Crise de l’État-Nation

octobre 1990, Jacques Wajnsztejn


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Il est dif­fi­cile d'igno­rer les sur­gis­se­ments actuels d'affir­ma­tions natio­nale, com­mu­nau­taire, iden­ti­taire. Difficile aussi de com­pren­dre que ces sur­gis­se­ments se pro­dui­sent au moment même où la réalité sociale est la plus inter­na­tio­na­lisée, où les natio­na­lis­mes poli­ti­ques sem­blent recu­ler (l'Europe 92) devant l'impla­ca­ble abs­trac­tion de la contrainte écono­mi­que mon­diale.

À l'ins­tant même où la domi­na­tion mon­diale du capi­tal se réalise visi­ble­ment, les problèmes que le système capi­ta­liste pen­sait avoir réglés (l'intégra­tion par le tra­vail, la consom­ma­tion et la for­ma­tion de l'indi­vidu démocra­ti­que en lieu et place des ancien­nes clas­ses à l'Ouest) ou sous-loués (par exem­ple le problème des natio­na­lités issu du désordre des deux guer­res mon­dia­les, laissé aux bons soins des Soviétiques), lui revien­nent avec un effet de boo­me­rang.

Face à cela, il ne s'agit ni de se plain­dre en invo­quant les ris­ques de l'unité alle­mande ou du retour en force des idées de droite, ni de se frot­ter les mains et de s'enfon­cer dans les cer­ti­tu­des que nous pro­cu­re­rait notre « avan­tage théorique » en pro­cla­mant par­tout : « on vous l'avait bien dit que l'urss n'était qu'un colosse aux pieds d'argile, que la ques­tion alle­mande se repo­se­rait… » Il me semble au contraire qu'il faille remet­tre en cause un cer­tain nombre de nos ancien­nes cons­truc­tions théori­ques et par­ti­culièrement l'arti­cu­la­tion État-Nation que nous avons trop long­temps aban­donnée au profit de la seule ana­lyse et lutte contre l'État.

État et nation

L'État est une média­tion qui repro­duit le rap­port social. Il assure l'unité indi­vidu-société dans le cadre d'une struc­ture spécifi­que. Il est un concret agis­sant même s'il peut pren­dre des formes de plus en plus abs­trai­tes au fur et à mesure que son contrôle sur la société épouse les formes de la moder­nité tech­ni­que.

À l'inverse la Nation est une représen­ta­tion. Comme telle, elle a été assi­milée, par les diver­ses théories révolu­tion­nai­res, à une idéologie, au même titre que la reli­gion. Ce n'est donc pas un hasard si elles ont toutes deux subi le même sort : un « dépas­se­ment » dans le ciel des idées de la théorie. Le problème théorique posé par le concept de Nation a trouvé sa résolu­tion dans une astuce ter­mi­no­lo­gi­que : « l'État-Nation » est le nou­veau concept qui a permis le lien entre l'argent social et la représen­ta­tion abs­traite. Cela s'est pro­duit dans le cadre d'une vision huma­niste-pro­gres­siste du dévelop­pe­ment de l'huma­nité, vision à la fois anti-impériale, anti-colo­niale et anti-com­mu­nau­taire. Mais ce nou­veau concept double ne sup­prime pas le problème car la réalité de l'État-Nation n'est qu'un pro­duit his­to­ri­que d'une période donnée. En effet l'État est très antérieur à l'idée de Nation. Il n'est pas le pro­duit du capi­ta­lisme puisqu'on en retrouve des exem­ples dans l'anti­quité, prin­ci­pa­le­ment sous sa forme des­po­ti­que. En revan­che la Nation est le pro­duit du capi­ta­lisme et de sa classe domi­nante, la bour­geoi­sie, qui a été la première à reven­di­quer la représen­ta­tion natio­nale1. Néanmoins, il y a bien un lien car sans vérita­ble Nation, c'est-à-dire sans iden­tité col­lec­tive propre, forte, il n'y a pas de vérita­ble État moderne comme le montre a contra­rio l'exem­ple des pays colo­nisés.

L'État-Nation

Cette arti­cu­la­tion par­ti­culière entre État et Nation apparaît bien dans le mou­ve­ment de la valeur et l'avènement poli­ti­que de la bour­geoi­sie : à une des­truc­tion de l'ancienne com­mu­nauté qui repo­sait sur la terre et les liens de dépen­dance per­son­nels, cor­res­pond, dans le domaine de l'évolu­tion des idées, la théori­sa­tion d'un nou­veau lien social plus adapté au niveau d'abs­trac­tion du nou­veau rap­port social qui se met en place. Ce sera le contrat social qui garan­tit une sorte de droit social fon­dant l'égalité dans la com­mu­nauté natio­nale. La nation est donc la représen­ta­tion de la nou­velle com­mu­nauté, c'est à dire de la société de clas­ses. Au-delà des conflits et des com­pro­mis entre les clas­ses qui se règlent au niveau de l'État, elle représen­te­rait ce qui est commun. C'est la Révolu­tion Française de 1789 qui a le mieux réalisé cet amal­game État-Nation. Mais cela n'a pas été sans mal ! Il a fallu que la représen­ta­tion bour­geoise de la nation se res­source dans le vieux fond pré-capi­ta­liste du clan et de la com­mu­nauté du sol, de l'appar­te­nance du cœur. La concep­tion anti­que de la Patrie (Grèce, Rome) a, à la fois donné un sub­strat concret à la Nation (le com­pa­triote est le proche) et une mys­ti­que reli­gieuse qui est étrangère à la froide représen­ta­tion qu'est la nation.

Ce patrio­tisme révolu­tion­naire per­met­tra de cana­li­ser la vio­lence latente des sans-culot­tes, de l'uti­li­ser dans la défense de la patrie en danger. La même idée res­ser­vira plus tard puis­que la guerre de 1914-1918 per­met­tra l'intégra­tion de la classe ouvrière française à la com­mu­nauté natio­nale dans la lutte contre la « bar­ba­rie alle­mande ». Cette intégra­tion sociale se fera même poli­ti­que avec la par­ti­ci­pa­tion à la résis­tance et la poli­ti­que d'union natio­nale du parti com­mu­niste de 1944 à 1947.

Cette concep­tion par­ti­culière de la nation française s'expli­que à la fois par son caractère bour­geois et son caractère révolu­tion­naire :

- par son caractère bour­geois qui la rend plus moderne que la concep­tion alle­mande de la nation à laquelle elle a été sou­vent comparée et opposée. Dans la concep­tion alle­mande qui contient encore de forts éléments pré-bour­geois, la nation ne se dégage pas encore bien de l'ancienne com­mu­nauté et elle considère tou­jours l'indi­vidu comme n'exis­tant qu'en tant que partie de la col­lec­ti­vité, la nation est alors représen­ta­tion de l'indi­vidu col­lec­tif. Par contre en France, la nation c'est l'asso­cia­tion des indi­vi­dus (cf. Sieyès) c'est à dire que l'indi­vidu est dégagé de l'ancienne com­mu­nauté, il est « libre » et il s'asso­cie libre­ment à la nou­velle com­mu­nauté natio­nale.

- par son caractère révolu­tion­naire qui lui a fait avan­cer, sur un cer­tain nombre de points, des idées qui se situaient déjà bien au-delà de la révolu­tion bour­geoise, au-delà des clas­ses : « l'asso­cia­tion libre des indi­vi­dus », la lutte pour l'éman­ci­pa­tion des races, des Juifs etc. C'est pour cela que, comme pour toute grande révolu­tion, elle a reçu le sou­tien et la par­ti­ci­pa­tion enthou­siaste de révolu­tion­nai­res de tous les pays qui, comme Anacharsis Cloots, voyaient dans la nation française la plus vaste approxi­ma­tion empi­ri­que de l'huma­nité qui nous soit per­cep­ti­ble. Dans cette opti­que, les Nations ne sont que des frag­ments d'huma­nité.

C'est ce modèle révolu­tion­naire français de la nation que Marx a mal saisi du fait de la situa­tion d'exclu­sion de la classe ouvrière de l'époque, exclu­sion qui sem­blait rendre impos­si­ble tout natio­na­lisme de la classe ouvrière. L'inter­na­tio­na­lisme prolétarien qui en décou­lait parais­sait chose natu­relle. Pour le reste, les posi­tions de Marx sur la nation étaient pure­ment tac­ti­ques et étaient subor­donnés aux intérêts de classe (sou­tien aux nor­dis­tes dans la guerre de séces­sion, sou­tien à Bismarck dans la première guerre franco-alle­mande pour asseoir la posi­tion du prolétariat alle­mand etc.)

Pour Marx, ce qui était révolu­tion­naire, ce n'était pas le combat pour les natio­na­lités, mais le mou­ve­ment de la valeur lui-même : l'uni­ver­sa­lisme du capi­tal devait balayer les frontières.

Dissociation de l'unité État-Nation

Avec l'exten­sion et la domi­na­tion du rap­port social capi­ta­liste sur la société entière dans les pays indus­tria­lisés, l'État moderne semble lais­ser sur place la nation… et la bour­geoi­sie puis­que nous avons vu que la nation, contrai­re­ment à l'État et à la patrie, est un concept de cette classe. À partir de la fin de la Seconde Guerre mon­diale, « les gran­des puis­san­ces » (on ne les nomme plus ni Nation ni État !) vont procéder à des décou­pa­ges poli­ti­ques : bal­ka­ni­sa­tion des pays de l'Est, décou­page arbi­traire des indépen­dan­ces afri­cai­nes, mise en place des « blocs ». La période des « Trente Glorieuses » est aussi celle qui voit, au niveau écono­mi­que, se dévelop­per les gran­des firmes mul­ti­na­tio­na­les. Le néo-colo­nia­lisme embraie pres­que direc­te­ment sur le colo­nia­lisme. C'est ce double ordre mon­dial que la crise de la repro­duc­tion du rap­port social capi­ta­liste fait apparaître aujourd'hui comme problémati­que. Quand il y a crise des média­ti­sa­tions socia­li­sa­tri­ces (État, clas­ses, tra­vail) et des représen­ta­tions (valeurs liées au tra­vail, com­mu­nisme, utopie) la ques­tion des appar­te­nan­ces refait sur­face à tra­vers la référence col­lec­tive aux com­mu­nautés d'ori­gine et la quête iden­ti­taire des indi­vi­dus2.

Mais ce retour du sen­ti­ment com­mu­nau­taire ne se fait pas autour de l'idée d'une com­mu­nauté totale des hommes, c'est à dire d'un « être ensem­ble » des indi­vi­dus sin­gu­liers. Il s'agit tou­jours d'une com­mu­nauté res­treinte : reli­gieuse, eth­ni­que, natio­nale ou régio­nale. On est tou­jours dans le monde de la par­ti­cu­la­ri­sa­tion.

 

La nation contre l'État ? L'exemple de la France

Il semble que la ques­tion des appar­te­nan­ces n'est pas indépen­dante de l'ancienne situa­tion de classe des indi­vi­dus. Ainsi pour ce qu'on appelle par­fois les « ancien­nes clas­ses moyen­nes » ou de façon encore plus tra­di­tion­nelle la « petite bour­geoi­sie », l'État n'est plus la média­tion socia­li­sante. De fac­teur d'ordre, de garant de la propriété, il devient l'État bureau­crate, celui qui étran­gle la petite ini­tia­tive privée. La référence à la com­mu­nauté natio­nale inter­vient alors comme fon­de­ment de la survie3. Mais cette iden­tité natio­nale est plus spi­ri­tuelle ou cultu­relle que natio­na­liste, contrai­re­ment à d'autres époques (entre-deux guer­res par exem­ple). Elle est ce qui pro­duit le lien entre l'indi­vidu prolétarisé et la société et c'est ceux qui sont le moins bien repro­duits par la société qui font le plus référence à une com­mu­nauté d'où immigrés, déviants, mala­des seraient exclus. Que cette com­mu­nauté soit mythi­que, parce qu'il n'y en a plus trace nulle part, rongée qu'elle a été par l'écono­mie, balayée par la moder­nité tech­ni­cienne, cela n'a aucune impor­tance car la référence ne fonc­tionne pas sui­vant une logi­que poli­ti­que.

La montée du phénomène Le Pen tra­duit cela de mieux en mieux. À l'ori­gine, il n'est à la tête que d'un mou­ve­ment de la droite radi­cale (on retrouve pas mal de points com­muns avec le rpf gaul­liste de l'après-guerre) et le succès du fn par rap­port à l'ancien pfn (« Parti des Forces Nouvelles ») lui vient essen­tiel­le­ment du talent de démago­gue de son chef. Mais peu à peu les argu­ments poli­ti­ques tra­di­tion­nels de l'extrême droite (« La France colo­nisée par les puis­san­ces étrangères ») vont perdre de leur impor­tance au profit d'argu­ment moraux (rôle essen­tiel de la famille, condam­na­tion du sexe à tra­vers le sida, etc) ou d'argu­ments raciaux (après le fléau de l'immi­gra­tion, la menace des Juifs qui occu­pent les médias). Parallèlement et tout natu­rel­le­ment pour­rait-on dire, un parti à l'ori­gine plutôt indifférent ou même hos­tile à la reli­gion va qua­si­ment fusion­ner avec le milieu intégriste catho­li­que. Le Pen va s'atta­cher à ce qui touche les « peti­tes gens » sans trop se sou­cier d'une image de marque poli­ti­que qu'il sait pou­voir ren­ver­ser en un tour de main par ses talents de tribun. Il est un par­fait popu­liste car il s'adresse direc­te­ment au peuple et se présente d'ailleurs comme fils du peuple. Il joue le « pays réel » contre le pays « légal » et flatte ainsi ceux qui se sen­tent exclus.

Les « nou­vel­les clas­ses moyen­nes4 » ainsi que les appel­lent communément les socio­lo­gues, cher­chent, pour leur part, une com­pen­sa­tion à la fai­blesse de leur iden­tité de classe ; fai­blesse qui ne pro­vient pas comme pour les autre clas­ses (ancien­nes clas­ses moyen­nes, classe ouvrière), de la des­truc­tion de l'ancienne iden­tité par les muta­tions du rap­port social, mais du fait qu'elle est pro­duite par le capi­tal lui-même comme adéquate à son dévelop­pe­ment. C'est la classe de l'époque de l'impos­si­bi­lité des clas­ses.

Les indi­vi­dus qui en font partie pen­sent trou­ver cette com­pen­sa­tion dans un rat­ta­che­ment direct à l'État, mais à un État qui n'est pas l'État de classe, qui n'est pas l'État de la bour­geoi­sie5 mais la média­tion qui repro­duit l'ensem­ble du rap­port social. Pour eux, si iden­tité il y a, c'est d'une iden­tité démocra­ti­que qu'il s'agit qui représen­te­rait alors la forme moder­niste de l'uni­ver­sa­lisme : l'État n'est plus prin­ci­pa­le­ment rap­porté à la nation mais à la démocra­tie et aux droits de l'homme. On en a eu une bonne illus­tra­tion avec les célébra­tions du bicen­te­naire de la Révolu­tion française. Le déluge commémora­tif ne se fait plus autour de l'idée de nation, d'une nation uni­ver­sa­liste, mais autour de l'idée de démocra­tie6 qui marque à la fois l'unité et l'uni­ver­sa­lité et permet la for­ma­tion d'un bloc consen­suel. Ce n'est plus la nation qui fait la légiti­mité de l'État, c'est sim­ple­ment qu'il soit démocra­ti­que ou pas. À la limite, la nation n'est plus que le lieu géogra­phi­que où s'exerce le consen­sus et la nation peut s'effa­cer devant le pays.

D'un côté donc, rat­ta­che­ment natio­nal, de l'autre rat­ta­che­ment à l'État mais il y a une troisième voie rendue pos­si­ble par la décom­po­si­tion de la classe ouvrière et qui est celle d'un double rat­ta­che­ment, à la com­mu­nauté natio­nale et à l'État. Cette réalité se tra­duit poli­ti­que­ment par l'ambiguë oscil­la­tion entre vote pc et vote Le Pen. Des ouvriers dont le statut est rendu de plus en plus précaire par la restruc­tu­ra­tion des entre­pri­ses, dont l'utilité du tra­vail est sans cesse remise en cause, s'adres­sent direc­te­ment à ce qui leur paraît être à la fois le représen­tant du capi­tal global et de la com­mu­nauté natio­nale, c'est-à-dire l'État ; c'est bien là l'ambiguïté : il y a encore volonté de retrou­ver l'ancienne har­mo­nie de la com­mu­nauté du tra­vail dans le cadre illu­soire d'un État idéal représen­tant de toute la com­mu­nauté natio­nale.

Le mou­ve­ment de dis­so­cia­tion de l'unité État-Nation en France reste donc très contra­dic­toire, à la mesure de sa spécifi­cité et de sa force ori­gi­nelle que nous avons mises en évidence dans la première partie de l'arti­cle. On en a la confir­ma­tion avec les événements de ces dernières années autour de l'immi­gra­tion, de la laïcité, de l'intégra­tion. Il est remar­qua­ble que la France soit le seul pays où le « problème » de l'immi­gra­tion se pose en terme d'intégra­tion ! Cette intégra­tion allait à peu près de soi tant qu'elle trou­vait son cadre idéolo­gi­que et poli­ti­que dans l'unité État-Nation (« la France terre d'asile », « la France pays des droits de l'homme ») et qu'elle cor­res­pon­dait au niveau écono­mi­que à l'uti­li­sa­tion conti­nue d'une force de tra­vail immigrée dont l'intégra­tion par le tra­vail était censée per­met­tre la sépara­tion pro­gres­sive d'avec la com­mu­nauté d'ori­gine. Cela ne veut pas dire qu'il n'y avait pas de racisme à l'époque mais c'était un racisme de type pater­na­liste, colo­nial. On se moquait du vieil arabe en djel­laba, des mains et des pieds des femmes passés au henné, des bou­bous, etc. mais cela fai­sait partie du décor, du folk­lore. L'essen­tiel était ailleurs, dans l'exploi­ta­tion de leur force de tra­vail. À la limite, ils n'étaient considérés que comme tra­vailleurs.

L'afflux massif de tra­vailleurs immigrés dans les années 60, la poli­ti­que de regrou­pe­ment fami­lial, l'urba­ni­sa­tion qui a développé des ghet­tos à la française, tout cela avait déjà modifié le racisme pater­na­liste et pro­duit les premières fric­tions entre com­mu­nauté ouvrière en désintégra­tion et com­mu­nauté immigrée en refor­ma­tion dans le cadre ghetto des zup. Mais tant que ce mou­ve­ment cor­res­pon­dait à une forme de ges­tion et de divi­sion de la force de tra­vail, la contra­dic­tion n'était pas explo­sive et demeu­rait dans les limi­tes du cadre défini par l'État-Nation. Elle ne devient explo­sive que lors­que la force de tra­vail non qua­lifiée devient inu­tile ou du moins peu essen­tielle et que se mêlent une situa­tion d'expul­sion du tra­vail pour les pères et celle d'exclu­sion tout court pour les fils. L'indi­vi­dua­li­sa­tion par et dans la société du capi­tal (en tant que tra­vailleur, usager, consom­ma­teur) est alors remise en cause et cède la place à la révolte désespérée, à la came ou à la sou­mis­sion. Comme débouché, il y a les « rodéos » des Minguettes à Vénis­sieux en 1981, les affron­te­ments avec la police et la « récupération » d'objets de consom­ma­tion comme à Vaulx-en-Velin début octo­bre 1990 ; mais aussi et de façon plus pro­fonde ou plus insi­dieuse, la réaffir­ma­tion de la com­mu­nauté sous sa forme reli­gieuse (dévelop­pe­ment de l'intégrisme musul­man). Il n'y a d'ailleurs pas incom­pa­ti­bi­lité entre ces deux atti­tu­des qui peu­vent cons­ti­tuer deux moments au sein d'un même indi­vidu7. Cette affir­ma­tion com­mu­nau­taire se heurte à la fois à la com­mu­nauté natio­nale mythi­que (le racisme pater­na­liste qui avait déjà évolué dans la phase précédente en un racisme « petit blanc » devient cette fois racisme de rejet et de haine) et à l'unité tout aussi mythi­que d'un État-Nation bien défaillant, un État qui n'a même pas été capa­ble d'impo­ser la laïcité dans le cadre du débat sur l'école libre et qui s'empêtre dans la « ques­tion du voile isla­mi­que » ! C'est qu'il est dif­fi­cile de vou­loir impo­ser ses pro­pres valeurs (républi­caine, laïque, égali­taire) au nom de l'intégra­tion quand ce qui les sous-tend est jus­te­ment ce qui pro­duit l'exclu­sion.

Racisme et communauté nationale

Cette ques­tion n'est pres­que jamais abordée du point de vue des indi­vi­dus mais seu­le­ment au niveau des prin­ci­pes. Or ceux-ci ne tien­nent pas compte de l'ancrage social des indi­vi­dus et du rap­port indi­vidu-com­mu­nauté. On ne peut définir uni­que­ment le raciste en fonc­tion de ces prin­ci­pes ; ainsi si le raciste a pu long­temps être défini comme celui qui met­tait en avant les différences pour les ins­crire dans une hiérar­chie des niveaux d'huma­nité (bar­ba­res, sous-hommes, inférieurs), cela est plus dif­fi­cile aujourd'hui car le racisme actuel, s'il marque tou­jours des différences, c'est pour en faire l'apo­lo­gie ou au moins pour reconnaître, derrière ces différences, des valeurs qui contien­nent toutes leur part d'huma­nité8. Mais pour que ces différences puis­sent conti­nuer à expri­mer l'uni­ver­sa­lité de l'homme à tra­vers ses diver­sités, il ne faut pas que les valeurs qui leur cor­res­pon­dent se mélan­gent car cela pro­dui­rait une fausse uni­ver­sa­li­sa­tion qui ne serait en fait qu'une uni­for­mi­sa­tion dans le cadre de la sou­mis­sion aux valeurs de la société mar­chande et en der­nier res­sort aux valeurs de la société américaine.

Ce nou­veau racisme tire sa spécifi­cité du fait qu'il n'est pas sim­ple­ment rap­porté à l'image d'un indi­vidu supérieur : l'homme blanc ou l'aryen, mais qu'il est rap­porté à la com­mu­nauté natio­nale. Le raciste actuel est un indi­vidu moderne qui sacri­fie à la moder­nité ; il est démocrate : les cou­tu­mes et les com­por­te­ments des com­mu­nautés différentes ont tous une valeur mais qui doit s'expri­mer dans le ter­ri­toire où ils se sont développés, où ils gar­dent leur signi­fi­ca­tion ; c'est ce qui fait la richesse de l'huma­nité. Et il est aussi consom­ma­teur : en tant que tou­riste, il ira en Tunisie ou en Turquie, il y a encore là un cer­tain dépay­se­ment, un exo­tisme savou­reux.

Le raciste moderne est donc loin de se présenter sous la seule forme de la bêtise à front de tau­reau du jeune skin ou du beauf éméché. C'est ce que ne com­prend pas l'anti­ra­ciste qui, à en rester au niveau des prin­ci­pes se retrouve avec, en face, quelqu'un qui a aussi sa réserve d'huma­nisme9 et qui jure ses grands dieux qu'il est de bonne foi. Il n'y a alors plus de racisme mais une sorte de xénopho­bie plus ou moins radi­cale. L'ennemi extérieur qui campe dans le pays, c'est l'immigré. On le voit bien avec les dernières prises de posi­tion de Le Pen dans le conflit du golfe. Grâce à l'ori­gi­na­lité de sa posi­tion par rap­port au consen­sus poli­ti­que, il peut clamer haut et fort, y com­pris contre cer­tains ara­bo­pho­bes de son parti, qu'il n'est ni raciste ni, sur­tout anti-arabe, quitte à désorien­ter une partie de sa clientèle habi­tuelle ou poten­tielle. Il peut aussi labo­rieu­se­ment, cher­cher à expli­quer pour­quoi il vaut mieux sou­te­nir le dévelop­pe­ment d'un natio­na­lisme arabe qui serait à la fois le der­nier rem­part de l'Occident contre l'intégrisme musul­man et en même temps la seule chance pour ces pays d'assu­rer un dévelop­pe­ment écono­mi­que mini­mum qui évitera que la France et les « pays du Nord » soient sub­mergés par l'immi­gra­tion des « pays du Sud ». On en revient au point essen­tiel, l'immi­gra­tion, et au danger que l'ennemi extérieur se trans­forme en ennemi intérieur, que son extériorité dis­pa­raisse. C'est tout le combat sur le fameux code de la natio­na­lité. Les der­niers événements de Vaulx-en-Velin per­met­tent au Front National d'enfon­cer le clou10. Le spec­tre de la liba­ni­sa­tion des ban­lieues est avancé !

L'Individu raciste

Loin des grands prin­ci­pes du racisme et de l'anti­ra­cisme, l'indi­vidu raciste est celui qui vit et perçoit sa situa­tion au jour le jour dans son immédiateté. Il est celui qui est mal repro­duit par la société ou celui qui est en train d'être séparé de ce qu'il per­ce­vait jusque là comme sa com­mu­nauté. À l'inverse, sa vic­time est celui qui semble encore posséder ses valeurs, avoir ses raci­nes ; il est un concret qui peut être « racisé ». C'est aussi un racisme de proxi­mité qui s'exprime sur les lieux mêmes de la décom­po­si­tion sociale (ban­lieues, aux marges des ghet­tos, etc.), il n'est pas réfléchi, il est le racisme de l'insup­por­ta­bi­lité, le racisme de la bavure. Il ne s'orga­nise pas vrai­ment et prend plutôt la forme du « coup de sang », de la « chasse ».

Quand ce racisme des faits se pro­duit en dis­cours, c'est tou­jours pour jouer le concret contre l'abs­trait, soit pour s'y référer posi­ti­ve­ment comme dans l'exal­ta­tion du concret natio­nal11 que représen­te­rait la nation, dans l'apo­lo­gie du tra­vail pro­duc­tif (qui seront opposés au « cos­mo­po­li­tisme et à l'argent juif »), soit pour en faire un critère de rejet par rap­port à la com­mu­nauté orga­ni­que quand le concret de référence est phy­sio­lo­gi­que ou bio­lo­gi­que ; il marque alors des différences (de cou­leur ou de reli­gion) qui lui parais­sent plus impor­tan­tes que l'idée abs­traite des droits de l'homme, censée, elle, mettre en évidence ce qui ferait l'unité de l'huma­nité12.

Antisémitisme et communauté nationale

L'antisémitisme a revêtu plu­sieurs formes his­to­ri­ques. La première, celle de l'anti­judaïsme chrétien a à peu près dis­paru aujourd'hui sauf dans les cer­cles res­treints de l'intégrisme catho­li­que. Lui a succédé his­to­ri­que­ment, au xixe un antisémitisme natio­nal théorisé, par Drumont et Maurras et dont l'expres­sion culmi­nante fut l'affaire Dreyfus. Le Juif y est tou­jours dénoncé comme le Mal mais ce qui est nou­veau, il est aussi fer­ment de cor­rup­tion et de désagrégation du corps social de la nation. Cet antisémitisme natio­nal est aussi un antisémitisme social dans la mesure où il est l'expres­sion de clas­ses en décom­po­si­tion ou en muta­tion, dans une période de bou­le­ver­se­ment du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste : deuxième révolu­tion indus­trielle, exode rural, tay­lo­risme, for­disme. Il est sur­tout le fait de pay­sans déracinés, de commerçants et de ren­tiers ruinés par la guerre ou l'infla­tion, d'ouvriers en situa­tion de sous-prolétaires. Cette forme d'antisémitisme est domi­nante en Europe à la fin du xixe siècle et jusqu'aux années 20. Le Juif est à la fois l'argent, le cos­mo­po­li­tisme, l'étran­ger. C'est sur lui que se cris­tal­li­sent les réactions popu­lis­tes anti­ca­pi­ta­lis­tes et les haines de la droite natio­nale.

Mais peu à peu les bases socia­les et natio­na­les de l'antisémitisme per­dent de leur force. Les fonc­tions écono­mi­ques spécifi­ques des Juifs décli­nent. De plus en plus de Juifs français ont rejoint les pro­fes­sions libérales ou intel­lec­tuel­les. Une immi­gra­tion nom­breuse venant de Pologne s'ins­talle tant bien que mal au bas de l'échelle sociale. L'unité de la com­mu­nauté se brise entre les Juifs natio­naux riches ou aisés qui sont indi­vi­dua­lisés et assi­milés et les Juifs immigrés plus pau­vres dont le statut est sou­vent celui d'apa­tride. Le même phénomène se pro­duit en Allemagne où existe une « classe intel­lec­tuelle » et une culture ger­mano-juive. Il en découle une dilu­tion de l'image du Juif. C'est la spécifi­cité de l'antisémitisme nazi que d'avoir rajouté aux bases sociale et natio­nale défaillan­tes de l'antisémitisme, un antisémitisme bio­lo­gi­que qui va per­met­tre de rendre de nou­veau claire l'image du Juif. C'est que la puis­sance de la com­mu­nauté juive avait fait oublier que le Juif c'est celui qui s'infil­tre (d'où la fréquente assi­mi­la­tion à droite entre Juifs et Francs-Maçons13). Il faut donc le dévoiler et le désigner. La théorie des races va appor­ter des jus­ti­fi­ca­tions… et des « solu­tions » à l'antisémitisme. En effet, ce qui dis­tin­gue l'antisémitisme des autres formes de racisme, c'est l'objet du racisme : le Juif n'a jamais vrai­ment été l'« inférieur » contrai­re­ment au colo­nisé. Il a ses valeurs, sa culture, et on ne lui dénie pas le droit de se mêler aux autres au moins en tant qu'indi­vidu. Le Juif riche et dis­tingué, puis l'intel­lec­tuel brillant est invité dans les salons de la bonne bour­geoi­sie. Avec le natio­nal-socia­lisme, le Juif, « inu­tile » et « nui­si­ble » va être rabaissé au nom de la pureté de la race, rabaissé au rang d'« Untermensch ». L'antisémitisme bio­lo­gi­que pourra ainsi jus­ti­fier et déculpa­bi­li­ser l'antisémitisme social latent qui trans­pire tou­jours des rap­ports mar­chands. Une fois cela admis, tous les débor­de­ments sont permis, aussi bien ceux des antisémites qui peu­vent enfin exer­cer impunément leur lâcheté (les Juifs sont des sous-hommes) que ceux d'un État qui se présen­tera comme le bras armé de la puri­fi­ca­tion aryenne et natio­nale.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mon­diale, l'antisémitisme a reculé ou du moins a dis­paru du devant de la scène, sauf dans les pays européens du bloc soviétique. Cela n'est pas dû uni­que­ment au sen­ti­ment de culpa­bi­lité qui a suivi par­tout la dépor­ta­tion et l'exter­mi­na­tion des Juifs mais au fait que les Juifs n'occu­pent plus une posi­tion par­ti­culière dans la société ; les bases de l'antisémitisme social ont dis­paru : le système capi­ta­liste qui, main­te­nant, va jusqu'à se passer du bour­geois, a encore moins besoin d'un intermédiaire, d'un agent de trans­mis­sion de la valeur. L'argent cir­cule libre­ment, abs­trai­te­ment et de façon ano­nyme. Le Juif ne peut plus être une représen­ta­tion de la cons­cience popu­laire (les « 200 famil­les » non plus d'ailleurs !) ; les bases de l'antisémitisme natio­nal aussi : le Juif n'est plus l'image d'une com­mu­nauté au sens fort, com­mu­nauté qui, faut-il le rap­pe­ler, n'était pas représentée par un État-Nation avant la création de l'État d'Israël. Cela non plus n'existe plus : le mou­ve­ment sio­niste est devenu un mou­ve­ment natio­na­liste et la nais­sance puis les dif­fi­cultés de survie de l'État israélien ont pro­voqué une iden­ti­fi­ca­tion des Juifs à « leur État », y com­pris dans la dia­spora où l'iden­ti­fi­ca­tion se fait de façon plus contra­dic­toire14.

Tout cela ne veut pas dire qu'il n'y ait plus de base à l'antisémitisme mais son dévelop­pe­ment procède différem­ment à partir de situa­tions qui ont changé. Les formes actuel­les de sa réacti­va­tion sont sur­tout poli­ti­ques, même si on retrouve derrière d'autres déter­mi­na­tions. L'une d'entre elles pro­vient de la situa­tion inter­na­tio­nale et de la place de l'État d'Israël dans les conflits du Moyen-Orient, de son rôle dans le problème pales­ti­nien. L'anti­sio­nisme qui en découle, en France et en Allemagne par exem­ple, est plus lié à une haine de l'État d'Israël, parallèle à la haine des États-Unis, qu'à un antisémitisme vérita­ble. Il ne touche d'ailleurs qu'une toute petite partie de la popu­la­tion15, car glo­ba­le­ment les popu­la­tions des pays indus­tria­lisés sont pro-israélien­nes par ara­bo­pho­bie et anti-isla­misme. Une autre forme poli­ti­que de réacti­va­tion de l'antisémitisme s'exprime dans les ana­ly­ses qui font remar­quer que, si les Juifs ont perdu leur puis­sance écono­mi­que à l'époque du grand capi­tal et des mul­ti­na­tio­na­les, ils n'auraient pas perdu leur puis­sance qui siègerait main­te­nant au cœur du nou­veau pou­voir des société moder­nes, c'est-à-dire dans les médias. De là ; les atta­ques cons­tan­tes du Front National contre la presse et les intel­lec­tuels anti-français. L'assi­mi­la­tion argent-Juif cède alors la place à l'assi­mi­la­tion intel­lec­tuel-Juif. Mais cet antisémitisme fonc­tionne mal. Tout d'abord la posi­tion poli­ti­que du fn n'est pas exempte de contra­dic­tions ; une partie du fn est clai­re­ment pro-israélienne par ara­bo­pho­bie et son racisme ordi­naire lié sur­tout à la guerre d'Algérie ne laisse pas beau­coup de place à l'antisémitisme ; l'autre frac­tion du fn est plus proche des posi­tions des petits grou­pes fas­cis­tes antisémites et pro-pales­ti­niens, pro-natio­na­lis­tes arabes ou bien des grou­pes intégris­tes catho­li­ques qui n'ont jamais renoncé à l'anti­judaïsme pri­mi­tif. Le Pen oscille entre ces deux posi­tions et vient dernièrement avec le conflit du Golfe, de se ranger derrière le natio­na­lisme arabe, essen­tiel­le­ment parce qu'il y voit une barrière face au dévelop­pe­ment de l'intégrisme musul­man, ce qui impli­que une plus grande dis­tance vis-à-vis d'Israël. Autre dif­fi­culté pour l'éclo­sion de ce nouvel antisémitisme, l'assi­mi­la­tion pres­que par­faite des Juifs à la société française. Le Juif n'est pas « repérable » pour les « larges masses ». Il faut donc que le fn montre l'ennemi du doigt, ce que fai­sait déjà l'heb­do­ma­daire Minute depuis vingt ans, qu'il traque les noms d'emprunt, recher­che les ori­gi­nes. L'ima­gi­naire du com­plot et de la société secrète doit être for­te­ment réactivé car la clientèle poten­tielle du dis­cours antisémite, c'est-à-dire les indi­vi­dus mal repro­duits par leur classe en crise et par l'État du capi­tal moderne ne voient pas dans la com­mu­nauté juive, qui a perdu une grande partie de ses caractères, le prin­ci­pal obs­ta­cle à la refor­ma­tion de leur propre com­mu­nauté. C'est bien là, même si il y a des res­sem­blan­ces, la grande différence avec les années 20 et 30. On ne peut plus du tout par­ti­cu­la­ri­ser les Juifs en tant que com­mu­nauté16 et comme la par­ti­cu­la­ri­sa­tion bio­lo­gi­que n'était qu'un bluff scien­ti­fi­que mis en place par les nazis, l'ima­gi­naire antisémite vient à man­quer de réalité.

Pour toutes ces rai­sons, il n'est plus qu'un élément secondaire d'incan­ta­tion natio­nale. Plus grave, la mise en avant systémati­que de l'antisémitisme est sou­vent l'œuvre des « anti-racis­tes » poli­ti­ques de toute obédience qui cher­chent à camou­fler par l'hor­reur que représente l'antisémitisme, le consen­sus sur l'immi­gra­tion.

Contre L'État et la nation

La rela­tive fai­blesse de l'État fait douter de sa capa­cité à repro­duire l'ensem­ble du rap­port social. Sans se rendre compte qu'il nie par là-même son utilité, il annonce bruyam­ment qu'on ne pourra bientôt plus payer les retrai­tes, plus soi­gner les mala­des, plus assu­rer la « sécurité des biens et des per­son­nes » mais qu'en atten­dant il faut encore croire en lui. Il bat alors le rappel de tout ce qui peut servir à le jus­ti­fier et dans un grand élan, il pro­clame la conver­gence du fétichisme de l'écono­mie et du sen­ti­ment natio­nal. Accepter la rigueur écono­mi­que néces­site la fer­veur natio­nale. C'est la faillite de l'écono­mie natio­nale qui est tou­jours remise sur le tapis et s'il faut sacri­fier une entre­prise natio­nale ou un sec­teur d'acti­vité, c'est tou­jours pour sauver l'ensem­ble et tant pis si à un moment, on s'aperçoit que l'ensem­ble est vide17.

Seule la fai­blesse présente des alter­na­ti­ves à l'État et à la Nation pro­duit et expli­que encore cette agglomération d'opi­nions et de com­por­te­ments, plus pas­sifs qu'actifs, qui vient former ce consen­sus dont on nous abreuve.

 

 

Notes

1 - À l'époque féodale, où pour les anciens gou­ver­ne­ments monar­chi­ques, il n'y a pas l'idée de Nation. Peu importe sur qui on règne, peu importe l'ori­gine des sujets. L'essen­tiel réside dans la puis­sance des empi­res.

2 - Il ne faut pas confon­dre iden­ti­fi­ca­tion et iden­tité. L'iden­ti­fi­ca­tion est l'effec­tua­tion réelle ou sym­bo­li­que de l'appar­te­nance. L'iden­tité et la quête du sens iden­ti­taire sont liées au sen­ti­ment de la perte des ancien­nes appar­te­nan­ces et par­ti­culièrement de l'appar­te­nance de classe.

3 - Édifiante est la tra­jec­toire de Gérard Nicoud : d'abord leader du cor­po­ra­tisme commerçant avec le cid-unati, il rejoint le cor­po­ra­tisme natio­nal en 1986 en entrant au fn.

4 - Elles sont le pro­duit d'une phase du capi­ta­lisme qui met au pre­mier rang non plus la pro­duc­tion du capi­tal mais sa repro­duc­tion.

5 - C'est pour cela que ce rat­ta­che­ment ne se pro­duira pas sous l'« État gis­car­dien », État de tran­si­tion chargé de liqui­der le pou­voir de la vieille bour­geoi­sie et de mettre en place les bases tech­no­cra­ti­ques du nou­veau pou­voir. N'ayant pas visage humain, il n'a pas pro­duit d'iden­ti­fi­ca­tion.

6 - L'ennemi n'est plus ce qui est extérieur à la nation mais ce qui lui est intérieur : l'immigré, le révolté, le com­mu­niste (ennemi en déclin !), le ter­ro­riste au sens large, c'est-à-dire celui qui prend les usa­gers de la vie en otage.

7 - Ainsi Toumi Djaidja qui anima les révoltes des Minguettes a-t-il rejoint depuis quel­ques années les rangs intégris­tes musul­mans.

8 - Cf. les théories de la « nou­velle droite » et prin­ci­pa­le­ment les ouvra­ges de J.-M. Benoist.

9 - Ainsi de sos-Racisme qui avec sa reven­di­ca­tion du droit à la différence s'est retrouvé sur le même ter­rain que la « nou­velle droite » et a dû mettre cette exi­gence en veilleuse pour la rem­pla­cer par la société mul­ti­cultu­relle.

10 - « Les hordes étrangères met­tent à sac une ville française », décla­ra­tion du fn à la presse locale, Le Progrès du 10/10/90.

11 - Cf. les différents arti­cles de B. Schulze (no 1 et no 2 mais aussi à paraître dans le no 3).

12 - À l'inverse, l'anti­ra­ciste tra­di­tion­nel (ne pas confon­dre avec l'indi­vidu non raciste !) prônera l'abs­trait contre le concret, ce qui unit contre ce qui divise. Comme son huma­nisme est pro­gres­siste et civi­li­sa­teur, il pense pou­voir affir­mer ses valeurs comme uni­ver­sel. Il est par défini­tion européocen­triste. Son refus de la différence concrète pourra même le conduire à nier celle-ci comme le mon­trent bien les ambiguïtés de la référence au métis­sage, métis­sage qui serait l'abo­li­tion phy­si­que de la différence de cou­leur. Sur cette base, racisme et anti­ra­cisme res­tent sur le même ter­rain. Sur ce der­nier point, cf. Pierre-André Taguieff, La force du préjugé, Paris, La Décou­verte.
Quant à l'anti­ra­ciste moderne, il rejoint encore plus le mode de pensée du raciste puis­que, s'il fait référence aux droits de l'homme, c'est d'une façon complètement mécani­que, par capil­la­rité consen­suelle : il serait bien en mal de définir ces droits puis­que toutes les cultu­res se valent, toute différence est richesse supplémen­taire de l'homme.

13 - Si la droite natio­nale a sou­vent associé Juif et Maçon, là encore le natio­nal-socia­lisme a innové en asso­ciant le plus sou­vent Juif à bol­che­vi­que. C'est que pour Hitler le cos­mo­po­li­tisme juif s'expli­quait par l'exis­tence d'une double figure du Juif, à la fois capi­ta­liste et révolu­tion­naire. Il ne faut pas oublier que le pre­mier livre d'Hitler s'inti­tu­lait Le bol­che­visme de Moïse à Lénine  ! (cité par Saül Friedländer, Reflets du nazisme, Paris, Le Seuil.)

14 - Lire les décla­ra­tions du grand rabbin Sitruk, inter­view du Monde, 30/9/90.

15 - L'anti­sio­nisme se réduit sou­vent à l'extrême droite révolu­tion­naire, à une partie des popu­la­tions immigrées d'ori­gine arabe ou musul­mane et enfin à une frange de l'extrême gauche. Cela ne veut pas dire qu'il ne puisse pas se pro­duire des dérapa­ges et cer­tains grou­pes de lutte armée ont effec­ti­ve­ment « dérapé » jusqu'à trier des Juifs parmi leurs otages, iden­ti­fiant ainsi tota­le­ment des indi­vi­dus à leur État, c'est-à-dire en fait en leur déniant tout indi­vi­dua­lité.

16 - Cette affir­ma­tion est juste... mais à nuan­cer. On assiste actuel­le­ment à un double mou­ve­ment. D'un côté, des intel­lec­tuels juifs ashkénazes ayant appar­tenu à l'extrême gauche mais ayant aban­donné un prolétariat qui les avait aban­donnés, se gar­ga­ri­sent d'une « iden­tité juive » dont on saisit mal les com­po­san­tes puisqu'ils se décla­rent par ailleurs laïcs. (On pour­rait dire que, comme pour les révision­nis­tes d'extrême gauche, l'aban­don de la théorie du prolétariat et du prolétariat-guide conduit à la recher­che d'ersatz.) De l'autre côté, on voit se dévelop­per un intégrisme juif à l'ini­tia­tive des juifs sépha­ra­des, ce qui pro­duit dans cer­tai­nes villes ou quar­tiers la refor­ma­tion d'une com­mu­nauté mais uni­que­ment sous sa forme reli­gieuse. Ce mou­ve­ment par bien des côtés rap­pelle le nou­veau com­mu­nau­ta­risme musul­man. Les événements d'Annecy de 1989-1990 sem­blent mon­trer que le rejet de pra­ti­ques judaïques ouver­tes par la popu­la­tion locale res­sort plus du rejet de toute pra­ti­que com­mu­nau­taire, juive ou musul­mane, que de l'antisémitisme. Mais cela reste pour le moment à l'état d'hypothèse.

17 - Révélatrice et en même temps dérisoire est la polémique Calvet-Fauroux à propos de l'auto­mo­bile française.