Gilets jaunes : une résistance à la révolution du capital

, par Temps critiques

Ce texte a été écrit en réponse à la demande de précisions du lien entre révolution du capital et mouvement des Gilets jaunes, émanant de la revue suédoise Subaltern

Quels rapports ?

Dès l’instant où l’on s’accorde pour reconnaître un rapport entre le mouvement des Gilets jaunes et les processus contemporains de totalisation et de globalisation du capital — processus que nous avons nommé « la révolution du capital » — il importe de caractériser ce rapport et de le faire autrement qu’en termes de simple rapport immédiat cause/ conséquence. Des flots de discours et d’écrits ont été produits qui relèvent de cette détermination causale : les Gilets jaunes sont en révolte contre les dégâts de tous ordres que la « mondialisation » exerce sur eux ; les Gilets jaunes sont les victimes de « La Finance », des firmes multinationales et de l’État rançonneur.

Cette affirmation n’est pas fausse, mais elle est sommaire au point de friser la tautologie puisqu’on pourrait en dire autant de n’importe quelle manifestation sociale ou de n’importe quelle revendication catégorielle. De plus elle ne rend absolument pas compte du caractère inattendu et imprévu du soulèvement des Gilets jaunes ; de ce qui en fait un évènement historique singulier.

Il nous semble donc plus approprié d’avancer que les Gilets jaunes ont opéré comme un révélateur, un analyseur de la révolution du capital. C’est d’un effet de dévoilement, d’élucidation, de révélation et d’intervention dont il nous semble plus juste de parler à propos du moment-Gilets-jaunes en France et dans le monde.

Quelques effets Gilets jaunes sur la révolution du capital

Inversons le raisonnement. Plutôt que d’analyser l’évènement Gilets jaunes comme une simple conséquence de la révolution du capital, énonçons quelques effets-Gilets-jaunes sur celle-ci.

Retenons-en quelques-uns :

– Ce que les activistes gauchistes, et d’autres, ont nommé — pour le dénigrer — « l’interclassisme » du mouvement des Gilets jaunes est un effet de l’effacement des frontières et des « lignes » de classe produit par le processus de moyennisation enclenché dès la fin des années 1960. Une moyennisation qui s’est d’abord effectuée par le haut suite au dernier assaut prolétarien. Les différentes crises depuis lors, ont enrayé ce processus dans une configuration où cette moyennisation semble perdurer en s’effectuant par le bas, avec une paupérisation de certaines fractions de la population, mais sans prolétarisation. C’est comme si se reposait la question de la « composition de classe » au sens des opéraïstes italiens, mais sans le paradigme de la classe qui servait de point de repère théorique. C’est ce qui explique la difficulté à cerner la composition sociale très diverse et multiple des Gilets jaunes : classe moyenne inférieure pour certains, classe populaire pour d’autres, plèbe encore, etc. Elle rend compte de la disparition des identités de classe ; elle révèle la tendance démocratiste de la dynamique du capital ; elle expose son utopie unificatrice et normalisatrice. La subordination d’une couche sociale sur une autre en fonction de sa place dans les rapports de production — si elle n’a pas disparu — n’est plus le mode de domination principal exercé par le capital parce que les rapports de pouvoir se sont démultipliés.

– L’utilisation massive des réseaux sociaux pour mobiliser les Gilets jaunes quelque soit le type d’action, révèle non seulement la puissance des technologies de l’information et de la communication dans les interactions collectives, mais elle constitue un indicateur élevé de l’individualisation des rapports sociaux. Processus d’individualisation et de particularisation qui est un opérateur central du pouvoir désocialisant du capital. Mais le mouvement des Gilets jaunes a justement dû et su renverser cet ordre des choses en utilisant les réseaux sociaux en lieu et place des médiations traditionnelles de mobilisation et en inventer de nouvelles qui ont pris de vitesse le pouvoir en place.

– Sur les ronds-points, dans les occupations de plateformes commerciales, dans les manifestations, dans les assemblées générales, les Gilets jaunes ne se reconnaissent pas mutuellement selon la place de chacun dans l’économie. Ce n’est pas « où travailles-tu ? » qui dans la rencontre des autres est la première question posée. Si une question de ce type est formulée, elle s’apparente à ceci : « Comment vis-tu ? ». Car c’est d’abord les conditions de vie et les difficultés rencontrées pour faire face à la baisse du niveau de vie qui ont contribué à former ce que nous avons nommé « une tenue jaune qui fait communauté1 ».

On assiste ici à un changement fondamental : alors qu’avec la classe ouvrière les conditions générales de vie étaient comme intégrées et secondarisées dans les conditions de travail, ce sont maintenant ces dernières qui ne forment plus qu’un élément parmi d’autres des conditions de vie. L’accroissement des impôts et des taxes, l’injustice fiscale, la fixation d’un prix administré décidé par l’État sur des produits de première nécessité, la baisse des allocations (chômage, logement), voilà autant de dispositifs économiques et de contrôle financier que la révolution du capital présentait comme des fatalités. Or, le mouvement des Gilets jaunes, a osé déconstruire ce fatalisme par un mouvement qui s’affirme pour le revenu sans s’illusionner sur le rapport entre le revenu et le pouvoir d’achat réel une fois déduites les dépenses contraintes.

Il a replacé tous ces dispositifs sur le devant de la scène en en dévoilant le caractère éminemment politique. En effet, la façon qu’a l’État, niveau II de la domination, de se rattacher au niveau I de l’hypercapitalisme mondial relève de choix politiques et reste encore du domaine d’intervention des États-nations. Le choix européen de l’Allemagne suivi par la France d’ailleurs n’est ainsi pas le choix de la Grande-Bretagne et de son Brexit. Le choix libéral des Pays-Bas, n’est pas celui encore dirigiste de la Belgique et de la France, etc.

– Mais il est vrai que ce choix dirigiste se restreint à partir du moment où l’accrochage au cycle mondial apparaît bien plus aisé quand l’État adopte au niveau II une stratégie qui est celle du niveau I, schématiquement parlant, celle du modèle anglo-saxon.

La suppression des services publics d’État dans les territoires ruraux et semi-ruraux, la numérisation rapide et générale de l’accès aux administrations publiques, la désertification médicale, etc. sont autant de mesures de « rationalisation » des coûts salariaux et « d’optimisation » des investissements publics exigées par la révolution du capital. Les institutions de l’État-nation tendent à être résorbées dans une gestion d’intermédiaires virtualisés. Pour répondre aux exigences de la globalisation, l’État a alors tendance à délaisser sa forme nation pour privilégier celle des réseaux. Ce n’est donc pas un hasard si le mouvement des Gilets jaunes est parti de petites villes et campagnes, là où cette marche vers la société capitalisée et sa décantation postmoderne ont été les plus lentes. Là où les réformes libérales ont apporté le moins d’avantages par rapport aux inconvénients, par opposition au monde de la grande métropole qui intègre et oblige immédiatement tout le monde à se mettre « au niveau ». Mais ce n’est pas pour cela qu’il faut en déduire que ces lieux sont déconnectés. D’ailleurs les ronds-points sont des exemples parfaits de connexions dans lesquels niveau local et niveau global sont immédiatement intégrés. Leur occupation en début de mouvement a été l’expression de cette conscience immédiate.

– Nombreuses sont les interventions des Gilets jaunes contre cette mise en réseau des médiations de l’État. En réaffirmant la fonction de solidarité et d’égalité attendue de l’État, les Gilets jaunes révèlent en creux la puissance du capitalisme du sommet sur les États-nations. L’action directe des Gilets jaunes contre le pouvoir d’État concentré sur un chef d’État pro-européen et pro-globalisation (cf. « Macron démission ») révèle l’intensité des processus de mise en réseaux des anciennes médiations assurées par l’État-nation-Providence dans un pays structurellement et politiquement « en retard » de ce point de vue. Le Macron de la « start up nation » était censé rattraper ce « retard » à marche forcée. C’est pour le moment l’ancienne « question sociale » qui l’a rattrapé à travers un mouvement d’insubordination rompant avec une apparente soumission aux politiques récentes de gestion de l’espace par le pouvoir (nouvelles portions d’autoroutes, ronds-points à chaque carrefour, nouveaux lotissements, hypermarchés). Et ce sont ces espaces que le mouvement va justement utiliser à son profit en les bloquant (péages d’autoroutes, blocages de plateformes de la grande distribution et de l’e-commerce), ou en les détournant de leur usage (ronds-points). Par cette action il montre en retour la fragilité d’une économie de flux basée sur la fluidité et la flexibilité permanente.

– Au cours des manifestations ou encore dans l’expression collective de leur parole, les Gilets jaunes concentrent leurs attaques contre le capital à partir des figures concrètes des patrons du CAC40 ou des banquiers et non pas du patronat en général (le MEDEF). Il sait que les premiers ont les pouvoirs exorbitants au niveau supérieur de la domination qui est celui de l’hypercapitalisme et de la mondialisation. Le mot « oligarchie » fréquemment employé par les Gilets jaunes pour désigner l’ennemi est le signe du déclin concomitant des conflits de classe et d’un État-providence qui « socialisait » les inégalités au moyen d’une politique sociale et fiscale compensatoire et équilibrée. Cet équilibre qui se réalisait au sein des institutions démocratiques de l’État-nation est aujourd’hui défait (cf. notre notion « d’institution résorbée ») et le « peuple » est renvoyé sans médiation aux grands de ce monde. Ils sont alors désignés et personnalisés par la vindicte populaire comme dirigeants politiques indignes, oligarchie patrimoniale (les Arnault et Pinault) et financière « que l’on va aller chercher ! » ou alors comme structure du « Système » (les technocrates de Bruxelles), sous-estimant ainsi la forme réticulaire dominante du redéploiement capitaliste à travers le processus de mondialisation/ globalisation.

 

Ces remarques sur les Gilets jaunes comme révélateurs de la révolution du capital pourraient être poursuivies, mais on voit déjà que ce mouvement est porteur d’une puissance de connaissance et d’action susceptible d’ouvrir des voies vers une sortie du monde du capital.

Mais soyons plus clairs et précis. Quand on lit, ou on entend, du côté des Gilets jaunes : « Fin du mois, fin du monde, même combat », nous ne l’entendons pas au sens catastrophiste des militants du climat, mais au sens de « fin de ce monde ».

Temps critiques, 23 avril 2019

 

Notes

ISBN : 978-2-906623-36-1