour ne contrer qu'une si misérable catastrophe politique.

      Le Pen a donc été renvoyé dans les cordes (et pas par les anti-Le Pen institués — Ras l'Front, Reflex, etc., brillamment inconsistants — il est vrai que le moment n'était plus à la « pédagogie populaire »), c'est bien.