Mise au point sur la question du « révisionnisme »

février 2001, Jacques Wajnsztejn



Des lec­teurs nous ont fait part de leur éton­ne­ment ou de leur incompréhen­sion devant la place cen­trale donnée au phénomène d'Auschwitz dans les arti­cles de B. Schulze parus dans le pre­mier numéro de la revue « Temps Critiques ». Cela mérite en effet quel­ques expli­ca­tions.

 

Dans ces arti­cles, B. Schulze fait impli­ci­te­ment référence au phi­lo­so­phe de la « Théorie cri­ti­que », Theodor W. Adorno, pour qui Auschwitz représen­tait une cica­trice dans la culture occi­den­tale laquelle se rat­ta­che tra­di­tion­nel­le­ment à la phi­lo­so­phie des Lumières. Auschwitz cons­ti­tue­rait la preuve que la ratio­na­lité peut être utilisée en fonc­tion de la plus bru­tale irra­tio­na­lité, irra­tio­na­lité qui, contrai­re­ment à ce que pen­sait Lukács1, n'est pas le pro­duit de l'irra­tio­na­lisme alle­mand mais plutôt celui de la « froi­deur bour­geoise », laquelle apparaît bien dans la pensée scien­ti­fi­que moderne et son indifférence aux résul­tats. Or Auschwitz, jus­te­ment, est un résultat. Reconnaître cela, c'est aussi reconnaître que cette « froi­deur bour­geoise » n'est pas spécifi­que­ment natio­nale et que l'Allemagne ne peut en cons­ti­tuer le ter­rain unique ou privilégié.

Ce qu'il y a de spécifi­que dans Auschwitz par rap­port aux autres des­truc­tions de popu­la­tions de la Seconde guerre mon­diale, c'est ce lien par­ti­cu­lier entre ratio­na­lité et irra­tio­na­lité et c'est ce lien qui est occulté ou nié par les his­to­riens clas­si­ques et par les « révision­nis­tes ».

Pour la plu­part des his­to­riens, le régime natio­nal-socia­liste est fon­da­men­ta­le­ment irra­tion­nel. Ce n'est même pas, à pro­pre­ment parler, un régime poli­ti­que (à l'inverse du régime « tota­li­taire » sta­li­nien mais plutôt un système mons­trueux, cri­mi­nel dont les crimes ne peu­vent être bana­lisés par une quel­conque com­pa­rai­son. Il n'y a donc, à la limite, pas d'expli­ca­tion à en donner. Tout juste peut-on recher­cher les causes (socia­les par exem­ple) de son avènement, les moti­va­tions ayant inspiré ses pra­ti­ques (voir notam­ment la que­relle des « fonc­tion­na­lis­tes » et des « inten­tion­na­lis­tes »2 sur la ques­tion de l'exter­mi­na­tion des juifs), mais il ne s'agit jamais d'expli­quer pour­quoi divers fac­teurs ont fusionné à telle date, en tel lieu pour donner nais­sance au natio­nal-socia­lisme. Ces his­to­riens et plus par­ti­culièrement les médias se conten­te­ront donc d'en mon­trer les résul­tats pra­ti­ques les plus édifiants (images, chif­fres, témoi­gna­ges) et de le faire sur le mode de la répétition ; la commémora­tion plus impor­tante que la compréhen­sion !

Pour les « révision­nis­tes », au contraire, il ne peut y avoir un système tota­le­ment irra­tion­nel. Ils vont donc couper le phénomène camps d'exter­mi­na­tion du phénomène global nazisme-Seconde guerre mon­diale et le décor­ti­quer de façon à affir­mer que si irra­tion­nel il y a, ce sont en fait les his­to­riens et les vain­queurs de 1945 qui l'ont intro­duit à des fins de pro­pa­gande. Or en affir­mant qu'il y a impos­ture de la part des « vain­queurs », les « révision­nis­tes » sou­tien­nent l'exis­tence d'un men­songe uni­ver­sel dont « le Juif » seul est censément capa­ble, stéréotype antisémite qui se pro­file en creux dans la mise en doute de l'indu­bi­ta­ble. Si l'antisémitisme d'avant Auschwitz s'achar­nait à démon­trer que « le Juif » est res­pon­sa­ble de tous les maux de la société capi­ta­liste, après Auschwitz il trouve dans la négation de l'exter­mi­na­tion des juifs, le ter­rain par excel­lence de son acti­vité.

Il est remar­qua­ble qu'en France, de nom­breux indi­vi­dus ou grou­pes infor­mels issus des cou­rants « ultra-gauche »3 se soient mêlés à cette polémique. Ce qui peut expli­quer cette inter­ven­tion dans une dis­cus­sion qu'ils n'avaient pas pro­voquée, c'est une vision matéria­liste dog­ma­ti­que qui donne à toute action capi­ta­liste un fon­de­ment écono­mi­que. Cette vision sera « appliquée » au problème de l'antisémitisme et de l'exter­mi­na­tion des juifs dans un arti­cle de 1960 inti­tulé « Auschwitz ou le grand alibi »4. Dans cette opti­que l'antisémitisme n'était qu'un pro­duit de la crise des années 30 dans les pays à bour­geoi­sie faible où l'assi­mi­la­tion des juifs ne s'était pas faite. Cantonnés essen­tiel­le­ment, de par leur his­toire, à la petite ou à la moyenne bour­geoi­sie, les juifs d'Europe cen­trale et occi­den­tale deve­naient « inu­ti­les » devant « l'avan­ce­ment irrésis­ti­ble de la concen­tra­tion du capi­tal ». Les camps deve­naient alors un moyen pour celui-ci de reti­rer les juifs de la cir­cu­la­tion non pas pour les exter­mi­ner mais pour les prolétari­ser complètement en les fai­sant tra­vailler. Le phénomène des camps ne représen­tant alors qu'« une nou­velle forme de mili­ta­ri­sa­tion de la force de tra­vail ».

C'est pour cela que l'ultra-gauche fit sou­vent une lec­ture « au pied de la lettre » de l'ins­crip­tion portée au fron­ton d'Auschwitz : « Arbeit macht frei »5. L'affir­ma­tion nazie venait en quel­que sorte confor­ter ces prémisses théori­ques. Il y avait bien un fon­de­ment écono­mi­que à tout cela. Le « radi­ca­lisme » ultra-gauche ne fut préservé que par la cri­ti­que iro­ni­que faite à l'adjec­tif « frei », cri­ti­que qui per­met­tait aussi de reve­nir sur un ter­rain qui lui était plus habi­tuel, celui de la cri­ti­que du tra­vail aliéné.

Toutefois ces ana­ly­ses ne se vou­laient qu'expli­ca­ti­ves. Il ne s'agis­sait pas encore de nier des faits mais de mon­trer leur sou­bas­se­ment. Le titre était d'ailleurs sans équi­vo­que : Auschwitz ou le grand alibi et non pas Auschwitz et le grand men­songe. Il ne s'agis­sait que de mon­trer le lien entre capi­ta­lisme et natio­nal-socia­lisme, le second n'ayant été qu'un ins­tru­ment utile mais tem­po­raire aux mains du pre­mier. Montrer ce lien c'était aussi com­bat­tre l'idéologie anti­fas­ciste offi­cielle qui ten­dait tou­jours à l'occulter. Il y avait donc bien quand même, dans ces ana­ly­ses, des éléments cri­ti­ques, mais ils per­daient de leur force dans la volonté de rame­ner le natio­nal-socia­lisme à quel­que chose de connu, de nier sa par­ti­cu­la­rité.

C'est seu­le­ment à partir des années 70 que cer­tains indi­vi­dus et grou­pes à la suite de Pierre Guillaume, ex-membre de la revue « Socialisme ou Barbarie » et de la librai­rie révolu­tion­naire La Vieille Taupe, s'engouffrèrent dans la voie ouverte par les révision­nis­tes et par Faurisson. Par un étrange retour­ne­ment, un point de départ « écono­miste » abou­tis­sait à privilégier la lutte idéolo­gi­que : la société capi­ta­liste repose sur le men­songe, lequel obs­cur­cit la cons­cience prolétarienne en inven­tant l'épou­van­tail d'un monde d'enfer « inexis­tant », Auschwitz. Pour faire res­sor­tir le sujet révolu­tion­naire il fal­lait donc dénoncer le men­songe et rendre publi­que la vérité ; vérité qu'ils considéraient alors, comme seule, révolu­tion­naire. Seulement les com­pa­gnons de route des révision­nis­tes ont confondu vérité et dis­tance d'avec la vérité offi­cielle. Toute atteinte à cette vérité offi­cielle est considérée comme vraie car elle fait plai­sir, elle semble affai­blir l'ennemi, dévoiler enfin sa vérita­ble nature. Par cette démarche l'ultra-gauche rejoi­gnait un cou­rant influencé par les idées « post-situa­tion­nis­tes » et par­ti­culièrement par celles de Jean-Pierre Voyer ; idées qui consis­tent à nier toute réalité au système capi­ta­liste. Dans cette opti­que, la réalité des camps, comme celle de la crise des années 70, comme celle de la soi-disant lutte armée (Brigades rouges, r.a.f....), n'est qu'une pseudo-réalité, un voile jeté sur le monde par les pou­voirs étati­ques et leurs médias.

Ces posi­tions ne sont pas nées uni­que­ment d'un goût pro­noncé pour la pro­vo­ca­tion. Elles sont une des conséquen­ces de la crise du mou­ve­ment révolu­tion­naire et de sa théorie. Cette crise théorique trouve son expli­ca­tion dans la crise des clas­ses et l'évanes­cence du sujet révolu­tion­naire tra­di­tion­nel. Le dévelop­pe­ment des idées révision­nis­tes dans ce « milieu » a exac­te­ment cor­res­pondu à la crise du prolétariat et de sa théorie.

Il a sou­vent été reproché à ceux qui met­taient en avant la nature par­ti­culière d'Auschwitz, de vou­loir mas­quer les autres atro­cités du capi­ta­lisme (guer­res, colo­ni­sa­tion, Hiroshima...) ou de faire des cham­bres à gaz le sym­bole de la cruauté ger­ma­ni­que. Ce repro­che ne peut concer­ner Adorno, qui ne fait pas d'Auschwitz un stade ultime mais une étape fon­da­men­tale de la domi­na­tion du système capi­ta­liste. Il pousse le para­doxe jusqu'à voir dans « Auschwitz (est) l'unique cause de l'après Auschwitz ». « Traduit », cela signi­fie que la période qui va de la fin de la Seconde guerre mon­diale à nos jours, consa­cre le triom­phe de la « froi­deur bour­geoise » même si l'adjec­tif peut être mis en cause : ce qui triom­phe, c'est plus la froi­deur du sujet auto­mate, du capi­tal que celle d'une classe par­ti­culière.

C'est cette conti­nuité que la société démocra­ti­que cher­che à nier en fai­sant d'Auschwitz le mal absolu. Il suffit de mon­trer cette conti­nuité pour qu'elle crie à la bana­li­sa­tion du nazisme et elle crie d'autant plus fort en France, pays de la col­la­bo­ra­tion qui orga­nisa la rafle du Vel d'Hiv contre la popu­la­tion juive de Paris.

Notes

1 – Dans Grandeur et décadence de l'expres­sio­nisme (1934) Lukács atta­que l'irra­tio­na­lisme alle­mand que l'on retrou­ve­rait comme une cons­tante aussi bien chez Bachofen et Nietzsche que chez les artis­tes expres­sion­nis­tes. Pour lui, tous ces cou­rants par­ti­ci­pent d'une mys­ti­que ou d'un roman­tisme anti-capi­ta­liste qui aurait frayé le chemin à l'irra­tio­na­lisme alle­mand.

2 – Noms donnés aux his­to­riens des deux écoles prin­ci­pa­les de « compréhen­sion du nazisme ».
– Pour les inten­tion­na­lis­tes, l'expli­ca­tion réside dans la per­sonne d'Hitler et son antisémitisme viscéral. Pour eux le nazisme n'est pas une forme de fas­cisme mais un tota­li­ta­risme au même titre que le sta­li­nisme (D. Bracher).
– Pour les fonc­tion­na­lis­tes, ce qui est cen­tral, ce n'est pas Hitler mais l'appa­reil d'État nazi dont la cen­tra­li­sa­tion n'était que for­melle (M. Broszat).
La Shoah ne serait alors que la conséquence d'une totale impro­vi­sa­tion (H. Mommsen), le dis­cours antisémite, pur ver­biage de pro­pa­gande.

3 – Dénomi­na­tion donnée à des cou­rants issus du conseillisme alle­mand ou de la « Gauche ita­lienne » de Bordiga, qui, à des titres divers cri­ti­quaient la ligne de l'« Internationale Communiste » dominée par le parti soviétique dans les années 20, et ce, d'un point de vue de « gauche ». Tout en ayant été traités de « gau­chis­tes » par Lénine dans Le Gauchisme, mala­die infan­tile du com­mu­nisme, ils ne se rallièrent jamais au gau­chisme « offi­ciel » des trots­kys­tes ou au « gau­chisme » plus récent lié à mai 1968 ou au maoïsme.

4 – Éditions « Programme com­mu­niste », organe d'un groupe issu de la « Gauche ita­lienne » et réédité en fas­ci­cule par la librai­rie ultra-gauche La Vieille Taupe en 1970.

5 – « Le tra­vail rend libre ».