Réflexions sur Tiqqun

janvier 2010, Jacques Wajnsztejn



Tiqqun se veut radical et trie ses références en fonction de leur honorabilité théorique et à ce titre les intègre à son discours, mais en dénonçant les implications de ces références. Ainsi, ils reprennent une notion comme celle « d'Empire » à Negri tout en traitant ce dernier comme un chien crevé ; la notion de « bio-pouvoir » de Foucault alors qu'ils signalent que c'est la notion même de pouvoir qui perd de sa force et de sa pertinence dans la mise en réseau des agencements et dispositifs et qu'ils essaient maladroitement de faire la distinction entre le bon bio-pouvoir comme dénonciation des dispositifs capitalistes et le mauvais bio-politique, notion qui serait, elle, vitaliste et même fasciste et pourtant utilisée par Negri et Moulier-Boutang ; la notion de « spectacle » sans citer Debord. De même, s'ils citent Deleuze et Guattari pour les « agencements machiniques », ils les accusent plus tard de participer d'une « mécanologie » les associant à Simondon et B. Latour et ils critiquent cela au nom de Lyotard (« L'économie libidinale ») !

Dans le même éclectisme mal assumé et confinant donc à l'incohérence, ils citent Marcuse et une négation qui serait extérieure à la contradiction, mais qui inclut la démarche dialectique, alors qu'ils prononcent, en bons deleuziens, la mort de la dialectique et lui font leurs condoléances... tout en disant plus loin que l'existence du Parti imaginaire se comprend par le fait qu'il y ait contradiction !

Ils se réapproprient aussi les notions heideggériennes « d'arraisonnement » et « l'être et le temps ». Tout cela donne un langage philosophique et peu politique qui peut être plus ou moins juste, mais qui perd sa force d'intervention en privilégiant la tournure « à la situ ». Exemple : « L'Empire n'a pas, n'aura jamais d'existence juridique, institutionnelle, parce qu'il n'en a pas besoin. L'Empire, à la différence de l'État moderne, qui se voulait un ordre de la Loi et de l'Institution, est le garant d'une prolifération réticulaire [langage commun à Foucault, Deleuze et Baudrillard, c'est moi qui souligne] de normes et de dispositifs ».

Pour Tiqqun, il y a bien - comme pour Temps critiques - processus de totalisation du capital, mais ils ne le voient pas à travers la dimension universaliste du capital (qu'on retrouve aussi bien dans la globalisation que dans l'idéologie des droits de l'homme), mais à travers les réseaux, les articulations de dispositifs (encore Deleuze et Guattari) qui sont des idéologies matérialisées. Il n'empêche qu'ils décrivent bien le déclin de l'Institution comme cohérence politique au profit de dispositifs qui désagrègent la dimension universelle. Ces dispositifs n'ont pas de sens puisqu'ils sont là pour remplacer justement le sens. Tiqqun pourrait d'ailleurs enfoncer le clou et en même temps être plus précis en disant que l'institution est de l'ordre du sens bourgeois et de la « domination formelle » du capital, alors que le dispositif est fondateur de la pratique impersonnelle du capital en « domination réelle ».

La critique faite aux « nouveaux mouvements sociaux » est une critique ultra-gauche classique qui voit toute lutte non finale comme une lutte limitée par le fait qu'elle est récupérable et sert en quelque sorte au parachèvement du capital, en lui donnant des solutions, en lui donnant une dynamique. Ce n'est pas faux, mais c'est raisonner de l'extérieur comme s'il n'y avait rien entre le calme et la tempête. C'est raisonner encore comme si le dilemme était de choisir entre réforme ou révolution, entre alternative et révolution. Contre cela, nous avons essayé de poser « alternative et révolution ».

L'analyse est souvent a-historique. Par exemple, à côté d'une critique revigorante de la « société cybernétique » qui correspond un peu à notre « société capitalisée », Tiqqun fait resurgir la lutte armée diffuse en Italie comme si cette situation cybernétisée existait en 1975 ! Ils confondent le dernier assaut prolétarien et le processus de totalisation qui s'est épanoui à partir de sa défaite ! Ils ne voient pas la période comme un mixte d'ancien et de nouveau (ce que sont toutes les périodes révolutionnaires), mais comme l'adéquation entre des formes, des correspondances. Même côté a-historique quand la critique de Bataille se fait du point de vue de « l'Empire » alors que Bataille se querelle encore avec les affres du passage de la domination formelle à la domination réelle du capital avec toutes les confusions de l'époque autour des questions de la communauté (fascisme et communisme attirent et repoussent comme des formes possibles ou au contraire dévoyées de la communauté).

« L'Empire » de Tiqqun étend décidément son emprise sur une période bien trop longue, ce qui lui enlève toute pertinence historique. On peut dire la même chose à propos de l'idée de séparation ou de scission. Cette séparation absolue qu'auraient posée les autonomes italiens de 1977, nous ne nous la serions pas encore posée en France aujourd'hui. On ne peut mieux dire que Tiqqun ne pose la séparation que de façon abstraite et volontariste, en dehors de toute situation historique. Il ne s'agit même pas de savoir si les conditions objectives ou subjectives rendent possible la séparation. L'énonciation suffit. Tiqqun pense être une avant-garde théorique comme le Black Block ou encore plus récemment les auteurs anonymes de L'insurrection qui vient croient former l'avant-garde pratique du mouvement.

On peut même dire que Tiqqun a un vrai problème avec le contexte historique ; par exemple le licenciement des 61 salariés de la Fiat en 1979 est présenté comme le signe de la défaite à venir des luttes ouvrières en Italie comme si cette défaite n'était pas déjà patente depuis 73. Ce qui perdure ensuite jusqu'à la grande manifestation anti-grève des cadres et de la maîtrise de Fiat, c'est une agitation qui a perdu toute initiative et qui surtout permet le retour des syndicats et l'isolement des ouvriers les plus combatifs ou des syndicalistes les plus en pointe et qui ont rompu avec leur organisation. Mais on apprend ensuite que 1973 clôt la fin du cycle des luttes ouvrières ! Certes se sont des détails mais cela montre une certaine difficulté d'appréhension de la durée du mouvement et de son évolution.

L'autonomie est vue comme sécession d'avec la société puisque l'auto-nomie prolétarienne n'est plus possible. Ils choisissent Franco Berardi (« Biffo ») contre Negri alors que les deux sont liés au sein d'un même processus de lutte et jusque dans la défaite. Cela Tiqqun ne le reconnaît pas qui lie sa position à celle de Balestrini et Moroni dans L'Orda d'oro, lesquels parle de la récupération de Mai 68 et de l'anéantissement de 77, la première étant contestataire, la seconde alternative. Or on pourrait dire exactement le contraire sans conséquence et Radio-Alice par rapport aux futures radios libres en fournit un bon exemple. Quant à la notion de « Mai rampant », elle ne provient pas d'un mépris du Mai français pour le mouvement italien, mais de la différence d'explosion que cela a représenté. Cela est bien décrit par un article de Scalzone reproduit dans un numéro de 1968 des Temps modernes1. Ce n'est qu'ensuite que le mouvement italien imposa sa durée et son intensité, même s'il resta ultra-minoritaire et fut loin de toucher toute l'Italie. Il est toutefois vrai que le mouvement fut sous-estimé en France et Tiqqun a raison de souligner le mal que firent les écrits de Debord et Sanguinetti, à propos de la lutte armée et des explications rétrologiques qu'ils fournirent ; mais il y a aussi une explication objective qui réside dans le fait que les mouvements ne s'inscrivent pas dans la même durée de temps historique.

Le Mai français est d'entrée de jeu surgissement du nouveau (les étudiants, la critique de la consommation et de la vie quotidienne, la critique anti-autoritaire) mêlé à de l'actualité traitée à l'ancienne (l'anti-impé-rialisme de la lutte contre la guerre au Vietnam) qui va rechercher de l'ancien pour se légitimer (le mouvement ouvrier, l'Internationale, la lutte des classes). Et cela est très rapide puisqu'à la mort d'Overnay et à la fin de Lip tout est fini (1973) ; alors qu'en Italie, on en est encore à la maturation d'une « autonomie ouvrière » qui de Piazza Statuto en 62 à Fiat 73 rejoue la montée en puissance d'une classe qui pense pouvoir s'affirmer contre le capital2. Le retard, du point de vue du développement des rapports sociaux capitalistes en Italie explique qu'il n'y aura pas chevauchement de l'ancien et du nouveau comme en France, mais succession, en partie souterraine jusqu'au surgissement de 77. Que ce mouvement ait été chaotique plus que continu comme cherche à le dire Tiqqun n'enlève rien à ce fait. Mais quand même, il y a de bonnes choses dans l'appréciation de Tiqqun, ne serait-ce que la prise en compte du mouvement d'insubordination en Italie dans Ceci n'est pas un programme3. Cela ne les empêche pas de se tromper sur Tronti et le devenu de l'opéraïsme en général. Tout d'abord ils veulent absolument opposer l'autonomie ouvrière sous sa forme organisée (c'est Negri qui est visée) et l'autonomie diffuse alors que c'est Negri justement qui va le mieux théoriser le passage de l'une à l'autre4 ; ensuite, quand ils prennent des exemples pour montrer comment l'autonomie ouvrière organisée est « mauvaise », ils vont chercher des exemples dans ce que S. Bologna appelle « l'opéraïsme d'État » en la personne d'Asor Rosa, théoricien du « double mouvement ». Cela ne fait que renforcer, mais d'un point de vue opposé leur propre conception qui est celle d'un double mouvement. La seule différence c'est que là où Asor Rosa choisit le camp du travail, eux ils choisissent le camp des Untorelli. Ils ne comprennent pas le mai rampant comme un processus accéléré de rattrapage (par rapport à une situation capitaliste plus « avancée dans les autres pays dominants ») qui parcourt toute l'histoire du mouvement ouvrier et en est déjà à sa critique. Ils ne voient pas ce qu'il y a de contradictoire dans la démarche de l'opéraïsme parce qu'ils sont dans la même contradiction. D'un côté, ils reprennent l'idée de Tronti récemment développée dans La politique au crépuscule5 sur le fait que la classe ouvrière aurait été battue par la démocratie et non par le capital. Cela survalorise ainsi une autonomie du politique que Tronti a toujours défendue et que Negri a reprise en soulignant le caractère de pur commandement de la classe capitaliste. C'est cela d'ailleurs qui « justifiera » d'un point de vue théorique la stratégie politique de l'attaque centralisée contre l'État par Potere Operaio, Lotta Continua et les br ; mais d'un autre côté, Negri et les neo-opéraïstes soutiennent l'idée selon laquelle la classe ouvrière devenue « la multitude » salariée ne peut être battue par le capital puisque finalement le capital c'est elle mais sous la forme du General intellect. Ils jouent sur les deux tableaux et Negri fait comme s'il n'avait pas perdu sur le premier parce qu'il serait en train de gagner sur le second. Loin de moi l'idée de vouloir machiaveliser Tiqqun mais on voit bien ce qui peut les intéresser là-dedans. L'autonomie du politique c'est ce qui permet tous les volontarismes politiques (même s'ils se disent des critiques impitoyables de la politique) et la révolution cybernétique est ce qui est nécessaire à l'expression de leur « Parti Imaginaire ».

Si la démocratie a « intégré » la classe ouvrière américaine ou française, c'est alors le fascisme qui a « intégré » les classes ouvrières italienne et allemande comme l'énonce fréquemment le courant ultra-gauche et particulièrement son aile bordiguiste. Mais cela n'a jamais été la position des opéraïstes. À l'origine, ils conçoivent le capital comme un rapport social et la classe ouvrière n'est pas « intégrée » mais dépendante en tant que force de travail du rapport qui la lie au capital. C'est en tout cas ce que développe Tronti dans son ouvrage fondamental Ouvriers et capital (Bourgois). Le prolétariat doit alors s'opposer à lui-même en tant qu'il est aussi catégorie du capital, en tant qu'il est « capital variable ».

Tiqqun affirme que le capital n'est plus qu'un moyen au service du contrôle généralisé. Là encore le sens de la formule annule le sens lui-même. L'échange de causalité entre les substantifs par rapport à l'ordre logique offre un effet provocateur mais peu justifié théoriquement. Une référence est posée à un « Parti imaginaire » qui ne s'impose pas, même s'il est précisé qu'il n'est là que pour organiser la circulation.

L'apologie de « l'autonomie » comme « plan de consistance » ne me semble qu'une posture de « sécession » qui peut, dans un premier temps, servir de prémisse à autre chose comme le montra à un niveau international, la révolte de la jeunesse à partir du début des années 60 (et un peu avant pour les EU), de la même façon que l'opéraïsme servira de prémisse théorique à « l'automne chaud » de 1969, mais l'autonomie ne peut vraiment exister que comme mouvement et mouvement historique de surcroît qui, en l'absence d'un tel mouvement, rend tout discours sur l'autonomie en général, idéologique. C'est bien pour cela que le discours neo-opéraïste est devenu idéologique aujourd'hui puisqu'il maintient l'idée d'autonomie dans l'Empire (ou la société capitalisée pour nous) qui se caractérise justement par le fait qu'elle ne permet plus cette autonomie autrement que sous la forme des particularisations, des particularismes dans une équivalence générale que reconnaît pourtant Tiqqun.

La critique de Tiqqun vis-à-vis de « l'autonomie ouvrière » ou de « l'auto-nomie organisée » n'est pas fausse mais elle est vaine car elle cherche à donner des mauvais et des bons points, se retrouvant dans la même situation que ceux qui cherchaient à distinguer la bonne violence diffuse et de masse de la mauvaise violence d'avant-garde des groupes armés. Mais si cela était encore acceptable à chaud, cela devient inacceptable 30 ans plus tard surtout quand cela s'appuie sur des références à un groupe (La Rivoluzione) absolument inconnu, sauf de Tiqqun. Cette idée de séparation est d'ailleurs une constante chez Tiqqun. Ainsi, alors même qu'ils reconnaissent que la distinction entre autonomie et organisations combattantes est trop schématique, ils se mettent à en faire une entre les br de la première époque, la bonne (celle de Curcio et de Franceschini) et la mauvaise, celle de l'époque Moretti, thèse de Franceschini complètement démentie par Curcio dans son livre À visage découvert6.

La critique d'un mouvement de l'autonomie ouvrière qui aurait confondu autonomie ouvrière par rapport au capital (la thèse opéraïste de base) et autonomie par rapport à l'identité ouvrière (ce que la révolte de 1977 exprimait spontanément et de façon très partielle et embryonnaire puisque réduite à une fraction des étudiants prolétarisés et autres emarginati) ne prend vraiment effet qu'aujourd'hui quand il devient clair, de par la révolution du capital opérée depuis, qu'il y a impossibilité de toute affirmation d'une identité ouvrière. Mais à l'époque, l'affirmation de cette idée et les pratiques d'autonomie ne dépassait pas quelques milliers de prolétaires de Turin, Milan et Porto Marghera. Et même parmi les plus combattifs comme ceux de l'Alfa Roméo, une opposition très ferme se manifestait vis-à-vis de toute attaque contre le travail et la centralité ouvrière. Ce sera d'ailleurs une grosse erreur de Negri de jouer un nouveau sujet révolutionnaire contre l'ancien quand il aurait fallu trouver les médiations de la lutte dans l'unité. Alors que dire de Bologne « la Rouge », Livourne et Gênes, c'est-à-dire les bastions traditionnels de l'Italie du Nord, qui donnaient à peine de la voix où alors se battaient pour l'unification syndicale dans la métallurgie !

Tiqqun est sûrement d'accord avec cette impossibilité d'affirmation de toute identité ouvrière et donc sur l'idée d'aller rechercher un négatif extérieur, mais en même temps, Tiqqun est piégé par ses références qui toutes participent d'une critique de la dialectique et de la négation, au profit d'une pensée affirmative... que l'on retrouve d'ailleurs parfaitement développée chez Negri et sa théorie de la multitude !

La critique contre Asor Rosa et sa théorie des deux sociétés n'est pas de nature différente (dans le procédé) que celle de la théorie des deux autonomies de Tiqqun. Et je crois que Tiqqun en est conscient si l'on pense à la véritable crise de nerf piquée contre Negri et sa théorie de la multitude. Elle correspond si bien en fait à sa propre perspective théorique (je ne dis pas position politique) que ça lui est insupportable.

Là où Negri unifierait spectaculairement et du sommet, ils voudraient unifier pratiquement et à la base. Mais ça ne change pas l'analyse qui est la même. Mais après tout c'est normal puisque les références sont les mêmes. La justesse de certaines remarques est masquée par le retour d'une sorte de vision rétrologique... qui a été condamnée par ailleurs ; on parle alors de supercherie, d'entourloupe, de sales jeux du pouvoir ; et par le ton qui rappelle celui d'enfants trompés par leur père (cf. la citation du texte de Negri « Domination et sabotage » dont la présentation est empreinte de nostalgie).

La critique juste du sujet révolutionnaire ne se fait qu'au nom d'un « non sujet » qui est devenu révolutionnaire. Cet exercice de langage cache en fait que, de manière sous-jacente on retrouve l'idée de la multitude, de l'indifférencié (« l'indistinction » dit Tiqqun).

Ce qui est intéressant chez Tiquun c'est la reprise de l'idée de communauté mais sans se référer à une communauté fixe. De la même façon que nous parlons de tension individu-communauté, ils parlent de communauté en circulation. Ils font donc une référence à la communauté humaine (Gemeinwesen) comme notion à critiquer car n'étant liée à aucune communauté réelle. Elle correspondrait à un fantasme de la totalité, de l'abstraction, de l'universel alors qu'il faut penser la singularité. Mais par ailleurs ils disent que la communauté est quand même une notion plus intéressante que celle de société.

Autres pistes intéressantes chez Tiqqun :

– L'idée que les différences sont intégrées par leur normalisation7

– La critique implicite de l'impérialisme quand il est dit que l'ennemi de l'Empire est intérieur, qu'il est événement (cet événement, c'est ce qui fait advenir le politique) et risque : « L'Empire n'est pas un sujet qui nous fait face, mais un milieu ».

– La logique des flux l'emporte sur la logique d'accumulation comme celle de la domination (Tiqqun dit « contrôle ») sur l'exploitation et en conséquence la grève générale est inappropriée. Cette thèse va être reprise et développée dans L'insurrection qui vient.

– Une critique de la valeur comme valeur-travail.

– L'affirmation que le fil historique avec les luttes de classe a été rompu.

– Une critique du citoyennisme qui est anti-sociale autant qu'anti-étatique.

– l'opposition à toute référence à une « question sociale » (cf. par exemple la revue libertaire du même nom, en retard d'une époque comme le sont aussi les cénétistes des Temps maudits revue de la cnt) ; mais cela les conduit à distinguer un « mouvement social » d'un mouvement révolutionnaire et communiste.

– Une critique du marxisme comme croyance et donc une conduite de retrait par rapport à toute intervention politique pratique. Redéfinir la conflictualité historique pour l'époque d'après la lutte des classes. Il semble là encore, sans qu'on puisse dire qu'il s'agisse assurément des mêmes personnes, que la théorie à trouvé ceux censés la mettre en œuvre.

– La réflexion sur la tactique stalinienne « classe contre classe » est intéressante, mais il faudrait préciser8, que ce qui apparaît comme désubstantialisation de la société (la haine contre les juifs en est un exemple) est en réalité un moment du procès d'individualisation qui cherchera une resubstancialisation dans l'individu consommateur d'une classe moyenne devenue horizon universel.

– La question du niveau adéquat de violence par rapport au mouvement est importante, mais là aussi, la discussion ne peut pas être menée de façon abstraite. Quand Tiqqun parle de dix mille personnes armées sur cent mille en mars 1977 à Rome et pose la question de savoir pourquoi aucun flic n'est resté sur le carreau, on ne peut y répondre en faisant seulement une différence entre armement et usage des armes, mais en faisant intervenir le fait que sans perspective politique le niveau d'armement n'est qu'un bluff symbolique du même type que les barricades françaises de 1968 mimant celles de 1848. En tout cas la question se posait vraiment, mais comment un mouvement qui critiquait l'avant-gardisme aurait-il pu y répondre à un moment où malgré ce qu'en dit Tiqqun, il se trouvait déjà en grande partie isolé par les défaites consommées en France, en Allemagne, au Portugal, en Tchécoslovaquie et dans les usines italiennes même depuis fin 1973 ?

La question est tout autre pour Gênes. Les tute bianche ont représenté pendant quelques années une alternative (que cela nous plaise ou non est une autre affaire) aux « années de plomb ») en posant clairement la violence symbolique comme stratégie offensive du mouvement et ils ont poussé cela jusque dans l'attaque de la zone rouge ; or lorsqu'il n'y a pas mouvement mais seulement mobilisation ponctuelle, ce sont les forces de répression qui posent le niveau adéquat de violence qu'exige la situation et non pas les Blacks Blocks et alors la violence symbolique se transforme en violence effective... des forces de répression. Et aujourd'hui, le « Ou avec l'État ou avec les br » de Berlinguer a perdu de son sens car justement « l'État d'exception permanent » de la société capitalisée (de « l'Empire ») n'a plus à poser la question car il est un au-delà de la démocratie et on en revient à Tronti et à son erreur. C'est cet au-delà de la démocratie qui permet de transformer toute lutte frontale, tout illégalisme même le moins violent qui soit (cf. les enseignants « désobéisseurs » ou les personnes qui abritent des sans-papiers) en lutte criminalisable, toute promenade le long des voies de chemin de fer en préparation d'actes de sabotage. Le cri de Tiqqun : « il faut partir du fait que notre lutte est d'emblée criminelle9 » copie sans le dire le cri poussé par le groupe italien Comontismo dans le tract intitulé « Lutte criminelle » (1971), mais s'il était déjà discutable à l'époque (ce n'était qu'une tendance extrême du mouvement), il devient vraiment dérisoire aujourd'hui que c'est l'État seul qui décide de qui est criminel ou ne l'est pas.

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Notes

1 – O. Scalzone : « Sur l'occupation de la faculté des Lettres à l'université de Rome », Les Temps Modernes, mai-juin 1968. Repris page 62 de notre Mai 68 et le mai rampant italien.

2 – Sur ces questions on pourra se reporter à ma dernière lettre à propos de l'opéraïsme qui sera publiée dans la version électronique de ce no 15.

3 – Mais cet intérêt pour l'Italie côtoie un dénigrement de ce qui s'est passé en France particulièrement mal venu. Tiqqun traite la critique et le mouvement français de « provincialiste », ce qui est assez faux vu l'intérêt porté aux événements allemands dès 1967 et à ce qui se passe en Italie, par exemple dans un groupe comme Les Cahiers de Mai. La gauche communiste radicale s'intéresse aussi à la question comme nous le montrons dans notre Mai 68 et la mai rampant italien, avec les critiques adressées à Potere Operaio par la revue Négation et à Lotta Continua par la revue le GLAT (p. 263-266). C'est bien au contraire le mouvement italien qui reste « provincialiste » à cause du « retard » italien qui le fixe sur l'opéraïsme jusqu'en 1975. Et quand il le dépasse à partir de cette époque, il est trop tard car partout dans le monde les mouvements sont battus et en plein reflux. D'ailleurs, l'opéraïsme ne diffusera que très peu à l'extérieur sauf en Allemagne avec le très bon livre de Karl-Heinz Roth, L'autre mouvement ouvrier en Allemagne, 1945-1978, Paris, Bourgois, 1979.

4 – Cela les amène à des approximations ou confusions quand ils citent en exemple (p. 66) les « autonomes » du groupe Senza Tregua dont un des animateurs est Oreste Scalzone qui est justement pour eux un des coupables tenants de l'autonomie ouvrière organisée dont le but serait de phagocyter le mouvement ! De la même façon, page 125, après avoir dénoncé les organisations de l'autonomie organisée comme Potere Operaio, Tiqqun leur reconnaît le mérite d'avoir porté la « guerre au travail » dans les usines. À trop vouloir proposer « une vérité » du mouvement, le groupe en arrive à oublier qu'il a définit lui-même l'autonomie italienne comme un archipel d'initiatives et de regroupements. Cela vire à l'amalgame et même à la pire calomnie quand Potere Operaio et « les poux repoussants » de l'autonomie organisée sont comparés aux Tute bianche  !

5 – Disponible sur le site des éditions de l'éclat :
www.lyber-eclat.net/lyber/tr...

6 – Editions Lieu commun, 1993.

7 – Sur ce point, cf. J. Wajnsztejn, Capitalisme et nouvelles morales de l'intérêt et du goût. L'Harmattan, 2002).

8 – J'ai explicité cela dans mon livre, Après la révolution du capital, L'Harmattan, 2007.

9 – Ceci n'est pas un programme, Éditions Tiqqun, 2006, p. 128.