Tiqqun, une rhétorique de la remontrance

janvier 2010, Jacques Guigou



La seule indication de date que comporte cette publication* est celle de l'achevé d'imprimer (le 1er février 1999). Pour Tiqqun, l'histoire serait-elle reléguée dans le paratexte ? Dans le corps du texte, ce sont les photos et les extraits de presse qui comportent une référence au temps de l'histoire et à ses contradictions. Le capitalisme aurait-il existé de toute éternité ? En serions-nous sortis ? Cette absence de périodisation est d'ailleurs cohérente avec l'intention générale du propos, la volonté de fonder une « métaphysique critique » et de développer ses « exercices » comme l'indique le sous-titre au bas de la première de couverture. D'emblée, l'héritage métaphysique de la philosophie occidentale se trouve à la fois reconnu et nié. Le dernier métaphysicien de l'histoire de la philosophie occidentale, Heidegger, est traité de « vieille ordure » mais Tiqqun s'empare de son ontologie (« l'homme est le berger de l'être », etc.) car elle permettrait de sortir du nihilisme. Il s'agit donc de « politiser la métaphysique » (p. 16), de la remettre sur ses pieds comme Marx voulait le faire de l'idéalisme hégélien. Au « Spectacle1 », entité hypostasiée, puissance abstraite et universelle, véritable « métaphysique marchande » de la domination, la « communauté des métaphysiciens critiques » oppose « la création d'un monde » (p. 20), une pratique « collective et positive de communauté et d'affectivité indépendantes et supérieures » (p. 20), une « utopie concrète » dans laquelle chacune des grandes métaphysiques du passé serait réalisée non plus comme discours, mais comme « Demeure de l'Être » et ceci dans le « fécond tissu de l'existence ».

Le Logos occidental n'a donc pas à être dépassé comme le poursuivait Marx et à sa suite quelques philosophes (on pense à Henri Lefebvre et à sa métaphilosophie qui débouche sur une « critique de la vie quotidienne » qui n'a qu'un lointain rapport avec la « phénoménologie de la vie quotidienne » de Tiqqun), mais il doit être abandonné à son « effritement ». La tâche politique décisive, c'est de préparer « la prochaine insurrection de l'Esprit », celle qui va « restaurer l'unité du sens et de la vie » et opérer « la réparation de toutes choses par l'action des hommes eux-mêmes » (p. 16). La référence à la Kabbale2 n'est donc pas fortuite, puisqu'il s'agit d'une opération sur le langage, de la création collective d'un « alphabet vrai » qui permettra de lancer contre « le Spectacle » le « contenu de vérité, c'est-à-dire la puissance de ravage, de toute la critique passée et présente » (p. 17).

Avec sa « théorie du Bloom3 », Tiqqun affronte l'écueil qui a entravé toutes les révolutions modernes, celui du rapport de l'individu et de la communauté humaine. Si les références aux anciennes théories de l'aliénation de l'individu et à sa déréliction ne sont pas absentes (les gnostiques, les hérésies, Hegel, Marx, Lukács, Arendt, Musil, Blanchot), elles sont englobées dans une mystique de l'Esprit Commun, une dogmatique de la Liberté En Commun. La description des aliénations internes et externes de l'individu sans individualité qu'est le Bloom couvre toutes les sphères de la vie quotidienne dans « le monde de la marchandise » : perte de l'expérience fondamentale de la vie comblée par la recherche forcenée « d'expériences » ou d'aventures de l'extrême (sexuelles, sportives, professionnelles, artistiques, etc.) (p. 27) ; « fétichisme de la petite différence » qui se révèle comme la « tragi-comédie de la séparation : plus les hommes sont isolés, plus ils se ressemblent, plus ils se détestent et plus ils s'isolent ».

Intériorisant la domination, privé de toute substantialité humaine, le Bloom se réfugie dans des identités particulières substitutives : « Français, exclu, artiste, homosexuel, breton, citoyen, raciste, musulman, bouddhiste, ou chômeur, tout est bon qui lui permet de beugler sur un mode ou sur un autre, les yeux papillotant d'émotion, un miraculeux JE SUIS » (p. 30). Le Spectacle produit le Bloom et le reproduit, mais il ne le détermine pas puisque le Bloom est un individu vide de toute détermination. Figure contemporaine de la positivité la plus générale, il est porteur, à son insu, de sa négation et à ce titre, il ne peut échapper à l'alternative de sa destinée : il « ne peut-être que la réalisation terrestre de l'essence humaine, l'incarnation du concept dans son mouvement ou un animal nihiliste dans son repos de bête » (p. 32). Du fond de son indétermination sans fond, au creux de son insignifiance, au bout de son absence de finalité, à la limite de son abstraction, le Bloom est négativité pure en devenir. Comme tel, il menace le Spectacle car il est imprévisible et incontrôlable. Ses actes gratuits, ses crimes muets, son indifférence, tout comme sa conduite dévastatrice, en font un ennemi de la civilisation. Parce qu'il fait l'expérience de la plus totale séparation d'avec « la communauté », le Bloom en « s'ouvrant à la communauté s'abolit comme Bloom, se détache de son détachement et retrouve le chemin de l'être » (p. 44). Pour Tiqqun, les modes d'être au monde communautaires des anciennes sociétés étaient bien une expérience du « Commun originaire », mais cette expérience humaine fondamentale était seconde car « non consciente ». Le métaphysicien critique n'a donc rien à attendre d'une mise en continuité avec des moments révolutionnaires réalisés en commun par des êtres humains. Il n'y a pas de fils historiques à renouer. Dans son combat « à hauteur de mort » contre le règne total de la Séparation, le Bloom fait « l'expérience de la communauté la plus profonde » car la « conscience de soi […] est une expérience intérieure de la communauté » qui incite à « déserter cette société et à trouver les hommes », ceux qui forment « le Parti Imaginaire ». L'avènement du Tiqqun sera l'œuvre commune des Blooms devenus conscients d'eux-mêmes et membres du Parti imaginaire…

Triplement dépendants de l'ontologie heideggérienne et de son autonomisation de l'être par rapport à la vie humaine, du messianisme juif et de son prophétisme religieux, des versions les plus catastrophistes du nihilisme occidental, les individus rassemblés autour de la revue Tiqqun tentent vainement de réactiver les anciennes gnoses dualistes dans une combinatoire politico-ésotérique qui n'a que peu de potentialité d'intervention sur l'existant et son devenir-même. Bien que se voulant éclectique, le corpus théorique reste assujetti au Logos occidental et notamment au courant philosophique des Lumières comme en témoigne l'utilisation hypostasiée du concept de liberté. De l'ensemble de ces écrits, il se dégage une dogmatique, nous l'avons dit, mais aussi une rhétorique de la remontrance. Deux pouvoirs qui sont au fondement de toutes les religions. À partir de là, il n'est pas étonnant que les deux « actions d'éclat du parti imaginaire » se soient faites sur le mode de la prédication et du sermon (sermon au passant de la place de la Sorbonne et sermon — non prononcé — au raver).

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Notes

* – Ces notes portent sur le numéro 1 de la revue Tiqqun (février 1999).

1 – Écrit avec une capitale, le « Spectacle » devient pour Tiqqun un dogme qui n'est jamais critiqué et dont la genèse théorique et surtout la genèse historique n'est jamais analysée. Alors que les « métaphysiciens critiques » veulent combattre tous les allants de soi (cf. « ce monde cessera d'être dangereux lorsqu'il cessera d'aller de soi », p. 18), ils ne mettent jamais en œuvre cette prétention à propos de l'IS et de Debord.

2 – Dans les textes de la Kabbale dite lourianique (une tendance hérétique tardive fortement messianique), Tiqqun est le terme qui désigne « la restauration de l'harmonie cosmique » par la médiation de certaines prières mystiques. « Une telle croyance confère à l'homme un pouvoir démesuré sur les entités cosmiques et sur la divinité elle-même », précise le Dictionnaire critique de l'ésotérisme (dir. Jean Servier, PUF).

3 – M. Bloom est le personnage principal du livre de James Joyce, Ulysse.