Soubresauts

février 2003, Temps critiques



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    • Passé et présent

      En juin 1991 nous écrivions1 : « Pour les pays dominants, les guerres ne sont plus menées d’un point de vue national car il n’y a plus de territoire à défendre contre un ennemi extérieur, depuis la fin de la politique des blocs. En outre, l’universalité du capital et la « libre » circulation des hommes ont depuis longtemps violé « l’intégrité » nationale. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait plus d’intérêts nationaux, mais ceux-ci s’inscrivent immédiatement dans une logique mondiale qui les subordonne. Ainsi en va-t-il de la position de la France : après avoir tenté d’affirmer une position particulière, nationale, elle s’est finalement ralliée à l’Amérique, au nom des intérêts supérieurs de la reproduction d’ensemble du système capitaliste. Et tant pis pour ses intérêts au Moyen-Orient !

      L’Amérique, quant à elle, exprime d’une façon toute conjoncturelle et instable, la coïncidence entre ses intérêts particuliers de nation et les intérêts généraux du système d’ensemble. Dans la situation antérieure, l’impérialisme américain imposait au nom de ses intérêts nationaux la mondialisation du système du capital et du salariat. Or actuellement, le stade atteint par cette mondialisation et son degré d’unification sont tels que l’Amérique a un rôle de défense du système global par rapport aux déstabilisations possibles que produisent les nouveaux particularismes nationaux. Il n’y a donc plus, au sens strict, d’impérialisme américain. La volonté américaine de hiérarchiser l’organisation du monde à son profit relève de la conscience de ce que sa position est fragile et temporaire. En ce sens on peut dire que la guerre a été aussi, pour elle, une tentative de fixation de cette position précaire, un « répit ».

      Qu’ajouter aujourd’hui ? La guerre en Yougoslavie et l’intervention au Kosovo confirment le fait que les États-Unis interviennent de moins en moins en tant que puissance dotée d’une souveraineté nationale, mais de plus en plus en tant que représentant universel du capital. Celui-ci est en marche vers ce que nous pourrions appeler sa « totalité ». Si les États-Unis ne peuvent plus représenter à eux seuls cette marche vers la totalité car plus elle avance moins ils pèsent lourd dans la part de richesse totale créée, ils n’en restent pas moins la puissance dominante au travers de leur supériorité techno-militaire et informationnelle. C’est pour cela que dans leurs interventions, ils s’abritent désormais derrière la figure des Nations-Unis2. L’idéologie de la « guerre juste » et du « droit d’intervention humanitaire » marquent la fin de l’impérialisme3 et le début d’une nouvelle phase dans laquelle la force ne s’exhibe pas, mais se met au service du droit et de la paix, par sa capacité à résoudre les conflits. Que ce droit et cette paix ne soient pas neutres est une autre question qui ne sera pas abordée ici (la description de ce qui se met en place peut être relativement séparée du jugement sur ce qui se met en place). Il ne s’agit donc pas de défendre une patrie, des intérêts géostratégiques, mais « la liberté »4. On assiste alors à une inversion des forces politiques, du moins dans les pays occidentaux : les va-t-en-guerre traditionnels de droite ou d’extrême-droite et la « gauche jaurèsienne » sont plutôt contre les nouvelles formes prises par la guerre, alors que « la gauche nouvelle » ou « plurielle » est aux avants-postes (Blair en représente la figure caricaturale).

      A l’opposé de ce qui s’est souvent dit après la guerre du Golfe et le « nouvel ordre mondial » qui en serait issu, nous avons avancé plutôt l’idée d’ « un monde aux ordres »5, régi par un système pyramidal de « gendarmes » : gendarme mondial (les États-Unis), gendarmes régionaux (France et gb pour l’Afrique et le Moyen Orient, urss et maintenant Russie pour l’Asie orientale) et gendarmes locaux (Turquie, Israël, Irak, Pakistan). Mais cette organisation est extrêmement instable pour plusieurs raisons :

      La force des gendarmes locaux vient de leur surarmement. Il y a donc problème dès que l’un d’entre eux cherche à jouer une carte personnelle, ou simplement à réclamer son dû pour service rendu (cela a été le cas de l’Irak). Paradoxalement les superpuissances se désarment bilatéralement ou multilatéralement comme vient encore de le montrer la proposition américaine, faite aux Russes, de détruire les deux tiers de leurs 6000 têtes d’ogives nucléaires, et elles sous-traitent aussi les problèmes locaux. La croyance en un certain ordre et les nécessités de la guerre économique nécessitent un transfert de dépense du militaire vers le civil. Personne n’échappe à cette nouvelle donne, même pas l’État d’Israël6.

      Il n’y a plus d’ennemi connu, puisque tout le monde trouve à peu près sa place dans l’organigramme (un peu comme dans la globalisation économique), même si c’est à une place subordonnée. Les ennemis potentiels ne sont même plus érigés en tant qu’ennemis, mais en tant qu’« États-voyous » et leurs dirigeants sont des nouveaux Hitler. Les derniers événements du 11 Septembre indiquent que même certains de ces « États-voyous » sont en fait « civilisables » (le Soudan vient d’être amendé). La situation est tellement instable que des listes noires doivent être constamment remises à jour.

      Comme tout l’édifice repose sur le déclin de la souveraineté nationale au profit d’une « gouvernance » de l’intérêt général bien compris, toute revendication nationale, nationalo-ethnique ou autre devient une véritable poudrière (l’éclatement de la Yougoslavie, l’éternel problème palestinien et maintenant la question du Cachemire).

      La seule position d’indépendance possible vis-à-vis de cette structuration mondiale des forces est alors de se situer directement au même niveau qu’elle, au niveau mondial. Et malheureusement ce n’est pas la révolution internationaliste prolétarienne qui pointe le nez, ce n’est plus non plus un pan-arabisme aujourd’hui caduc et de caractère trop limité eu égard à la recomposition actuelle, mais l’islamisme radical. On en a eu un premier exemple avec l’Iran et la lutte contre le « Grand Satan », on en a un autre maintenant avec Ben Laden et les Talibans.

      Cette instabilité est le produit d’une faiblesse, d’un inachèvement du procès de totalisation. Pourtant, paradoxalement beaucoup voient dans cette faiblesse la force d’une puissance qui domine par ses capacités de déstabilisation. La confiance en cet ordre mondial, la croyance en un « Empire » (qui n’est pas les États-Unis) réalisé (c’est la position de Hardt et Negri) sont venues renforcer des ferments objectifs de déstabilisation. Après la guerre du Golfe et malgré le maintien d’une présence en Arabie Saoudite, les Américains ont amorcé une politique de retrait qui se caractérise à la fois par le sabordage de la cia par les gouvernants démocrates, puis par une stratégie électorale pro-isolationniste du républicain Bush junior. Cette nouvelle politique qui vise à n’attaquer que ce qui menace directement la sécurité des États-Unis va produire un pourrissement encore plus important dans les zones à risques. Les Israéliens et les Palestiniens, totalement incapables, dans les conditions actuelles, de créer les conditions du développement d’un capital dynamique qui intégrerait toute cette zone et dont Israël constituerait l’essentiel du pôle capital, vont pouvoir redoubler d’erreurs politiques. Erreurs qui sont autant de chances pour le surgissement du vivier religieux (musulman comme juif). Quant au Pakistan et aux Talibans…on connaît maintenant la suite ! Un autre exemple de la faiblesse des États-Unis, c’est qu’ils demandent l’accord à la Russie et à la Chine, ces formes anciennes d’empires, avant d’intervenir.

      En réalité, il n’y a pas de véritable constitution d’un « Empire ». Il y a tendance à l’unification dans un monde qui n’est pas unipolaire et dans lequel interviennent de plus en plus de forces non étatiques (ong, nouvelles formes de terrorisme messianique, groupes mafieux). Aucune dimension stratégique ne se dégage et les États-Unis apparaissent de plus en plus comme une force sans solution politique, qui ne peut intervenir qu’au cas par cas7. Ainsi, le Wanted lancé par Busch à l’égard de Ben Laden et de ses réseaux — dont les anti-impérialistes se sont gaussés sans le comprendre — témoigne de cette impossibilité pour le système de mener une politique de guerre comme le furent les guerres impérialistes des puissances coloniales et neocoloniales. Ses interventions militaires relèvent de la vengeance, des représailles, de l’action de commando, du coup de force, de l’appui tactique à des forces locales, de la « sécurisation » de zones sensibles, etc. Face à des réseaux islamistes qui, eux, opèrent d’emblée sur le plan mondial puisque le djihad n’a pas de frontières8, le système bien que lui aussi mondialisant, ne peut plus répondre sur le mode de la « guerre mondiale ». D’où ce décalage observable entre des forces, qui bien que militairement inégales, ne peuvent pas se vaincre politiquement.

      La marche vers la totalité et les difficultés d’une nouvelle régulation

      Cette situation prend son origine avec la défaite dans la guerre du Vietnam, défaite qui marque la fin de l’utopie américaine de représenter tout le capital. La défaite de l’urss en Afghanistan constitue son pendant tardif9 et la fin d’une tentative de constituer une vaste aire propre de développement. Seule l’Angleterre maintient une certaine vision stratégique, car elle est la seule puissance de culture impériale et impérialiste à conserver une force et une capacité d’intervention militaire, sous parapluie américain toutefois. La France, elle aussi de culture impérialiste n’a plus les moyens de sa politique et malgré le maintien d’une certaine présence en Afrique, elle se permet de sacrifier ses intérêts proche-orientaux (et le lobby pro-irakien) pour une petite participation à l’opération « Tempête du désert » dans le Golfe.

      En fait, on n’est pas sorti de la crise des années 70. Les tentatives de restructuration sont restées incomplètes et parfois assez formelles (dérégulation, privatisations, flexibilité) sans que se mette en place un nouveau mode de régulation aux vertus stabilisatrices d’un niveau au moins identique à celui de l’ancien mode fordiste. La crise s’est même étendue à l’Asie et sous sa forme la plus moderne (Japon, Thaïlande), alors que seule la Corée du Sud a connu, à retardement, une crise classique de type fordiste.

      La défaite de l’urss et de son bloc en tant que puissance n’a pas conduit à une extension du modèle capitaliste occidental. Le contrôle des flux de marchandises et des flux financiers par des goupes mafieux et des réseaux d’anciens bureaucrates soviétiques sont un obstacle sérieux à une greffe pure et simple du système capitaliste dans la région. D’autre part, malgré l’industrialisation forcenée de l’époque stalinienne, les résistances communautaires et religieuses restent fortes. Bien sûr l’ancienne propriété collective de la commune paysanne (l’Obchtchina et son conseil : le Mir) n’existe plus depuis longtemps en tant que telle, mais elle a perduré sous la forme abâtardie et ambiguë du kolkhoze. Les questions que Marx posait à la fin de sa vie à Vera Zassoulitch restent actuelles, à savoir : est-ce que la Russie a besoin de passer par la phase bourgeoise et capitaliste (« à l’occidentale »)10 ou bien peut-elle, en s’appuyant sur certaines références communautaires avancer plus directement vers la communauté humaine ? Face à ces problèmes, les dernières prises de position de Poutine, malgré leur opportunisme, constituent au moins un soulagement pour les Américains.

      Seule l’aire de la Mitteleuropa réintègre un peu son giron d’origine, sous pavillon allemand, laissant les slaves de l’Est et des Balkans à un sort incertain. En Bosnie et au Kosovo, en Albanie comme en Afghanistan, ce que le capital ne peut ou ne veut développer, il l’épuise, le détruit. C’est un autre signe de la fin de l’époque des impérialismes (pas de nouveau plan Marshall pour eux), mais ce n’est pas pour cela qu’il faut uniquement y voir une impossibilité pour le capital à valoriser certaines zones11. Il y a aussi des résistances à la pénétration du capital, particulièrement dans l’ère slave orthodoxe et dans l’ère islamique.

      La faiblesse de la souveraineté nationale des États annihile toute dimension politique de leur action. Tout devient obscur. Pourquoi sacrifier Sarajevo et pas le Kosovo par exemple ? Bien sûr, il se trouvera toujours quelques prétendus marxistes pour nous révéler la rationalité économique qui se cache derrière tout ça : l’existence d’un ou deux gisements de pétrole dans le Caucase et la Caspienne, alors que pour l’Afghanistan on nous parlera de gazoducs ou de quelque autre ressource ; mais qui le croit vraiment ? Si dans un passé récent les États-Unis ont effectivement cherché à tenir la Russie à l’écart du processus d’exportation des hydrocarbures et des gros contrats juteux qui en découleraient (logique économique), ils s’orientent aujourd’hui vers une attitude de compromis et de complémentarité. Les risques de déstabilisation dans la région ne permettent plus de tenir la Russie à l’écart des négociations (logique de puissance et d’ordre)12. Ceci est d’autant plus marqué que depuis Gorbatchev, les dirigeants russes actuels, malgré les tensions dans l’armée, ont clairement choisi l’Occident et la voie du développement du capital, renonçant ainsi à une voie slave, anti-occidentale et anti-capitaliste très ancienne (la « Troisième voie »). On en a eu une première preuve avec l’absence de réponse donnée par le même Gorbatchev à une lettre de Khomeyni de janvier 1989, lequel lui proposait une alliance contre « le grand Satan » et l’Occident. Les conflits qui ont suivi, dans l’ex-Yougoslavie et dans les anciennes Républiques asiatiques de ce qui fut l’urss, démontrent qu’il n’y a pas d’alliance possible entre l’aire slave et l’aire islamique.

      Cette insuffisance de nature politique de la part des États actuels, explique qu’ils fonctionnent dans un rapport ambigu à leur complexe militaro-industriel. En tant que gestionnaire et appareil bureaucratique d’expertise, l’État fait partie intégrante de ce complexe militaro-industriel et il participe aux choix et décisions dans la logique abstraite qui anime ce système, mais en même temps il est dépendant du processus de développement de la technoscience que Jean-Marc Lévy-Leblond définit comme une situation dans laquelle le faire de la technique l’emporte sur la connaissance scientifique. De la même façon que l’économie semble s’imposer au social et à la politique, la technoscience s’impose au militaire. Ainsi, dans l’intervention en ex-Yougoslavie, il apparaît qu’une des raisons de la non intervention au sol résulte de la prédominance au sein de l’armée américaine, des options de l’armée de l’air qui sont justement celles qui reposent le plus sur l’idée d’une guerre technologique sans hommes ou presque13. La fin des armées de conscription s’impose donc et avec elle les formes traditionnelles de lutte contre la guerre. Il n’y a plus besoin d’appels à la désertion en direction des militaires des pays dominants quand la désertion est civique (cf. le fameux « plutôt rouges que morts » des jeunes allemands). Il ne s’agit pas de regretter le bon vieux temps de la guerre virile « entre hommes », mais de constater que la guerre « néo-moderne », en réduisant le nombre d’hommes nécessaires à son fonctionnement tout en augmentant l’exigence de qualification militaire et scientifique de ceux qui demeurent (les militaires professionnels), invalide les modèles historiques du retournement de la guerre impérialiste ou nationaliste en guerre sociale révolutionnaire. Et ce n’est pas le fait de terminer invariablement des tracts par des appels à la guerre sociale ou à la guerre de classe qui changera quelque chose !

      Depuis la fin de l’antagonisme des blocs, la guerre est toujours déjà « civile », même si les médias l’affublent du caractère « d’ethnique ». Guerre de tous contre tous qui a pour scène une « société civile » dans laquelle la violence s’affranchit de toute légitimité idéologique et politique, de toute humanité puisque l’ennemi n’est pas vraiment considéré comme un humain. En Bosnie, par exemple, le marquage des corps selon des pratiques d’avant l’humanisme, redevient le mode de traitement des conflits entre ennemis : le sang doit couler, le sperme doit souiller. Comme le montrent les Talibans à l’origine (« étudiants en religion ») puis les séides de Ben Laden , ce sont aussi des civils qui aujourd’hui mènent la guerre. En dehors de leur opération ponctuelle de vengeance, les Américains participent aussi de ce mouvement en permettant une nouvelle flambée de guerre civile en Afghanistan (cf. la prison de Mazâr-e-Charif livrée aux hommes de Dostom).

      L’islam et le mouvement de la valeur14

      Nous disions donc que les États-Unis ne peuvent représenter à eux seuls cette marche vers la totalité même s’ils cherchent à rester la superpuissance. La Trilatérale a essayé de jouer ce rôle, sans succès et l’onu malgré son action en ex-Yougoslavie n’a pu le faire non plus. Il y a une crise de la représentation (dit plus trivialement et sans jeu de mots, il n’y a plus de pilote dans l’avion !). Il y a par contre un immense mouvement de refus. Il commence avec la révolution iranienne et le développement d’un populisme religieux d’origine chiite en réaction au mouvement d’individualisation et aux destructions du capital d’une part, à l’Islam sunnite officiel, apanage des puissants du golfe et ciment des relations tribales en milieu rural d’autre part. Le nationalisme arabe des années 60 et 7015, plutôt laïc et « progressiste » est progressivement balayé comme réponse à l’échec de la modernité, une modernité qui déstructure, urbanise, individualise, développe un début de classe moyenne, à côté d’une prolétarisation qui ressemble beaucoup à une lumpen-prolétarisation (la force de travail sans le travail). Le fis algérien a représenté, avant son interdiction, cette alternative d’un islamisme politique de parti. L’évolution du régime de S. Hussein et des groupes de résistance palestiniens est un autre exemple de cette option, mais à partir de situations très différentes qui toutes ont pour point commun de réagir à la faillite d’un projet de développement autocentré. Mais ce populisme religieux, révolutionnaire et expansionniste à ses débuts évolue peu à peu vers un national-populisme que le régime iranien actuel représente bien. Quel événement, tout de même, que cette condamnation des attentats du 11 septembre par les officiels iraniens !

      C’est que la « révolution iranienne » en devenant nationale et en se limitant à une influence parmi les chiites, ne représente plus le fantasme d’une alternative. Si la défaite de Saddam en 1991 est un peu une victoire à retardement de l’Iran, c’est aussi le début d’un autre cycle. Le populisme religieux des chiites rentre dans le rang au profit d’un mouvement religieux beaucoup plus messianique. Parallèlement, la guerre en Palestine tourne à l’affrontement entre groupes religieux.

      Les Talibans, les groupes palestiniens islamistes et les Juifs des colonies16 rejouent la communauté contre l’État et la démocratie. La révolte contre le capital ne peut plus recourir ni à la représentation des classes ni à l’identification avec une patrie du socialisme ou une nation arabe unifiée. C’est pour cela que la communauté des croyants s’impose comme alternative. Dans sa version salafiste djihadiste, par exemple, cette « communauté des croyants » est une forme de dépassement à la fois du nationalisme et des communautarismes17. Nous ne pouvons être d’accord avec Robert Kurz de la revue allemande Krisis, pour qui « le fondamentalisme du monde islamique humilié n’est pas une tradition du passé, mais un phénomène post-moderne : c’est l’inévitable réaction à l’échec de la modernisation occidentale »18. En effet, l’adjectif « humilié » qui qualifie le monde islamique participe encore de cette idéologie tiers-mondiste qui envisage plusieurs mondes et un processus de domination s’exerçant de monde à monde. Le monde occidental aurait ainsi humilié le monde islamique. L’Arabie saoudite et ses pétrodollars un monde humilié ? Le Qatar et sa radio qui dame le pion à cnn un monde humilié ? Et qui humilie le Pakistan depuis plusieurs générations, si ce n’est ses dirigeants ? Pour nous, il n’y a rien de post-moderne là-dedans. Nous avons bel et bien d’un côté une réactivation d’un élément du passé avec l’Islam comme communauté despotique. L’unité supérieure de cette communauté est directement Allah, équivalent général absolu dont la puissance fait disparaître toute distinction de nation, caste et race. Mais d’un autre côté, nous avons aussi un élément du présent dans le vaste mouvement de refus de la valeur qui traverse ces aires et qui ne peut plus se reconnaître ni dans la lutte de classes ni dans la lutte nationaliste. On retrouve ce mélange de pré-modernité et de néo-modernité dans le clan Ben Laden – préfiguration d’une classe bourgeoise impossible – qui tout en lorgnant sur la rente féodale que lui offrirait le contrôle sur l’Arabie saoudite s’est déjà développé en réseaux anonymes dont finalement Carlos fut un précurseur19. Il ne faut en effet pas oublier que Mahomet fut un marchand qui essaya d’intégrer communauté et valeur sans passer par l’État20. Le Coran n’est pas apparu dans le désert des Bédouins, mais dans la haute finance de l’époque, à La Mecque. C’est le pèlerinage dans ce lieu saint qui réalise l’unité-totalité dans l’exaltation de la communauté. Ce n’est sûrement pas pour rien que le combat anti-occidental de Ben Laden commence avec l’occupation militaire américaine de l’Arabie saoudite. En outre Mahomet ne défendait pas les pauvres mais s’attaquait aux puissants et aux riches qui défendent essentiellement leurs intérêts et en conséquence s’autonomisent de la communauté jusqu’à la mettre en danger. Pourtant, c’est la couche des déshérités qui soutiendra le mouvement de Mahomet. Là aussi on peut remarquer la similitude avec ce qui se passe aujourd’hui. En effet, si c’est une autre couche intermédiaire que celle des marchands qui impulse le mouvement islamique radical, on y trouve le même soutien des couches de déshérités. Tout le discours sur le « vrai Islam » ou le « bon Islam » est complètement vide de sens politique, plein de bons sentiments et de volonté de déculpabilisation. Ben Laden et son entourage sont assez proches des sources, mais ils ont simplement tendance à inverser l’ordre des priorités. Dans l’Islam d’origine, il semble que ce soit le mouvement de la valeur qui soit premier dans l’édification de l’unité et le jihad secondaire. Il s’agissait de trouver « la voie moyenne » qui est celle qui permet de ne pas faire éclater le cadre de la communauté, de limiter les séparations et par exemple l’exploitation de l’homme par l’homme à l’intérieur de la communauté21. Pour Ben Laden, c’est maintenant visiblement le jihad qui est premier, mais c’est quelque chose de très récent (depuis une dizaine d’années seulement, car auparavant rien ne pouvait laisser supposer son retournement). Peut être cela est-il dû au fait qu’il devient toujours plus difficile de maintenir cette unité au sein d’un mouvement de la valeur qui recoupe de moins en moins les contours de la communauté musulmane. Il y a bien certes des banques islamiques, mais leur action est transnationale comme le montrent les enquêtes autour des biens de la famille Ben Laden et l’intégration à la fois régionale et mondiale de la zone se fait de plus en plus sous le contrôle des grands organismes internationaux (cf. la conférence de Doha qui s’est tenue récemment) …et de l’armée américaine par sa présence maintenue en Arabie Saoudite (prétexte ou vraie raison de la « transformation » de Ben Laden). Cette présence, outre son aspect sécuritaire, signale que même la rente pétrolière est gérée mondialement.

      On a aussi certaines similitudes avec les réseaux mafieux qui maintiennent archaïsme de la famille, du clan et néo-modernité par son redéploiement dans les affaires.22 Il y a donc bien un début de fonctionnement en classe dans la mesure où il y a différenciation de certains individus qui ne sont plus soumis totalement à la communauté d’origine. Ils peuvent être de riches marchands, mais le plus souvent ils ne sont que des étudiants plus ou moins occidentalisés par leur passage dans les grandes capitales européennes ou américaines. Il y a pourtant une grosse différence avec le mode tradition-nel de formation d’une classe : premièrement ils ne cherchent pas à se constituer en classe bourgeoise nationale (même si c’est impossible aujourd’hui, cela pourrait quand même constituer un projet) et deuxièmement on pourrait dire qu’ils ne cherchent pas à se constituer du tout ; d’abord parce que leur volonté de mort les nie en tant qu’individu ; ensuite parce que cette volonté exige un retour à la soumission à la communauté, seule possibilité d’accomplir sa vie à travers la mort.

      Il n’y a pas de projet politique derrière cet islamisme du refus. Les chefs talibans, par exemple, ne cherchaient même pas à construire un véritable État23 et « gouvernaient » Kaboul, sans pratiquement jamais y mettre les pieds, à partir d’une capitale de province, Kandahar. C’est aussi cette absence de projet politique qui a amené le Hezbollah libanais à condamner les attentats du 11 septembre. Le fait de ne plus revendiquer les attentats est aussi une différence essentielle d’avec les mouvements terroristes antérieurs qui avaient tendance à les revendiquer plutôt deux fois qu’une. L’action exemplaire qui devenait une référence dans le projet politique nationaliste type eta, ira ou fplp, mais qui du même coup trouvait sa limite dans la contestation d’un point particulier du système d’ensemble (la domination de l’État central ou dominant), atteint ici à un certain universel aussitôt reconnu d’un côté par ceux qui subissent l’attaque (c’est rien moins qu’une guerre des civilisations disent ceux-là) et reconnu de l’autre par la masse des déshérités et des frustrés de la puissance (c’est la justice divine qui fait enfin son œuvre disent ceux-ci). Le projet n’est pas politique au sens politicien du terme, mais global même s’il prend la forme concrète d’une haine plus prononcée contre les seuls États-Unis et Israël. C’est sans doute pour cela que Carlos le qualifie de « révolutionnaire » et qu’on ne peut pas le renvoyer dos-à-dos avec le terrorisme des États, terrorisme qui peut être une arme limite, y compris pour les démocraties, mais qui n’est jamais un projet.

      Le monde capitaliste ne s’oppose pas à l’Islam comme religion et il faut voir les ronds de jambes et circonvolutions des hommes politiques devant les représentants d’un « Islam modéré » pour s’en rendre compte immédiatement, mais il s’oppose à l’Islam comme communauté. Le système capitaliste mondial fait comme si la religion était devenue une affaire privée pour tous24 et qu’elle ne posait donc plus problème dans ce cadre (c’est l’image des religions « modérées »), alors que pour les sectes protestantes américaines, pour les Musulmans, les Juifs, les Hindouistes et les Chrétiens orthodoxes, c’est encore ou à nouveau, une question publique. Si la force du capital est bien d’englober toutes les contradictions, son illusion est de croire que par là il les dépasse alors que justement il s’en nourrit seulement pour se dynamiser25. Quand il pense avoir unifié le monde il s’aperçoit d’un nouvel affrontement à l’échelle du capitalisme totalisé, une sorte d’affrontement entre deux blocs transnationaux qui ne mettent plus simplement en jeu des États et des armées (cf. toute la question des financements et plus généralement des activités illégales dans ce qu’on pourrait appeler « les zones grises » du capital.).

      Il y a une privatisation des affrontements qu’on retrouve dans la croissance des secteurs de la sécurité au sein de chaque pays et même de chaque entreprise ou administration. Cela montre bien le degré élevé de pacification sociale atteint…mais aussi la poudrière sur laquelle tout cela repose.

      L’« Empire » et la paix universelle comme projet (Kant, le droit, la justice, les contrats)

      Il faut d’abord dire que les principales théorisations-prophéties énoncées, de notre point de vue, au sujet de la guerre depuis 1945, n’ont pas été satisfaisantes. Pour le groupe Socialisme ou Barbarie, la troisième guerre mondiale était inéluctable et la révolution sortirait d’une révolte à l’intérieur du camp soviétique, dans son affrontement au camp américain. Des révoltes il y en a eu, mais les américains les ont laissé écraser parce que justement il n’y a pas eu de troisième guerre mondiale, mais une guerre froide qui s’est terminée par l’implosion du bloc soviétique. Pierre Souyri (sous le pseudonyme de François Brune) critiquera cette position au sein même de Socialisme ou Barbarie, en montrant comment le capitalisme s’est réorganisé après 1945 sur des bases très différentes des années 30 qui conduisirent justement à la guerre. La formation de l’aele, la cee et un développement intense des échanges entre pays dominants et non plus essentiellement sur la base des anciens échanges impérialistes ou néo-colonialistes, n’a pas produit de véritable anti-américanisme chez les principaux concurrents des États-Unis que sont le Japon et l’Allemagne. Encore aujourd’hui d’ailleurs, ceux qui pleurent le plus les attentats du 11 Septembre sont les Allemands ! Sur cette base déjà très internationalisée et qui mordait par ailleurs sur la Mitteleuropa, zone traditionnelle d’influence de l’Allemagne, la question d’un nouveau partage du monde et la perspective d’une guerre prochaine s’évanouissaient. Pour Bordiga et une partie de la Gauche italienne, au contraire, l’urss a un caractère subordonné au sein des contradictions du capital et il n’y avait pas de raison de se focaliser sur elle. La guerre devait advenir quand les principales puissances économiques (l’Allemagne et le Japon) deviendraient des concurrents des États-Unis pour la valorisation. Si ces deux puissances viennent effectivement peser de tout leur poids dans ce que nous avons appelé la marche vers la totalité du capital, leur position au cours de l’intervention dans le golfe a montré leur rôle de complémentarité avec les États-Unis, plutôt que de véritable concurrence. Il y a bien concurrence économique mais pas concurrence de puissance, du moins tant que l’hypothèse d’une Europe unifiée jusqu’à l’Oural reste du domaine de la science politique fiction.

      D’une manière générale, ce sont les analyses portées par l’idée d’un « cours historique » qui lierait ensemble crise, guerre et révolution qui ont failli. De 1945 à 1965, il y a bien eu une période de contre-révolution mais qui n’a pas eu besoin de la guerre pour faire son œuvre et la crise des années 70 a plutôt montré les capacités du capital à résister à la révolution de la fin des années 60. Sa relative stabilisation depuis, sous réserve qu’elle n’atteint pas un véritable mode de régulation (on n’est pas sortie de « la crise »), nous éloigne encore de la probabilité que se réalise ce « cours historique ». S’il y a encore un cours historique le moins que l’on puisse dire c’est qu’il est alors indéterminé26 et il n’y a plus guère de raison d’employer cette notion qui fait partie intégrante de ce qu’on a appelé le « programmatisme prolétarien ». Abandonner cette perspective c’est aussi abandonner toute perspective partitiste et avant-gardiste et reposer la question de la théorie et des rapports entre théorie et critique. Mais c’est un autre chantier !

      Toute l’analyse de la guerre comme destruction nécessaire de capital est aussi caduque quand les accords internationaux entraînent la destruction des armes en temps de paix. Bien sûr, cela pose le problème de la survie du complexe militaro-industriel. Contrairement aux prédictions de Castoriadis27 sur la « stratocratie soviétique », l’exemple russe montre qu’il ne faut pas trop croire à la possibilité d’autonomisation d’un secteur au sein d’un ensemble qui a une cohérence interne supérieure à la logique de chacune de ses composantes. Les États-Unis sont bien conscients des avantages et inconvénients de leur situation. Depuis plus de 50 ans, ils ont dû sacrifier de la valorisation de capital pour mener la guerre froide et défendre le « monde libre », pendant que le poids économique des démilitarisés allemand et japonais ne faisait que croître. Mais ce qu’ils ont perdu en valeur productive et qui les a amenés à la crise des années 70, ils le récupèrent aujourd’hui dans les nouvelles formes de la valorisation, dans la valeur-puissance qui est captation de la richesse des autres au lieu de les combattre. La priorité est à la guerre économique non parce qu’elle serait une nécessité économique au sens de petits intérêts étroits à défendre, mais parce que c’est une nécessité vitale du système de reproduction capitaliste. L’ancien ennemi doit être « internisé » dans la compétition.

      Toute l’analyse sur la guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens est également caduque. Non pas parce qu’on assisterait à un retour du politique comme le disent les médias, mais parce que la guerre est archaïque : à l’époque où presque tout circule, les guerres pour des possessions de territoire sont inutiles. Ainsi, les États-Unis n’ont pas besoin d’être présents en Afghanistan, pas plus qu’ils n’en avaient besoin en Bosnie, car leurs compagnies pétrolières sont toutes puissantes dans ces régions. C’est bien plutôt le libre accès à toutes les zones que les quelques militaires professionnels disséminés dans le monde sont chargés de garantir.

      La solution des contradictions par l’affrontement direct entre les hommes n’est plus opérationnelle à cause de la prédominance incontournable de la matérialité technique, matérialité technique elle-même non maîtrisable comme vient de le démontrer l’action du 11 septembre qui retourne des armes de la Puissance contre la Puissance. Dans son procès de totalisation, le capital n’a plus le temps d’envisager ses failles que déjà des obstacles imprévus se dressent devant lui. La dénomination des États-voyous comme étant ceux qui ne respectent pas les règles de l’Empire de la paix perpétuelle et l’ordre de ses différents gendarmes, venaient à peine d’être trouvée, avec sa riposte : la défense anti-missiles prenant le relais de la dissuasion nucléaire, que déjà il fallait théoriser le concept de « guerre asymétrique »28et s’apercevoir que toute grande ville est menacée. La criminalisation de l’adversaire (on ne saurait dire ennemi) est aussi le signe de l’absence de vision politique, de réelle stratégie, d’inscription et de compréhension historiques.

      Les guerres, les crises, les luttes de classes ont été des moteurs de la dynamique du capital et c’est ce qui fait que d’un côté, on a tendance à penser que c’est consubstantiel au système, que cela ne peut que perdurer jusqu’à une crise finale, mais de l’autre, on est bien obligé de reconnaître que si le système résiste, c’est justement par sa capacité à englober les contradictions, sa tendance à pacifier, restructurer, stabiliser les rapports sociaux de production.

      Ce qu’il y a à attendre

      En 1991, s’affirmer contre la guerre, contre cette guerre, c’était déjà rompre avec une logique d’État qui s’imposait à des individus finalement peu concernés. C’est pour cela que nous avons participé activement à cette lutte contre la guerre, sans insister sur son aspect essentiellement pacifiste et sur le caractère surtout symbolique des actions. Le pacifisme est paralysé face à une guerre qui présente le caractère d’une opération de police menée pour assurer la paix. De la même façon que la tendance est à la valeur sans le travail, elle est à la guerre sans soldats29. Le zéro mort militaire correspond au zéro défaut de l’entreprise. Il n’en a pas été de même dans les deux dernières guerres locales qui ont vu la participation de deux grandes puissances. Les États-Unis au Vietnam et l’urss en Afghanistan n’ont pas été battus par les armées ennemies mais par leur propre opposition interne et le nombre de morts qu’ils ont laissé sur le terrain.

      Il n’y a rien à attendre d’un mouvement pacifiste qui ne peut prendre aujourd’hui que la forme d’un pacifisme absolu, éthique (quelle population accepterait de tendre l’autre joue ?), donc limité dans ses capacités d’action contre une opération militaire particulière. Sauf à souhaiter grosses bavures et guerre totale, il n’y a aucune raison de penser que ce mouvement va se développer, surtout si les États autres que les États-Unis et l’Angleterre n’interviennent pas ou seulement pour « sécuriser » suivant le nouveau mot à la mode. Cet aspect rejaillit bien évidemment sur les possibilités d’une position plus radicale que celle des pacifistes. On a eu un peu l’impression, dans les premières initiatives, par exemple celle du collectif « Faut réagir », que certains souhaitaient la guerre pour avoir l’occasion d’en faire quelque chose. Cela n’est peut être pas complètement conscient et il n’y a pas de raison de douter des bonnes intentions des individus à l’origine de cette initiative, mais pour ne pas être en retard l’activisme se trouve bien souvent…à côté de la plaque. Le côté mauvaise foi de certaines prises de position est aussi assez désolant car dommageable en vue d’une clarification qui pourrait accompagner une opportunité d’action : ainsi comment se dire à la fois contre la guerre et contre des mesures de prévention jugées liberticides ? Une seule solution, gueuler « guerre de classe » ou « guerre sociale » pour se prouver qu’on ne s’attache pas à ce genre de futilité quand on est « radical »30.

      Il n’y a rien à attendre évidemment d’une alliance du Nord qui regroupe des chefs de guerre claniques, rien à attendre non plus des pakistanais fanatisés sous le prétexte qu’ils seraient pauvres. Il n’y a aucun espoir là où le processus d’individualisation n’a pas atteint un point qui permette à la fois de se situer dans et face à la communauté. Ce que nous appelons la tension individu/communauté. Ce stade n’est pas atteint dans les pays d’implantation de l’Islam, sauf peut-être en Kabylie31 et cela vaudrait le coup de regarder la révolte en cours avec une attention plus soutenue. Mais peut-il s’exprimer dans les pays occidentaux et principalement dans un pays comme la France, dans lequel résident de nombreuses personnes pour qui l’Islam est une référence ? On peut juste dire que les réactions pro-Saddam de 1991 ont été plus importantes que les réactions anti-américaines de ces dernières semaines. Il est vrai que S. Hussein attaquait un pays dans lequel pratiquement personne ne peut se reconnaître, alors que les États-Unis, ses casquettes vissées sur la tête, ses Nike, son Coca, ses MacDo…

      Il n’est donc pas joué le fait que les attentats du 11 septembre 2001 éloigneraient davantage les salariés et prolétaires des pays dominants et des pays dominés32. Qu’une communauté de condition devienne communauté de destin ne dépend pas essentiellement des représentations des individus et groupes concernés, mais de leurs luttes et certains aspects de la lutte contre la mondialisation, les moins médiatisés , ouvrent peut être une voie.

      Ce à quoi on peut s’attendre aussi, c’est à une nouvelle visibilité de l’État. Non pas qu’il ait disparu (nous nous sommes assez opposés à la vision d’un tournant néo-libéral du capitalisme), mais ses nouvelles formes d’affirmation ne sont pas toujours les plus spectaculaires. L’État ou le « Sur-État » 33 n’est pas seulement un comité d’affaires des capitalistes associés. D’ailleurs les entreprises elles-mêmes ne veulent jamais la guerre car à court terme cela nuit à leur puissance et aux profits. Le problème c’est que cet État a du mal à exprimer la volonté, l’intérêt, le sens du capital dans sa complexe totalité. On retrouve là son insuffisance de dimension politique. L’État du capital a de plus en plus de mal à raisonner stratégiquement. « A long terme nous serons tous morts » répondait déjà le caustique Keynes, quant aux possibilités de sortir vraiment de la crise des années 30.

      C’est aussi à cause de cette absence de dimension stratégique et politique que la question de la sécurité devient fondamentale. Ce qui n’est plus qu’opération internationale de police se double d’une sécurisation intérieure. La sécurité devient un secteur fondamental de ce qu’on appelle « le système de reproduction capitaliste ». Il ne faut pas voir dans le développement de ce secteur une soupape de sécurité par rapport au fort chômage, ni une conséquence d’une volonté délibérée de militarisation de la société, ni d’ailleurs une volonté de s’abriter derrière des frontières infranchissables (la « forteresse Europe » dont nous parlent par exemple tous les gauchistes), ni le fait que l’État aurait absolument besoin du terrorisme pour nous faire avaler sa pilule34. C’est plutôt un élément central de la reproduction. Comme le chronométreur était un rouage essentiel de l’usine taylorisé dans l’ordre de la production, les diverses variétés de contrôleurs, vigiles et policiers sont des rouages essentiels dans l’ordre de la reproduction.

      « La domination du capital, en s’autonomisant de plus en plus de la sphère de la production et en se proposant comme reproduction illimitée de soi et de ses produits (humains compris) tend à se caractériser comme ordre mondial. L’utopie du capital, celle de se pérenniser et de se substituer à la nature elle-même, rejoint ainsi son point culminant : un ordre en soi et pour soi, dont la forme prédominante est la démocratie formelle, qui assume et règle l’existence des hommes, de la nature et de l’économie. 35 ». Mais Riccardo. d’Este qui écrit cela en 1991, croit trop en la réalisation de cet ordre, or entre Bush senior et Bush junior il y a eu une dégradation sérieuse de la situation. S’il y a bien toujours tendance à la totalisation, les soubresauts sont nombreux.

      Bien loin d’être « symboliques » comme nous le serinent les nihilismes de tous bords, les soubresauts de cet été et de cet automne qui ont contrarié la marche déjà chaotique et toujours résistible de la capitalisation du monde, s’ils ont, certes, aggravé l’emprise de la peur, ont surtout disqualifié davantage les rejouements politiques de la modernité : les religions, les nations, les classes, les États. Car le procès global de capitalisation déjà bien engagé, n’est pas réalisé et encore moins achevé. Les récents mouvements néoluddistes comme ceux qui refusent la mondialisation, expriment aussi cet inachèvement. A l’opposition extrinsèque de ces luttes anticapitalistes viennent se combiner des causes intrinsèques : l’absence de régulation de portée universelle ( dont « l’éradication du terrorisme » et les politiques sécuritaires constituent le substitut) et l’épuisement des médiations de l’ancienne société de classes. Bien que de forte intensité, les soubresauts de cette seconde moitié de l’année 2001 ne sont pas ceux de l’agonie du capital : non pas une « crise finale », mais bien plutôt une crise par défaut….. par défaut de perspectives révolutionnaires.

      Marx, la religion, la communauté et nous

      « La misère religieuse est en même temps expression de la misère réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état sans esprit. Elle est l’opium du peuple » (Marx : Critique de la philosophie du Droit de Hegel, Œuvre iii Philosophie. Gallimard La Pléiade, p. 382).

      Même s’il énonce que « C’est l’homme qui fait la religion et non la religion qui fait l’Homme, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi de l’Homme qui, ou bien ne s’est pas conquis, ou bien s’est déjà perdu » (ibid.), Marx ne reconnaît pas une fonction de conscience à la religion (ni à la philosophie, ni à l’art d’ailleurs). Pour lui, seule la pratique est source de vérité et de réalité ; seule la pratique relie l’homme au monde. Le reste, ce qui s’interpose, n’est qu’expression et reflet de l’aliénation. Divin et sacré ne sont que des produits d’une aliénation dont il faut se libérer. Marx fait sienne les déterminations de la conscience religieuse : la scission qui fait que le sujet ne peut réaliser son essence qu’en se séparant de lui-même et de son aspiration à l’universalité ; la projection qui fait que ce qu’il ne peut réaliser lui-même, il le projette hors de lui ; et l’inversion qui fait que le sujet devient objet de l’Autre posé comme le Créateur. Ceci peut être critiqué sur plusieurs points. Tout d’abord, Dieu n’est pas simple projection dans l’aliénation, mais tentative de l’Homme pour résoudre idéalement une contradiction objective entre sa puissance (domination et maîtrise sur la nature extérieure) et sa finitude (il est déterminé par le temps qui passe et non par l’éternité). La résolution effective de cette contradiction dans une sorte de réconciliation ne peut que conduire à la fin de la contradiction qui est aussi mort de l’Homme, pôle de la contradiction d’origine. Quoiqu’on nous en compte sur les bienfaits de la religion modérée, il y a bien un peu de cela dans toutes les grandes religions monothéistes et a fortiori dans le « fanatisme religieux ». Le dépassement de la conscience religieuse sur ces mêmes bases ne peut en être un, car il n’échappe pas à une autre illusion qui est celle de faire descendre Dieu sur terre. C’est un peu la perspective de Feuerbach que Marx pense déborder par une critique de l’idéalisme feuerbachien : « La nécessité de renoncer aux illusions concernant ses propres conditions est la nécessité de renoncer à des conditions qui ont besoin d’illusions » (ibid). Toutefois sa critique de la religion est entravée par sa théorie de l’aliénation et les couples qu’il oppose : apparence / essence ; réel / irréel. Cette vision a pour horizon un monde transparent à lui-même, un monde dans lequel l’individu serait aussi immédiatement social ; et, de plus, maître de la nature et de l’univers. On retombe sur la négation d’un des termes de la contradiction, la négation de la finitude humaine. La vision prométhéenne de la théorie du prolétariat a embouché cette trompette ! Il ne s’agit pas d’opposer à la conscience religieuse une mystique de remplacement, mais il ne faut pas non plus lui opposer une mystique de l’immanence. L’immédiateté et l’immanence ne sont pas des réponses à une transcendance qui est domination et servitude.

      Pour Marx l’illusion religieuse serait la plus irréelle parce que la plus éloignée de la réalité (plus irréelle que l’illusion politique par exemple). Illusion telle, que la conscience religieuse ne peut pas être une forme historique de la conscience, mais seulement la représentation idéale du processus d’irréalisation. Pourtant les formes idéologiques de la religion sont bien ancrées dans l’Histoire et c’est en cela qu’elles peuvent être parfois protestation contre la misère alors que dans l’illusion elles restent dénégation de cette misère dans la dépendance absolue à un autre monde. Mais pour que cette protestation se produise, il faut qu’il y ait prise de distance et même rupture d’avec la religion comme idéologie dominante dans certaines sociétés. Si on regarde ce qui se passe actuellement dans l’aire islamique, on en est loin !

      La critique adressée par Marx à la religion vise essentiellement le protestantisme, c’est-à-dire une religion qui se fait religion « privée », religion de l’individu particulier, ce qui est assez juste si on regarde l’Histoire et la situation actuelle aux États-Unis. C’est celle qui a le mieux convenu à l’individu de type bourgeois, mais aussi depuis un demi siècle, à l’individu abstrait du capital de la domination réelle. Marx y voit aussi un déplacement de la religion vers l’État qui n’est pas un dépassement de la « religiosité réelle de l’Homme ». Ici Marx dépasse sa fameuse phrase sur la religion opium du peuple. Il sent bien que l’émancipation n’est qu’une étape, qu’une libération formelle qui ne dépasse pas la contradiction. Mais il ne va pas plus loin. A l’époque il est démocrate-révolutionnaire et comme dans sa réflexion sur la question juive, il part de l’individu mais néglige le fait qu’en l’absence d’un État réel des juifs, ceux-ci restent dépendants de la communauté que représente le judaïsme36.

      Dans son analyse de la religion Marx a procédé un peu comme pour le reste : il accorde la priorité à ce qui semble aller dans le sens de l’Histoire.

      Le marxisme est un progressisme. Marx prend comme modèle le protestantisme dont les liens avec le capitalisme et le développement de l’individu bourgeois sont évidents, mais il délaisse les religions qui laissent perdurer des dimensions communautaires (catholicisme, religion orthodoxe) ou celles qui s’appuient franchement dessus (la religion musulmane) et dont la « nature économique » n’apparaît pas clairement. Marx, par exemple, se méprenait sur l’Islam en y voyant une réaction contre le mouvement de la valeur : « C’est là je crois qu’il faut chercher également l’anéantissement du commerce de l’Arabie du sud avec Mahomet, dans lequel tu vois à très juste raison un élément principal de la révolution mahométane » (cité page 85 de la revue Invariance série iv no 8).37

      Le marxisme est aussi un rationalisme qui voit dans la religion une sorte de superstitution et non une forme primitive de conscience de soi dans l’aliénation38. Mais pourquoi la conscience de soi sous sa forme « dépassée » de la croyance religieuse, perdure-t-elle et même imprègne-t-elle certains mouvements sociaux ? Historiquement, la religion chrétienne a tenu un rôle important dans les transitions d’un mode d’organisation sociale à un autre. A Rome, le christianisme « primitif » pose la fin de l’esclavage et la possibilité d’un autre monde avant que le renforcement de l’État romain dans l’Empire ne l’amène à un aggiornamento dans le cadre du Droit romain. Les gnostiques s’opposeront à cette démarche en proposant la sortie hors de ce monde39. Autre exemple dans l’Histoire, la « guerre des paysans »40 contre les seigneurs s’est menée sous la bannière du Christ.

      Il n’est donc pas si étonnant de voir réapparaître cette forme de conscience de soi dans les zones où le mode de production capitaliste n’a pas atteint le stade de sa domination réelle (Pologne, Irlande, Iran et l’aire islamique) et où aucune classe ne peut plus présenter d’alternative rationaliste-progressiste ou une perspective communiste. Pour la revue Théorie Communiste41, l’intervention du prolétariat dans la révolution iranienne signale l’impossibilité d’un développement national du capital. Le prolétariat interviendrait en tant que pôle du rapport social capitaliste (il ne lui est pas extérieur car le capital est un rapport social entre les classes), mais il ne peut s’affirmer ni dans le cycle mondial : ce serait l’affirmation du pôle capital, ni dans le cadre national : la bourgeoisie ne peut organiser le prolétariat. La « synthèse » de cette situation serait donnée par le populisme religieux. Fidèle à son analyse générale, Théorie Communiste fait de ce développement du populisme religieux, une impossibilité du capital, comme si sa seule source était économique et objective. Le peuple est alors l’expression sociale de la destruction des rapports sociaux traditionnels quand il y a impossibilité de leur substituer de nouveaux rapports. Mais cette analyse ne nous dit rien sur le pourquoi de cette forme religieuse prise par le peuple. En négligeant la question de la communauté elle s’interdit de voir le caractère profondément a-classiste de ce populisme religieux42.

      En Iran, la vieille communauté n’a pas à s’opposer à un phénomène révolutionnaire qui la minerait (à ce niveau, parler de « révolution iranienne » est un abus de langage) et à partir duquel pourrait s’édifier de nouveaux rapports sociaux. Il y a seulement une opposition directe au développement d’une « communauté du capital ». La contradiction est que la communauté que veulent restaurer les chiites ne détruit pas les présupposés de la domination formelle du capital dans la mesure où ses dignitaires s’appuient sur la grande propriété foncière (essentiellement religieuse, ce qui explique la violence de Khomeyni contre la réforme agraire) et les commerçants bazaris. Le processus d’urbanisation enclenché depuis Mossadegh (tentative de développement d’un capital national qui se termine par l’assassinat de Mossadegh) et poursuivit sous le Shah (accrochage au cycle mondial du capital sous forme d’enclave) perdure sans autre sens qu’une dévalorisation gérée par la loi islamique et les comités d’entraide. Toute trace d’individualisation est combattue et les femmes sont particulièrement visées, comme elles le seront par la suite avec le pouvoir taliban en Afghanistan.

      Contrairement à la philosophie et évidemment à la théorie critique, la conscience religieuse ne représente ni n’exprime les contradictions du capital ; c’est ce qui lui donne cet aspect de survivance d’un autre âge. Elle est représentation d’une communauté, communauté despotique car les individus y sont rattachés par des déterminations qui les dominent. Ces déterminations ne sont pas tant des déterminations naturelles (sol, sang, race) comme dans la communauté fasciste (Gemeinschaft), qu’un système de références et de représentations sédimentées qui forment un « Nous » plus ou moins ouvert. L’Islam est d’ailleurs une religion plus « vivante » que la religion chrétienne car il n’a pas subi de véritable réforme, mais a plutôt produit des variantes. Il est plus prêt de ses origines et donc plus apte à représenter une communauté en voie de restauration en se présentant comme une alternative au capital. Mais à l’inverse, il est moins apte à représenter une alternative pour le capital.

      Au début des années 70, cette question des rapports entre lutte des classes, références communautaires et religieuses avait déjà été abordée d’un point de vue communiste à propos de la lutte des prolétaires irlandais. Mais en vérité, le langage que nous tenions à l’époque était un peu trop stéréotypé. Nos positions43 ressortaient essentiellement d’une dialectique des classes censée résoudre à terme tous les problèmes. Ainsi une phrase de J.-Y. Bériou : « L’archaïsme est la manifestation la plus moderne du capital… », au-delà du sens de la formule que cela dénote, néglige le fait que cet archaïsme est aussi résistance au capital et non pas simplement produit par celui-ci. Méconnaître cet aspect conduit à plier devant l’objectivisme marxiste d’ultra-gauche qui répète à qui veut l’entendre que le prolétaire protestant est contraint de faire ceci et le prolétaire catholique de faire cela. Et nos amis de conclure à l’époque sur la nécessité pour le prolétariat catholique de retrouver le prolétariat protestant dans la même lutte prolétarienne. La théorie du prolétariat est ainsi envisagée comme celle qui englobe toutes les contradictions, qu’elles soient capitalistes ou pré-capitalistes. L’attaque justifiée contre l’ira permet néanmoins de ne pas se poser franchement la question : pourquoi l’idéologie de l’ira et non pas la théorie communiste ?

      C’est cette conception du communisme réduit à une théorie du prolétariat qui nous est apparue brusquement intenable. Il est remarquable, mais attristant, que 30 ans plus tard on retrouve les mêmes mécanismes de pensée, mais sans leur rigueur originelle, dans les commentaires autour des événements en Afghanistan. On nous parle de ce que les « pauvres » sont et seront contraints de faire… s’ils veulent être « sauvés » selon le credo de la lutte des classes. Cette rhétorique d’ailleurs directement reprise du discours tenu sur les jeunes des banlieues, au sein des pays dominants, par certains groupes gauchistes, n’ouvre d’autre perspective qu’une surenchère anti-impérialiste sur la position humanitaire.

       

       

      Notes

      1 – Supplément no 3 au numéro 3 de Temps Critiques, 1991.

      2 – L’intervention en Afghanistan s’appuie sur la clause onusienne de « légitime défense » qui permet au pays visé de répondre directement et de façon proportionnée à l’attaque.

      3 – La différence entre « Empire » et impérialisme » est bien développée par Hardt et Negri dans Empire. Éd. Exils. 2001. Pourtant la plupart de ceux qui utilisent aujourd’hui leur concept d’Empire le font au sens traditionnel d’impérialisme américain ! Pour une présentation critique de ce livre cf. l’article de J. Wajnsztejn, pour le no 21 de la revue La Griffe : « De la souveraineté nationale à l`Empire ». Même si nous employons parfois cette terminologie ici, nous lui préférons celle de « système-monde » de la société capitalisée. Société capitalisée qui n’est plus liée à aucune nation.

      4 – Dans les faits les choses ne sont pas si simples : « liberté » et intérêts ne sont pas forcément opposés.

      5 – Cf. le titre du no 3 de Temps Critiques.

      6 – En échec dans une grande partie de l’aire slave, le développement du capital connaît aussi des limites en Palestine : environ 60% de la population active est au chômage dans les territoires occupés ou autonomes et 9,3% de la population active israélienne (chiffres du journal Le Monde du 1/11/01).

      7 – Nous avons déjà signalé cet aspect pour ce qui est de l’action générale de l’État, au niveau de sa politique interne, dans « L’État nation n’est plus éducateur, l’État réseau particularise l’École : un traitement au cas par cas », Temps critiques no 12, hiver 2001.

      8 – Le djihad transforme chaque individu « converti », quelle que soit son ancienne appartenance nationale, ethnique, religieuse, culturelle (cf. le jeune américain combattant dans les rangs des Tabilans et blessé lors de la mutinerie des prisonniers dans la citadelle proche de Mazâr Charif) en guerrier-militant de la « véritable » communauté musulmane. Pour le djihadiste, il n’y a dès lors plus d’obstacles « identitaires » pour son adhésion à une représentation mondiale des intérêts de cette « communauté à venir ». Une seule exception, à cette dissolution des appartenances : celle au sexe féminin.

      9 – Pour nous il n’y a pas de commune mesure entre l’intervention en Afghanistan, encore mâtinée d’impérialisme et l’intervention en Tchétchénie qui relève de l’opération de police.

      10 – Nous laissons ici de côté la question de la nature du système soviétique (capitalisme ou socialisme d’État, système de gestion du capital sans capitaliste etc.)

      11 – C’est la position de la lettre no 1 de la revue Trop loin (octobre 2001). aredhis BP. 20306. 60203 Compiègne cedex.

      12 – Source : V. Kremeniuk, vice-directeur de l’Institut des États-Unis et du Canada à Moscou dans un interview du journal Le Monde de Novembre 2001.

      13 – C’est pourquoi, dans un texte de 1999 édité seulement sur le site internet de Temps critiques (http://tempscritiques.mutimania.com), nous titrions : « De la valeur sans le travail à la guerre sans soldats ».

      14 – Nous utilisons ici la notion de « mouvement de la valeur » plutôt que celle de « valorisation du capital » pour décrire un phénomène qui se déroule sur un très grand arc historique et dans des conditions qui ne permettaient pas l’autonomisation du rapport social capitaliste de la communauté comme cela sera le cas, d’abord dans la société bourgeoise moderne, puis dans la société du capital.

      15 – Il semble avoir pris forme dès le xixe siècle sous l’action de chrétiens arabes (surtout syriens et libanais) qui du fait de leur exil pendant la domination ottomane se sont frottés aux révolutions européennes et au développement de la technique. Cela aura un certain effet dynamisant sur la vieille structure, particulièrement en Egypte. La Première Guerre mondiale et plus encore, la Seconde, vont provoquer une balkanisation politique accentuée de ces régions au profit des pays occidentaux et au niveau économique, la quasi impossibilité de développement d’un capitalisme national. Enfin, conséquence importante : on assiste au divorce entre chrétiens et musulmans et aux débuts d’un Islam politique.

      16 – Il est étonnant de voir comment l’influence du politiquement correct trouble la vision quand on ne peut lire nulle part ce point commun évident entre ceux qui pourtant s’affrontent militairement. Pour les religieux juifs ultras, l’État d’Israël n’a pas de réelle légitimité. A fortiori, un État palestinien !

      17 – On peut remarquer que si les Talibans sont d’origine pachtoune, ils ont largement ouvert leur mouvement aux « légionnaires arabes ».

      18 – R. Kurz, L’onore perduto del lavoro, [traduit de l’allemand par A. Jappe et Maria Teresa Ricci], Manifestolibri 1994, p. 16.

      19 – Du fond de sa prison, Carlos vient d’ailleurs de rendre hommage à Ben Laden et à la lutte des Talibans parce qu’« ils défendent la révolution mondiale », tout comme « le mouvement djihadiste est l’avant-garde du combat anti-impérialiste » (interview dans le journal vénézuelien El Universal, cité par Le Monde du 26/11/01).

      20 – C’est un point commun avec les Juifs, mais cette religion fut limitée dans son développement par son ethnicisme.

      21 – Quand nous parlons ici de communauté, il ne s’agit plus de la communauté immédiate (celle de la famille ou du clan), mais d’une communauté déjà abstraïsée dans laquelle Dieu est l’unité supérieure.

      22 – Roberto Bui emploie ainsi le terme de « mafia islamique ».

      23 – Contrairement à ce que dit R. Creagh sur son site ra-lfr et repris dans les discussions sur le site du « Cercle social » le 14/10/01, l’ira, l’eta, le fis et les réseaux d’Al Quaeda ne peuvent pas être mis dans le même sac, sous la notion de « proto-État ». La violence de l’islamisme radical ne vise pas à constituer une nation mais soit à retrouver la communauté despotique sous la forme de la communauté des croyants (dans laquelle dieu est directement l’unité supérieure) soit à constituer une organisation d’allégeance et de référence de type néo-féodale dominée par un système de chefferies.

      24 – Toute attaque publique contre la religion, de la part d’un homme public devient alors sacrilège, comme le montre l’exemple Houellebec avec ses diatribes contre les religions monothéistes et particulièrement l’Islam.

      25 – Pour ne prendre qu’un exemple, le terrorisme islamiste est érigé en ennemi absolu de l’ « Empire » ce qui permet de créer une alliance qui englobe Pakistan, Soudan, Libye, Chine et Russie ! On a alors l’impression d’une parfaite unification du monde.

      26 – D’après les camarades du Cercle de Paris (cf. leur brochure : « QUE ne pas FAIRE ? »), c’est la position prise par le groupe italien Battaglia Comunista.

      27 – Cornelius Castoriadis, Devant la guerre : les réalités, Fayard, 1981.

      28 – La guerre asymétrique peut se définir comme une guerre entre deux puissances (pas forcément au sens étatique du terme) qui n’ont pas les mêmes moyens, ce qui implique que celui qui a les moyens quantitatifs les plus faibles agisse par contournement et non affrontement de la puissance ennemie. C’est visiblement ce que S. Hussein n’a pas pu ou su faire en 1991, ce qui le condamnait à une défaite logique dans le cadre d’une inégalité de forces quantitative.

      29 – Cf. notre texte éponyme à propos de l’intervention de l’otan au Kosovo.

      30 – On a quand même trouvé pire avec un article d’A Contre Courant du no 128 et une analyse du Réseau Voltaire. Les obsédés de l’anti-fascisme et les tenants d’une vision policière de l’Histoire s’y livrent à leur enquête personnelle (il y a des vocations qui se perdent !) afin de nous démontrer la profonde perversité de l’État américain et ses capacités manipulatrices vis-à-vis du terrorisme. On ne dira jamais assez les dégâts produits sur les esprits faibles et isolés par la rhétorique de l’auto-terrorisme d’État, dont le livre de G. Sanguinetti Du terrorisme et de l’État (1980), constitue un modèle du genre.

      31 – L’islamisation n’a certes pas été absente en Kabylie, loin s’en faut, mais elle s’est toujours heurtée aux modes de vie, aux pratiques collectives et à la culture de l’ancien fonds traditionnel berbère et méditerranéen dans lequel l’individu pouvait atteindre une certaine autonomie vis-à-vis de sa communauté et l’exercer. Le rôle et la place des femmes dans des activités autres que celles relevant de l’univers familial (artisanat, élevage, parfois la guerre) attestent de cette relative reconnaissance de l’individualité en Kabylie. Dans leur mouvement récent de rejet du « pouvoir assassin et corrompu » de l’oligarchie militaro-étatique, les révoltés de Kabylie n’ont pas organisé leur lutte autour des partis nationalistes (rdc et ffs), qui bien que berbéristes restent, comme les islamistes, liés à la caste dirigeante et aux enjeux politiques de l’État central, mais autour d’un réseau de « comités de villages » (aârouchs) qui réalise une forme de lutte très moderne, du type de celle des mouvements sociaux des zones dominantes (les coordinations par exemple) tout en réactivant des modes de solidarité traditionnels de l’ancienne communauté villageoise (la Djema’a n’est plus l’assemblée des anciens mais devient celle des jeunes chômeurs-étudiants). Cette modernité conjuguée avec un traditionalisme pré-islamique constitue un milieu ouvert aux influences du système mondial capitaliste et donc à sa contestation sur des bases qui ne se trompent pas d’époque.

      On a pu observer aussi des éléments analogues dans la première Intifada où se côtoient révolte prolétaire moderne et référence à l’ancienne communauté. Dans la seconde Intifada, il n’en est plus de même car la référence communautaire n’est plus la référence à la communauté originelle, mais la référence à une communauté abstraite figurée par un Islam radicalisé qui entre en confrontation avec une autre communauté abstraite en formation, celle de l’autorité palestinienne.

      32 – C’est la position de la revue Trop Loin (cf. op. cité).

      33 – Pour reprendre une formule de Riccardo d’Este dans le no 3 de Temps Critiques.

      34 – C’est la position du tract signé « Des prolétaires contre la machine (de guerre) » du 17/09/01, distribué par les groupes Precari Nati (Italie), Kolinko (Allemagne) et Workers against work (Grande-Bretagne) et traduit par le Cercle social de Lille.

      35 – Idem p. 54.

      36 – Cf. à ce sujet l’article de S. Voldeim : « Juifs, sionisme, Israël » dans la revue Invariance, série iii no 3. 1973. Au début du siècle et jusque dans la révolution russe, le projet à la fois communautaire et socialiste du Bund exprimera la tension individu/communauté à partir de cette référence religieuse.

      37 – Depuis quelques décennies, le bouddhisme qui se développe en Europe comme un « développement d’une spiritualité personnelle », présente les mêmes caractères individualisant que le protestantisme historique, mais avec une puissance supérieure à celui-ci du fait qu’il n’a pas d’Église ni d’institutions de régulation qui viennent toujours contrecarrer, dans une certaine mesure, le processus de capitalisation des individus.

      38 – On trouve une vision rationaliste de même type chez Freud pour qui les formes religieuses élaborées et fixées à un certain stade historique entreraient, à un stade ultérieur de l’évolution, en contradiction avec les nécessités de la vie psychique et passant à l’état de survivances historiques, devraient être liquidées sous l’action de ces nécessités.

      39 – Cf. les développements de Jacques Camatte et de la revue Invariance sur la question.

      40 – Sur la guerre des paysans on peut se référer à l’ouvrage « Thomas Muntzer » d’Ernst Bloch, Petite collection Payot et avec plus de distance, sur la question des millénarismes, à L’incendie millénariste de Deloysie et Lapierre, Os Cangaceiros, 1987.

      41 – « Les luttes de classes en Iran ». Février 1979.

      42 – En 1993, la revue Théorie Communiste, dans son no 11 : « Moyen-Orient : Crises, guerres, luttes de classes », revient sur cette question et semble admettre cet aspect a-classiste, à la fois mouvement de classes moyennes dévalorisées (page 88) et mouvement de déshérités.

      43 – Plus précisément celles de Van Der Straeten et Daufouy d’une part et de Jean-Yves Bériou d’autre part exprimées dans le no spécial 311 sur l’Irlande de la revue Les Temps Modernes (juin 1972).