Temps critiques #2

La restauration 1990

, par Françoise d’Eaubonne


Nous sommes à l'époque de la Restauration.


Lorsque, après la chute de Napoléon, la royauté reconquit son trône ce ne fut qu'un cri en France et en Europe. Enfin, après ces sanguinaires Jacobins dont le bouleversant passage avait abouti à la dictature militaire et à la guerre, enfin, enfin ! On allait vivre ce qu'espéraient toutes les honnêtes gens comme Mme de Staël : une royauté constitutionnelle, donc l'alliance rêvée entre l'autorité souveraine et l'intérêt du peuple. Le retour de la monarchie symbolisait l'avènement de la démocratie.


Or, les problèmes économiques qui ne se posaient pas en temps de guerre impérialiste — mais s'étaient amorcés au moment où la Révolution les avait occultés par l'écrasement des Babouvistes — envahirent le premier plan politique. Ce furent les Trois Glorieuses. Et plus tard 1848.


Cette révolution-là, qui pulvérisait l'imbécile optimisme de 1812, se démarquait congrûment de celle de 1789 ; elle reprenait à charge les conséquences des problèmes esquissés déjà par Babeuf, sans pouvoir pourtant les analyser ni les résoudre ; mais elle ouvrait surtout une perspective politique encore inconnue des précédents changements de régime. L'essentiel est que 1848 n'aurait pu éclater sans fournir à la fois une réponse et une prolongation à 1789.


L'actuel triomphalisme de la démocratie parlementaire euro-américaine se nuance d'une inquiétude devant la disparition d'un adversaire qui servait de contrepoids et d'épouvantail. C'est en quoi notre Restauration contemporaine se distingue de celle du xixe siècle. Les moyens techniques d'information et les disponibilités financières qu'ils requièrent sont à la disposition des maîtres de ce monde, les deux clubs qui servent d'ailes (droite et gauche) au rapace planétaire qu'est le Capital. La Trilatérale et le Bilderberg connaissent mieux que nous les données d'un tel problème historique, et quelque chose de ce souci transparaît même chez les plus absurdes des valets européens et américains qu'ils mirent au pouvoir dans leurs pays respectifs.


L'affaiblissement de l'u.r.s.s. dont la dictature bureaucratique ne fut pas simple joug, mais aussi ciment des ethnies d'aujourd'hui s'attaquant les unes les autres — ainsi les pierres d'un mur qui s'effondre — correspond dès à présent à un accroissement de misère pour un tiers monde dont les ultimes courants révolutionnaires ne pouvaient se référer qu'à elle. Ces questions cruciales que posent la surpopulation et la sous-consommation, les menaces nucléaires et écologiques, la montée d'un intégrisme sanguinaire, d'un phallocratisme psychotique et, dans nos continents industrialisés l'éradication d'une classe travailleuse que la technologie évacue de plus en plus des postes de production, provoquant le chômage et la falsification du coût des services sociaux, tout cet ensemble grossit la boîte de Pandore prête à s'ouvrir demain avec fracas.