État islamique ou communauté despotique ?

décembre 2016, Jacques Guigou


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En 2003, à pro­pos d’Al-Qaï­da, nous mon­trions1 que la no­tion de pro­to-État dé­jà avan­cée par cer­tains pour qua­li­fier cette né­bu­leuse du ter­ro­risme is­la­miste n’était pas ap­pro­priée. Trop dé­pen­dant au mo­dèle de l’État-na­tion, alors que ce­lui-ci est par­tout non seule­ment af­fai­bli mais sou­vent dé­com­po­sé par la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique et la puis­sance mon­diale mul­ti­po­laire du ca­pi­tal, il ap­pa­rais­sait dé­jà net­te­ment que les ac­tions d’Al-Qaï­da et de ses al­liés ré­gio­naux n’étaient pas celles d’un « pro­to-État » en ce sens qu’elles ne cher­chaient pas à éta­blir un fu­tur État sou­ve­rain, re­con­nu in­ter­na­tio­na­le­ment, iden­ti­fié à une po­pu­la­tion et à un ter­ri­toire. Elles vi­saient da­van­tage, di­sions-nous, la créa­tion d’un vaste en­semble po­li­ti­co-re­li­gieux hors des an­ciennes fron­tières na­tio­nales et qui exerce sa do­mi­na­tion sur des po­pu­la­tions di­verses et sou­vent en conflit entre elles. L’uni­té de l’en­semble étant certes fon­dée sur l’is­lam mais sans pour au­tant en faire non plus un fu­tur État théo­cra­tique au sens his­to­rique du terme.

C’est d’ailleurs en quoi le « Ca­li­fat » au­to-pro­cla­mé par l’EI ne fait qu’ajou­ter une confu­sion sup­plé­men­taire aux dé­jà nom­breuses re­pré­sen­ta­tions qu’il en­tend se don­ner. Quoi qu’il en soit, cette al­liance de groupes dji­ha­distes — dis­pa­rates et sou­vent an­ti­no­miques — qui exercent leur ty­ran­nie sur les po­pu­la­tions vi­vant dans les ré­gions du Moyen-Orient qu’ils contrôlent, ne sau­rait être as­si­mi­lée à un quel­conque néo-ca­li­fat. Ce n’est, tout au plus, qu’une ré­ac­ti­va­tion ima­gi­naire de ce que fut l’his­toire mil­lé­naire des di­vers ca­li­fats is­la­miques. Ces ca­li­fats, se­lon Georges Gur­vitch, sont à ran­ger dans les an­ciennes so­cié­tés glo­bales de type « théo­cra­tie cha­ris­ma­tique » comme le furent les États-em­pires mé­so­po­ta­miens, ba­by­lo­niens, as­sy­riens, hit­tites, égyp­tiens, perses, chi­nois, etc. Rien d’ana­logue ni d’équi­valent ne peut exis­ter de cet ordre au­jourd’hui.

No­tons tou­te­fois ici — ce­la confor­te­ra notre thèse — une cer­taine re­la­ti­vi­sa­tion de l’em­prise de la re­li­gion dans les so­cié­tés an­ciennes de ce type. Gur­vitch re­lève que la théo­cra­tie n’y était « qu’un pa­ravent of­fi­ciel com­mode […] et que sous le cou­vert de la struc­ture théo­cra­ti­co-cha­ris­ma­tique qui n’en re­pré­sente qu’une ex­pres­sion of­fi­cieuse et très li­mi­tée, les phé­no­mènes so­ciaux to­taux ont une vie bien plus riche et bien plus agi­tée qu’il n’y pa­raît à pre­mière vue2 ». Certes, mais les­quels ?

C’est à pro­pos de cette « agi­ta­tion » de la vie col­lec­tive — si l’on peut uti­li­ser ce der­nier vo­cable tant elle y est au­jourd’hui ni­hi­liste et mor­ti­fère — que tou­jours à pro­pos d’Al-Qaï­da, nous par­lions d’une com­bi­nai­son de forme com­mu­nau­taire et de forme so­cié­tale. Nous en­ten­dons par là des formes de vie col­lec­tive qui conjuguent des ap­par­te­nances fa­mi­liales, cla­niques, tri­bales, lo­cales, avec des rap­ports so­ciaux plus abs­traits, plus dis­tan­cés, plus or­ga­ni­sés et plus ou moins hié­rar­chi­sés ; ces en­sembles n’étant pas sur­plom­bés par une uni­té su­pé­rieure éta­tique sé­pa­rée de la com­mu­nau­té-so­cié­té.

Le pro­ces­sus d’éta­ti­sa­tion de la com­mu­nau­té-so­cié­té existe mais il n’abou­tit pas à la for­ma­tion d’une en­ti­té su­pé­rieure, d’une puis­sance do­mi­nante sé­pa­rée. C’est ce phé­no­mène his­to­rique que Jacques Ca­matte a dé­si­gné comme l’État3 sous sa pre­mière forme ; sa­chant qu’il ne s’agit pas pour lui d’un « pro­to-État » qui contien­drait un État en de­ve­nir, mais d’une uni­té su­pé­rieure de type éta­tique mais non sé­pa­rée de la com­mu­nau­té-so­cié­té. En ré­fé­rence à cette ap­proche nous avons ré­cem­ment dé­ve­lop­pé4 une ana­lyse com­pa­ra­tive et cri­tique de l’ac­tuel État-ré­seau et de l’État sous sa pre­mière forme dans les époques su­mé­riennes et ba­by­lo­niennes de la Mé­so­po­ta­mie.

Compte te­nu de ces phé­no­mènes à la fois his­to­riques et ac­tuels, dé­jà à pro­pos d’Al-Qaï­da, nous avions pro­po­sé la no­tion de com­mu­nau­té des­po­tique comme étant la plus ap­pro­priée pour ca­rac­té­ri­ser les formes et les conte­nus à l’œuvre dans ces mou­ve­ments is­la­mistes ter­ro­ristes.

Avec l’ap­pa­ri­tion dans les an­nées 2010, d’une or­ga­ni­sa­tion mi­li­ta­ro-re­li­gieuse qui se ré­fère ex­pli­ci­te­ment à la forme-État : « l’État is­la­mique », notre ana­lyse est-elle en­core fon­dée ? Nous ré­pon­dons Oui. Di­sons pour­quoi.

Le do­cu­ment pu­blié ré­cem­ment par un jour­nal al­le­mand5 sur la stra­té­gie de créa­tion et d’im­plan­ta­tion de l’État is­la­mique n’in­va­lide pas notre cri­tique de la no­tion de pro­to-État à pro­pos des puis­sances is­la­miques dans cette ré­gion. En quoi peut-il confor­ter notre ap­proche en terme de com­mu­nau­té des­po­tique ?

Il s’agit de l’écrit d’un ex-co­lo­nel des ser­vices se­crets de l’ar­mée de l’air du ré­gime de Sad­dam Hus­sein, qui a éla­bo­ré un plan gé­né­ral de « construc­tion de l’État is­la­mique ».

Si l’on consi­dère ici seule­ment les mo­da­li­tés in­ternes de l’or­ga­ni­sa­tion pro­je­tée et non pas ses dé­ter­mi­na­tions géos­tra­té­giques mon­diales (no­tam­ment une vo­lon­té de re­con­quête de l’Irak et une re­vanche sur les Amé­ri­cains), ce qui est vi­sé, ce n’est pas l’an­cien État ara­bo-na­tio­na­liste ira­kien qui se­rait alors conver­ti en État is­la­mique. C’est da­van­tage une sorte de com­mu­nau­té des­po­tique (sans uni­té su­pé­rieure) dans la­quelle la re­li­gion est un moyen de do­mi­na­tion et non une fin. Cette stra­té­gie ne pré­fi­gure pas un État-théo­cra­tique au sens his­to­rique et tra­di­tion­nel. 

Si nous avançons le terme de com­mu­nau­té (ou de com­mu­nau­té-so­cié­té), c’est que la ma­nière dont est conçu, dans ce plan, le contrôle po­li­tique et idéo­lo­gique des po­pu­la­tions passe par les rap­ports fa­mi­liaux (fa­milles larges que l’on doit in­fil­trer par des ma­riages ou autres al­liances), cla­niques, tri­baux, cultuels. C’est par l’en­trisme dans ces grou­pe­ments qu’opère cette stra­té­gie ; une stra­té­gie du ren­sei­gne­ment com­bi­née à l’in­ter­ven­tion de bri­gades-com­man­dos ré­pres­sives et ter­ro­ristes. L’au­to­ri­té su­pé­rieure (le ca­life : une ré­ac­ti­va­tion ima­gi­naire) s’exerce de ma­nière dif­fuse et ne se consti­tue pas en uni­té su­pé­rieure sé­pa­rée de la com­mu­nau­té-so­cié­té. Elle est or­ga­ni­sée dans des corps de féo­daux-fonc­tion­naires-po­li­ciers-mi­li­taires. Donc n’ap­pa­raissent ici pas des in­di­ca­teurs de ce qui se­rait un pro­to-État qui pré­fi­gu­re­rait un fu­tur État de type Em­pire-État ou État-royal ou, bien sûr en­core moins État-na­tion. On se­rait da­van­tage proche d’une com­mu­nau­té des­po­tique fonc­tion­nant en ré­seaux for­mels, au­to­ri­taires et mi­li­ta­ri­sés com­bi­nés avec des so­cié­tés plus ou moins se­crètes, re­li­gieuses bien sûr, mais aus­si ma­fieuses. 

Dé­ter­mi­nant tout ce­la, il y a bien sûr, les di­men­sions géo-po­li­tiques in­ter­na­tio­nales et les modes de fi­nan­ce­ments mais ces as­pects sont da­van­tage dé­ve­lop­pés ailleurs.

 

Jacques Guigou, mai 2015

Notes

1 – cf. « Al-Qaï­da, un pro­to-État ? Confu­sions et mé­prises » dis­po­nible sur le site de Temps cri­tiques http://temps­cri­tiques.free.fr/spip.php?article181

2 – in Gur­vitch G. « Les so­cié­tés glo­bales et les types de leurs struc­tures », Trai­té de so­cio­lo­gie, Tome I, PUF, 1962 (p. 219).

3 – cf. « Émer­gence d’Ho­mo Ge­mein­we­sen », In­va­riance sé­rie IV. Dis­po­nible sur le site de cette re­vue : http://re­vuein­va­riance.pages­per­so-orange.fr/Ho­mo.4.1.htm

4 – cf. Jacques Gui­gou « État-ré­seau et ge­nèse de l’État », Temps cri­tiques no 16, prin­temps 2012. http://temps­cri­tiques.free.fr/spip.php?article291

5 – cf. Chris­tophe Reu­ter, in Der Spie­gel, tra­duit et pu­blié dans Le Monde du 28 avril 2015 sous le titre « Com­ment l’État is­la­mique a pro­gres­sé en Sy­rie ».