Ce monde est notre monde

février 2003, Bodo Schulze



C'était d'autant plus plaisant de lire vos textes qui, ici et là, font référence à cette « pensée ». En fait, c'est la première fois que je crois avoir compris à peu près ce que tu écris, et je tiens à souligner qu'au-delà de toutes les divergences que nous pouvons avoir, il y a, me semble-t-il, un point important — le point essentiel — que nous partageons et qui, malgré une banalité qui frôle la tautologie, ne semble pas aller de soi en ce milieu que je ne sais plus qualifier proprement. Ce point commun, c'est que « ce monde est bien notre monde » (p. 23 du n°12), qu'il n'y a pas de dehors, nul point d'Archimède à partir duquel le soulever, que nous sommes condamnés à penser le monde de l'intérieur. Formulé de cette façon j'ai pourtant déjà tendance à craindre que ce « point commun » ne rencontrera plus ton accord. Mon hésitation s'explique par ta volonté de retrouver « ce fil historique » dont tu affirmes par ailleurs qu'il est rompu, que les « bases-arrières » ont été brûlées par la totalisation du rapport social qu'est le rapport-capital, avec pour résultat ce que vous nommez si justement la « société capitalisée ». Si l'on prend ce jugement théorique et ce résultat pratique au déplaisant sérieux, retracer un fil historique n'a d'intérêt plus que historique. Autrement dit, ce fil historique s'est amenuisé au fur et à mesure que l'implication réciproque des deux classes et les luttes qui en découlaient se sont transmuées en société capitalisée, pour se rompre finalement. Ce processus, que tu as souvent analysé en termes d'inessentialisation du travail et de valeur sans le travail — terminologie que je crois avoir enfin compris -, recouvre grosso modo les trois dernières décennies du déjà lointain vingtième siècle. Le cap me semble désormais franchi, l'ancien « antagonisme » définitivement consommé. Quelle meilleure illustration de ce fait que les actions des salariés de Cellatex etc. que tu décris et, en creux, la médiatisation castratrice de la « Confédération paysanne » — désespoir, casse et médiatisation allant d'ailleurs souvent ensemble.

Pour reprendre cette question d'une autre façon je dirais que ce monde a toujours été le nôtre, le matérialisme refusant tout point de vue extérieur à la réalité sociale. Seulement, avant la réalisation de la société capitalisée, cette réalité n'était pas plate, mais comportait une contradiction porteuse d'un autre devenir possible, l'universel que tu nommes « communauté humaine » reposant sur le côté prolétarien de la contradiction, encore qu'elle n'était pensable — et pensée par Marx — non pas comme réalisation continue du prolétariat, mais comme l'autosup-pression/dépassement de ce dernier. Toujours est-il que le projet révolutionnaire pouvait s'appuyer — et tout d'abord émanait — de ce moment de la réalité qui, tout en étant un moment du rapport capital, était avant tout le créateur du capital, puisque créateur de la valeur. Or, sur quoi appuyer aujourd'hui un projet ou une perspective révolutionnaire, quand ce pouvoir, cette « puissance » prolétarienne n'existe plus ? La mémoire de ce qui fut, le souvenir de ce qui a peut-être été possible ne suffit vraisemblablement pas. Croire le contraire, reviendrait justement à affirmer un point extérieur à la réalité. « Faire apparaître cet universel », comme tu écris, me semble donc plutôt relever de l'interprétation fortuite d'événements dont tu analyses par ailleurs le caractère désespéré. Ainsi, je crois que tu es tiraillé entre ces deux pôles : d'une part l'analyse lucide de la société capitalisée et du processus qui y a conduit, de l'autre une volonté de révolution qui ne sait plus, et pour cause — c'est-à-dire en raison du premier pôle —, nommer sur quoi elle reposerait sinon sur elle-même. Bien sûr, il y a une solution de facilité pour sortir de cet embarras que je partage : c'est de laisser là l'analyse et d'hypostasier la volonté révolutionnaire comme le fait, si j'ai bien compris, Loïc D.