Le projet El-Khomri : un retour au XIXe siècle ?

décembre 2016, Temps critiques



Au cours du dé­bat sur la bro­chure « Un prin­temps en France ? Pro­jet de loi-Tra­vail et Nuit de­bout », nous avons été cri­ti­qués sur le fait d’avoir at­ta­qué cette ré­fé­rence aux condi­tions de la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle comme étant sans rap­port avec les condi­tions ac­tuelles. Lais­sons de cô­té les com­pa­rai­sons trop ra­pides entre li­vret ou­vrier de l’époque, im­po­sé comme un traçage des classes dan­ge­reuses pour rai­son de sé­cu­ri­té, et les dif­fé­rentes pro­po­si­tions ac­tuelles de compte per­son­nel d’ac­ti­vi­té qui sont né­go­ciées avec les syn­di­cats, y com­pris d’ailleurs la CGT et sa de­mande de par­cours pro­fes­sion­nel sé­cu­ri­sé et le fait qu’elle dé­clare ou­ver­te­ment avoir si­gné 85 % des ac­cords d’en­tre­prise qui lui ont été sou­mis. On est donc bien loin d’une si­tua­tion où les syn­di­ca­listes étaient pour­chas­sés !

Pas­sons aus­si sur le fait que nous n’au­rions pas com­pris la va­leur mé­ta­pho­rique de la com­pa­rai­son, le sens de la for­mule, etc.

Outre que le lan­gage mé­ta­pho­rique ait am­ple­ment usé sa va­leur heu­ris­tique au cours des dé­cen­nies de luttes de classes et de pers­pec­tive ré­vo­lu­tion­naire et qu’il ait même par­ti­ci­pé fi­na­le­ment à la dé­lé­gi­ti­ma­tion du dis­cours ré­vo­lu­tion­naire, l’ob­jec­tion qui nous a été faite n’en est peut être pas moins in­té­res­sante dans la me­sure où elle nous oblige à ef­fec­tuer un al­ler-re­tour dans le temps. Mais ce­lui-ci n’a pas pour but, dans notre cas, de pro­cé­der à des com­pa­rai­sons sub­jec­tives et ob­jec­tives en termes de ré­gres­sion so­ciale, mais de cher­cher ce qui, struc­tu­rel­le­ment, pour­rait rap­pro­cher nos deux pé­riodes afin de mieux com­prendre la crise de re­pro­duc­tion du ca­pi­tal en tant que rap­port so­cial et ses en­jeux, nos pers­pec­tives, etc.

Il me semble que c’est à la fois la ques­tion de la na­ture de la force de tra­vail et celle de l’exis­tence d’un « mar­ché du tra­vail » qui est au centre de ce­la.

Pour ne pas en res­ter au ni­veau concep­tuel par­tons des deux exemple de la loi de Speen­ham­land au XIXe siècle en An­gle­terre et du RSA et a for­tio­ri du re­ve­nu uni­ver­sel au­jourd’hui en France et dans les pays à ca­pi­taux do­mi­nants. Dans le pre­mier cas, le mar­ché du tra­vail n’existe pas en­core et il va fal­loir que l’État le crée pour que les pa­trons de l’in­dus­trie puisse trou­ver les nou­veaux bras « prêts » à tra­vailler dans les toutes nou­velles ma­nu­fac­tures. Pour ce­la il est né­ces­saire de dé­truire toutes les lois sur les pauvres qui main­te­naient les pay­sans né­ces­si­teux dans les vil­lages pour des tra­vaux oc­ca­sion­nels dans les grandes pro­prié­tés ter­riennes et pro­fi­taient aus­si éven­tuel­le­ment du reste de com­mu­naux pour leur pe­tit éle­vage. Marx était d’ailleurs pour l’abo­li­tion de ses lois, comme ses maîtres en éco­no­mie po­li­tique, Smith et Ri­car­do dans la me­sure où elles gê­naient le sup­po­sé pro­gres­sisme du ca­pi­tal et pré­ser­vaient les in­té­rêts ren­tiers des grands pro­prié­taires. Il fal­lait donc créer le tra­vailleur « libre » qui se­rait ame­né à vendre sa po­ten­tia­li­té/ca­pa­ci­té de tra­vail sous forme de force de tra­vail (une qua­si mar­chan­dise dit Po­la­nyi) puisque sa li­ber­té se payait de sa pro­lé­ta­ri­sa­tion, étant de­ve­nu « sans ré­serve ». De la même façon, les ré­vo­lu­tion­naires conseillistes de 1919-1923 en Al­le­magne avaient comme pro­gramme ré­vo­lu­tion­naire préa­lable de trans­for­mer tout le monde en tra­vailleurs.

Nous as­sis­tons au­jourd’hui au mou­ve­ment in­verse, d’où l’im­pres­sion d’un re­tour à… alors qu’il s’agit plu­tôt d’une conver­gence entre deux mou­ve­ments de sens in­verse. Le mar­ché du tra­vail existe bien, même si ce n’est pas un vrai mar­ché puis­qu’il ne s’y vend qu’une qua­si mar­chan­dise, mais ce qui im­porte ici c’est qu’il est seg­men­té et spé­cia­li­sé d’abord et de plus, main­te­nant, sa­tu­ré de force de tra­vail ex­cé­den­taire. Il ne peut s’agir donc au­jourd’hui de trans­for­mer tout le monde en tra­vailleur et donc en sa­la­rié. D’où les idées de RMI, puis de RSA, de CMU et les pro­jets de re­ve­nu uni­ver­sel. Des me­sures qui montrent d’ailleurs que le ca­pi­tal ce n’est pas le mar­ché, c’est la re­pro­duc­tion d’un rap­port so­cial de su­bor­di­na­tion. Et au­jourd’hui c’est cette fi­gure qui ap­pa­raît bien au grand jour, beau­coup plus que celle de l’ex­ploi­ta­tion. Les sur­nu­mé­raires ne sont pas « ex­ploi­tés », ils ne peuvent plus l’être de la même façon que les pauvres de l’époque de Speen­ham­land ne vou­laient pas l’être.