Quelques remarques autour de la question d’un monde sans argent

décembre 2016, Jacques Wajnsztejn


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    • Un point de théo­rie : ar­gent et ca­pi­tal

      Com­men­cer par l’ar­gent en tant que forme simple est une ques­tion que Marx s’est po­sée. Par exemple Ne­gri re­prend cette idée puisque fai­sant des Grun­drisse l’œuvre la plus fon­da­men­tale, car la plus com­mu­niste, de Marx, il fait re­mar­quer que ce der­nier dé­bute ef­fec­ti­ve­ment par le cha­pitre sur l’ar­gent. Post­one et Asta­rian partent eux du tra­vail, autre forme simple, In­va­riance et nous par­tons au contraire du ca­pi­tal même si à ses dé­buts il n’ap­pa­raît que sous ses formes simples de pro­duc­tion, de tra­vail. On peut donc consi­dé­rer que l’ar­gent est dans un pre­mier temps une pré­sup­po­si­tion du ca­pi­tal. Mais dans un se­cond temps, l’ar­gent est aus­si ré­sul­tat du pro­cès. Dit au­tre­ment, à par­tir d’une cer­taine phase de dé­ve­lop­pe­ment, celle de sa « do­mi­na­tion réelle », le ca­pi­tal n’est plus pré­sup­po­sé par ses formes simples mais il s’au­to-pré­sup­pose1. Le ca­pi­tal do­mine la va­leur.

      Par­tir de l’ar­gent, ce n’est pas faire une fixa­tion anar­chiste sur et contre l’ar­gent, mais re­con­naître que l’ar­gent pré-existe au ca­pi­ta­lisme et se dé­ploie dès l’ap­pa­ri­tion de la pro­duc­tion mar­chande simple.

      Et c’est aus­si énon­cer que l’ar­gent se trouve à la fois à l’ori­gine et à la fin du pro­ces­sus, c’est-à-dire qu’à la fin du pro­ces­sus, il semble être sa propre fin (c’est ce que dé­noncent tous ceux qui crient ha­ro sur la fi­nance et parlent en termes de dé­con­nexion) alors qu’il ne fait que ma­ni­fes­ter que c’est le ca­pi­tal sous la forme de la ca­pi­ta­li­sa­tion qui est cette fin au cours de la­quelle le ca­pi­tal semble s’au­to-pré­sup­po­ser, par exemple, en de­hors du tra­vail vi­vant à tra­vers la double abs­trac­tion du pro­fit et de la puis­sance. C’est cette ca­pa­ci­té d’au­to-pré­sup­po­si­tion du ca­pi­tal qui pro­duit l’im­pres­sion de « sys­tème » et pousse à re­prendre la cri­tique sous des termes mo­raux dans l’an­ti­ca­pi­ta­lisme po­pu­liste des an­ti-fi­nance et an­ti-ar­gent.

      Dans la cri­tique que Marx adresse à Prou­dhon dans les Grun­drisse, il y a le re­proche de vou­loir cou­per la va­leur d’échange et la cir­cu­la­tion mar­chande d’un cô­té, de l’ar­gent et du ca­pi­tal de l’autre, les se­conds ayant faus­sé les pre­miers. Ce pro­ces­sus so­cial, d’après Prou­dhon, au­rait pu ne pas être et les pro­duits ou mar­chan­dises au­raient pu être pi­lo­tées sans l’ar­gent par l’in­ter­mé­diaire d’une banque po­pu­laire et un sys­tème de bons de tra­vail. Mais n’est-ce pas ce que le Plan so­vié­tique a es­sayé à sa ma­nière et d’une façon plus cen­tra­li­sée en vou­lant sup­pri­mer tout in­ter­mé­diaire ?

      En fait, Prou­dhon ne dif­fé­ren­cie pas va­leur d’usage et va­leur d’échange, car toute son ana­lyse, à la dif­fé­rence de celle de Marx, plus tar­dive, est concen­trée sur la pe­tite pro­duc­tion mar­chande (la cir­cu­la­tion simple de Marx) et il sai­sit donc mal le double ca­rac­tère ori­gi­nel de la mar­chan­dise et il se fait cri­ti­quer pour ce­la par Marx. Mais au­jourd’hui ce double ca­rac­tère a été re­mis en cause par le ca­pi­tal. Rien ne sert de s’at­ta­quer à la va­leur d’échange sous forme ar­gent s’il n’y a plus de va­leur d’usage ou si, plus exac­te­ment, elle est re­mise en ques­tion par le ca­pi­tal en se dé­ta­chant com­plè­te­ment de la no­tion de « be­soin » (la mode, l’ob­so­les­cence pro­gram­mée). C’est le triomphe des théo­ries néo-clas­siques de l’uti­li­té dé­bar­ras­sées de toute ré­fé­rence éthique et sans le contre­point suf­fi­sant d’un mou­ve­ment cri­tique pra­tique at­ta­quant le pro­blème du cô­té de la pro­duc­tion ou/et ce­lui de la consom­ma­tion.

      On en re­vient tou­jours à qu’est-ce qu’on pro­duit et pour­quoi, qui le pro­duit et com­ment ça s’échange, mais la ques­tion de l’ar­gent n’est pas pre­mière.

      Par­tir de l’ar­gent, c’est ne pas par­tir du rap­port so­cial ca­pi­ta­liste dans sa spé­ci­fi­ci­té. Idem si on part de la pro­duc­tion ou du tra­vail. Et par­tir du ca­pi­tal c’est im­pos­sible car ce n’est pas un élé­ment « simple ».

      C’est pour ça que Marx part de la mar­chan­dise. Je ne parle pas ici de la ques­tion du fé­ti­chisme chère à l’IS et à Kri­sis, mais de l’ana­lyse de la mar­chan­dise dans le pro­cès de cir­cu­la­tion simple, ce qui est moins gla­mour, je le re­con­nais.

      La re­prise d’un ques­tion­ne­ment ré­cur­rent dans les théo­ries de la ré­vo­lu­tion

      Comme le dit très bien Bru­no S., Moses Hess po­sait dé­jà cette ques­tion il y a main­te­nant presque deux siècles. Elle agi­ta aus­si les mi­lieux anar­chistes et col­lec­ti­vistes es­pa­gnols pen­dant la ré­vo­lu­tion es­pa­gnole et les mi­lieux de la gauche ger­ma­no-hol­lan­daise aus­si.

      Pour re­ve­nir à une époque plus contem­po­raine, cette ques­tion a dé­jà fait l’ob­jet de nom­breux textes et dé­bats après le der­nier as­saut ré­vo­lu­tion­naire du tour­nant des an­nées 60-70, sous l’im­pul­sion de re­vues-groupes comme Quatre mil­lions de jeunes tra­vailleurs puis La guerre so­ciale pour ne ci­ter qu’elles. Sans me pro­non­cer di­rec­te­ment sur les idées ex­pri­mées à l’époque on peut tout de même no­ter que le contexte de ré­volte avan­cée contre l’ordre gé­né­ral des choses, à un ni­veau in­ter­na­tio­nal qui plus est, per­met­tait au moins, quoi­qu’on en pense sur le fond, de ne pas po­ser la ques­tion d’une ma­nière trop abs­traite puis­qu’elle pou­vait même ap­pa­raître comme dans l’air du temps avec la cri­tique idéo­lo­gique de la « so­cié­té de consom­ma­tion » qui ren­con­trait un écho cer­tain dans de larges couches de la po­pu­la­tion et par­ti­cu­liè­re­ment chez les jeunes.

      Il faut tou­te­fois re­con­naître que cette cri­tique était le plus sou­vent bor­née par son ho­ri­zon théo­rique de classe qui la condui­sait à ne conce­voir la ques­tion qu’à l’in­té­rieur du « pro­gramme pro­lé­ta­rien » ré­vo­lu­tion­naire, par exemple en ex­hu­mant les vieux textes conseillistes sur les bons de tra­vail ou La cri­tique du Pro­gramme de Go­tha de Marx ou en es­sayant de sau­ver la va­leur d’usage au dé­tri­ment de la va­leur d’échange cause de tous les maux. Une pers­pec­tive que l’on re­trouve en­core dans des textes li­ber­taires contre l’ar­gent où le terme d’uti­li­té semble ser­vir de re­cette mi­racle pour la pro­duc­tion et ce­lui de dis­tri­bu­tion des ri­chesses (« tout est à nous, rien n’est à eux ») de sé­same pour l’échange. D’ailleurs, les élé­ments les plus maxi­ma­listes dans ce qui res­tait de gauche com­mu­niste dé­fen­daient en­core l’idée d’un com­mu­nisme réa­li­sant la sup­pres­sion de l’échange parce que ce­lui-ci ne se­rait conce­vable que sous forme mar­chande. C’est en­core la po­si­tion de Bru­no S. au­jourd’hui alors que c’est de­ve­nu un cre­do néo-li­bé­ral dans la ré­vo­lu­tion du ca­pi­tal !

      Ce­la si­gna­lait aus­si une mé­con­nais­sance des pre­mières formes d’échanges2 ou alors la ré­duc­tion de la di­men­sion sym­bo­lique à la di­men­sion éco­no­mique dans des so­cié­tés qui ne connais­saient pour­tant pas « l’éco­no­mie » (cf. la po­si­tion de Bor­di­ga sur le don, dans l’ar­ticle de Bru­no S.).

      À l’in­verse, peu dé­fen­daient celle d’un échange gé­né­ra­li­sé non mar­chand3.

      Bref la ré­flexion por­tait en­core sur ce qui se pas­se­rait dans une phase de tran­si­tion au com­mu­nisme, dans le « so­cia­lisme in­fé­rieur » comme disent les mar­xistes or­tho­doxes. Cer­tains, moins or­tho­doxes ou moins ou­vrié­ristes en tout cas, cou­plaient ça avec une ré­fé­rence mar­quée au « com­mu­nisme pri­mi­tif » qui au­rait été pra­ti­qué dans de pre­mières formes de so­cié­té (les « so­cié­tés pri­mi­tives »). C’était un peu main­te­nir une pers­pec­tive uto­pique, mais de sens in­ver­sé en cher­chant dans le pas­sé les clés de l’ave­nir. C’était d’ailleurs par­fai­te­ment contra­dic­toire et in­co­hé­rent par rap­port à la doxa mar­xiste se­lon la­quelle c’est la connais­sance de la na­ture de l’homme qui donne les clés pour com­prendre l’ana­to­mie du singe et non l’ordre chro­no­lo­gique. Ceux qu’on ap­pelle au­jourd’hui les « pri­mi­ti­vistes » se­ront à cet égard plus co­hé­rents et aban­don­nèrent le mar­xisme ou l’anar­chisme.

      Il faut dire qu’à l’époque la ré­fé­rence aux so­cié­tés pri­mi­tives dé­bor­dait lar­ge­ment les mi­lieux ra­di­caux et mi­li­tants. Elle était por­tée par un suc­cès cer­tain des études an­thro­po­lo­giques et eth­no­lo­giques à la suite de Lé­vi-Strauss et de la mode struc­tu­ra­liste sur les sys­tèmes de pa­ren­té, mais aus­si d’au­teurs plus « sub­jec­ti­vistes » comme Mar­ga­reth Mead qui étaient en ex­trême em­pa­thie avec leur su­jet d’étude et cher­chaient à la faire par­ta­ger. Ain­si, les gen­tils Ara­pesh de Mead pren­dront ra­cine pour au moins vingt ans dans les ma­nuels de classe de se­conde des élèves de sciences éco­no­miques et so­ciales.

      Ces ré­fé­rences étaient en tout cas plus ré­jouis­santes que celles dé­fen­dues par les dif­fé­rentes ca­té­go­ries de sta­li­niens sur la pa­trie du so­cia­lisme ou l’Orient rouge et per­met­taient de main­te­nir une pers­pec­tive uto­pique pour ceux pour qui le so­cia­lisme réel fai­sait fi­gure de re­pous­soir. Mais cette ré­fé­rence au « com­mu­nisme pri­mi­tif » re­le­vait d’une pers­pec­tive en­core op­ti­miste dans un contexte où tout sem­blait pou­voir chan­ger sans que l’on puisse ou doive exac­te­ment pla­quer « le pro­gramme » et per­met­tait aus­si de don­ner une note un peu hé­do­niste à la ré­vo­lu­tion. En tout cas, ce­la tran­chait avec les slo­gans tri­viaux des maos du style « la ré­vo­lu­tion ne se fait pas en te­nue de ga­la » ou autres mé­ta­phores du même ton­neau ; et avec le pro­gramme d’éta­blis­se­ment des in­tel­lec­tuels dans les usines ou les champs de façon à rompre avec la di­vi­sion tra­vail in­tel­lec­tuel/tra­vail ma­nuel. Mais bien vite des cher­cheurs mi­li­tants comme Clastres mon­trèrent que même des « so­cié­tés contre l’État » pou­vaient être fé­roces et n’avoir rien d’éga­li­taire ou de com­mu­niste alors que d’autres (la re­vue du MAUSS) dé­non­cèrent la lé­gende du troc4 fa­bri­quée par les éco­no­mistes et re­la­ti­vi­sèrent les pra­tiques du don trans­for­mées en idéo­lo­gie an­ti-ca­pi­ta­liste avant la lettre.

      Contem­po­ra­néi­té ou non-contem­po­ra­néi­té de la ques­tion ?

      Le re­tour au­jourd’hui de cette vieille an­tienne sur les so­cié­tés pri­mi­tives est d’ailleurs éton­nant et il semble se si­tuer dans la même ab­sence de ré­fé­rences aptes à af­fron­ter le cours ac­tuel des choses qu’il y a plus de qua­rante ans. Mais dans un tout autre contexte qui n’est plus ce­lui d’une ef­fer­ves­cence ré­vo­lu­tion­naire mais ce­lui, après notre dé­faite, d’un grand pes­si­misme par rap­port à nos pos­si­bi­li­tés d’agir sur le cours ac­tuel. L’in­té­rêt pour les so­cié­tés pri­mi­tives fonc­tionne alors dans la gauche ra­di­cale et chez les li­ber­taires comme un ef­fort vel­léi­taire pour lier le pas­sé et le fu­tur sans lien avec le pré­sent.

      Po­ser au­jourd’hui la ques­tion de la pos­si­bi­li­té d’un monde sans ar­gent pa­raît alors à la fois da­té et une façon abs­traite d’abor­der les ques­tions de la va­leur, des prix, de la gra­tui­té… et celle de la mon­naie.

      Cette ques­tion de la mon­naie doit d’ailleurs être dis­tin­guée, au ni­veau théo­rique, de celle de l’ar­gent, mais cette dis­tinc­tion ne pour­ra être mise au grand jour, avec tous ses ef­fets pra­tiques, que dans le cadre d’une très grave crise mo­né­taire (et non pas seule­ment fi­nan­cière comme en 2008) dont on est en­core loin tant la po­si­tion du dol­lar est so­lide à court et moyen terme. Mais pour l’ins­tant, tout ce­la est brouillé par deux faits. Le pre­mier, d’ap­pa­rence tech­nique, est ce­lui de la dé­ma­té­ria­li­sa­tion de la mon­naie. Dou­blé d’une crois­sance ex­po­nen­tielle du cré­dit ses ef­fets sont pour­tant po­li­tiques, l’ar­gent se trou­vant dé­con­nec­té de son sup­port. Le se­cond, par le fait que, outre sa si­gni­fi­ca­tion d’une sol­va­bi­li­té im­mé­diate, la mon­naie ap­pa­raisse aus­si comme un ins­tru­ment de com­mu­ni­ca­tion so­ciale. La mon­naie est un lan­gage, une mé­dia­tion pro­duc­trice d’un lien so­cial dit Agliet­ta à par­tir d’une re­lec­ture des thèses de Re­né Gi­rard sur la mon­naie-vio­lence. Et une cir­cu­la­tion d’in­for­ma­tion cen­sée ga­ran­tir le pas­sage du pré­sent au fu­tur.

      Ce qui se passe en Grèce est d’ailleurs symp­to­ma­tique de cette sta­bi­li­sa­tion mo­né­taire quand les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes, pour­tant très ré­frac­taires au pro­jet du nou­veau gou­ver­ne­ment grec, ont vo­lé à son se­cours pour em­pê­cher un écrou­le­ment de l’eu­ro en cas de « Grexit ». À l’in­verse, le re­tour à la mon­naie na­tio­nale au­rait ra­pi­de­ment fait perdre toute va­leur à la drachme, ce qui au­rait alors po­sé le pro­blème d’une Grèce avec mon­naie mais sans ar­gent (dé­con­nexion entre le signe mo­né­taire et la ri­chesse réelle), mais iso­lée et sans pers­pec­tive com­mu­niste (la Grèce ac­tuelle n’est pas la Ca­ta­logne ou l’An­da­lou­sie d’hier ; elle n’est pas non plus « le monde »). La consé­quence n’en est pas la même. Dans le pre­mier cas, ce­lui qui s’est pro­duit pour le mo­ment, le main­tien de l’eu­ro et donc de la mon­naie-ar­gent a conduit à une forte hausse des prix mais pas à sa mise hors jeu. Dans le se­cond cas, qui n’est pas in­en­vi­sa­geable à terme, l’écrou­le­ment de la va­leur ar­gent de la mon­naie condui­rait for­cé­ment à sa re­mise en cause par­tielle ou to­tale. Cette pers­pec­tive n’en est de toute façon pas une pour nous car, au mieux, dans le rap­port de force mon­dial dé­fa­vo­rable ac­tuel, elle ne pour­rait qu’ac­ti­ver une po­li­tique du type du « com­mu­nisme de guerre » de 1919 en URSS.

      C’est a contra­rio cette ab­sence d’élé­ment sta­bi­li­sa­teur qui a per­mis que se dé­ve­loppent en Ar­gen­tine, au dé­but des an­nées 1980, des « clubs de troc ». « Mon­naies fon­dantes » et mon­naies lo­cales sont de même ordre. Elles sont de l’ordre de la re­pro­duc­tion im­mé­diate de rap­ports so­ciaux mar­chands tra­di­tion­nels qui ne sont plus re­pro­duits pour une rai­son quel­conque. Ain­si, le dé­ve­lop­pe­ment des SEL (sys­tèmes d’échanges lo­caux) in­dique que le pro­cès glo­bal de va­lo­ri­sa­tion ten­dant de plus en plus à se­con­da­ri­ser le pro­cès de tra­vail vi­vant (in­es­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail), sa réa­li­sa­tion sous forme mo­né­taire n’ir­rigue plus suf­fi­sam­ment le rap­port so­cial dans son en­semble. La de­mande non sol­vable (une ca­té­go­rie vir­tuelle de l’éco­no­mie po­li­tique à la­quelle le cré­dit et la so­cié­té de consom­ma­tion ont don­né corps de­puis) s’in­vente de nou­velles mé­dia­tions et ins­tru­ments d’échanges5.

      D’une ma­nière gé­né­rale, avec la « ré­vo­lu­tion du ca­pi­tal » il s’agit bien d’une sorte de réa­li­sa­tion du « so­cia­lisme in­fé­rieur », non pas par la sup­pres­sion de l’ar­gent pour réa­li­ser le « De à cha­cun se­lon ses ca­pa­ci­tés à cha­cun se­lon ses be­soins » so­cia­liste, mais par sa gé­né­ra­li­sa­tion et sa ba­na­li­sa­tion sous des formes de plus en plus abs­traites : dé­ma­té­ria­li­sa­tion de la mon­naie qui ouvre la voie à la consom­ma­tion de masse et en masse en mas­quant la va­leur du prix, cré­dit à vie (et non pas « cré­dit à mort » contrai­re­ment au titre du livre d’An­selm Jappe !) qui per­met de re­pro­duire le tout en so­cia­li­sant tou­jours plus les re­ve­nus6 et les échanges.

      On est bien loin du fé­ti­chisme de l’ar­gent quand la consom­ma­tion ap­pa­raît comme une manne de pro­duits dis­po­nibles qui se dé­versent qua­si au­to­ma­ti­que­ment, certes de façon très in­égale, mais sur une base mi­ni­mum tou­jours plus haute. À la li­mite, on pour­rait dire que le fé­ti­chisme ne ré­ap­pa­raît que dans le manque de ceux qui sont pous­sés dans les marges par le rou­leau com­pres­seur des re­struc­tu­ra­tions éco­no­miques, la crise du tra­vail, les nou­velles si­tua­tions so­ciales créées par l’écla­te­ment du mo­dèle fa­mi­lial et les nou­velles me­sures d’in­ter­ven­tion de l’État qui se dé­placent de l’as­su­rance vers l’as­sis­tance.

      En pra­tique

      Ce n’est pas l’exis­tence de l’ar­gent qui fait que je vends ma force de tra­vail mais l’in­verse ; c’est parce que je la vends qu’il y a ar­gent et sur­tout sa­la­riat. Et tout de suite quand on dit ça, ce qui est une ba­na­li­té de base, on voit bien que la cri­tique théo­rique prin­ci­pale à faire est celle du sa­la­riat et pas de l’ar­gent. De la même façon, dans la pra­tique, la lutte sur le sa­laire et même contre le sa­la­riat ap­pa­raît comme une lutte concrète à mettre en place et à li­vrer dans les en­tre­prises comme à Pôle-em­ploi. Alors que la lutte contre l’ar­gent est abs­traite, idéo­lo­gique, in­tem­po­relle et dé­ta­chée de tout contexte his­to­rique d’une part. Et c’est ce contexte qu’il faut qua­li­fier avant de pro­po­ser une sor­tie ou a for­tio­ri un pro­gramme. En ef­fet, la ré­vo­lu­tion du ca­pi­tal crée au­tant les condi­tions de l’ex­ten­sion de l’ar­gent avec l’ex­ten­sion mar­chande que de sa perte d’im­por­tance avec la ré­duc­tion à presque zé­ro de cer­tains coûts de pro­duc­tion grâce aux NTIC. Il y a là un mou­ve­ment contra­dic­toire qui n’est pas joué à l’avance, car il est dé­ter­mi­né jus­te­ment par un rap­port so­cial spé­ci­fique et le jeu de forces et de rap­ports de force. Son is­sue dé­pend donc de ce rap­port de forces. À mon avis, c’est comme ça qu’on doit en­vi­sa­ger la ques­tion si on veut faire autre chose que « se faire plai­sir ».

      Puisque je parle en termes de rap­port de forces, il n’est pas ques­tion non plus de construire n’im­porte quel rap­port de force. Et c’est jus­te­ment en ne par­tant pas de l’ar­gent qu’on peut évi­ter de se re­trou­ver dans un vaste front an­ti-ca­pi­ta­liste en pa­roles et an­ti-fi­nance en pra­tique sans par­ler de l’as­pect mo­ra­liste de la cri­tique7.

      Ce­la se double d’un risque sup­plé­men­taire puisque l’ar­gent re­monte à très loin dans l’his­toire des so­cié­tés et que sa cri­tique peut conduire à une ana­lyse en terme d’er­rance de l’hu­ma­ni­té avec re­mise en cause de tout son che­mi­ne­ment et de la no­tion de pro­grès, de celle d’éman­ci­pa­tion, etc.

      La cri­tique du ca­pi­tal se di­lue alors soit à l’ex­trême dans l’idéo­lo­gie « pri­mi­ti­viste », soit, ce qui est plus cou­rant, dans la cri­tique an­ti-in­dus­trielle.

       

      Jacques Wa­jnsz­te­jn

      Notes

      1 – Cf. mes notes « Qua­rante ans plus tard : re­tour sur la re­vue In­va­riance », dis­po­nible sur le site de Temps cri­tiques :
      http://temps­cri­tiques.free.fr/spip.php?article306

      2 – Sur ce point, on peut se re­por­ter à l’ar­ticle de B. Pa­so­bro­la « Re­marques sur le pro­cès d’ob­jec­ti­va­tion mar­chand » dans le n° 15 de la re­vue Temps cri­tiques, 2010, p. 125 à 136, dis­po­nible sur le site de la re­vue à :
      http://temps­cri­tiques.free.fr/spip.php?article209.
      Cf. aus­si les thèses de Alain Tes­tart sur la va­leur non-mar­chande, les fonc­tions sym­bo­liques de la mon­naie, etc.

      3 – Les si­tua­tion­nistes par exemple et un peu plus tard, le MAUSS.

      4 – Il est pi­quant de re­mar­quer que Marx fait par­tir toute son ana­lyse de l’échange de l’exemple du fer et du fro­ment ! Contrai­re­ment à sa mé­thode tra­di­tion­nelle d’ana­lyse qui ex­plique le pas­sé à par­tir du pré­sent, il tente d’ex­pli­quer l’échange mar­chand à par­tir du troc. Pour une cri­tique de cette ver­sion uti­li­ta­riste des éco­no­mistes et des mar­xistes et aus­si sur les « mon­naies sau­vages », on peut se re­por­ter à l’ar­ticle de Ber­nard Pa­so­bro­la : « Re­marques sur le pro­cès d’ob­jec­ti­va­tion mar­chand » (Temps cri­tiques, no 15, p. 128-136). Se­lon cette hy­po­thèse, l’ar­gent, comme ca­té­go­rie éco­no­mique, se­rait né de la fu­sion entre deux pro­ces­sus : d’une part le pro­ces­sus ma­gique (ma­na) qui ani­mait les mon­naies pri­mi­tives et, de l’autre, ce­lui des do­cu­ments comp­tables liés aux échanges com­mer­ciaux des pre­mières ci­tés-États. En at­tri­buant la pri­mau­té à sa fonc­tion sym­bo­lique en re­la­tion à son as­pect pra­tique, B. Pa­so­bro­la ré­fute la vi­sion de l’ar­gent comme simple in­ter­mé­diaire fa­ci­li­tant les échanges et celle de la no­tion d’usage comme cor­res­pon­dance « na­tu­relle » au « be­soin ». D’une ma­nière plus gé­né­rale, quand l’éco­no­mie po­li­tique, et même ses cri­tiques, re­lèvent la pré­sence d’échanges « com­mer­ciaux », ils pré­sument qu’il y a mar­ché et quand il y a mon­naie, ils pré­sument com­merce et mar­ché. Or le com­merce et la mon­naie existent dans des so­cié­tés sans mar­ché.

      5 – Cf. la ques­tion des SEL in J. Wa­jnsz­te­jn, Après la ré­vo­lu­tion du ca­pi­tal, Pa­ris, L’Har­mat­tan, 2007, p. 240-253 ; et aus­si, sur les nou­velles formes de mon­naie, J. Gui­gou et J. Wa­jnsz­te­jn, Crise fi­nan­cière et ca­pi­tal fic­tif, Pa­ris, L’Har­mat­tan, 2008, p. 69-80.

      6 – Le pro­jet qui est en train de sor­tir de la contes­ta­tion de la loi El Khom­ri sur le tra­vail et qui vise à ga­ran­tir un re­ve­nu jeune s’ins­crit tout à fait dans cette pers­pec­tive. Le re­ve­nu conti­nue à se dé­ta­cher du tra­vail, mais sa part sous forme ar­gent reste im­por­tante.

      7 – Un mo­ra­lisme dé­jà dé­pas­sé chez Aris­tote, par­ti­cu­liè­re­ment dans La Po­li­tique (I. 9), où l’ar­gent n’est pas po­sé comme une ma­lé­dic­tion ni comme un fé­tiche, mais comme un moyen de sa­tis­faire un ap­pé­tit de vivre illi­mi­té. Pour lui, les hommes ne veulent pas « vivre bien », c’est-à-dire se­lon la ver­tu, ils veulent vivre tout court. Sur ce point on peut se re­por­ter à mon texte « Une énième dia­tribe contre la chré­ma­tis­tique » à pro­pos d’un ar­ticle de Jappe dans le jour­nal Le Monde, dis­po­nible sur le site de la re­vue à :
      http://temps­cri­tiques.free.fr/spip.php?article285