La communauté humaine : une société sans argent ?

décembre 2016, Bruno Signorelli



Lire aussi :

  • Quelques remarques autour de la question d’un monde sans argent

    • Po­si­tion­ne­ment et his­to­rique de la ques­tion

      Dé­fi­nir d’une façon quelque peu pré­cise ce que se­rait concrè­te­ment une so­cié­té sans do­mi­na­tion, sans ar­gent que j’ap­pelle « com­mu­nau­té hu­maine », a tou­jours consti­tué une tâche dé­li­cate.

      Néan­moins, je vais es­sayer d’ex­pri­mer ce avec quoi je veux rompre pour en fi­nir avec la so­cié­té ca­pi­ta­liste d’au­jourd’hui que je dé­fi­nis par les termes de « so­cié­té ca­pi­ta­li­sée1 ». Se­lon moi les points fon­da­men­taux pour rompre avec la so­cié­té ca­pi­ta­li­sée, sont :

      • En fi­nir avec la do­mi­na­tion en gé­né­ral et plus par­ti­cu­liè­re­ment avec un rap­port so­cial ba­sé sur la su­bor­di­na­tion des non-pro­prié­taires aux pro­prié­taires de ca­pi­tal et la re­pro­duc­tion d’une hié­rar­chie sta­tu­taire et so­ciale.
      • Re­trou­ver un lien avec la na­ture qui re­mette en ques­tion la fuite en avant tech­no­lo­gique vers l’ob­so­les­cence gé­né­ra­li­sée et un de­ve­nir hors na­ture.
      • En­fin et c’est là-des­sus que je cen­tre­rais mon in­ter­ven­tion ici, en fi­nir avec l’échange mar­chand et toute idée de va­leur en gé­né­ral et donc, concrè­te­ment, en fi­nir avec tout équi­valent gé­né­ral. En fi­nir donc avec la mon­naie comme mé­dia­tion et l’ar­gent comme sym­bole

       

      Pour com­men­cer, je vou­drais ci­ter quelques pas­sages de Moses Hess sur l’ar­gent2 :

      • « Qu’est-ce que l’ar­gent ?

      C’est la va­leur ex­pri­mée en chiffres de l’ac­ti­vi­té hu­maine, la va­leur d’échange de notre vie.

      • L’ac­ti­vi­té des hommes peut-elle être ex­pri­mée en chiffres ?

      L’ac­ti­vi­té hu­maine, pas plus que l’homme lui-même n’a de prix, car l’ac­ti­vi­té hu­maine est la vie hu­maine que ne peut com­pen­ser au­cune somme d’ar­gent, elle est in­es­ti­mable.

      • Que de­vons-nous dé­duire de l’exis­tence de l’ar­gent ?

      Nous de­vons en dé­duire l’exis­tence de l’es­cla­vage de l’homme ; l’ar­gent est le signe de l’es­cla­vage de l’homme puis­qu’il est la va­leur de l’homme ex­pri­mée en chiffres.

      • Com­bien de temps les hommes res­te­ront-ils en­core es­claves et se ven­dront-ils avec toutes leurs fa­cul­tés pour de l’ar­gent ?

      Ils le de­meu­re­ront jus­qu’à ce que la so­cié­té offre et ga­ran­tisse à cha­cun les moyens dont il a be­soin pour vivre et agir hu­mai­ne­ment, de telle sorte que l’in­di­vi­du ne soit plus contraint à se pro­cu­rer ces moyens par sa propre ini­tia­tive et dans ce but à vendre son ac­ti­vi­té pour ache­ter en contre­par­tie l’ac­ti­vi­té d’autres hommes. Ce com­merce des hommes, cette ex­ploi­ta­tion ré­ci­proque, cette in­dus­trie qu’on dit pri­vée, ne peuvent être abo­lis par au­cun dé­cret, ils ne peuvent l’être que par l’ins­tau­ra­tion de la so­cié­té com­mu­nau­taire, au sein de la­quelle les moyens se­ront of­ferts à cha­cun de dé­ve­lop­per et d’uti­li­ser ses fa­cul­tés hu­maines.

      Ce­ci dé­note qu’au XIXe siècle, chez nombre d’élé­ments que l’on peut qua­li­fier de ra­di­caux pour l’époque, la ques­tion de la rup­ture avec l’ar­gent était cru­ciale. En outre, on peut aus­si ci­ter quelques pas­sages des Ma­nus­crits de 1844 de Marx sur l’ar­gent : « L’ar­gent, du fait qu’il pos­sède la qua­li­té de tout ache­ter et de s’ap­pro­prier tous les ob­jets, est l’ob­jet dont la pos­ses­sion est la plus émi­nente de toutes. L’uni­ver­sa­li­té de sa qua­li­té est la toute-puis­sance de son es­sence. Il passe donc pour tout puis­sant… » (GF-Flam­ma­rion, pages 207-208). Afin d’illus­trer son pro­pos, il cite aus­si des pas­sages de Goethe et Sha­kes­peare sur l’ar­gent.

      Au­jourd’hui, avec le dé­ve­lop­pe­ment de la va­leur et aus­si son au­to­no­mi­sa­tion, le « il passe pour... » de Marx n’a plus rien d’une mé­ta­phore. L’ar­gent est au centre de notre exis­tence, sa quête per­pé­tuelle condi­tionne notre sur­vie. L’ar­gent en­gendre des états de conflits, de concur­rence entre les in­di­vi­dus dont la frus­tra­tion par rap­port à la pau­vre­té des re­la­tions hu­maines est com­pen­sée par l’en­vie de consom­mer. Avec la mer­can­ti­li­sa­tion des ac­ti­vi­tés hu­maines, les rap­ports hu­mains ne semblent plus dé­pendre des hommes mais sont dé­ter­mi­nés par un sym­bole : l’ar­gent.

      La ré­vo­lu­tion re­tour­née

      Pour dé­fi­nir le monde au­quel j’as­pire de­puis très long­temps je di­rais au pre­mier abord qu’il faut rompre de suite avec le sa­la­riat sans pas­ser par une phase de tran­si­tion qui fi­gu­rait pour­tant dans les ca­nons de l’or­tho­doxie mar­xiste et du pro­gramme pro­lé­ta­rien. Ce qui pour­rait jaillir de ce pro­ces­sus d’abo­li­tion du sa­la­riat se­rait un pro­fond chan­ge­ment du rap­port so­cial ame­nant les êtres hu­mains à prendre en charge leur vie et bou­le­ver­sant les fon­de­ments de celle-ci tout en se po­sant la ques­tion des mé­dia­tions né­ces­saires à ce mou­ve­ment. Quelles sont les pers­pec­tives au­jourd’hui qui pour­raient nous per­mettre d’en­vi­sa­ger un tel dé­pas­se­ment de ce monde. Com­ment peut-on pas­ser d’une cri­tique es­sen­tiel­le­ment théo­rique de ce monde à sa cri­tique pra­tique ? Une ques­tion peu évi­dente car au­jourd’hui, le rap­port so­cial ca­pi­ta­liste est bien plus pré­sent et en­va­his­sant qu’à l’époque de Hess et de Marx, dans le sens où il tend à ca­pi­ta­li­ser toutes les ac­ti­vi­tés hu­maines y com­pris celles qui y échap­paient en par­tie avant (cf. des ac­ti­vi­tés aus­si dif­fé­rentes que la garde d’en­fants et la ren­ta­bi­li­sa­tion mer­can­tile des dé­cou­vertes is­sues des re­cherches en sciences du vi­vant). C’est qu’avec la fin des luttes pro­lé­ta­riennes s’ins­cri­vant dans une pers­pec­tive ré­vo­lu­tion­naire, c’est le ca­pi­tal qui se fait ré­vo­lu­tion en cher­chant à réa­li­ser l’uni­té de son pro­cès (co­gni­tif, pro­duc­tif, com­mer­cial et fi­nan­cier). Par le biais de la ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique et par­ti­cu­liè­re­ment des NTIC, il a en­va­hi tous les as­pects de notre vie, en mi­nia­tu­ri­sant les forces pro­duc­tives et en les ren­dant dans le même mou­ve­ment des ob­jets tech­niques à consom­mer. Tou­jours le pro­cès de to­ta­li­sa­tion du ca­pi­tal ! L’ad­hé­sion des do­mi­nés à ce sys­tème s’est confir­mée avec le dé­ve­lop­pe­ment du « consu­mé­risme », de la so­cié­té de consom­ma­tion. Du New deal aux Trente glo­rieuses, la vi­sion du ca­pi­tal a été de ne plus consi­dé­rer prin­ci­pa­le­ment le pro­lé­taire en tant que pro­duc­teur, mais plu­tôt en tant qu’usa­ger et consom­ma­teur dans le pas­sage de la so­cié­té bour­geoise à la so­cié­té du ca­pi­tal. L’ère du consu­mé­risme, avec le mode de ré­gu­la­tion for­diste des rap­ports so­ciaux, s’ef­fec­tue dans une phase de do­mi­na­tion réelle du ca­pi­tal3. Un pro­ces­sus qui va at­teindre son plein dé­ve­lop­pe­ment dans la re­struc­tu­ra­tion en­tre­pre­neu­riale des an­nées 1980. La do­mi­na­tion du ca­pi­tal de­vient to­tale dans le sens où ten­dan­ciel­le­ment tout a vo­ca­tion à de­ve­nir ca­pi­tal. Dans cette forme, c’est le ca­pi­tal fixe qui de­vient do­mi­nant à tra­vers, entre autres, l’in­té­gra­tion de la tech­no-science au pro­cès de pro­duc­tion.

      Avec l’em­prise de la tech­no-science, le ca­pi­tal de­ve­nant « to­tal », il se fait to­ta­li­taire au sens où il ré­duit toutes les ac­ti­vi­tés à une ac­ti­vi­té de ca­pi­ta­li­sa­tion alors même qu’il se pré­sente comme la source de nou­velles li­ber­tés/pos­si­bi­li­tés, des plus in­si­gni­fiantes jus­qu’à celles plus fon­da­men­tales, qui pour­raient conduire à l’uto­pie d’une sor­tie de la na­ture, qu’elle soit ex­té­rieure (do­mi­na­tion sur la na­ture) ou in­té­rieure (ar­ti­fi­cia­li­sa­tion sans li­mites de l’hu­main, « se­conde na­ture »).

      Le ca­pi­tal se re­pro­duit de plus en plus vite, il de­vient fic­tif, vir­tuel ; il re­mo­dèle la na­ture et l’ac­ti­vi­té hu­maine dans tous ses as­pects. Fi­nan­cia­ri­sa­tion et fic­ti­vi­sa­tion du ca­pi­tal sont les ca­rac­té­ris­tiques du mode de fonc­tion­ne­ment ac­tuel du ca­pi­tal. Le ca­pi­tal se pré­sente comme la source de la sur­va­leur : le pro­fit ef­face la plus-va­lue. Le tra­vail de­vient in­es­sen­tiel dans le pro­cès de va­lo­ri­sa­tion, un maillon de la chaîne par­mi d’autres du pro­ces­sus d’en­semble. Le ca­pi­tal fic­tif de­vient un élé­ment ma­jeur dans l’ap­port de li­qui­di­tés et de flux fi­nan­ciers ser­vant à re­lan­cer l’éco­no­mie comme on a pu le voir dans le New Deal hier, dans le fi­nan­ce­ment des nou­velles tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et du vi­vant au­jourd’hui. L’ère key­né­sienne a eu re­cours au ca­pi­tal fic­tif pro­vo­quant aus­si l’en­det­te­ment des États, des en­tre­prises, des banques d’af­faires par rap­port aux banques cen­trales, mais aus­si le re­dé­mar­rage des éco­no­mies. À par­tir des an­nées 1980, l’aug­men­ta­tion de la dette des États a été conco­mi­tante du dé­ve­lop­pe­ment du ca­pi­tal fic­tif mais sans at­teindre les taux de crois­sance du ni­veau de la phase pré­cé­dente. Dans ce mou­ve­ment de fi­nan­cia­ri­sa­tion/fic­ti­vi­sa­tion, la dette des États est un moyen pri­vi­lé­gié. Les plus puis­sants comme les plus faibles adoptent une éco­no­mie d’en­det­te­ment. En ef­fet, les plus puis­sants sur la base de qui est le plus riche peuvent em­prun­ter le plus car ils captent de la ri­chesse ex­terne par ce biais. Les États-Unis en sont un exemple concret, pays le plus en­det­té parce qu’il est le plus puis­sant ; les plus faibles parce qu’ils peuvent se gon­fler par le re­cours à une res­pi­ra­tion ar­ti­fi­cielle à faible coût tant qu’une crise d’une cer­taine am­pleur comme celle de 2008 ne se ma­ni­feste pas.

      Le ca­pi­tal uti­lise donc le cré­dit d’une façon struc­tu­relle et non plus sim­ple­ment conjonc­tu­relle comme dans la phase key­né­sienne pré­cé­dente

      Le ca­pi­tal n’épargne rien, ni per­sonne.

      Jacques Ca­matte à la fin des an­nées 70, par­lait d’an­thro­po­mor­phose du ca­pi­tal, le ca­pi­tal se fai­sant homme ; et aus­si l’homme est « ca­pi­ta­li­sé ». Ce­la si­gni­fie que la so­cié­té du ca­pi­tal ne se ca­rac­té­rise par seule­ment par le fait de « mar­chan­di­ser », mais aus­si par le fait d’im­po­ser ses propres « va­leurs » qui ne sont pas uni­que­ment celles de « l’avoir plus en ar­gent » (l’éter­nelle op­po­si­tion d’ori­gine re­li­gieuse entre l’être et l’avoir, la chair et l’es­prit). À titre d’exemple, il ne s’agit pas sim­ple­ment d’avoir plus d’ar­gent, mais aus­si, et sur­tout, d’avoir plus de puis­sance. En par­ti­cu­lier, pour le ca­pi­tal glo­bal, sa puis­sance se dé­montre par ses ten­ta­tives de ga­gner en com­pé­ti­ti­vi­té et parts de mar­ché grâce à plus de flui­di­té et ra­pi­di­té de cir­cu­la­tion même s’il doit pour ce­la faire des coupes dans toutes les ac­ti­vi­tés qui l’im­mo­bi­lise avec pour dé­mons­tra­tions ac­tuelles les constantes dé­lo­ca­li­sa­tions et la flexi­bi­li­té du tra­vail. Deux ten­dances fortes qui ac­com­pagnent la mo­bi­li­té ac­crue du ca­pi­tal ren­dant ain­si la force de tra­vail de moins en moins es­sen­tielle dans le pro­cès de va­lo­ri­sa­tion.

      La né­ces­saire rup­ture

      Dans la me­sure où le ca­pi­tal est ten­dan­ciel­le­ment « tout » et s’ac­ca­pare de tout, de quelle façon pour­ra-t-on en­tre­voir une rup­ture avec cette so­cié­té ca­pi­ta­li­sée ? Dans l’im­mé­diat, je par­le­rai en termes de rup­ture théo­rique, c’est-à-dire qu’il est im­por­tant que sur le plan théo­rique on sache de quelle façon on en­vi­sage la rup­ture. Des me­sures ra­di­cales sont pri­mor­diales pour mettre fin au ca­pi­ta­lisme et ce­ci sans pé­riode de tran­si­tion comme nous le di­sions en tête d’ar­ticle, si­non on re­tombe en­core dans les vieux sché­mas (ges­tion de la tran­si­tion, au­to­ges­tion, bons de tra­vail, bu­reau­cra­ti­sa­tion, État du pro­lé­ta­riat) ba­sés sur la cen­tra­li­té du tra­vail ou­vrier et de l’usine. Dans cette pers­pec­tive tra­di­tion­nelle, un des élé­ments de cette tran­si­tion de­vait consis­ter en une mise au tra­vail pro­duc­tif et ou­vrier pour tous, pro­gramme com­mun du « gau­chiste » Pan­ne­koek pour la ré­vo­lu­tion al­le­mande et de Lé­nine-Trots­ky pour l’URSS de la pé­riode du com­mu­nisme de guerre. Pro­gramme pro­lé­ta­rien réa­li­sé fi­na­le­ment… par le ca­pi­tal qui a im­po­sé le sa­la­riat peu ou prou à l’en­semble de la pla­nète et à hau­teur de 85 % de la po­pu­la­tion ac­tive pour les pays les plus « avan­cés ». Il ne faut tou­te­fois pas confondre ex­ten­sion de la norme sa­la­riale et pro­lé­ta­ri­sa­tion. L’ar­gent a cou­lé et cir­cu­lé à flot pen­dant les Trente glo­rieuses dans les pays les plus riches et même en­suite, par exemple dans les pays dits émer­gents où à cô­té d’une mas­sive pro­lé­ta­ri­sa­tion d’an­ciens pay­sans, des di­zaines de mil­lions de sa­la­riés ont ac­cé­dé au sta­tut de classe moyenne eu égard au ni­veau de vie de leurs pays res­pec­tifs. Ce­la a ren­du ca­duque la thèse dé­fen­due par l’éco­no­mie clas­sique puis par Marx, d’une ten­dance à une pau­pé­ri­sa­tion ab­so­lue puisque la dis­tri­bu­tion des sa­laires s’est mas­si­fiée et une re­dis­tri­bu­tion des re­ve­nus est ve­nue so­cia­li­ser en­core da­van­tage ce sa­laire.

      Par ailleurs, au­jourd’hui la dif­fu­sion des nou­velles tech­no­lo­gies pose les bases d’une mu­ta­tion an­thro­po­lo­gique ou­vrant sur un monde ba­sé sur la vi­tesse et l’im­mé­dia­te­té, sur la vir­tua­li­té aus­si avec la dé­ma­té­ria­li­sa­tion de la mon­naie et l’ex­ten­sion du cré­dit aux mé­nages. La so­cié­té du ca­pi­tal est al­lée au-de­là des rap­ports de consom­ma­teurs (achat/vente) en in­ten­si­fiant les flux de mar­chan­dises et de fi­nance à tra­vers le monde, mais aus­si les bran­che­ments entre in­di­vi­dus fa­ci­li­tés par la mi­nia­tu­ri­sa­tion des pro­duits de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion. Les in­di­vi­dus sont ato­mi­sés, fas­ci­nés aus­si par un monde vir­tuel (dé­ve­lop­pe­ment de l’image) où des ma­chines rem­placent les hu­mains (dé­ve­lop­pe­ment des ro­bots). Le face à l’écran (té­lé­vi­sion, or­di­na­teur ou smart­phone) est de­ve­nu la troi­sième ac­ti­vi­té après le tra­vail et le som­meil.

      De la même façon que nous par­lons d’une éva­nes­cence de la va­leur4, nous as­sis­tons à une éva­nes­cence de so­cié­té, du « lien so­cial » comme disent les so­cio­logues. La ten­sion in­di­vi­du-com­mu­nau­té semble rom­pue quand les so­li­da­ri­tés or­ga­niques mises en place par l’État (pro­tec­tion so­ciale) suite à la des­truc­tion des so­li­da­ri­tés mé­ca­niques par l’in­dus­tria­li­sa­tion, l’ur­ba­ni­sa­tion et le tout mar­ché ne fonc­tionnent plus ou mal. Des so­li­da­ri­tés qui ne peuvent au­jourd’hui être ré­ac­ti­vées qu’à la marge (exemple dans les fa­milles pour les so­li­da­ri­tés mé­ca­niques) ou dans le bé­né­vo­lat et l’aide hu­ma­ni­taire (pour les nou­velles formes as­so­cia­tives sub­ven­tion­nées par un État re­dé­ployé en une forme ré­seau).

      Ce dé­li­te­ment du lien so­cial nous amène aus­si à nous po­ser la ques­tion de ce que se­rait concrè­te­ment une so­cié­té sans ar­gent, sans do­mi­na­tion et orien­tée vers l’en­traide.

      Aus­si, la com­mu­nau­té hu­maine au­quel j’as­pire ne se­rait se­lon moi une so­cié­té de pro­duc­tion dans le sens où l’ac­ti­vi­té hu­maine se­rait certes ba­sée sur l’as­sou­vis­se­ment de nos be­soins ali­men­taires, mais se­rait aus­si et sur­tout l’ex­pres­sion de nos créa­tions, au sein de la com­mu­nau­té. L’échange de pro­duits ne se­rait pas fon­da­men­tal5. Ce qui est créé n’est pas for­cé­ment échan­geable (s’il y a échange, je parle d’échange non mar­chand) mais ce­pen­dant pour­ra être uti­li­sé ou pas uti­li­sé en fonc­tion des in­ten­tions de cha­cun.

      Avec la fin du rap­port mar­chand dis­pa­raît la do­mi­na­tion du pro­duit sur la pro­duc­tion. Le fait de créer n’en­traîne pas de pos­ses­sion sur un ob­jet, l’ac­ti­vi­té de la com­mu­nau­té hu­maine ne se­ra plus ba­sée sur la pro­duc­tion/consom­ma­tion. L’at­trait de tel ou tel ob­jet pro­vien­dra de sa « né­ces­si­té » non pas né­ces­saire au sens éco­no­mique, mais ré­pon­dant à un ob­jec­tif dé­ci­dé par la com­mu­nau­té… C’est aus­si la dis­pa­ri­tion du pro­duc­teur/consom­ma­teur. En fi­nir avec l’ar­gent et la do­mi­na­tion, c’est aus­si en fi­nir avec les sé­pa­ra­tions qui sec­tionnent nos vies : pro­duc­teur ou im­pro­duc­tif, chô­meur, consom­ma­teur ; en fi­nir la no­tion de temps de tra­vail/temps de loi­sirs. En étant par­tie pre­nante de l’ac­ti­vi­té hu­maine, on ne se sen­ti­rait ni pro­duc­teur, ni consom­ma­teur, mais ac­teur dans la trans­for­ma­tion de l’ac­ti­vi­té hu­maine. Les in­di­vi­dus s’as­so­cie­raient en fonc­tion de leurs af­fi­ni­tés, pour des tâches com­munes sans par­cel­li­sa­tion.

      En fi­nir avec la do­mi­na­tion, c’est en fi­nir avec les an­ta­go­nismes / ri­va­li­tés, com­pé­ti­tions entre in­di­vi­dus et ou­vrir sur l’autre à tra­vers une com­plé­men­ta­ri­té et un en­ri­chis­se­ment mu­tuel. La fin de la do­mi­na­tion de l’ar­gent per­met­tra des re­la­tions plus fra­ter­nelles entre les êtres ou cha­cun pour­ra être seul ou avec les autres. Au­jourd’hui l’échange, la va­leur, le mou­ve­ment de re­pro­duc­tion du ca­pi­tal uni­for­misent nos vies : ali­men­ta­tion aus­si « glo­ba­li­sée de par le monde », si­mi­la­ri­té de l’ur­ba­nisme à tra­vers le monde, culture glo­bale, en­sei­gne­ment de plus en plus iden­tique dans dif­fé­rents pays.

      À un mo­ment de son his­toire, le ca­pi­ta­lisme a trou­vé en la na­tion le cadre le plus ap­pro­prié pour son dé­ve­lop­pe­ment. C’est d’ailleurs dans ce cadre que des mil­lions de do­mi­nés ont été mys­ti­fiés et sa­cri­fiés par des guerres mon­diales, na­tio­na­listes ou autres. Ce­pen­dant au­jourd’hui, la si­tua­tion est toute autre. Le ca­pi­tal tend à se dé­bar­ras­ser de ces ca­rac­tères na­tio­naux à par­tir du mo­ment où ils consti­tuent des en­traves à sa flui­di­té, sa pro­pa­ga­tion, ses ré­seaux… bref à son ca­rac­tère glo­bal !

      La com­mu­nau­té hu­maine, avec la ré­vo­lu­tion à titre hu­main se­rait donc à la fois uni­ver­selle puisque comme pré­misse elle « pro­fite » de la ré­vo­lu­tion du ca­pi­tal qui conti­nue à uni­ver­sa­li­ser, mais aus­si lo­cale par son mode de vie. Concrè­te­ment, on se doit de rompre avec les no­tions de ter­ri­toires, de na­tion et évi­dem­ment d’État. La com­mu­nau­té hu­maine mon­diale nous per­met­trait de nous dé­pla­cer où l’on veut sans avoir à pré­sen­ter de pa­piers. Il n’y au­rait plus de fron­tières cultu­relles ou éta­tiques, les dif­fé­rences entre com­mu­nau­tés consti­tue­raient une ou­ver­ture vers l’autre.

      L’as­pi­ra­tion à la com­mu­nau­té hu­maine à un monde sans ar­gent pour­rait naître de l’en­vie de vivre d’autres rap­ports entre les êtres qui ne sup­por­te­raient plus d’être ré­duits à la fonc­tion de pro­duc­teur ou non-pro­duc­teur du ca­pi­tal. Les êtres hu­mains ne se­raient plus ap­pe­lés pro­duc­teurs car la so­cié­té ne se­rait plus dé­ter­mi­née par des fonc­tions so­ciales. Il y au­rait une uti­li­sa­tion col­lec­tive ou per­son­nelle de ce que pro­duit la com­mu­nau­té. La prio­ri­té du par­tage rem­pla­ce­rait la constante de l’échange. Les êtres hu­mains s’as­so­cient pour ac­com­plir telle ou telle ac­tion, par­ta­ger tel plai­sir ou telle émo­tion ou ré­pondre à une as­pi­ra­tion de la com­mu­nau­té sans qu’il y ait une struc­ture hié­rar­chi­sée qui ré­gente ce­la. Avec l’abo­li­tion de l’ar­gent et de la mar­chan­dise, il exis­te­rait un contrôle conscient des êtres hu­mains sur leur propre ac­ti­vi­té, au tra­vers des re­la­tions et in­ter­ac­tions exis­tant entre eux et le reste de la na­ture.

      La com­mu­nau­té hu­maine se­rait une so­cié­té où la pre­mière ri­chesse ré­si­de­rait dans les re­la­tions hu­maines ba­sées sur la convi­via­li­té et l’en­traide.

       

      Bru­no Si­gno­rel­li (été 2015-prin­temps 2016)

       

      Notes

      1 – Cf. Temps cri­tiques n° 15 et le vol. IV de l’an­tho­lo­gie des textes de la re­vue : La so­cié­té ca­pi­ta­li­sée, L’Har­mat­tan, 2014

      2 – Ca­té­chisme com­mu­niste.

      3 – Quelques mots sur ce concept, la re­vue In­va­riance a dé­ve­lop­pé à par­tir de l’ana­lyse du sixième cha­pitre in­édit du Ca­pi­tal, une ana­lyse des rap­ports entre do­mi­na­tion for­melle et do­mi­na­tion réelle. Dans la do­mi­na­tion for­melle, le pro­cès de tra­vail est dé­jà sou­mis au pro­cès de va­lo­ri­sa­tion du ca­pi­tal (ce qui n’est pas le cas dans la phase an­té­rieure de la pe­tite pro­duc­tion mar­chande). Le pro­cès de tra­vail est sou­mis au ca­pi­tal et le ca­pi­ta­liste entre comme di­ri­geant dans ce pro­cès (Marx, Un cha­pitre in­édit du ca­pi­tal, 10/18, p. 191). Le stade de pro­duc­tion y est dé­jà pro­pre­ment ca­pi­ta­liste, mais pas en­core ce­lui de la re­pro­duc­tion. Dans la phase de la do­mi­na­tion réelle, la su­bor­di­na­tion di­recte du pro­cès du tra­vail au ca­pi­tal sub­siste, mais ce pro­cès de tra­vail perd pro­gres­si­ve­ment sa pré­do­mi­nance au pro­fit d’un pro­cès de plus en plus abs­trait et ren­du in­dif­fé­rent à toute forme par­ti­cu­lière de tra­vail.

      4 – Cf. J. Gui­gou et J. Wa­jnsz­te­jn, L’éva­nes­cence de la va­leur, l’Har­mat­tan, 2004

      5 – Sur la no­tion d’échange, dans le cou­rant de la gauche ita­lienne, en par­ti­cu­lier Bor­di­ga, la rup­ture avec cette no­tion est as­sez claire : « là où je trouve échange, concur­rence, ca­pi­tal, ar­gent j’ai le droit de dire : forme éco­no­mique bour­geoise, non-so­cia­liste ». Bor­di­ga aborde la com­mu­nisme en tant que so­cié­té non mer­can­tile, avec sup­pres­sion de l’échange et du don car ce der­nier se­rait un échange dif­fé­ré (Bor­di­ga ne l’en­vi­sage que sous la forme don/contre don). Il dé­nonce la pro­duc­tion pour la pro­duc­tion (contre le dé­ve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives) le but de la so­cié­té est l’homme non la pro­duc­tion.