Projet de loi-travail et convergence des luttes : un malentendu ?

décembre 2016, Temps critiques



Le pro­jet de loi El Khom­ri comme le pro­jet de ré­forme du code de tra­vail de Ba­din­ter ne peuvent se com­prendre que dans la pers­pec­tive plus large d’une dy­na­mique du ca­pi­tal qui ne re­pose plus prin­ci­pa­le­ment sur la force de tra­vail vi­vante car celle-ci de­vient in­es­sen­tielle dans le pro­cès de va­lo­ri­sa­tion. Ce n’est pas sy­no­nyme de fin du tra­vail mais de crise du tra­vail et la ques­tion de l’em­ploi et du chô­mage rem­place au­jourd’hui la cri­tique du tra­vail que por­taient les mou­ve­ments pro­lé­taires des an­nées 1967-1975.

Ces pro­jets de ré­forme ne sont pas des ten­ta­tives de re­ve­nir aux condi­tions du XIXe siècle comme on l’en­tend par­fois dans les ma­ni­fes­ta­tions, mais cor­res­pondent à une vo­lon­té d’adap­ter les lois sur le tra­vail aux trans­for­ma­tions des rap­ports de pro­duc­tion en te­nant compte des rap­ports de force ac­tuels entre ca­pi­tal et tra­vail. Les deux pro­jets sont cen­sés se com­plé­ter, le pro­jet El Khom­ri vise le court terme et rem­plit des ob­jec­tifs li­mi­tés : tout d’abord et en prio­ri­té mon­trer que le gou­ver­ne­ment est ca­pable de faire des ré­formes alors qu’il est ac­cu­sé d’im­mo­bi­lisme ; en­suite, es­sayer de pa­rer au plus pres­sé en don­nant des gages au pa­tro­nat sur la flexi­bi­li­té tout en es­pé­rant une em­bel­lie sur le front de l’em­ploi qu’il sait pour­tant ne dé­pendre, dans les condi­tions ac­tuelles, que d’une re­prise consé­quente d’une crois­sance pour­tant in­trou­vable. D’où un pro­jet qui for­cé­ment mé­con­tente tout le monde puisque son ob­jec­tif de flexi­sé­cu­ri­té sup­pose jus­te­ment cette crois­sance pour res­ter « équi­li­bré ». Quant au pro­jet Ba­din­ter il est plus stra­té­gique et pros­pec­tif car il en­re­gistre bien la crise du tra­vail. Puisque le tra­vail n’est plus au centre de la so­cié­té, mais que le sa­la­riat conti­nue à ré­gir glo­ba­le­ment la force de tra­vail en ac­ti­vi­té ou po­ten­tielle, le code du tra­vail doit évo­luer vers un code de la per­sonne au tra­vail, ce der­nier étant conçu non plus comme tra­vail pro­duc­tif ou même dé­ter­mi­né, mais comme un tra­vail-fonc­tion « au ser­vice » de la so­cié­té tout au long de la vie... Le pro­gramme de la CFDT en quelque sorte !

Face à ces grandes ma­nœuvres, le mou­ve­ment op­po­sé à ce pro­jet de loi-tra­vail, a pour­tant dé­ser­té les lieux de tra­vail pour por­ter la contes­ta­tion à un ni­veau plus gé­né­ral. Mais ce ni­veau n’est-il jus­te­ment pas trop gé­né­ral vu un rap­port de forces a prio­ri peu fa­vo­rable ? Les ly­céens et étu­diants n’ont-ils rien à dire sur l’école et l’édu­ca­tion, les rap­ports maître/élève, l’or­ga­ni­sa­tion des sa­voirs ; les hos­pi­ta­liers sur leur hié­rar­chie et la po­li­tique de la san­té ; les sa­la­riés du sec­teur éner­gé­tique et nu­cléaire sur les stra­té­gies de puis­sance de leur pa­tron c’est-à-dire de l’État  ? Ne fau­drait-il pas y ac­ti­ver des luttes qui re­laye­raient ce ni­veau gé­né­ral ? Pour l’ins­tant, cette ab­sence de luttes in­ter­mé­diaires se res­sent au ni­veau des forces de contes­ta­tion du pro­jet de loi et des formes de lutte qu’elles dé­ve­loppent.

En ef­fet, contrai­re­ment aux mou­ve­ments an­ti-CIP et an­ti-CPE, ce ne sont pas ceux qui sont les plus di­rec­te­ment concer­nés, c’est-à-dire les tra­vailleurs, qui sont à l’ori­gine du mou­ve­ment, mais une par­tie de la jeu­nesse sco­la­ri­sée alors que le pro­jet de loi ne s’adresse pas spé­ci­fi­que­ment à la jeu­nesse.

La consé­quence en est que le mou­ve­ment des sco­la­ri­sés est mi­no­ri­taire au sein même de la jeu­nesse. Il ne peut donc s’ap­puyer sur les bases ar­rières que consti­tue­raient ly­cées et uni­ver­si­tés et en­core moins des « quar­tiers » aux abon­nés ab­sents. Il est obli­gé de te­nir la rue, d’où une conver­gence im­mé­diate avec l’ini­tia­tive « Nuit de­bout » qui se si­tue pour­tant dans une toute autre pers­pec­tive, celle de te­nir les places dans une sorte de hap­pe­ning de la pa­role li­bé­rée. Une conver­gence s’est pro­gres­si­ve­ment aus­si éta­blie avec la CGT dans la me­sure où celle-ci, par rap­port à une CFDT qui né­go­cie et par­ti­cipe de la ré­forme, prend de plus en plus la place d’une force d’op­po­si­tion dé­pas­sant le cli­vage par­ti/syn­di­cat ou plu­tôt in­ver­sant la for­mule lé­ni­niste de la cour­roie de trans­mis­sion. Elle prend de fait la place des par­tis et grou­pus­cules de l’ex­trême gauche re­lé­gués en fond de ma­ni­fes­ta­tions avec pour tout via­tique leurs dra­peaux, leurs badges iden­ti­taires et une ac­ti­vi­té très dis­crète dans les AG.

Cette conver­gence est néan­moins très fra­gile car ce qui s’ex­prime dans ces trois cou­rants n’est pas de même ni­veau. Ly­céens, étu­diants et jeunes pro­lé­taires main­te­nant en tête des ma­ni­fes­ta­tions, ex­priment une ré­volte gé­né­rale à fleur de peau et un re­fus spon­ta­né du ca­pi­tal. Ils sont dans la né­ga­tion de l’ordre éta­bli, dans une pers­pec­tive de confron­ta­tion avec l’État et sa po­lice.

Les par­ti­ci­pants à Nuit de­bout sont, eux, dans l’af­fir­ma­tion d’une dé­mo­cra­tie ici et main­te­nant qui pour­rait faire sé­ces­sion d’avec le pou­voir ins­ti­tué. Ils af­firment la pos­si­bi­li­té d’une Consti­tuante is­sue des as­sem­blées des places. Le mo­dèle n’est pas ce­lui des « in­di­gnés », ni des « oc­cu­py » an­ti-fi­nance, mais im­pli­ci­te­ment ce­lui de 1793.

En­fin, la di­rec­tion de la CGT se pose d’em­blée dans la dé­fense des ac­quis et l’au­to-li­mi­ta­tion en ne de­man­dant que le re­trait du pro­jet de loi. Son ac­mé se­rait une grève gé­né­rale… sans pers­pec­tive plus am­bi­tieuse que le re­trait du pro­jet de loi ? On com­prend mieux alors, que cer­tains hé­sitent à en­trer dans la lutte et que d’autres, au contraire, comme ses fé­dé­ra­tions les plus dures, cherchent à dé­bor­der les ob­jec­tifs ini­tiaux et à af­fir­mer une iden­ti­té ou­vrière me­na­cée. C’est qu’elles peuvent en­core s’ap­puyer sur les restes de fier­té ou­vrière don­née par une pro­fes­sion­na­li­té et un sta­tut, alors que par­tout on n’en­tend plus par­ler (un peu trop vite d’ailleurs) que de pré­ca­ri­té et de « bou­lots de merde ».

Mais y a-t-il vrai­ment pos­si­bi­li­té de conver­gence entre la grève dans ces sec­teurs, où il suf­fit d’être dé­ter­mi­nés et même peu nom­breux pour blo­quer pro­duc­tion et cir­cu­la­tion, et le reste du mou­ve­ment qui joue sur sa masse pour pe­ser sur le rap­port de force ? La conver­gence n’est pas non plus évi­dente au ni­veau des re­ven­di­ca­tions car si les sa­la­riés de ces sec­teurs par­ti­cipent bien aux ma­ni­fes­ta­tions et ré­clament pu­bli­que­ment eux aus­si le re­trait du pro­jet, il n’en de­meure pas moins qu’en cou­lisse des né­go­cia­tions sont en cours dans ces sec­teurs. Les blo­cages sont un moyen de pres­sion afin d’ap­puyer des re­ven­di­ca­tions par­ti­cu­lières avant tout et ils ne pro­fitent au reste du mou­ve­ment que par ri­co­chet.

La CGT af­firme certes une iden­ti­té ou­vrière main­te­nant bien pro­blé­ma­tique, mais elle le fait sur­tout dans le cadre de l’éco­no­mie na­tio­nale et des sec­teurs en­core pro­té­gés de la concur­rence in­ter­na­tio­nale. C’est là qu’elle a concen­tré ses forces après la des­truc­tion des for­te­resses ou­vrières au cours des re­struc­tu­ra­tions des an­nées 1980-1990. Or, Nuit de­bout se si­tue d’abord au ni­veau su­pé­rieur de la glo­ba­li­sa­tion du ca­pi­tal car mal­gré les idéo­logues qui sont à son ori­gine et qu’on peut clas­ser par­mi les sou­ve­rai­nistes de gauche, beau­coup de par­ti­ci­pants à Nuit de­bout sont spon­ta­né­ment eux, néo-in­ter­na­tio­na­listes (ils sont bran­chés sur le « vil­lage mon­dial ») et néo-al­ter­mon­dia­listes car ils rai­sonnent éco­no­mie-monde même quand ils en­tonnent des slo­gans an­ti-ca­pi­ta­listes. Mais ils in­ter­viennent aus­si à la pé­ri­phé­rie de la glo­ba­li­sa­tion, non pas eux-mêmes ob­jec­ti­ve­ment, mais idéo­lo­gi­que­ment, quand ils parlent au nom des « do­mi­nés », des « ex­ploi­tés », des mi­grants, des pay­sans sans terre des zones pillées par les firmes mul­ti­na­tio­nales et les États do­mi­nants, qu’ils taxent d’im­pé­ria­lisme ou de néo-co­lo­nia­lisme.

 

Pour ces rai­sons, nous ne voyons pas pour l’ins­tant se des­si­ner une conver­gence so­lide et du­rable entre ces trois frac­tions du mou­ve­ment même si l’in­cu­rie du gou­ver­ne­ment et le sen­ti­ment d’exas­pé­ra­tion res­sen­ti par de nom­breux in­di­vi­dus moins im­pli­qués dans le mou­ve­ment mais néan­moins ac­tifs, laissent quelques es­poirs de sur­mon­ter ces condi­tions pre­mières.

Temps cri­tiques, 29 mai 2016