Invariance, discontinuité, rupture suivi de Globalisation ? antimondialisation et anticapitalisme

février 2003, Jacques Wajnsztejn



Ce thème a fait l'objet d'un premier développement dans le no 12 de Temps Critiques. D'abord parce que des actions comme celles des ouvriers de l'entreprise Cellatex et la résurgence de ce que certains se sont risqués à appeler « néo-luddisme », nous ont poussé à intervenir ; ensuite parce que cette question se pose pour quiconque a enregistré ce qu'il faut bien appeler une rupture dans l'histoire des mouvements révolutionnaires et une crise de la théorie du prolétariat. Certains font de cette rupture le point de départ pour tout autre chose ou le point qui nécessite une telle relecture de l'Histoire, que celle-ci perd même ce caractère de procès historique pour ne plus être qu errance de l'humanité. Contre cela nous continuons à affirmer une certaine continuité, tout en cherchant à saisir le nouveau. Nous n'avons donc pas peur de laisser certaines choses en route, si c'est pour aller plus loin…

A – Ne supprimons pas l'histoire

Trois présupposés intangibles maintenaient le fil historique dans les périodes de contre-révolution :

1) que l'Histoire n'est que l'histoire des luttes de classes ;

2) la nature révolutionnaire du prolétariat ;

3) l'idée de cohérence interne du mouvement révolutionnaire, mais concrètement c'est le Programme et/ou le Parti (au sens historique de Marx et Bordiga) qui tient ce rôle.

Ces trois points ne tiennent plus.

1) l'Histoire n'est pas que l'histoire de la lutte des classes. Il n'y a que peu de rapport entre Athènes, Spartacus, la Révolution française, les jacqueries, la classe ouvrière et le salarié moderne des services. C'est pour cela que l'expression « nous n'avons que nos chaînes à perdre » est désuète, comme nous l'avons dit dès les début de Temps critiques (no 2) ; de la même manière, l'idée de révolte pose problème (cf. mon livre Individu, révolte, terrorisme, Nautilus, 1987, et toute la polémique autour de la lutte armée dans les nos 2 et 3 de T.C.)

S'il y a malgré tout un fil historique, c'est que le prolétariat est un produit du passé : condensé de la liberté bourgeoise, de la communauté villageoise, de l'artisanat industriel, de la ville, condensé qui s'exprime dans une doctrine, le socialisme au sens général qu'il exprime au XIXe siècle. Mais le prolétariat est aussi rupture avec ce passé car il exprime une nouvelle phase de l'humanité qui est un point de non retour (cela n'a rien à voir avec « un sens de l'Histoire »). Le prolétariat n'a pas lutté contre la modernité, comme le croient nos modernes néo-luddistes, mais à l'intérieur de cette modernité. C'est ce qui le distingue justement, par delà certaines critiques convergentes, d'autres mouvements à prétention révolutionnaire. Ainsi, si la critique romantique ou le conservatisme révolutionnaire des années 20 véhiculent parfois une critique intéressante du capital, critique que le prolétariat aurait oublié dans sa tension vers la modernité et le Progrès, ce n'est pas pour cela qu'il faut réintégrer cette critique aujourd'hui, comme si elle faisait partie d'un même corpus de l'intelligence dressée contre la bêtise et le spectre froid de la Domination (Encyclopédie des Nuisances), ou pour l'intégrer au sein d'un mouvement de résistance à l'errance qu'aurait constituée en fait notre Histoire, ouvrant ainsi vers la possibilité de retrouver le phénomène vie, soit le phylum à la place du fil (Camatte et le devenu d'Invariance).

Ce point a évidemment une grande importance aujourd'hui où on voit depuis une vingtaine d'années, se développer la critique d'une « Nouvelle Droite » qui intègre des éléments de la critique du capital (critique de la marchandise avec reprise des thèses de Debord, critique du travail avec reprise du texte de Lafargue sur le droit à la paresse, critique de la mondialisation, critique de l'universalisme abstrait).

B – Renouer ce n'est pas…

Renouer ce n'est pas restaurer (par exemple l'universel de la théorie communiste ou du prolétariat) comme s'il n'y avait eu qu'une sorte de révisionnisme qui aurait trahi l'héritage.

Ce n'est pas non plus rejouer (cf. Riesel et tous les neo-luddisme). Ce n'est pas non plus refonder (au sens des « Refondateurs » et de Rifondazione). Ce n'est pas non plus transmettre un héritage, comme s'il n'y avait pas eu de rupture, ce qui permet de se référer même aux partis communistes officiels (Bensaïd et à un autre niveau Roland Castro).

Par contre, comme le dit Blanchot (L'amitié), « l'héritage n'est jamais un donné, c'est une tâche ». Si cela implique une certaine fidélité, il s'agit surtout d'être à la hauteur des tâches de l'époque, ce qui peut nécessiter des remises en question et une prise de distance (pas de filiation unilatérale et une diversité assez importante parmi les descendants).

Parmi ceux qui entérinent la rupture, on peut distinguer ceux qui comme Bodo Schulze aboutissent à une sorte de désenchantement, une forme de résignation critique, via l'École de Francfort (École utilisée par d'autres : F. Bochet par exemple, comme un véritable vivier d'idées « réactionnaires » à promouvoir, dans la mesure où elles s'opposent justement à l'idée de fil historique. Il est vrai qu'Adorno a été l'un des premiers à vouloir arrêter le mouvement de l'Histoire avec son idée qu'Auschwitz marque un avant et un après définitif) et ceux qui, comme Camatte, essaient de retrouver la continuité par la discontinuité. Mais cette continuité n'est pas celle de la révolte sur longue période de tous les opprimés de l'Histoire, comme chez Lonchampt-Tizon1 et les tenants de l'Histoire comme histoire des luttes de classe. C'est celle du phylum qui nous ramène à l'immédiateté de la nature et à retrouver l'enfance. Entre parenthèse il s'agit là d'un nouveau reniement de la soi-disant « invariance » : de la même façon que Bochet lui reproche d'avoir abandonner la critique des phénomènes libératoires pour en arriver à proposer « un cheminement libérateur » et Camatte abandonnerait la critique bordiguiste de l'immédiatisme pour nous renvoyer à une bonne immédiateté.

Il y aurait tout un travail à faire sur le pourquoi du comment du maintien d'un même titre de revue et particulièrement de ce titre là, de la part d'individus qui ont eu une telle évolution. Il semble que la question du fil historique n'ait pas été posée explicitement, ce qui expliquerait que perdure une diffusion de vieux textes oubliés du mouvement prolétarien, aux côtés de textes plus généraux sur les rapports à la nature, le devenir de l'espèce, la critique du procès de connaissance, etc.

La citation de Bordiga2 du « Dialogue avec les morts », page 1 du texte de Bochet illustre bien ce qui fondait « l'invariance ». Insurmontable contradiction de Bochet qui veut faire table rase… tout en sauvant le passé (les textes du passé !). Cette idée de la table rase, contre laquelle je n'arrête pas de lutter depuis maintenant plus de dix ans, me paraît correspondre à l'incapacité de comprendre le passage du prolétaire-individu à l'individu-prolétaire, incapacité à saisir l'histoire des classes au sein du procès d'individualisation et en dernier ressort à voir le rapport individu/communauté comme une histoire plutôt que comme une errance.

Est-ce que c'est cette histoire qui est notre fil historique ? J'ai tendance à le penser. Mais il n'empêche que c'est un peu abstrait car dans cette histoire nous ne nous référons qu'à certains épisodes, certaines situations et constructions, celles qui tendent justement le rapport, qui montrent son caractère politique : la révolution de 89, les révolutions prolétariennes, la ville d'avant l'urbain, le paysan-ouvrier.

À l'origine de Temps Critiques et malgré ce qu'en dit aujourd'hui Loïc Debray, il y a bien l'idée de Bilan et donc, toujours le problème du lien entre ancien et nouveau. Castoriadis l'avait bien vu en 1965 avec son « bilan » qui allait faire exploser le groupe. C'est ce que ne veut pas voir Bochet quand il réduit Castoriadis au dernier Castoriadis idéologue de « l'autonomie », ce qui l'amène par ailleurs à classer Socialisme ou Barbarie en dehors du mouvement prolétarien (au même titre que l'Internationale situationniste !). Il y a là une grosse confusion : le seul point commun de ces deux groupes3 est de faire le trajet en sens inverse et de se rencontrer à hauteur de 1968. Alors que les situationnistes cherchent le fil historique dans les conseils, Castoriadis et Lefort cherchent le sujet qui réinstituera « la vraie démocratie »).

C'est en distinguant absolument ces différentes critiques du capital (révoltée, démocratique, révolutionnaire, prolétarienne, conservatrice, « à titre humain ») que l'on peut avancer dans nos perspectives et refuser les fausses solutions que représentent le retour à des communautés restreintes (les divers primitivismes) où les références à la « démocratie vraie » (Castoriadis, Fargette, Dumontier4).

Comme exemple de l'idée de cohérence interne du mouvement révolutionnaire, on peut mentionner la théorie de « l'invariance » issue du bor-diguisme. Pourtant, une partie de ce courant verra dans Mai 68 le signe d'une discontinuité, discontinuité tout d'abord avec le cycle historique de la contre-révolution qui vit ressurgir de nombreux éléments du passé (textes anciens oubliés ou méconnus et divers gauchismes).

Mais notait la revue du même nom dans son no 5-6 de la série ii, l'invariance doit être celle des principes, de la méthode et non celle de formules rabâchées. Ainsi, les thèses de Marx ou autres ne sont pas inutiles, dans la mesure ou un grand théoricien du communisme a pu pointer ce qui était en germe, mais s'y référer en disant simplement que Marx l'avait dit et qu'il n'y a donc rien de nouveau sous le soleil est une erreur. Par exemple Marx a pointé l'importance future de l'automation, mais son impact à l'époque était réduit alors qu'aujourd'hui cette automation est un élément de la domination du travail mort et de la liquidation de la loi de la valeur, ce que la plupart des marxistes refusent d'entendre. On a donc parfois l'impression que c'est le devenir qui est nié, pour sauver la théorie. C'est très net quand on regarde les théorisations de groupes comme Le Mouvement Communiste au début des années 70 (et le livre de Barrot du même nom chez Champ Libre) et Théorie Communiste depuis 20 ans. Alors qu'une certaine rupture y est présente, le fil historique y est maintenu artificiellement… dans et par le procès du capital qui se substitue à la lutte des classes et au prolétariat manquant. Certains aussi (cf. la lettre de F. Lonchampt à J. W. de mars 2001) revendiquent le fait de rester au milieu du gué : « Je n'entends pas me soumettre à cet impératif de la critique qui veut qu'on aille jusqu'au bout, quoi qu'il en coûte, principe caractéristique de ce déplorable esprit de synthèse qui caractérise les théoriciens, lesquels veulent se consoler de leur impuissance (que je partage) en étant au moins toujours très extrémistes sur le terrain de la théorie, et sans nuances. Mais il en faut des nuances, sur ce sujet là, comme sur bien d'autres ». Pour une position à l'opposé on pourra se référer à la lettre de Bodo Schulze dans le présent numéro (partie iii).

Pour moi mai 68 et les mouvements de l'époque, particulièrement en Italie, représentent une rupture sans discontinuité (il y a continuité avec le mythe prolétarien même s'il y a aussi discontinuité d'avec son programme).

En 1986, F. Bochet, dans le tract « Discontinuité » affirme qu'il faut tout reprendre à zéro sans rien oublier ! En 1992 (Invariance, série iv no 8) ouvre la voie vers un néo-primitivisme en proclamant que la discontinuité n'est pas dans le fait de dire que le capital s'est émancipé de la loi de la valeur, car c'est déjà dans Marx, mais en refusant tout le procès de connaissance tel qu'il s'est édifié depuis la séparation d'avec la nature.

Depuis les premiers numéros de Temps Critiques, avec Ch. Sfar, nous soutenons que le mouvement révolutionnaire n'a rien à voir avec la vision d'un homme nouveau, d'une page blanche, d'un individu sans déterminations, bref d'un « révolutionnaire ». Après avoir exposé longuement pourquoi le premier présupposé ne tenait plus, je dirai quelques mots sur les deux autres.

2) Je ne m'étendrais pas sur la critique de la nature révolutionnaire du prolétariat puisque nous avons déjà développé la critique de la conception essentialiste des classes ainsi que la trop fameuse dialectique de l'essence et de l'apparence qui en est arrivé à recouvrir la distinction prolétariat-classe ouvrière.

3) Les luttes des années 60/70 ont fait éclater Programme et Parti et ce n'est plus la question de la cohérence du mouvement révolutionnaire qui se pose, mais celle de son existence. Les liens entre passé, présent et futur se distendent au maximum ou alors c'est même un des trois moments du fil historique qui disparaît : dans l'immédiatisme pour certains (immédiatisme quotidienniste ou apologie d'une post-modernité), dans le refus du nouveau pour d'autres.

Il est bien aussi question de ce fil historique quand nous essayons de poser la question de l'alternative en rapport avec la révolution (et non en concurrence, comme dans l'alternative Réforme ou Révolution). Il ne s'agit pas non plus ici de mettre en avant une nouvelle version de la « phase de transition » des trotskistes. Il y a en effet dans les expériences ici et maintenant une volonté de combler le hiatus entre mouvement et but que l'on ne peut ignorer même s'il ne s'agit pas de se leurrer sur la portée des expériences en question, il ne peut y avoir de révolution sans idée d'un autre futur comme disent les libertaires, sans une idée d'alternative donc. Inversement il ne peut y avoir de véritable alternative sans révolution, même si on n'est pas tous d'accord sur ce qu'il faut mettre derrière ce vocable de révolution, aujourd'hui.

C – La révolution « à titre humain »

II me semble erroné de dire qu'Invariance, en parlant de « révolution à titre humain », en a déduit que c'est l'humanité qui fait la révolution. Dans un premier temps Camatte a développé l'idée de « classe universelle », à partir, entre autres de l'analyse de Mai 68 et d'une critique de la théorie de la valeur travail avec impossibilité de déterminer aujourd'hui ce qui est « travail productif » et ce qui ne l'est pas. Ce n'est donc pas l'humanité qui fait la révolution, mais ce n'est plus une classe particulière qui dans la réalisation de ses intérêts de classe accomplirait dans un second temps la suppression de toutes les classes. D'où l'idée de la révolution à titre humain a laquelle je souscris encore (c'est d'ailleurs l'un des derniers points que je maintiens de l'apport de cette revue). Si je l'ai reprise, c'est que la position que je tenais à l'époque (au sein d'un réseau d'échanges plus ou moins organisés entre des individus qui participaient aux revues Négation, Bulletin Communiste, Le mouvement Communiste, puis Crise Communiste et Maturation Communiste), à savoir celle de l'auto-négation du prolétariat, c'est-à-dire d'une classe dernière des classes qui n'est déjà plus une classe et qui donc dans la révolution s'affirme et se nie en même temps (fin de toutes les phases de transition et la théorie communiste comme critique de la théorie du prolétariat), et bien tout cela m'est apparu comme une impossibilité logique doublée d'une praxis impossible à produire. Je ne savais pas encore à l'époque à quel point la défaite du prolétariat, consommée dès le milieu des années 70 et la nouvelle dynamique du capital qui en est issue, allaient confirmer cette impossibilité. En effet, le prolétariat ne risque pas de se nier puisque c'est le mouvement du capital qui l'a dépossédé de la plupart des forces permettant son affirmation (déclin des « valeurs ouvrières », inessentialisation de la force de travail, le salarié défini par sa consommation, la ville transformée en magma urbain). Le mouvement dialectique affirmation-autonégation du prolétariat que nous avions théorisé au début des années 70 comme s'effectuant dans un même moment révolutionnaire se révélait caduc à peine énoncé.

Dans un deuxième temps Invariance a avancé l'idée d'un nécessaire sursaut de l'espèce, notion déjà très présente chez Bordiga, mais qui prend encore plus de force pour une revue qui abandonne alors la théorie du prolétariat.

Ce n'est qu'à partir de la fin de la série II, donc vers 1975 qu'est avancée l'idée « que c'est ici qu'il faut sauter », puis « qu'il faut quitter ce monde » car le capital ayant réalisé sa communauté matérielle, il a englobé toutes ses contradictions et le contester ne fait que le fortifier : donc fin de la critique et fin des révolutions.

Contre ce trait final, cette discontinuité absolue, je pense qu'il faut maintenir la perspective de la révolution à titre humain parce que le capital n'arrive jamais à réaliser sa communauté matérielle, pas plus qu'il ne peut réaliser son utopie qui serait de supprimer tout rapport social en supprimant l'homme lui-même (cf. notre no 4 de TC : « L'homme en trop ».). Ce n'est pas non plus parce qu'il a réussi à se débarrasser des deux classes historiques révolutionnaires, en s'appuyant sur le procès d'individualisation et sur la dépendance réciproque entre le travail et le capital, que tout le monde aurait aujourd'hui les mêmes intérêts et a fortiori un intérêt à la révolution. On peut très bien partir de la situation actuelle des rapports sociaux, en disant que la « société capitalisée » est encore en grande partie structurée sur le modèle des classes… mais sans ce qui leur donnait contenu et unité durable, perspective historique et conscience.

La communauté humaine, s'il faut employer ce mot, ne pré-existe pas. Ce n'est pas un but à atteindre ou un Éden à retrouver. Elle se constitue dans les luttes présentes et à venir.

Il ne s'agit donc pas de choisir son camp. La théorie n'est pas aujourd'hui en état de déterminer des camps (et d'ailleurs cela n'a jamais été son rôle). Seuls les staliniens et assimilés ont développé des « lignes de classes »… et des camps. On sait lesquels ! Et l'absence de perspective historique et politique rend illusoire toute position critique qui se voudrait la Théorie. Il me semble que la discussion que nous proposons autour du fil historique (question déjà abordée dans notre numéro 12) est un moyen de faire un bilan des « positions » sur cette question, mais de façon ouverte.

 

 

Notes

1 – François Lonchampt, Alain Tizon, Votre révolution n'est pas la mienne, Sulliver, 1999.

2 – « C'est la révolution qui est une ; et elle est toujours la même, dans le cours d'un arc historique immense qui finira comme il a commencé et là où il l'avait promis ; elle a rendez-vous peut-être avec beaucoup de vivants d'aujourd'hui, mais plus certainement avec ceux encore à naître, comme avec ceux qui sont morts ; ceux-là savaient qu'elle ne manque jamais d'être au rendez-vous, qu'elle ne trompe jamais. Elle est déjà, à la lumière de la doctrine, quelque chose de tangible et de vivant ». A. Bordiga, Dialogue avec les morts, « II programma comunista », no spécial de la publication trimestrielle « Programme communiste », avril 1957.

3 – En dehors d'une brève participation de Debord à Socialisme ou Barbarie.

4 – Cf. Fargette et la revue Chroniques de barbarie et Dumontier et allii, Contre l'EdN, contribution à une critique du situationnisme, 46 p., Paris, 2001.

 

 

Globalisation ? antimondialisation et anticapitalisme

A – Quelle critique du mouvement antimondialisation ?

Dans son article Le pouvoir et son double publié dans L'Humanité du 5/09/2001, François Lonchampt cite André Breton : « L'homme est là, en train de jouer son destin (et même, que voulez-vous de plus, le destin de son espèce). Il le joue sans le connaître, cela va sans dire, mais sans plus même se soucier de l'appréhender de quelque manière, ce qui est grave. Et qui plus est avec des cartes truquées (il commence à penser que les cartes pourraient être truquées). Un jour viendra (s'arrachant à ce registre qui, pour la première fois, reste muet sur les jours à venir) où l'homme sortira du labyrinthe ayant à tâtons retrouvé dans la nuit le fil perdu », avant de critiquer la position de deux hiérarques du PS (Ch. Paul et V. Peillon), exprimée dans Le Monde du 10/08/2001. Position qui cherche à intégrer le mouvement de Gênes et le phénomène antimondialisation dans une perspective réformiste de type social-démocrate.

Tout en reconnaissant le bien fondé des critiques faîtes aux antimondialisation par F. L. (programme limité de démocratisation et humanisation du capital, attaques contre le néo-libéralisme plus que contre le capitalisme, absence de toute perspective historique), il me semble nécessaire de reconnaître en ce mouvement, un mouvement de protestation (plus que de contestation) qui opère comme une lame de fond (déferlement et grossissement). Une lame de fond qu'on peut appeler anticapitaliste, même si elle ne semble s'attaquer qu'à des conséquences du système, conséquences autour desquelles s'établit comme un consensus, un niveau politiquement correct du mouvement. Nulle tendance au communisme là-dedans, ni même de sentiments antiétatiques (sauf à la marge quand il y a des bavures répressives), car le référent essentiel reste la démocratie qui explique ici la dimension citoyenne, mais doit-on juger uniquement un mouvement à ce qu'il dit de lui-même ? Je ne crois pas. La plupart des critiques faites à ce mouvement sont des critiques que j'appellerais « externes », c'est-à-dire qu'elles proviennent de ce qu'on nommait autrefois « les révolutionnaires » (cela se limite aujourd'hui aux ouvriéristes-partitistes de Lutte Ouvrière, aux conseillistes, à certains anarcho-syndicalistes et aux anciens de l'ultra-gauche ou post-situationnistes, plus quelques anars isolés puisque les libertaires, majoritairement et les « autonomes » peuvent être classés dans la critique « interne » au mouvement, celle qui pense toujours en terme de débordement ou de radicalisation. Le terme de « radicaux » tend d'ailleurs à remplacer le terme de « révolutionnaires », ce qui en dit long sur les transformations des rapports sociaux, des luttes et des perspectives). La critique « externe » dénie à ce mouvement tout caractère subversif car de par son caractère interclassiste on aboutirait alors à un nouveau front, du même type que les fronts antifascistes. Il n'y aurait donc rien à en attendre car pas d'autonomie de classe possible (position d'H. Simon et de la revue Échanges). Ce ne serait pas un combat contre le capitalisme mais contre ses effets ou certains aspects (c'est la position que tu exprimes dans ton courrier et qui était aussi ma position spontanément tenue dans mes rapports aux militants de base de l'antimondialisation). Ce serait donc une fausse piste, une impasse, un leurre (c'est la position de la cnt-ait dans sa brochure parisienne Relais alternatif. Cette position de la cnt Vignoles, différente des positions des autres groupes libertaires, souvent partie prenante de ce mouvement de protestation, s'explique par les positions foncièrement ouvriéristes de cette organisation. Toutefois, il semble que la stratégie de croissance de l'organisation l'ait amenée, devant le succès du mouvement protestataire, à une position plus participative, au moins depuis Séville.

Mais, si on soutient, à la suite de Braudel (et de Marx si on regarde sa phrase des Grundrisse, tome i p. 378, Anthropos, qui anticipe le développement de la société de consommation et le rôle que prendra la circulation dans la dynamique du capital) que les échanges mondiaux sont justement au cœur de cette dynamique du capital, et bien dans ce cas, attaquer cette mondialisation-globalisation à l'œuvre, c'est bien attaquer le capital, à condition de ne restaurer ni idéologie anti-américaine, ni son complément l'idéologie nationale-républicaine. Cela impliquerait alors une position politique d'intervention puisque nous ne serions plus « extérieurs ». Plutôt que de répéter, comme nous l'avons fait dans les nos 10 et 11 de la revue, que la mondialisation n'est pas quelque chose de nouveau et donc qu'en faire le point d'ancrage de la critique c'est se fourvoyer dans le réformisme et la nostalgie d'un bon capitalisme, il faudrait plutôt se poser la question de ce qu'est vraiment ce mouvement, de ce qui fait son unité dans les différences (il ne s'agit pas d'une simple diversité) et de ses perspectives. Dans ce mouvement il y a bien aussi la dimension d'un nouvel « internationalisme » qui ne néglige ni les questions locales, ni la dimension nationale. On en a eu des exemples dans l'Histoire avec des individus comme Garibaldi, Bakounine et Marx qui n'ont jamais réduit cet internationalisme à ce qui deviendra plus tard l'idéologie de l'internationalisme prolétarien au profit du socialisme dans un seul pays. Ils le rattachaient à une dimension de l'universel (l'humanité, la communauté, la société sans classe). C'est cette dimension qui a aujourd'hui le plus de mal à émerger, en dehors de la figure des droits de l'homme.

Un dernier point (pour l'instant) que je reprends d'une remarque faite au texte sur Gênes de Serge Q. Notre « extériorité » provient aussi du fait que nous avons effectué une critique définitive de la notion d'avant-garde et qu'à partir de là, il ne sert pas à grand chose de critiquer Attac ou les Tute bianche car ce ne sont pas justement des « avant-gardes », mais des expressions immédiates d'une nouvelle façon de faire de la politique, sans y toucher en quelque sorte (toujours le « minimalisme politique »). Comme il n'est pas possible non plus d'affirmer plus, c'est-à-dire de se poser en « avant-garde », il est alors tentant de s'accommoder d'une extériorité participante (la position de Serge) ou de se réfugier dans l'abstention à prétention révolutionnaire (ma position).

La dernière messe de Florence et les 40 inculpations de militants de Cosenza et Naples dans les jours qui suivirent montrent bien le caractère encore indéterminé de cette protestation. Et cela, aussi bien du point de vue de ses participants qui mêlent approche festive et médiatique de la politique avec vrai désir de confrontation d'expériences ; que de la part des représentants de l'État, incapables, en fait, de les considérer comme des partenaires sociaux au même titre que les syndicats. D'où cette tendance à la criminalisation, particulièrement forte dans le « laboratoire italien », comme nous essayons de l'expliquer dans le no 1 d'Interventions.

B – Internationalisme, antimondialisation, universalité

On ne peut plus repartir de ce qu'a été le mouvement internationaliste dans la société de classe pour attribuer un contenu historique au mouvement contemporain antimondialisation. La force de l'international-isme d'avant la Première Guerre mondiale (« les prolétaires n'ont pas de patrie »), ce fut de dépasser les bases nationales et étatiques sur lesquelles les bourgeoisies cherchaient à contenir et à réduire les luttes de classes. Mais, dans l'assaut mondial qu'il conduisit contre le capital internationalisé et coalisé entre 1917 et 1923, le mouvement ouvrier révolutionnaire fut vaincu. Et il le fut doublement : de l'extérieur par la terrible répression anti-prolétarienne et de l'intérieur par son adhésion au « réalisme » et à « l'opportunisme » social-démocrate (comme le montre notamment la défaite de Spartacus et de la Commune de Berlin en 1919).

De plus, autre dimension de sa puissance, le mouvement ouvrier révolutionnaire qui constituait le pôle travail dans le rapport social capitaliste se trouvait au centre du mode de production ; sa négativité pouvait mettre fin, si ce n'est à la société progressiste-productiviste dont il était un opérateur et dont il partageait grosso modo les valeurs, du moins à la domination formelle du capital sur la classe du travail. On sait comment le capital parvint à surmonter la crise — supposée finale par le programme prolétarien — en accélérant le procès de dévalorisation dans la guerre-anéantissement et en convertissant les forces anticapitalistes dans les compromis nationalistes et interclassistes que furent les fascismes et le nazisme.

Dans la société capitalisée d'aujourd'hui — qui n'est plus un mode de production puisque l'ancien procès de production a été englobé dans l'ensemble des activités humaines « créatrices de valeur » (cf. Anthologie de Temps critiques II, « La valeur sans le travail ») — l'internationalisme n'a ni réalité ni effectivité. L'individu révolutionnaire privé de l'ancienne communauté de la classe révolutionnaire et donc de son implication dans « la libre association des producteurs » (Marx) n'a plus que son individualité à poser face à l'emprise du système sur la totalité de sa vie. Il le fait alors comme « révolté », comme « radical » ou encore comme « être humain ordinaire ». On en trouve un exemple dans les consignes données aux participants à la manifestation du samedi 6 octobre 2001 à Paris contre l'état de guerre : « Venez revêtus d'une combinaison blanche avec un dossard sur lequel sera inscrit : nous n'avons pas de nom, nous sommes comme vous, anonyme, et être humain. La banderole unique et unitaire portera cette mention : Non à l'état de guerre, un autre monde est possible ».

Cela a été maintes fois souligné, ce mouvement antimondialiste est hétérogène dans sa composition politique mais au-delà de ce simple constat il faut retenir qu'il est porteur d'une visée unifiante et homogénéisante contre l'ordre présent du monde. À ce titre il réintègre certains éléments de l'ancienne critique conservatrice et même restauratrice/régénératrice (cf. les divers primitivismes et la réactivation de la question du rapport à la nature). Dans cette perspective, un fil historique ne pourrait-il pas être renoué avec les dimensions universelles de l'ancien internationalisme ? À condition d'une part d'éliminer son aboutissement dans l'État-ouvrier stalinien et d'autre part d'abandonner définitivement les reliquats de l'humanisme bourgeois issu de la révolution française et du socialisme qui n'ont pas cessé de l'infester. Il s'agirait alors de communiser la tension individu/communauté humaine en affirmant à la fois les alternatives au capitalisme et la révolution à titre humain.