Technologisation et transformations du travail, l’exemple des bibliothèques

décembre 2016, Gzavier



In­no­va­tions

Au même titre que toute la Fonc­tion pu­blique, les bi­blio­thèques, éta­blis­se­ments re­ce­vant du pu­blic et sou­mises à dif­fé­rentes tu­telles, sont de­ve­nues des es­paces d’ex­pé­ri­men­ta­tions pour l’État dans sa re­struc­tu­ra­tion pro­gres­sive sous sa forme ré­seau. Ce­ci se passe à l’heure où il ré­duit, pe­tit à pe­tit, ce qui consti­tuait le cœur de son an­cienne forme d’État-na­tion, à sa­voir des règles claires et pres­crip­tives. Pour­tant la so­cié­té n’a ja­mais été au­tant ad­mi­nis­trée. Par exemple ce qui re­le­vait de la mis­sion de ser­vice pu­blic est tou­jours plus flou et se trans­forme en ob­jec­tif quan­ti­fiable1 à court terme ou, au mieux, à moyen terme et dé­lé­gué à un ni­veau lo­cal.

Les BU (Bi­blio­thèques uni­ver­si­taires) sont liées fi­nan­ciè­re­ment aux Uni­ver­si­tés, mais avec en ar­rière plan le Mi­nis­tère de l’En­sei­gne­ment su­pé­rieur et de la Re­cherche (MESR). Les BM (Bi­blio­thèques mu­ni­ci­pales) sont sous tu­telle des mu­ni­ci­pa­li­tés et donc de la fonc­tion pu­blique ter­ri­to­riale tout comme les BDP (Bi­blio­thèques dé­par­te­men­tales de prêt) dé­pen­dantes du Conseil gé­né­ral. Il est sou­vent consta­té com­ment ces dif­fé­rences en­gendrent des aléas, no­tam­ment au chan­ge­ment de lé­gis­la­tures. On pour­rait pen­ser qu’à par­tir d’une di­ver­si­té des pro­fils existe de la marge quant à l’ap­pli­ca­tion des ou­tils tech­no-scien­ti­fiques et de ma­na­ge­ment éta­ti­sés, mais dans les faits, ce n’est pas si vrai et nous al­lons en voir cer­tains as­pects. La struc­ture de la pro­fes­sion, avec ses as­so­cia­tions et or­ga­nismes di­vers, ap­puie quelques ten­dances lourdes qui s’ancrent dans des bi­blio­thèques fai­sant of­fice de têtes de pont de par leur ca­rac­tère pré­ten­du­ment « in­no­vant ».

Le terme d’in­no­va­tion est comme une cer­ti­fi­ca­tion ad­mi­nis­tra­tive et donc col­lec­tive don­née à l’in­ven­ti­vi­té des équipes de bi­blio­thé­caires2 lors­qu’il leur est lais­sé la pos­si­bi­li­té de mettre en place des pro­jets ou pro­cé­dures qu’ils ont ini­tiés sur leur lieu de tra­vail. De l’ani­ma­tion pour des en­fants, à la pré­sen­ta­tion d’in­cu­nables no­tables dans les col­lec­tions, tout peut être in­no­vant si l’on sait le va­lo­ri­ser. Mais der­rière l’in­no­va­tion se pro­file, de plus en plus, la mise en avant des per­for­mances ob­te­nues par le biais du nu­mé­rique et de l’ar­chi­tec­ture. Les ini­tia­tives in­no­vantes sont prin­ci­pa­le­ment ju­gées au ni­veau de leur ef­fi­ca­ci­té quan­ti­ta­tive et en fonc­tion de leur de­gré de « tech­ni­ci­té ». Le sou­ci « créa­tif » du pro­fes­sion­nel est trans­mu­té en in­no­va­tion qui per­met d’en­té­ri­ner le pré­sent tech­no­lo­gique comme le nou­vel ho­ri­zon de la bi­blio­thèque post-mo­derne. C’est une fuite en avant à la­quelle s’adonnent des éta­blis­se­ments mo­teurs qui s’ap­puient sur une tech­no-science en­va­his­sante. Pro­je­tant les per­son­nels dans un ave­nir pré­dé­ter­mi­né et in­con­tes­table ils pour­ront s’at­te­ler à trou­ver du nou­veau à cette aune-là et ce, pour leur éta­blis­se­ment, dans les fa­meux groupes de tra­vail. Les mé­thodes de ges­tion re­vues et cor­ri­gées pour le ser­vice pu­blic sont ici en ac­tion et per­mettent de cas­ser toute ré­sis­tance puisque toute ini­tia­tive nou­velle ne pour­ra plus naître qu’au sein du pa­ra­digme du nu­mé­rique.

Les trois étapes du pro­ces­sus

Il nous faut, avant de conti­nuer plus avant notre ques­tion­ne­ment dis­tin­guer les trois temps de la tech­nique3, ce­ci dans le but de le­ver tout doute quant à notre ap­proche de la ques­tion :

– pre­mier stade tech­nique : ce­lui « or­ga­nique » (Mos­co­vi­ci) ou tra­di­tion­nel dans le­quel le tra­vail est ha­bi­li­té et ef­fort et l’ou­til ne sert que d’ins­tru­ment de re­pro­duc­tion de cette ac­ti­vi­té. L’homme se sou­met à la na­ture de la chose et par­ti­cipe de la puis­sance de la na­ture. Par exemple : le pay­san sur­tout et aus­si l’ar­ti­san.

– deuxième stade, « mé­ca­nique » qui voit se dé­ve­lop­per l’in­ter­chan­gea­bi­li­té des moyens de pro­duc­tion. Hommes et ma­chines de­viennent sub­sti­tuables. Cette uni­té pos­sible change la ca­té­go­rie de tra­vail et son ni­veau de di­vi­sion. Cette ob­jec­ti­va­tion sys­té­ma­tique de l’ac­ti­vi­té consti­tue la « tech­nique » en une ca­té­go­rie qua­si au­to­nome et donc dé­ta­chable, par exemple des an­ciens sa­voir-faire et a for­tio­ri des tech­niques im­ma­nentes des pra­tiques com­munes libres.

– troi­sième stade, le tech­no­lo­gisme contem­po­rain fon­dé sur l’idée d’une trans­for­ma­bi­li­té in­dé­fi­nie de la na­ture par l’homme et donc la pos­si­bi­li­té d’un monde ar­ti­fi­ciel (une se­conde na­ture). Cette di­men­sion im­plique la ca­du­ci­té de la di­vi­sion entre la science d’une part com­prise comme connais­sance ob­jec­tive du monde tel qu’il est en lui-même (une connais­sance contem­pla­tive en quelque sorte) et la tech­nique d’autre part, com­prise comme adap­ta­tion de pra­tiques par­ti­cu­lières à vi­sées ins­tru­men­tales. La vi­sée d’ob­jec­ti­vi­té qui fai­sait pri­mer la pre­mière sur la se­conde s’ef­face au pro­fit d’une vi­sée qua­si idéo­lo­gique de maî­trise et de contrôle comme le montre, par exemple, la façon de trai­ter le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique au­jourd’hui.

De ces trois phases de tech­no­lo­gi­sa­tion de l’ac­ti­vi­té, on peut mieux dis­tin­guer la se­conde de la troi­sième et notre po­si­tion cri­tique par rap­port à celle du mar­xisme or­tho­doxe si on pré­cise que c’est dès la se­conde phase que la science de­vient « force pro­duc­tive du ca­pi­tal » au sein de sa do­mi­na­tion réelle, avec des ana­lyses qui re­montent au dé­but des an­nées 1960 (Rich­ta et sa Ci­vi­li­sa­tion au car­re­four [An­thro­pos, 1966] comme apo­lo­gie de la ré­vo­lu­tion tech­nique et scien­ti­fique d’un cô­té, Pan­zie­ri et sa cri­tique de la neu­tra­li­té de la tech­nique de l’autre) mais où on reste de fait en­core dans l’an­cien pa­ra­digme du fait des sé­pa­ra­tions qui conti­nuent à opé­rer. En ef­fet, ce pro­ces­sus de tech­no­lo­gi­sa­tion n’est en­core vu à une époque qui est celle des Trente glo­rieuses, que comme un ex­té­rieur de l’ac­ti­vi­té4. Cer­tains y voient une « li­bé­ra­tion » par le ca­pi­tal dans l’au­to­ma­tion (L’In­ter­na­tio­nale Si­tua­tion­niste, Le­febvre, Mar­cuse), d’autres au contraire, un « des­po­tisme du ca­pi­tal » (les opé­raïstes et nous-mêmes). En fait il au­rait fal­lu pou­voir te­nir les deux bouts de la cri­tique pour évi­ter leur uni­la­té­ra­lisme, mais pour ré­su­mer on peut dire que les mou­ve­ments de cri­tique du tra­vail dans ces an­nées-là se sont ap­puyés sur ces deux op­tions, la pre­mière do­mi­nante aux États-Unis et en France, la se­conde en Ita­lie.

De toute façon les an­nées 1968, la dé­faite puis la ré­vo­lu­tion du ca­pi­tal vont cham­bou­ler tout ça en fai­sant de quelque chose d’ex­té­rieur un in­té­rieur et même le cœur de cette ré­vo­lu­tion du ca­pi­tal5.

La culture consti­tuée en cible

À par­tir de l’après-guerre, la place de l’or­di­na­teur et d’autres ou­tils de quan­ti­fi­ca­tion, de clas­se­ment et glo­ba­le­ment de ra­tio­na­li­sa­tion, est de­ve­nue très consé­quente, à tel point que beau­coup d’em­ployés se trans­forment en de simples ap­pen­dices des ma­chines nu­mé­riques. Si l’em­ploi in­dus­triel a été tou­ché en pre­mier dès les an­nées 1960 puis mas­si­ve­ment à par­tir des re­struc­tu­ra­tions des an­nées 1980, c’est que ce­la consti­tuait une ri­poste pa­tro­nale à la cri­tique en acte du tra­vail par les OS de l’époque d’une part et d’autre part que le ni­veau tech­no­lo­gique at­teint était dé­jà po­ten­tiel­le­ment uti­li­sable sans qu’il soit réel­le­ment mis en place à 100 % des pos­si­bi­li­tés6. Le ré­sul­tat en est que sur les chaînes les plus au­to­ma­ti­sées, l’opé­ra­teur ne fait plus que contrô­ler un flux de pro­duc­tion sur l’écran de pi­lo­tage de la ma­chine… et que la pro­duc­ti­vi­té glo­bale a for­te­ment aug­men­té. Ce pro­ces­sus n’avait pas de rai­son de ne pas s’étendre aux sec­teurs an­cien­ne­ment consi­dé­rés comme non pro­duc­tifs sous pré­texte qu’ils ne ren­tre­raient pas dans le pro­ces­sus de va­lo­ri­sa­tion. Certes il faut di­mi­nuer les faux frais du ca­pi­tal, mais ce­la ne si­gni­fie plus grand-chose quand tout le ca­pi­tal de­vient pro­duc­tif pour le ca­pi­ta­lisme dans son pro­cès de to­ta­li­sa­tion qui im­plique vi­tesse de cir­cu­la­tion et flexi­bi­li­té.

Les ac­ti­vi­tés cultu­relles n’y échappent donc pas à par­tir du mo­ment où, elles aus­si, sont re­struc­tu­rées en « en­tre­prises cultu­relles ». À ce titre, les bi­blio­thèques tendent elles aus­si à in­té­grer une part de tech­no-science dans leurs ac­ti­vi­tés. Tout d’abord lorsque le bi­blio­thé­caire est en salle de consul­ta­tion avec son or­di­na­teur, ou en­core avec ceux des usa­gers qui ont af­faire à In­ter­net et autres bornes d’im­pres­sions et pho­to­co­pieuses. C’est en­core vrai en­suite lorsque ce bi­blio­thé­caire tra­vaille en back-of­fice pour le ca­ta­lo­gage et tout le cir­cuit du livre ou presque. Nous di­sons « ou presque » car il reste la pré­sence ma­té­rielle des col­lec­tions de livres qu’il faut en­core ran­ger et sou­mettre à « désher­bage » et « équi­pe­ment » si né­ces­saire. Mais ces der­nières tâches ma­té­rielles sont de plus en plus perçues comme ac­ces­soires et ne sont tout sim­ple­ment plus re­con­nues et lé­gi­ti­mées en tant que telles. C’est comme si la créa­ti­vi­té du tra­vail vi­vant per­dait de sa sub­stance et était mise hors va­lo­ri­sa­tion.

Le chan­ge­ment est là, le tra­vail mort do­mine en bi­blio­thèque comme dans tout le cycle pro­duc­tif ac­tuel et s’en trouve dé­va­lo­ri­sé ce qui reste at­ta­ché à du tra­vail vi­vant. Et c’est un fait, toute la chaîne du livre n’existe qu’au tra­vers des nou­veaux ou­tils is­sus de la do­mi­na­tion du nu­mé­rique. L’achat se fait à par­tir de four­nis­seur avec por­tail web spé­cia­li­sé pour être en­re­gis­tré, confir­mé, en­voyé, etc. Le tout peut être sui­vi à la trace quand ce n’est pas di­rec­te­ment le livre qui n’a plus de ma­té­ria­li­té de­ve­nu e-book.

Avec ce­la, la bu­reau­cra­tie via des pro­cé­dures dic­tées par les NTIC n’est pas près de s’ar­rê­ter7. Et c’est là que le plus usant pour l’em­ployé de bi­blio­thèque se dé­ve­loppe sous la forme d’une hy­per ré­gle­men­ta­tion de tout le quo­ti­dien du tra­vail. Ce­la dé­truit par­fai­te­ment toute no­tion d’au­to­no­mie dans le tra­vail et l’ap­pel à l’ex­pert, qu’il soit in­for­ma­tique ou autre, de­vient ou est ren­du in­dis­pen­sable à la moindre pec­ca­dille.

Il est no­table et pa­ra­doxal que, fi­na­le­ment, en bout de course au­jourd’hui ce soient les em­plois de ser­vice qui de­viennent ob­so­lètes par et pour le ca­pi­tal au tra­vers de la mise en place de ce tout nu­mé­rique alors qu’ils ont eux-mêmes vu leur nombre aug­men­ter mas­si­ve­ment au mo­ment où le pro­ces­sus s’est vrai­ment mis en place (dé­ve­lop­pe­ment de l’élec­tro­nique grand pu­blic, dé­ma­té­ria­li­sa­tion de la mon­naie et crois­sance des banques, dé­ve­lop­pe­ment du cré­dit et des sys­tèmes d’as­su­rances, aug­men­ta­tion du ni­veau de vie et de consom­ma­tion avec ou­ver­ture mas­sive d’hy­per­mar­chés struc­tu­rés comme des firmes), per­met­tant ain­si un dé­ver­se­ment de main-d’œuvre du sec­teur se­con­daire vers le ter­tiaire. Ce­la ren­voie à une seule réa­li­té : le pro­ces­sus d’in­té­gra­tion de la tech­no-science au cycle pro­duc­tif gé­né­ral consti­tue l’opé­ra­teur le plus puis­sant de l’in­es­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail, pro­ces­sus qu’il ne faut pas confondre avec l’idée de fin du tra­vail8. Il per­met, en outre, le dé­ve­lop­pe­ment de tout ce que la so­cié­té ca­pi­ta­li­sée porte de com­bi­na­toire in­no­vante et connexion­niste.

Pour exemple, on pen­se­ra à ces usa­gers qui vous tendent leur té­lé­phone por­table à dix cen­ti­mètres du vi­sage mon­trant la pho­to d’un livre en vous di­sant « je cherche ce livre ». Les ca­ta­logues et la for­ma­tion des usa­gers ont été dans le sens d’une plus grande au­to­no­mie de ces der­niers mais la re­la­tion usa­gers/per­son­nels fi­nit par en pâ­tir comme notre exemple le sug­gère. Ce­la peut pa­raître pa­ra­doxal mais un usa­ger par­fai­te­ment au fait du nu­mé­rique se pas­se­ra donc, ou presque, du bi­blio­thé­caire. Quel sens don­ner à un em­ploi quand l’an­cienne pro­fes­sion­na­li­té et son sa­voir spé­ci­fique est ré­duit à quelques gestes sur un ou­til que tout un cha­cun peut maî­tri­ser en quelques ins­tants ? Le bi­blio­thé­caire nou­veau se trans­for­me­ra-t-il en gar­dien de mu­sée ou même en vi­gile ? Le risque du bull­shit job9 (« tra­vail à la con ») est alors grand !

Ten­tant de sau­ver le na­vire et de conti­nuer à exis­ter au-de­là de l’ins­ti­tu­tion clas­sique, les bi­blio­thèques parlent de la né­ces­saire « mé­dia­tion nu­mé­rique », mé­dia­tion qui se­rait l’ap­port, non plus pres­crip­tif, mais de va­lo­ri­sa­tion et d’orien­ta­tion dans les ser­vices nu­mé­riques comme la bi­blio­thèque nu­mé­rique Gal­li­ca. On ne se­rait plus pro­fes­sion­nel de la do­cu­men­ta­tion mais de l’in­for­ma­tion et donc, dans l’es­prit de cer­tains, de vé­ri­tables jour­na­listes des col­lec­tions.

On nous per­met­tra de dou­ter, à par­tir de notre stade de per­fec­tion­ne­ment tech­no­lo­gique, de la né­ces­si­té d’un bi­blio­thé­caire « mé­dia­teur » quand l’in­ter­mé­diaire, le mé­dia­teur, n’est plus que le sup­port nu­mé­rique. Il est tout à fait pos­sible de se pas­ser de bi­blio­thèques et de ces per­son­nels via un site qui met­trait en lien pour­voyeur de livres et de­man­deurs de prêt de l’autre10. Ce sec­teur de l’éco­no­mie dite « col­la­bo­ra­tive », dont Uber est l’ar­ché­type, est en plein dé­ve­lop­pe­ment et n’a mon­tré qu’une in­fime par­tie de sa puis­sance de mise en re­la­tion des in­di­vi­dus en de­hors de toute re­la­tion an­té­rieure. Aux ré­seaux in­ter­per­son­nels se sub­sti­tue le ré­seau tout court, ce­lui que per­met In­ter­net et les ap­pli­ca­tions mo­biles.

Quand s’agi­ter do­mine

Comme nous es­pé­rons l’avoir mon­tré, les nou­veaux ou­tils tech­no­lo­giques im­prègnent les nou­velles formes de l’em­ploi en en chan­geant pro­fon­dé­ment les ca­rac­té­ris­tiques de telle ma­nière que se pro­duit une dis­tan­cia­tion entre em­ploi sa­la­rié et tra­vail pro­fes­sion­nel. Une si­tua­tion qui, dans un pre­mier temps, n’a pas fait l’ob­jet, en France, d’une grande at­ten­tion de la part des syn­di­cats parce que leur clien­tèle tra­di­tion­nelle n’était pas la pre­mière tou­chée et parce que le pro­gres­sisme in­dus­tria­liste fait par­tie des gènes de la classe ou­vrière, française, en tout cas, parce qu’elle conserve l’an­cienne tra­di­tion du mé­tier même si le dis­cours du ca­pi­tal l’a trans­for­mée en idéo­lo­gie. Les « jobs à la con » ne sont donc pas consi­dé­rés comme un vrai tra­vail et les sa­la­riés « an­cienne école » comme leurs re­pré­sen­tants ré­sistent à ces trans­for­ma­tions bien mieux ac­cep­tées dans les pays an­glo-saxons où le « job » fait par­tie de l’am­biance en de­hors même du mi­lieu pro­fes­sion­nel « faire le job ! ». Par ailleurs, les « avant-gardes » ou­vrières comme étu­diantes, hor­mis en Ita­lie où dès le mi­lieu des an­nées 1960, les thèses opé­raïstes11 ont fait le constat de la non-neu­tra­li­té des tech­niques ca­pi­ta­listes sans que les luttes ou­vrières du cycle 1968-1973 ne portent cen­tra­le­ment sur ce point-là12, n’ont ja­mais vu d’un mau­vais œil le rem­pla­ce­ment de cer­taines tâches par des ro­bots, ce qui im­por­tait était la cri­tique du tra­vail et de la so­cié­té ca­pi­ta­liste en gé­né­ral avec en fi­li­grane l’idée dé­ve­lop­pée par Mar­cuse puis les si­tua­tion­nistes que ré­vo­lu­tion ri­mait main­te­nant avec au­to­ma­tion gé­né­ra­li­sée digne pen­dant de l’au­to­ges­tion gé­né­ra­li­sée. Il y a bien eu, par exemple, des sa­bo­tages, mais ils cor­res­pon­daient plus à une pra­tique dé­fen­sive, ra­len­tir les ca­dences et contes­ter les « cols blancs » qu’à une cri­tique. C’est aus­si dire que les pra­tiques at­tri­buées aux lud­dites n’ont guère es­sai­mé à tra­vers le temps.

Ac­tuel­le­ment se re­pose la ques­tion dans un contexte dif­fé­rent car il n’y a plus de contes­ta­tion du tra­vail en gé­né­ral et du pro­cès de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste en par­ti­cu­lier quand le tra­vail n’est plus au centre de la « ques­tion so­ciale » comme le tra­vail vi­vant n’est plus au centre de la va­lo­ri­sa­tion.

Do­ré­na­vant le tra­vail est rare même s’il sub­siste en­core sous forme d’em­plois dont la fic­ti­vi­té re­la­tive se me­sure aux si­mu­la­tions re­nou­ve­lées des dif­fé­rents ex­perts sur ce qui se pro­dui­rait si on dé­ci­dait d’en sup­pri­mer la moi­tié du jour au len­de­main. La plu­part concluent par : au­cune consé­quence éco­no­mique, seule­ment des consé­quences so­ciales et po­li­tiques13 ! Cette ex­ten­sion des formes de l’OST14 en de­hors du sec­teur in­dus­triel au sens strict concerne nombre de postes qua­li­fiés et ga­ran­tis sta­tu­tai­re­ment au sein du sec­teur ter­tiaire des ser­vices et ce sont dé­jà cer­tains d’entre eux qui se trouvent me­na­cés par l’in­tro­duc­tion des nou­velles tech­no­lo­gies, alors que jus­qu’à peu, les li­cen­cie­ments concer­naient sur­tout le sec­teur se­con­daire in­dus­triel. Alors que dire du de­ve­nir et du conte­nu des postes de tra­vail peu qua­li­fiés et sou­vent pré­caires qui, par exemple en bi­blio­thèque, ne donnent le droit qu’à un jo­li écran de­vant soi toute la jour­née ?

Il faut le consta­ter, l’agi­ta­tion rem­place tout conte­nu réel de tra­vail qui en­gen­drait un cer­tain ethos pro­fes­sion­nel propre aux bi­blio­thé­caires. Deux mou­ve­ments d’ap­pa­rence contraire semblent co­exis­ter parce qu’ils ne se pro­duisent pas dans la même tem­po­ra­li­té. Tout d’abord, à la mise en place, une sorte d’ac­ti­visme de l’ac­ti­vi­té de la part de la force de tra­vail vi­vante, non seule­ment afin de ré­pondre à la place pré­pon­dé­rante prise par le tra­vail mort des ma­chines, mais aus­si parce que ces ma­chines « in­tel­li­gentes » ne sont plus un simple pro­lon­ge­ment pas­sif de la main mais quelque chose d’ac­tif et fi­na­le­ment de vi­vant. Puis quand le rou­ti­nier re­prend le des­sus le ré­sul­tat n’est pas for­cé­ment une aug­men­ta­tion de l’in­ten­si­té du tra­vail et de la pro­duc­ti­vi­té, ce qui est pour­tant un des buts ini­tiaux avec la ra­tio­na­li­sa­tion, mais sou­vent une baisse de l’ac­ti­vi­té réelle qui ren­voie à notre idée d’in­es­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail sans tou­te­fois conduire à des com­pres­sions de per­son­nel, pour des rai­sons so­ciales ou po­li­tiques. Ce phé­no­mène peu ana­ly­sé en France est re­con­nu à l’étran­ger sous le terme de bore out (cf. aus­si les bull­shit jobs dé­jà men­tion­nés), équi­valent in­ver­sé du burn out plus connu.

Les ser­vices de l’État ré­seau

Rien au­jourd’hui n’em­pêche donc le dé­ve­lop­pe­ment de ser­vices à la per­sonne ou à des groupes pré­cis d’uti­li­sa­teurs de la bi­blio­thèque sans que l’on sache com­bien de temps ils per­du­re­ront à cause de la né­ces­saire ré­ac­ti­vi­té au mar­ché. En bi­blio­thèque les nou­veaux ser­vices peuvent dé­cou­ler au­tant d’un son­dage me­né à la hâte au­près des usa­gers15, de groupes de tra­vail in­ternes ou sim­ple­ment d’un pe­tit chef doué de pré­ro­ga­tives même si l’aval d’une di­rec­tion éclai­rée sub­siste. Ain­si, si l’un de ces usa­gers a la riche idée de vou­loir un lieu pour un hob­by quel­conque, ou presque, dans une bi­blio­thèque, il au­ra, n’en dou­tons pas, un lieu pour lui et ses amis. Les bi­blio­thèques se doivent d’être ac­cueillantes n’est-ce pas ? Mais quel sens ou avan­tage ce­la a-t-il par rap­port à l’ex­pé­rience sé­cu­laire de consul­ta­tion de livres et d’études ? Les bi­blio­thèques ne dé­mis­sionnent-elles pas ici de ce qui a tou­jours été leur rôle : as­su­rer le plai­sir d’ap­prendre, le temps de l’ap­pren­tis­sage, la concen­tra­tion et tout sim­ple­ment la lec­ture ?

En réa­li­té il n’y a plus de lieu pré­cis af­fec­té à la lec­ture (on ne lit plus guère à l’école), mais à la li­mite on peut lire par­tout avec les pos­si­bi­li­tés ou­vertes par la li­seuse. Ce­la va d’ailleurs de pair avec l’ef­fa­ce­ment pro­gres­sif des lieux où on pou­vait ap­prendre d’au­trui en per­sonne, c’est-à-dire dans la ri­chesse de l’échange ou dans un rap­port à l’au­to­ri­té au sens de ce qui fait au­to­ri­té (trans­mis­sions fa­mi­liales, sco­laires, for­ma­tion syn­di­cale) car tout se trouve dé­jà sur In­ter­net dans l’équi­va­lence gé­né­rale des sources et des sa­voirs. D’une ma­nière gé­né­rale, les NTIC fa­vo­risent le mou­ve­ment et la flui­di­té et brouillent les fron­tières qui n’ont au­cun sens dans un monde ayant in­gé­ré les an­ciennes contra­dic­tions pour mieux les ca­pi­ta­li­ser, par exemple entre tra­vail et non-tra­vail comme pour ces cadres sans cesse connec­tés à leur en­tre­prise au tra­vers de leur smart­phone.

Ce qui est étrange c’est qu’on fasse comme si être bi­blio­thé­caire était en­core un mé­tier avec un fort lien au livre. Ain­si, le livre Le mé­tier de bi­blio­thé­caire16 per­dure comme ré­fé­rence pour la pré­pa­ra­tion des concours de la Fonc­tion pu­blique. Or que res­te­ra-t-il des bi­blio­thèques une fois to­ta­le­ment dé­ve­lop­pées des ten­dances plu­tôt in­quié­tantes d’ex­ter­na­li­sa­tion de nombres d’ac­ti­vi­tés ef­fec­tuées en­core main­te­nant en in­terne ?

Et si l’on s’ima­gine une ré­sis­tance des per­son­nels, c’est qu’on verse dans l’op­ti­misme car di­sons-le clai­re­ment : elle est de faible im­por­tance pour ne pas dire plus, car comme par­tout la for­mule : vous avez peur du chan­ge­ment frappe fort et semble pa­ra­ly­ser ce même per­son­nel.

C’est que tous ces pro­cé­dés sont sou­te­nus et lé­gi­ti­més par un ar­se­nal sta­tis­tique dont les ré­sul­tats sont im­pa­rables et com­pa­rables à une fa­ta­li­té. Plus en­core que la maxime sur la peur du chan­ge­ment c’est la stag­na­tion ou la baisse de fré­quen­ta­tion qui fait of­fice d’ar­gu­ment mas­sue pour chan­ger les pra­tiques des bi­blio­thé­caires. Et comme ce n’est pas la qua­li­té qui compte mais la quan­ti­té, il faut tout faire pour avoir le plus de monde pos­sible. Il faut voir l’ob­ses­sion quan­ti­fi­ca­trice de cer­tains cadres sur la fré­quen­ta­tion de leur éta­blis­se­ment et com­ment ce­la gé­nère de l’ac­ti­vi­té « aux ordres ». Le même phé­no­mène se pro­duit dans d’autres sec­teurs de la culture, comme les mu­sées et les ex­po­si­tions où même les jour­nées du pa­tri­moine sont mises à pro­fit pour faire du chiffre à tra­vers la gra­tui­té.

Au-de­là des cadres ob­sé­dés par le chiffre nous avons af­faire à l’État qui se fait ré­seau, un État qui veut col­ler à une de­mande hy­po­thé­tique ou vir­tuelle qui par dé­ci­sion­nisme crée­rait du réel. Il s’agit d’être prêt au chan­ge­ment per­ma­nent, mi­mant le sec­teur pri­vé car il n’y a pas d’autre ho­ri­zon. Dès lors le mar­ke­ting des bi­blio­thèques à par­fai­te­ment sa place, mar­ke­ting éta­ti­sé, source in­ces­sante de nou­veaux agen­ce­ments au dé­tri­ment, si né­ces­saire, du lieu de tra­vail des bi­blio­thé­caires et de beau­coup des usa­gers « tra­di­tion­nels »17. In­ci­dem­ment il s’agit aus­si de gé­rer des flux de « consom­ma­teurs » sur un temps conti­nu comme s’il fal­lait ren­ta­bi­li­ser les im­por­tantes im­mo­bi­li­sa­tions en ca­pi­tal fixe que re­pré­sentent ces in­fra­struc­tures cultu­relles. À ce pro­pos la vo­lon­té d’ex­ten­sion des ho­raires doit se com­prendre dans le sens d’une forme d’amor­tis­se­ment de ce coût fixe qu’est une bi­blio­thèque qui pren­drait la forme d’une sorte de 2/8. Évi­dem­ment ce­la en­gen­dre­ra une plus grande flexi­bi­li­té des ho­raires de tra­vail mais aus­si un meilleur ac­cès à tous au lieu.

Aus­si, le mar­ke­ting des bi­blio­thèques existe pour connaître les be­soins au tra­vers d’en­quêtes (quan­ti­ta­tives, mais aus­si par­fois qua­li­ta­tives) comme Lib­qual+, l’en­quête stan­dar­di­sée ve­nue du Ca­na­da, et par la suite dé­ve­lop­per des ser­vices pour un usa­ger dont on croit connaître les qua­li­tés. On de­vrait, en réa­li­té, par­ler de « l’usa­ger roi » qui est, se­lon les res­pon­sables de bi­blio­thèques, le réel por­teur de ce qui ad­vient. On peut pour­tant sou­li­gner que cette dé­struc­tu­ra­tion pro­vient de ces mêmes cadres de la Fonc­tion pu­blique, mais ne sont-ils pas de­ve­nus de simples e-res­pon­sables ? En de­hors des bou­tades, cer­tains de ces res­pon­sables en bi­blio­thèque sont tout à fait prêts à se mon­trer in­no­vants si ce­la ac­cé­lère leur car­rière.

Pro­fil d’ave­nir pour le bi­blio­thé­caire

Loin d’être les der­niers tou­chés par les nou­velles orien­ta­tions de l’État-ré­seau, les bi­blio­thé­caires vont tra­ver­ser à l’ave­nir une re­fonte de leurs em­plois. Le rap­port de l’IGB (Ins­pec­tion Gé­né­rale des Bi­blio­thèques) sur l’em­ploi en bi­blio­thèque18 parle de la dis­pa­ri­tion pure et simple de tout un corps, les ma­ga­si­niers des bi­blio­thèques, car consi­dé­ré comme ob­so­lète. Il y a en réa­li­té un dé­pla­ce­ment de fond entre chaque de­gré de la py­ra­mide des fonc­tions. La re­mise en cause est pro­fonde mais d’au­tant plus mar­quée pour les ma­ga­si­niers dont les fonc­tions dis­pa­raissent sous les ef­fets conju­gués de l’in­tro­ni­sa­tion des NTIC et de l’évo­lu­tion de l’État dans sa forme d’État ré­seau.

Toute cette agi­ta­tion au­tour du pas­sage au nu­mé­rique n’est pas sans consé­quence sur la na­ture des em­plois et le sta­tut af­fé­rant. C’est ce que ré­vèle le re­cours à la va­ca­tion et le mo­ni­to­rat étu­diant, une forme de sous-trai­tance bien en vogue dans la Fonc­tion pu­blique. Ain­si, on peut consta­ter dans cer­taines bi­blio­thèques, le re­cours à des co­hortes d’étu­diants fraî­che­ment for­més pour rem­pla­cer les ti­tu­laires à cer­taines heures. Ils ne sont certes pas mis en concur­rence di­recte avec le per­son­nel ti­tu­laire puis­qu’ils servent de com­plé­ment ou pour des rem­pla­ce­ments, mais une concur­rence in­di­recte ou à terme se fait jour dans le fait que leur simple pré­sence « casse le mé­tier ». En ef­fet, les com­pé­tences gé­né­rales de­man­dées aux étu­diants pa­raissent aus­si va­lables que celles des pro­fes­sion­nels en place. Car si tout un di­manche, un étu­diant va­ca­taire peut faire le même bou­lot qu’un ti­tu­laire, le se­cond ne ver­ra-t-il pas ses fonc­tions être dé­va­lo­ri­sées par un ni­veau de qua­li­fi­ca­tion qui pour­ra alors être re­vu à la baisse ? Mais ce n’est pas une fa­ta­li­té. His­to­ri­que­ment, les auxi­liaires de la Fonc­tion pu­blique ont sou­vent été ti­tu­la­ri­sés en­suite par la pe­tite porte, dans l’en­sei­gne­ment par­ti­cu­liè­re­ment. Les syn­di­cats s’y op­posent gé­né­ra­le­ment dans un pre­mier temps, car ils sont pour le sys­tème du concours, mais c’est alors aux auxi­liaires de s’or­ga­ni­ser, faire pres­sion, lut­ter. Le pro­blème est plu­tôt de sa­voir si un bi­blio­thé­caire, ti­tu­laire ou non est plus ai­sé­ment rem­plaçable par la tech­no­lo­gi­sa­tion des pro­cé­dures qu’un en­sei­gnant.

En BU, par exemple, un bi­blio­thé­caire doit sa­voir consul­ter et orien­ter l’usa­ger dans la pa­no­plie des (coû­teuses) bases de don­nées (Bdd) à la re­cherche d’ar­ticles scien­ti­fique mais aus­si, mettre en avant les e-books. Les re­vues scien­ti­fiques sont par­ti­cu­liè­re­ment tou­chées avec la doc­trine du e-on­ly qui si­gni­fie que ces re­vues n’ont plus leur place dans un rayon­nage. Elles sont do­ré­na­vant trans­fé­rées par les édi­teurs eux-mêmes dans des Bdd en « strea­ming », c’est à dire hé­ber­gées sur un ser­veur dis­tant et payé au prix fort par les bi­blio­thèques. Aus­si, il est in­dé­niable que dé­sor­mais le monde scien­ti­fique et aus­si ce­lui de la re­cherche en gé­né­ral ne peuvent plus se pas­ser du nu­mé­rique19.

Il faut abor­der cette évo­lu­tion sous l’angle de la conser­va­tion des do­cu­ments. Au­pa­ra­vant, une re­vue pa­pier était un sup­port à part en­tière, il pou­vait être dé­truit, mais a prio­ri un exem­plaire de­vait sur­vivre dans le ma­ga­sin d’une bi­blio­thèque quelque part sur le ter­ri­toire. Au­jourd’hui les re­vues sont juste dé­ma­té­ria­li­sées et si le ro­bi­net est cou­pé la bi­blio­thèque n’a plus la re­vue cible. On com­prend à quel point les bi­blio­thèques de­viennent dé­pen­dantes non seule­ment de l’ac­cès à In­ter­net mais aus­si des édi­teurs. La ques­tion de la conser­va­tion pé­renne de­vient donc une ques­tion de tech­nique in­for­ma­tique. Il y a des évo­lu­tions dans le do­maine pour le moins in­quié­tantes. Par exemple le dé­pôt lé­gal im­pri­meur à la BNF20 est, dé­sor­mais, à 40 % un dé­pôt élec­tro­nique. Mais quid de cette conser­va­tion à long terme quand les stan­dards in­for­ma­tiques évo­lue­ront comme ils évo­luent sans cesse au­jourd’hui, ce­ci, sans par­ler du ma­té­riel in­for­ma­tique lui-même ? Quels rap­ports entre la sau­ve­garde de livres et la né­ces­si­té de « da­ta-cen­ter » né­ces­si­tant de l’élec­tri­ci­té ad vi­tam ae­ter­nam ?

La né­ces­saire em­ploya­bi­li­té du ser­vice au pu­blic ?

De­puis la mise en place de l’en­tre­tien pro­fes­sion­nel et du droit in­di­vi­duel à la for­ma­tion en 2004 (Dif21), éten­du à la Fonc­tion pu­blique, celle-ci est à l’heure de l’em­ploya­bi­li­té. Dis­po­ni­bi­li­té gé­né­rique à l’em­ploi par l’ac­tua­li­sa­tion des connais­sances « pro­fes­sion­nelles » l’em­ploya­bi­li­té est la base de la pro­mo­tion du ser­vice.

En bi­blio­thèque la for­ma­tion est de­ve­nue na­tu­relle, voire in­dis­pen­sable dans la me­sure où elle per­met d’être au fait de la der­nière mode en ma­tière de ma­na­ge­ment et sur­tout d’uti­li­sa­tion des NTIC. En ef­fet, il faut bien être cor­rec­te­ment for­mé à la der­nière Bdd en vogue dans son éta­blis­se­ment et aus­si aux ten­dances in­no­vantes propres à la pro­fes­sion. Tout ce­ci crée un fond de connais­sances sou­vent peu consis­tantes et le ré­sul­tat sur la pra­tique réelle du ren­sei­gne­ment bi­blio­gra­phique est sou­vent dou­teux. Mais ce­la per­met d’unir les per­son­nels22 der­rière un im­pé­ra­tif de connais­sances et de sa­voir être qui n’a plus rien à voir avec ce qu’était la mis­sion de ser­vice pu­blic. Celle-ci dis­pa­raît pour lais­ser la place à un ser­vice au pu­blic comme le livre L’ave­nir des bi­blio­thèques : l’exemple des bi­blio­thèques uni­ver­si­taires le pro­pose. Le glis­se­ment sé­man­tique est là lar­ge­ment ex­ploi­té et va bien fi­nir par rem­pla­cer ce que l’État ne pro­meut plus, c’est-à-dire un ser­vice pu­blic de masse pour, plu­tôt, pas­ser à un ser­vice in­di­vi­duel de masse sup­po­sé être plus proche des be­soins de l’usa­ger. Un étu­diant est un usa­ger qu’il faut sa­voir ca­res­ser dans le sens du poil là où au­pa­ra­vant, il est vrai, on se sou­ciait peu des consé­quences au­près des pu­blics des choix propres à la marche d’une bi­blio­thèque (les ho­raires d’ou­ver­ture, la li­si­bi­li­té de la co­ta­tion, etc.)

Lieu de vie ou bran­che­ment de plus ?

Nous sommes dans une ère ou le bran­che­ment entre in­di­vi­dus est es­sen­tiel car re­nou­ve­lant le lien so­cial dans un rap­port so­cial gé­né­ral qui se dé­lite. L’in­for­ma­tique et plus gé­né­ra­le­ment les NTIC en font in­ti­me­ment par­tie et donnent la forme gé­né­rale des in­ter­ac­tions hu­maines par leur mise en ré­seau, un pro­ces­sus tout à fait dif­fé­rent des an­ciennes construc­tions du col­lec­tif. Elles se sub­sti­tuent au sym­bo­lique et réa­lisent la syn­thèse de ce qu’Ha­ber­mas consi­dé­rait comme ca­rac­té­ris­tique de la so­cié­té post-mo­derne, à sa­voir la sé­pa­ra­tion entre « monde de la vie » (dans le monde de la vie on a des rap­ports à la na­ture) et « sys­tème » (il ne se­ra plus ques­tion de rap­ports à la na­ture mais d’en­vi­ron­ne­ment et de dé­ve­lop­pe­ment du­rable ou de ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique). Elle tend aus­si à abo­lir toutes les sé­pa­ra­tions entre connaître et faire (la pro­duc­tion théo­rique de sys­tèmes de­vient dans le même mou­ve­ment une ap­pli­ca­tion tech­nique), entre na­ture et culture, entre ob­jet et su­jet. Le mé­dium est le mes­sage di­sait dé­jà Mac Lu­han dans la phase pré­cé­dente d’ac­cou­che­ment du pro­ces­sus, mais au­jourd’hui le mes­sage est dé­jà lui-même un opé­ra­teur.

Dans un état d’es­prit lui aus­si de bran­che­ment des in­di­vi­dus, dé­fai­sant tout au­tant les an­ciennes sé­pa­ra­tions, les bi­blio­thèques sont en­vi­sa­gées comme troi­sième lieu, un lieu au-de­là du tra­vail et du foyer. C’est ce type de lieu po­ten­tiel qui est au prin­cipe de beau­coup des bi­blio­thèques nou­vel­le­ment construites ou en ré­fec­tion. Il s’ap­puie là sur des mo­dèles ve­nant des pays du nord de l’Eu­rope ou An­glo-saxons qui n’ont que peu de lieux ou­verts non mar­chands à de rares ex­cep­tions près. Ces pays sont aus­si plus en pointe dans la prise en compte de la dif­fi­cul­té glo­bale liée à la re­pro­duc­tion des rap­ports so­ciaux du ca­pi­ta­lisme contem­po­rain (par exemple la « flexi­sé­cu­ri­té » s’y dé­ve­loppe plus ra­pi­de­ment).

Le troi­sième lieu dans les pays mé­di­ter­ra­néens c’est, et ce de­puis long­temps : la place et la rue, lieux d’échanges, de vie et es­paces de conver­gence comme en té­moigne les oc­cu­pa­tions des Nuits De­bout, après le 15M des in­di­gnés. Mais dans les pro­jets ac­tuels il s’agi­rait de lui ad­joindre les bi­blio­thèques. Mais qu’est-ce qu’une bi­blio­thèque au­rait comme atout ? On peut se po­ser la ques­tion car la né­ces­saire uti­li­té de la bi­blio­thèque semble po­ser comme un a prio­ri in­dis­cu­table. Ce­la per­met certes de jus­ti­fier, au­près des po­li­tiques à l’es­prit étroit, le bud­get an­nuel des éta­blis­se­ments, peut-être plus ren­table po­li­ti­que­ment qu’un centre com­mer­cial. Mais pro­po­ser ce type d’éta­blis­se­ment n’est-ce pas pro­po­ser un non-lieu de plus, une pro­jec­tion où tout doit se cô­toyer ? Car on y trouve un réel frac­tion­ne­ment des es­paces qui offre une pré­sence à tout et son contraire, tant que ce­la prend la forme conver­gente du co­coo­ning et des ou­tils tech­no­lo­giques, d’où le dé­ve­lop­pe­ment d’es­paces de jeux vi­déo par exemple. On a donc af­faire à une somme des pos­sibles dans l’es­prit post-mo­derne comme le « geste ar­chi­tec­tu­ral » du Ro­lex Lear­ning Cen­ter de Lau­sanne nous en four­nit un exemple.

Tout ce que nous ve­nons d’évo­quer pose des ques­tions quant à la ma­nière de prendre en compte ces trans­for­ma­tions liées à l’uti­li­sa­tion mas­sive des NTIC dans des lieux qui a prio­ri ne s’y prê­taient pas parce qu’ils étaient consi­dé­rés comme des temples de la culture, que celle-ci y était ap­pré­hen­dée sous un angle es­sen­tiel­le­ment clas­sique même si ces lieux s’avé­raient ca­pables d’in­té­grer des formes contem­po­raines et des œuvres d’avant-garde. Cette in­tro­duc­tion des NTIC, comme nous l’avons dé­jà évo­qué plus haut, n’a, dans un pre­mier temps, consis­té qu’à se do­ter d’ou­tils nou­veaux, là où on res­tait dans le cadre or­ga­ni­sa­tion­nel an­cien. C’est ce qui change au­jourd’hui quand toute l’or­ga­ni­sa­tion de la « pro­duc­tion » cultu­relle et sa cir­cu­la­tion est ré­flé­chie et pré­pa­rée sur la base de ce qui n’est plus un mé­dia mais est de­ve­nu un vé­ri­table im­pe­rium et que tout ce­la in­forme une nou­velle or­ga­ni­sa­tion du tra­vail bou­le­ver­sant les pra­tiques per­son­nelles et col­lec­tives.

In­ser­tion dans les flux

L’In­ter­net et plus gé­né­ra­le­ment les pro­cé­dés connexion­nistes de­viennent in­con­tour­nables et la vie quo­ti­dienne s’en trouve sou­dain mo­di­fiée parce que leur usage tend à de­ve­nir obli­ga­toire par sup­pres­sion des autres pos­si­bi­li­tés. De la sup­pres­sion des ca­bines té­lé­pho­niques aux centres d’ap­pels et plates-formes avec qui on peut être en contact mais avec qui on ne peut pas dis­cu­ter, la liste se­rait longue à éta­blir. In­ter­net pro­pose une uto­pie concrète qui vient, si ce n’est rem­pla­cer, tout du moins suc­cé­der aux an­ciennes uto­pies po­li­tiques abs­traites. Une uto­pie de l’ac­cès uni­ver­sel à l’in­for­ma­tion23. Mais qu’ont à voir les bi­blio­thèques avec l’in­for­ma­tion ? Et bien il fau­drait les com­prendre comme un re­lais, un mé­dium de ce qui se pré­sente comme une so­cié­té de l’in­for­ma­tion jus­te­ment. Les or­ga­nismes comme l’IFLA24 ne disent pas le contraire comme le prouve l’ap­pel pro­po­sé lors du congrès à Lyon en 201425. Ce dont la cy­ber­né­tique a rê­vé, les lob­bys des bi­blio­thèques sont prêts à le réa­li­ser. Mais In­ter­net ne se ré­duit pas à un ter­mi­nal d’in­for­ma­tions à sens unique, car ce­la la té­lé­vi­sion le fai­sait très bien avant lui. Ce qui est nou­veau ici, c’est que ce nou­veau mé­dia agit aus­si comme un moyen d’in­ser­tion dans les flux. Il n’est pas qu’un ré­cep­tacle-émet­teur. Il est ac­tif.

Les flux sont de toutes sortes ; ils sont an­té­rieurs aux Hommes, si l’on pense au vent ou à un cours d’eau, mais ils se pré­sentent au­jourd’hui sous les formes les plus va­riées : flux d’éner­gies, de mar­chan­dises, de per­sonnes, etc. Ils sont le fruit de l’ac­cé­lé­ra­tion de la do­mi­na­tion du ca­pi­tal sur la pro­duc­tion, le signe aus­si d’une to­ta­li­sa­tion du ca­pi­tal qui non seule­ment in­tègre la cir­cu­la­tion comme es­sen­tielle à son pro­cès d’en­semble mais cherche à dé­pas­ser la sé­pa­ra­tion entre temps de la pro­duc­tion et temps de la cir­cu­la­tion. Le temps doit être le plus ré­duit pos­sible et la flexi­bi­li­té la plus pous­sée : c’est vrai pour l’em­ploi, c’est vrai pour toute la chaîne qui va de l’achat à la li­vrai­son. En bi­blio­thèque l’in­ser­tion dans les flux de­vient là aus­si une né­ces­si­té. Il faut four­nir de la connexion : du Wi­Fi, des re­vues nu­mé­ri­sées, etc. Il faut aus­si mettre le ca­ta­logue en ligne pour mon­trer que l’on n’est pas en pré­sence d’im­menses si­los26 de livres qui se­raient comme des im­mo­bi­li­sa­tions dom­ma­geables en coûts de ca­pi­tal fixe (lo­caux) et aus­si des sortes de blo­cages tech­niques à la cir­cu­la­tion. « L’en­ne­mi » étant ce sa­ta­né livre jus­te­ment lors­qu’il fait « bou­chon » sur les « au­to­routes de l’in­for­ma­tion ».

La nu­mé­ri­sa­tion, quand on a af­faire à une grande quan­ti­té de livres, a donc sa jus­ti­fi­ca­tion. Il faut en ef­fet que les co­dex soient ac­ces­sibles en tout lieu et en tout temps. Il faut alors mettre en va­leur le livre qui cir­cule, soit sous forme de fi­chier epub par exemple soit sous forme pa­pier pour les livres et avec un bon taux de ro­ta­tion si pos­sible. Au pas­sage, re­mar­quons que la pra­tique du pi­lon­nage à par­tir du taux de ro­ta­tion est de­ve­nue im­pi­toyable avec l’in­for­ma­tique. Les livres les moins lus sont très fa­ci­le­ment re­pé­rés et si­gna­lés. Hor­mis les ex­cep­tions, en cas de livre rare, la sen­tence est sans pi­tié. Les normes de ca­ta­lo­gage sont aus­si re­vues pour en­châs­ser les ca­ta­logues propres à une bi­blio­thèque, à In­ter­net ou à de plus gros ca­ta­logues qui tendent, à terme, à être mieux ré­fé­ren­cés tou­jours dans l’es­prit de plus de cir­cu­la­tion et d’ac­cès en tout lieu et tout mo­ment.

Quant à la pra­tique quo­ti­dienne du bi­blio­thé­caire, elle doit de­ve­nir celle d’un « mé­dia­teur du nu­mé­rique », c’est-à-dire un « orien­teur » de l’in­di­vi­du en re­cherche d’au­to­no­mie vers les flux d’in­for­ma­tions. On ne pour­rait, en ef­fet, na­vi­guer à vue dans ces flux et ce se­rait donc le nou­veau rôle des pro­fes­sion­nels des bi­blio­thèques que de per­mettre un bran­che­ment cor­rect aux connexions nu­mé­riques. Tant que ce bran­che­ment n’est pas im­mé­diat et que pour le com­mun des mor­tels les connexions res­tent un ma­quis in­ex­tri­cable, les sa­la­riés de la bi­blio­thèque gar­de­ront un rôle im­por­tant même s’il se­ra dé­va­lo­ri­sé, leur an­cien sa­voir cultu­rel se trou­vant ré­duit à des pra­tiques pro­cé­du­rières tech­niques. Mais on peut sup­po­ser que la for­ma­tion/for­ma­tage pro­gres­sive des usa­gers, com­plé­tée par des pro­grès er­go­no­miques des ou­tils eux-mêmes, ne leur lais­se­ra bien­tôt plus d’autre uti­li­té que celle de gar­diens de bi­blio­thèque, comme il y a des gar­diens de mu­sée.

Ain­si, re­pen­ser à ce qu’étaient les meilleures bi­blio­thèques et leurs agents comme lieu de sa­voir n’est pas un luxe de la cri­tique27. On nous pro­pose à la place un lieu de pas­sage de l’in­for­ma­tion, quelle qu’elle soit ou presque. On ne sau­rait trou­bler les flux in­for­ma­tion­nels, ils règnent et l’au­to­no­mie de l’usa­ger ne se­ra-t-elle plus qu’une ques­tion de connec­ti­vi­té ?

Le monde du ca­pi­tal

Il est clair que le livre a por­té à bout de bras une grande part du monde tel que nous le connais­sons. D’un en­che­vê­tre­ment de pa­py­rus, de vé­lin puis de pa­pier, le livre ouvre des ponts entre le pas­sé et le pré­sent : an­ciens Grecs, La­tins, Hé­breux, etc. Un pas­sé qui nous a été trans­mis en par­tie par lui, par un ob­jet qui a mon­tré sa va­leur par-de­là les siècles et leurs évé­ne­ments : guerres, épi­dé­mies, fa­mines, etc. Les bi­blio­thèques aus­si s’ins­crivent, pour une part, dans ce temps long. Des bi­blio­thèques fa­meuses ré­sonnent ici, celle d’Alexan­drie, de Saint-Gall ou celle du Va­ti­can. Et ce n’est pas pour rien qu’on ap­pe­lait les di­rec­teurs de mu­sées et de bi­blio­thèque des « conser­va­teurs ». Une échelle donc qui de­vait faire prendre du re­cul à tout agent et le ren­for­cer dans l’idée de sa pro­fes­sion­na­li­té, mais en même temps qui pro­dui­sait une sorte de sanc­ti­fi­ca­tion des lieux aux ef­fets as­sez éli­tistes. Deux as­pects qui ap­pa­raissent au­jourd’hui comme des obs­tacles au dé­ve­lop­pe­ment d’une néo-mo­der­ni­té qui dé­sa­cra­lise le livre et la lec­ture dans un es­prit de masse si ce n’est dé­mo­cra­tique, mais aus­si dans un pro­ces­sus qui voit, après une cer­taine fin de l’art an­non­cée dé­jà de­puis bien­tôt cent ans par Da­da, et sa ré­sorp­tion dans la « culture », cette même culture être in­té­grée comme pro­duc­tion et presque im­mé­dia­te­ment comme pro­duc­tion dé­ma­té­ria­li­sée sous la forme de l’e-book. Ven­du comme une grande avan­cée de notre époque, celle qui fait une si grande place aux ob­jets dé­ri­vés de films et de sé­ries, il en dé­coule une autre des mar­chan­dises icône. Le ré­sul­tat ? Une li­seuse par exemple peut s’ad­joindre une pho­to re­tra­vaillée « ori­gi­nal » en en­ve­loppe qui ma­ni­fes­te­ra bien la dis­tinc­tion re­cher­chée par des in­di­vi­dus sa­cra­li­sant le sup­port qui a jus­te­ment dé­sa­cra­li­sé son ob­jet.

Sur un lieu de tra­vail comme une bi­blio­thèque on vous par­le­ra de la (re) ma­té­ria­li­sa­tion de ce qui est dé­ma­té­ria­li­sé (de l’e-book au­tant que des re­vues). Il faut rendre vi­sible ce qui dis­pa­raît des tra­vées, des ca­siers de re­vues : n’est-ce pas une gé­niale idée ou, plu­tôt, un triste constat par rap­port à ce qui exis­tait sans autre moyen tech­no­lo­gique ? Ce­ci per­met­tra d’ins­tal­ler à l’ave­nir des écrans de par­tout avec des agents pour ex­pli­quer com­ment cli­quer sur une ap­pli­ca­tion tac­tile dans le but pro­bable d’orien­ter les lec­teurs vers une ta­blette ou une li­seuse. On ne sau­rait dire si nous exa­gé­rons quand l’on voit les bud­gets qui se dé­bloquent dès qu’il s’agit de nou­velles tech­niques du nu­mé­rique.

À ce pro­pos les bi­blio­thèques se­ront peut-être un jour celles du ta­blet­te­caire et autre ap­pli­té­caire pour un pu­blic de ta­blo­nautes. Les néo­lo­gismes pour­ront al­lè­gre­ment fleu­rir et prou­ve­ront bien que les bi­blio­thé­caires se rendent, eux aus­si, corps et âme aux nou­veaux agen­ce­ments per­mis par le nu­mé­rique.

Alors qu’est-ce qui s’offre à nous dans ce qui de­vrait de­ve­nir des nou­veaux « temples du sa­voir » ? Tout un monde qui fait sens au fur et à me­sure qu’il s’en­ra­cine dans les com­por­te­ments de l’in­di­vi­du égo­gé­ré. Un monde de l’ins­tan­ta­né, où tout doit être dis­po­nible en tout temps et en tout lieu. Un monde d’écrans où l’on n’est plus sûr que les en­fants sau­ront écrire au­tre­ment que par l’in­ter­mé­diaire d’un cla­vier et le filtre d’un écran dont le rôle est loin d’être neutre car pro­duc­teur d’une nou­velle alié­na­tion28. Un monde dans le­quel il s’agit de sa­voir se po­si­tion­ner dans des flux à com­men­cer par ceux où l’on se met en scène soi-même. Un ca­pi­tal qui a su se faire monde, monde de forces mul­tiples mais dont la dy­na­mique est cen­sée être four­nis par une fuite en avant dans les nou­velles tech­no­lo­gies qui laissent en­tre­voir une ré­vo­lu­tion an­thro­po­lo­gique et un ima­gi­naire propre. À quel point cet ima­gi­naire n’est pas dé­ve­lop­pé par un monstre qui nous en­ser­re­rait tou­jours plus dans ses griffes, mais est le fruit d’une trans­for­ma­tion idéo­lo­gique et cultu­relle d’un rap­port so­cial dont les bases res­tent fon­da­men­ta­le­ment les mêmes, c’est-à-dire ca­pi­ta­listes, se ma­ni­feste bien dans le lien étroit en­tre­te­nu par les re­cherches ac­tuelles en bio­tech­no­lo­gies et en cy­ber­né­tique et les nou­veaux dé­si­rs d’iden­ti­tés mul­tiples et no­mades, de com­bi­na­toires vi­sant à « l’amé­lio­ra­tion de l’hu­main » ou de pers­pec­tives trans­hu­ma­nistes. La ré­vo­lu­tion an­thro­po­lo­gique marche de pair avec la ré­vo­lu­tion du ca­pi­tal. Elle en est à la fois la consé­quence et la condi­tion. C’est peut-être ce­la la dif­fé­rence la plus im­por­tante avec l’époque clas­sique de la mo­der­ni­té. Il ne s’agit pas d’une ré­ver­si­bi­li­té à l’œuvre telle qu’a pu en dé­ve­lop­per l’idée un au­teur comme Bau­drillard, mais d’un al­liage ou d’une sym­biose entre deux pro­ces­sus.

Max We­ber a abor­dé « l’es­prit du ca­pi­ta­lisme » comme une dis­po­si­tion à s’ac­com­plir dans notre monde plu­tôt que d’at­tendre le pa­ra­dis, dis­po­si­tion qui au­rait trou­vé un ter­rain fa­vo­rable avec le pro­tes­tan­tisme. Es­prit qui est aus­si une as­cèse qui au­rait trou­vé son ar­ché­type dans la fi­gure du ca­pi­taine d’in­dus­trie. Une fi­gure qui s’est brouillée, comme le si­gna­le­ra plus tard Schum­pe­ter, avec le dé­ve­lop­pe­ment de l’ère des ma­na­gers de FMN et en­core plus au­jourd’hui avec le poids pris par l’ac­tion­na­riat dans le contrôle des conseils d’ad­mi­nis­tra­tion. Mais par contre, sui­vant l’évo­lu­tion des sec­teurs dans la dy­na­mique du ca­pi­tal, ces « ca­pi­taines » se re­trouvent dans les ser­vices et plus pré­ci­sé­ment au sein des NTIC. C’est là qu’on re­trouve les grands pro­mo­teurs et main­te­nant te­nan­ciers de l’in­for­ma­tique, de Steve Jobs à Bill Gates qui ont fait fi­gure de pion­niers, ont fait de nou­veaux pa­ris (ce sont eux qui sont à l’ori­gine de la no­tion de « chal­lenge ») pour tout réus­sir… Dé­sor­mais ce sont eux qui nous four­nissent des ob­jets de rêve, qui fixent ce qui est « ré­vo­lu­tion­naire », qui ré­vèlent ou font ap­pa­raître de nou­veaux dé­si­rs, créent les sup­ports per­met­tant leur trans­for­ma­tion en be­soins vir­tuels puis réels. Tout semble pos­sible parce que vir­tua­li­sé, dé­ma­té­ria­li­sé et à por­tée de main si ce n’est de bourse. Tout ne se­rait qu’af­faire de co­gni­tif, de connexions et de ré­seaux.

Tous les pos­sibles ?

Nous avons ici pré­sen­té les nom­breuses trans­for­ma­tions liées aux tech­no­lo­gies dans leur ca­pa­ci­té à trans­for­mer la na­ture ex­té­rieure no­tam­ment dans un sec­teur cultu­rel comme ce­lui des bi­blio­thèques. Pour­tant nous ne né­gli­geons pas ces trans­for­ma­tions comme ins­tru­ment de contrôle de la re­pro­duc­tion des rap­ports so­ciaux. Au contraire, mais ce sub­til écrin en­serre cha­cun d’une ma­nière à ce que ce­la n’éveille que peu de ré­ac­tions ex­pli­cites et dis­cu­tées. En réa­li­té, à ce stade, les NTIC touchent beau­coup plus aux pro­cé­dures d’in­té­gra­tion des pra­tiques des hommes les unes par rap­port aux autres (là en­core avec tous les ef­fets-ré­seau qui peuvent en ré­sul­ter) et donc à la « na­ture in­té­rieure » des hommes, qu’à l’in­ter­ven­tion hu­maine sur la « na­ture ex­té­rieure ». L’homme ne s’en trouve donc pas li­bé­ré du tra­vail, mais bien plu­tôt avec l’im­pres­sion que toutes ses ac­ti­vi­tés, y com­pris hors tra­vail, sont de­ve­nues du tra­vail. Cette ten­dance est en rup­ture avec l’idée qui as­so­ciait le pro­grès tel qu’on pou­vait le conce­voir dans sa fonc­tion d’éman­ci­pa­tion, par l’ac­crois­se­ment de la pro­duc­ti­vi­té avec l’au­to­ma­ti­sa­tion ten­dant à fa­vo­ri­ser les condi­tions d’une ac­ti­vi­té libre ou une ac­tion au sens arend­tien du terme. Contrai­re­ment à ce disent les néo-opé­raïstes, ce qu’on perd d’un cô­té (le tra­vail pro­duc­tif qua­li­fié an­cien) on ne le re­trouve pas ailleurs dans le tra­vail co­gni­tif qui se­rait qua­li­ta­tif. Sim­ple­ment, si on en reste à l’ana­lyse des­crip­tive, on a l’ac­ti­vi­té de type ges­tion­naire (au sens large) qui sup­plante l’ac­ti­vi­té pro­duc­tive au sens clas­sique du terme même si on sait qu’au ni­veau théo­rique tout le tra­vail est au­jourd’hui pro­duc­tif pour le ca­pi­tal.

L’ob­jec­tif de maî­trise de la tech­nos­cience rompt avec la vi­sion la plus cou­rante d’une ré­duc­tion de la science à la tech­nique dans un fonc­tion­ne­ment qui ne se­rait qu’étroi­te­ment uti­li­ta­riste ou ca­pi­ta­liste. Ce qui est es­sen­tiel c’est qu’avec la tech­nos­cience, l’ex­ploi­ta­tion de tous les pos­sibles puis la maî­trise de ce qui est ex­ploi­té rem­placent la connais­sance clas­sique de la science et sa fonc­tion de vé­ri­té. L’opé­ra­tion­na­li­té l’em­porte.

Notes

1 – C’est la LOLF (Loi Or­ga­nique re­la­tive aux Lois de Fi­nances) qui a la pre­mière in­tro­duit la quan­ti­fi­ca­tion des ac­ti­vi­tés comme moyen de pi­lo­tage et de ma­na­ge­ment.

2 – Terme gé­né­rique qu’on vou­dra bien nous ex­cu­ser car il fa­ci­lite la com­pré­hen­sion au dé­tri­ment des dif­fé­rences de sta­tuts.

3 – Dé­fi­ni­tion fai­sant suite à des re­lec­tures de Dia­lec­tique et so­cié­té, vol. 2 de M. Frei­tag, l’Âge d’homme, 1986 et L’ou­bli de la so­cié­té, Presses uni­ver­si­taires de Rennes, 2002, du même au­teur, agré­men­tée des notes et de quelques com­plé­ments propres à J. Wa­jnsz­te­jn.

4 – La théo­rie éco­no­mique néo-clas­sique com­prend le pro­grès tech­nique comme quelque chose d’exo­gène à la crois­sance.

5 – La théo­rie éco­no­mique néo-li­bé­rale dite « stan­dard » dé­ve­loppe alors la théo­rie de la crois­sance « en­do­gène ».

6 – Ain­si, les pays eu­ro­péens sui­vaient-ils des rythmes dif­fé­rents de ro­bo­ti­sa­tion en fonc­tion de stra­té­gies d’en­tre­prises ou de coût des fac­teurs. Par exemple, l’Ita­lie et sur­tout la FIAT fai­saient par­tie des pion­niers de la ro­bo­ti­sa­tion, la France étant à la traîne.

7 – Un pro­ces­sus de bu­reau­cra­ti­sa­tion ana­ly­sé par Da­vid Grae­ber dans son livre Bu­reau­cra­tie (Les liens qui li­bèrent, 2015) : « Dans la théo­rie éco­no­mique du ca­pi­ta­lisme […] la der­nière chose que le mar­ché et l’en­tre­prise sont cen­sés faire, c’est de don­ner de l’ar­gent à des tra­vailleurs qui ne servent à rien. C’est pour­tant bien ce qu’il se passe ! La plu­part des gens tra­vaillent ef­fi­ca­ce­ment pen­dant quinze heures par se­maines en­vi­ron, comme l’avait pré­dit Keynes, et le reste du temps ils le passent à cri­ti­quer l’or­ga­ni­sa­tion, or­ga­ni­ser des sé­mi­naires de mo­ti­va­tion, mettre à jour leur pro­fil Fa­ce­book et té­lé­char­ger des sé­ries TV » (ci­té dans le dos­sier du jour­nal Le Monde consa­cré aux « Jobs d’en­fer » (24-25/04/2016). Dans le même dos­sier, Béa­trice Hi­bou, di­rec­trice de re­cherche spé­cia­li­sée en éco­no­mie po­li­tique au CNRS, dé­clare : « Même nous, les cher­cheurs on passe plus de temps à rem­plir des for­mu­laires, à se confor­mer à des pro­cé­dures, à s’en­voyer des e-mails dans tous les sens pour prendre des dé­ci­sions, qu’à vrai­ment faire de la re­cherche ». On as­siste à l’ex­ten­sion du do­maine du ma­na­ge­ment.

8 – Dé­ve­lop­pée par Je­re­my Rif­kin dans son livre La Fin du tra­vail, Pa­ris, Éd. La Dé­cou­verte, 1997.

9 – Le terme a été uti­li­sé par le jour­nal li­bé­ral bri­tan­nique The Eco­no­mist qui si­gnale que toutes les époques ont connu ce type pas­sa­ger de jobs. En bon li­bé­ral il voit dans la fu­ture au­to­ma­ti­sa­tion des em­plois ad­mi­nis­tra­tifs une so­lu­tion. Et pous­sant le cy­nisme du ca­pi­tal tou­jours plus loin il conclut : « Il est as­sez pro­bable que les bull­shit jobs dans l’ad­mi­nis­tra­tion ne soient qu’une tran­si­tion entre les bull­shit jobs dans l’in­dus­trie (les postes d’OS) et pas de job du tout (source : dos­sier Le Monde, ibid.).

10 – En vé­ri­té ce type de site existe dé­jà comme Len­ro.co.

11 – Luttes ou­vrières et ca­pi­ta­lisme d’au­jourd’hui, an­tho­lo­gie des « Qua­der­ni Ros­si », trad. de l’ita­lien par N. Rou­zet, Mas­pe­ro, 1968, Pa­ris ; « À nou­veau sur l’opé­raïsme », J. Wa­jnsz­te­jn : http://temps­cri­tiques.free.fr/spip.php?article268

12 – Il y eut quand même une in­ci­dence dans le fait que les jeunes pro­lé­taires is­sus du sud de l’Ita­lie s’en prirent plus fa­ci­le­ment aux ma­chines, sans res­pect par­ti­cu­lier pour le sa­cro-saint ou­til de tra­vail des syn­di­cats.

13 – La qua­trième ré­vo­lu­tion in­dus­trielle qui se tra­duit par la nu­mé­ri­sa­tion ou l’im­pres­sion 3D de­vrait en­traî­ner la perte de 5 mil­lions d’em­plois en 5 ans dans les prin­ci­pales éco­no­mies mon­diales pré­vient un rap­port dif­fu­sé le 2 mai 2016 par le World Eco­no­mic Fo­rum (WEF), or­ga­ni­sa­teur du fo­rum de Da­vos.

14 – Or­ga­ni­sa­tion scien­ti­fique du tra­vail.

15 – Avec Lib­qual+ par exemple qui est une suite d’ou­tils pour les éta­blis­se­ments qui sou­haitent en sa­voir plus sur leurs usa­gers avec no­tam­ment une en­quête de type quan­ti­ta­tive clés en main.

16 – Y. Alix (dir.), ABF, Éd. du Cercle de la li­brai­rie, 2003. Livre de ré­fé­rence pour la pré­pa­ra­tion des concours des bi­blio­thèques ré­édi­té plu­sieurs fois. La 4e de cou­ver­ture com­mence par : « De­puis trente ans, les bi­blio­thèques ne cessent d’évo­luer, pour s’adap­ter à la so­cié­té contem­po­raine et amé­lio­rer leur ef­fi­ca­ci­té. Au­jourd’hui, la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique oblige à re­pen­ser en pro­fon­deur leurs mis­sions. De quoi se­ront faites les bi­blio­thèques de­main ? Quelle se­ra leur place dans la so­cié­té de l’in­for­ma­tion mon­dia­li­sée ? À l’heure où une nou­velle gé­né­ra­tion de bi­blio­thé­caires “nés nu­mé­riques” s’ap­prête à prendre le re­lais de celle qui a ac­com­pa­gné le dé­ve­lop­pe­ment de la lec­ture pu­blique, la mue de la Bi­blio­thèque na­tio­nale, le re­nou­veau des bi­blio­thèques uni­ver­si­taires, la ré­ponse à ces ques­tions passe par une ap­proche com­plè­te­ment re­nou­ve­lée… »

17 – L’ex­ten­sion des ho­raires sou­hai­tée dans le plan « bi­blio­thèques ou­vertes » de fé­vrier 2016 des­sine une uti­li­sa­tion re­nou­ve­lée des bi­blio­thèques uni­ver­si­taires. Elles sont ap­pe­lées à ou­vrir le di­manche et aus­si jus­qu’à 22 h comme ce qui se pro­file pour la bi­blio­thèque pu­blique (avec ses ho­raires de type 10 h-19 h), car le temps libre est en aug­men­ta­tion glo­bale et ne se sa­tis­fait plus de se fixer sur ce­lui du tra­vail. Pour les étu­diants leur pré­sence aux marges du monde du tra­vail les porte à étu­dier au­tre­ment et à ré­cla­mer des ex­ten­sions d’ho­raires par exemple.

18 – Rap­port IGB n° 2012-020, Quels em­plois dans les bi­blio­thèques ?

19 – Le dé­ve­lop­pe­ment dans des com­mu­nau­tés scien­ti­fiques des ar­chives ou­vertes (Open Ar­chiv) avec des plates-formes comme HAL (Hy­per Ar­ticles en Ligne : https://hal.ar­chives-ou­vertes.fr/) montre que le mou­ve­ment est bien en­ga­gé.

20 – L’ar­ticle du Livre Heb­do no 1025 de jan­vier 2015, p. 35 en parle par­fai­te­ment.

21 – Il vient de chan­ger de nom pour s’ap­pe­ler : Compte Per­son­nel de For­ma­tion (CPF)

22 – Peut-on en­core par­ler d’agent ? Drôle de ques­tion qui ren­voie à la fin de la mis­sion de ser­vice pu­blic de par l’en­tre­tien pro­fes­sion­nel et la for­ma­tion mais aus­si de par les nou­velles struc­tures trans­ver­sales propres à l’État-ré­seau comme les Com­mu­nau­tés d’uni­ver­si­tés et d’éta­blis­se­ments (CO­MUE).

23 – Cf. J. Rif­kin, L’âge de l’ac­cès. Une nou­velle culture du ca­pi­ta­lisme, La Dé­cou­verte, Pa­ris, 2005.

24 – L’In­ter­na­tio­nal Fe­de­ra­tion of Li­bra­ry As­so­cia­tions est une des plus grosses as­so­cia­tions in­ter­na­tio­nales de bi­blio­thé­caires.

25 – La Dé­cla­ra­tion de Lyon sur l’ac­cès à l’In­for­ma­tion et au Dé­ve­lop­pe­ment est dis­po­nible à cette adresse :
http://www.lyon­de­cla­ra­tion.org/content/pages/lyon-de­cla­ra­tion-fr.pdf

26 – Un si­lo à livres est un lieu de sto­ckage de livres in­ac­ces­sible au pu­blic pour des rai­sons au­tant de conser­va­tion que de place.

27 – Cf. la cri­tique as­sez convain­cante qu’en fait le livre Cré­pus­cule des bi­blio­thèques, Vir­gile Stark, Éd. Belles Lettres, Pa­ris, 2015.

28 – Il se pro­duit ici un chan­ge­ment de na­ture, d’ordre « qua­li­ta­tif », de l’ou­til tech­nique qui exis­tait dé­jà de­puis fort long­temps avec la ma­chine à écrire mais qui n’était pas le concur­rent de l’écri­ture ma­nus­crite, plu­tôt un élé­ment de spé­cia­li­sa­tion pro­fes­sion­nelle, vers un pro­ces­sus tech­no­lo­gique qui rend désuète et ob­so­lète ce qui n’était pas en­core de l’ordre d’une re­pro­duc­tion in­fi­ni et im­ma­té­rielle. Quand je dis pro­ces­sus tech­no­lo­gique c’est que ce­la ne concerne pas sim­ple­ment le rem­pla­ce­ment d’un ou­til par un autre mais l’ef­fet pro­duit par l’en­chaî­ne­ment de com­bi­na­toires ou d’in­ter­faces entre plu­sieurs ou­tils sur nos pra­tiques.