Un printemps en France ?

Projet de loi-Travail et Nuit debout

mai 2016, Temps critiques



Le projet de loi El Khomri

Il s’agit ici, avant tout, comme dans le projet précédent de 2013 sur l’Accord natio­nal inter­pro­fes­sion­nel (ANI1), de parer au plus pressé afin de s’ali­gner sur les critères de compétiti­vité des autres pays européens (les fameu­ses réformes de struc­ture demandées par Bruxelles) qui ont tous mis en place des mesu­res de flexi­bi­lité de la force de tra­vail avec plus ou moins de sécuri­sa­tion des par­cours pro­fes­sion­nels.

À l’ori­gine, le modèle sem­blait être le Danemark, mais depuis quel­que temps les réformes Schröder en Allemagne avec les trois plans Hartz sem­blent ins­pi­rer les auto­rités françaises. Pourtant, les résul­tats de ces plans sont aujourd’hui connus : baisse du chômage en Allemagne, mais dévelop­pe­ment des petits bou­lots et des tra­vailleurs pau­vres ; insécurité sociale et baisse du pou­voir d’achat ren­forcées en Espagne et Italie (cf. le Jobs Act de Matteo Renzi) sans baisse signi­fi­ca­tive du chômage. Beaucoup d’écono­mis­tes dou­tent d’ailleurs de la moin­dre corrélation entre flexi­bi­lité volon­ta­riste et générale de la force de tra­vail d’un côté et reprise des embau­ches de l’autre. Sans parler du fait que cet appau­vris­se­ment d’une partie de la force de tra­vail pèse tel­le­ment sur la demande que par­tout, y com­pris dans les pays les plus libéraux comme la Grande-Bretagne, on se met à fixer ou reva­lo­ri­ser les équi­va­lents du SMIC français2.

Dans tous les cas cela semble être la qua­dra­ture du cercle. En effet, les diri­geants du MEDEF représen­tent de fait les intérêts des gros­ses entre­pri­ses. Ces dernières sont jus­te­ment celles qui restruc­tu­rent, déloca­li­sent, privilégient les inves­tis­se­ments de pro­duc­ti­vité parce qu’elles sont les plus exposées à la concur­rence inter­na­tio­nale ce sont donc aussi celles qui licen­cient et embau­chent pro­por­tion­nel­le­ment le moins ! Or, ce sont leurs sou­haits qui sont écoutés en prio­rité, alors que ceux des PME, qui cons­ti­tuent les plus gros employeurs et offrent poten­tiel­le­ment les meilleu­res pers­pec­ti­ves de nou­veaux emplois, sont négligés. On vient encore d’en avoir un exem­ple avec un amen­de­ment au projet de loi El Khomri qui va aller un peu plus dans la direc­tion de ce que veu­lent ces PME tel­le­ment le projet ini­tial était mal ficelé sur ce point comme sur d’autres. Facteur aggra­vant, il n’en émanait pas une vision glo­bale. Il en est de même sur les sta­tuts : les grands grou­pes ont besoin de plus de flexi­bi­lité « struc­tu­relle », parce qu’en interne ils ont beau­coup de CDI et cher­chent à conser­ver et fidéliser de la « res­source humaine », alors que la flexi­bi­lité « natu­relle » que dévelop­pent les PME à tra­vers le recours à de nom­breux CDD trouve ses limi­tes dans le fait qu’elles pei­nent par­fois à recru­ter dans cer­tains sec­teurs à cause de cette récur­rence de contrats courts utilisés par faci­lité, ainsi que de salai­res plus bas que la moyenne, d’une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle interne insuf­fi­sante et de condi­tions de tra­vail médio­cres ou mau­vai­ses.

Les débuts du mouvement

Le mou­ve­ment contre l’avant-projet de loi El Khomri s’est développé à partir de plu­sieurs pôles ; d’abord celui autour de Caroline de Haas et de sa pétition pour le retrait du projet. Une ini­tia­tive qui se vou­lait « à la base », mais qui ne l’était pas de fait puisqu’on retrou­vait, parmi les ini­tia­teurs, d’anciens diri­geants de l’UNEF. Elle a été très vite relayée d’un côté, par les syn­di­cats dits « de contes­ta­tion » comme la CGT, SUD, la FSU, l’UNEF et par FO, ce der­nier se présen­tant désor­mais en cham­pion du Non à tous les pro­jets, en défen­seur du statu quo ; et de l’autre par les lycéens et les étudiants de cer­tai­nes uni­ver­sités (Nanterre, Saint-Denis3, Tolbiac pour ce qui est de Paris) dans les­quel­les l’admi­nis­tra­tion a laissé faire ou même encou­ragé indi­rec­te­ment le mou­ve­ment en arrêtant les cours et sus­pen­dant les exa­mens. Mais, malgré quel­ques blo­ca­ges les cours ont continué à se dérouler. C’est le signe que le mou­ve­ment, à l’ori­gine, est très mino­ri­taire et se retrouve devant des dilem­mes inso­lu­bles. En effet, si les étudiants font une AG avant de blo­quer ils n’arri­vent pas à avoir la majo­rité dans l’AG et donc ils ne blo­quent rien. La démocra­tie des AG joue contre les mou­ve­ments du moins au début. Par contre, si les étudiants com­men­cent par le blo­cage, ils peu­vent avoir la majo­rité à l’AG puis­que les plus tena­ces et/ou poli­tisés sont présents à l’AG et là les oppo­si­tions sont moin­dres et ils arri­vent à faire voter le blo­cage pour le jour sui­vant, mais c’est une cari­ca­ture de démocra­tie à laquelle pour­tant ils disent tenir tant.

 Le mou­ve­ment des places naît ensuite d’une volonté d’assu­rer une conti­nuité de la lutte entre les temps forts dictés de fait par les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les (pas grand-chose de nou­veau sous le soleil plombé... de la société capi­ta­lisée). Des grou­pes autour du bar « Le lieu dit », du jour­nal Fakir et de son direc­teur y par­ti­ci­pent. Ils ont diffusé peu avant leur film Merci patron qui connaît un cer­tain succès com­mer­cial et orga­nisé une réunion à la Bourse du tra­vail de Paris le 23 février, sous le titre : « Leur faire peur ». Ils sont aussi à l’ori­gine de la première Nuit debout, place de la Républi­que à Paris le 31 mars à la suite d’une mani­fes­ta­tion où ils enton­nent un « Je ne rentre pas chez moi ». De son côté Frédéric Lordon a écrit un arti­cle dans Le Monde Diplomatique de mars 2016 (« Le feu aux foules ») qui présente favo­ra­ble­ment le film Merci patron.

Plusieurs remarques sur le démarrage de la lutte

Le rejet du projet de loi est global chez les lycéens et étudiants mobi­lisés, mais contrai­re­ment à 1994 (projet de contrat d’inser­tion pro­fes­sion­nelle ou CIP) et 2006 (loi sur le contrat pre­mier emploi ou CPE adoptée par le Parlement le 20 mars 2006 puis non appliqué ensuite) ou les pro­jets les visaient direc­te­ment en orga­ni­sant clai­re­ment une différen­cia­tion et fina­le­ment une dis­cri­mi­na­tion dans le cadre de contrats-jeunes et où le mou­ve­ment contre était extrêmement massif avec occu­pa­tions et blo­cage des lieux, c’est aujourd’hui une mino­rité qui mani­feste, même si elle est très déterminée4, contre un projet qui ne vise pas les jeunes en prio­rité. En effet, les cours conti­nuent pres­que par­tout et les par­tiels d’exa­mens se pas­sent sans boy­cott. Il est vrai que la police est présente aux abords des établis­se­ments, mais c’est plus vrai pour empêcher les blo­ca­ges lycéens que pour les uni­ver­sités où l’ambiance est d’ailleurs, sauf excep­tion, assez molle.

Le projet est vu comme déjà ficelé, comme s’il était déjà à l’état de loi, comme si on avait affaire encore à un projet type CIP ou une loi comme le CPE où il suf­fi­sait de dire Non. C’est un pre­mier accroc dans le mou­ve­ment de conver­gence qui s’est amorcé avec les syn­di­cats car eux savent bien qu’il n’en est rien et que ce projet est amené à être négocié avec les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les, puis discuté et éven­tuel­le­ment amendé au Parlement. Les syn­di­cats perçoivent donc immédia­te­ment l’intérêt d’une conver­gence des ini­tia­ti­ves entre un mou­ve­ment de la jeu­nesse sco­la­risée et un appel à la mobi­li­sa­tion des salariés, mais pas sur la base du retrait pur et simple. Ils la voient comme un élément qui peut faire bas­cu­ler en leur faveur un rap­port de force a priori défavo­ra­ble aux salariés. Il n’y a pas vrai­ment mani­pu­la­tion, mais c’est quand même un jeu de dupes. Cette conver­gence se concrétise lors de deux mani­fes­ta­tions de type tra­di­tion­nel en mars et avril sans que la grève prenne corps dans les entre­pri­ses. Après une première mani­fes­ta­tion un jeudi, le choix des jours de mani­fes­ta­tion est ensuite soi­gneu­se­ment étudié (le mer­credi et le samedi) de façon à brouiller la visi­bi­lité du rap­port de force puisqu’il s’avère que la grève n’a pas pris, hormis dans les bas­tions syn­di­caux que demeu­rent la fonc­tion publi­que et les salariés ter­ri­to­riaux, a priori d’ailleurs les moins concernés par le projet de loi.

À côté de la mobi­li­sa­tion tra­di­tion­nelle des syn­di­cats, l’inter­net et plus générale­ment les NTIC et les réseaux sociaux cons­ti­tuent le moyen essen­tiel de la mobi­li­sa­tion, mais il n’empêche que cela se trouve amplifié par la caisse de résonance que lui pro­cu­rent les médias tra­di­tion­nels. En effet, si ceux-ci sont très partagés sur la loi El Khomri, comme le sont d’ailleurs les écono­mis­tes et socio­lo­gues qu’ils ont invités à pro­po­ser leur point de vue res­pec­tifs ; s’ils sont aussi, en général peu favo­ra­bles aux posi­tions jugées cor­po­ra­tis­tes et quasi rétro­gra­des de la CGT et de FO, ils sont par contre plus ouverts à tout ce qui vient de la jeu­nesse et par­ti­culièrement à ce qui, pro­gres­si­ve­ment, va pren­dre le dessus dans la visi­bi­lité de la lutte, à savoir le « mou­ve­ment des places ».

Ce projet, s’il est abon­dam­ment discuté dans les médias comme on vient de le dire, l’est peu dans le mou­ve­ment pro­pre­ment dit. Il est perçu, en bloc, comme une atta­que directe et glo­bale contre les pro­tec­tions du sala­riat. Le mou­ve­ment et les mili­tants poli­ti­ques le font ren­trer sans plus de ques­tion dans le cadre et l’objec­tif d’un « plan du capi­tal », ce qui revient à lui donner une ligne stratégique (celle du « néolibéralisme ») qu’il est loin de posséder comme nous l’avons dit dans notre première partie, parce qu’il cher­che avant tout et de façon prag­ma­ti­que, à faire bais­ser le chômage et en tirer des gains élec­to­raux pour les échéances de 2017. Ce n’est que dans un second temps qu’inter­vient une vision plus large, d’obédience néo-libérale, d’une préférence pour une poli­ti­que de l’offre plutôt que de la demande qui fait croire que la reprise de l’embau­che et donc la baisse du chômage passe non seu­le­ment par des mesu­res inter­ven­tion­nis­tes de l’État en faveur des jeunes, mais aussi par des condi­tions plus favo­ra­bles aux entre­pri­ses et donc par plus de flexi­bi­lité. Autant dire une pure vue de l’esprit tant que le taux de crois­sance du PIB ne reprend pas un cer­tain essor, au moins autour de 2 ou 3 % l’an, plan­cher à partir duquel les anti­ci­pa­tions des entre­pri­ses devien­nent plus opti­mis­tes et où les inves­tis­se­ments peu­vent être créateurs d’emplois dans la mesure où ils ne sont plus sim­ple­ment de pro­duc­ti­vité, mais aussi de capa­cité.

Un oublié de « l’histoire » : le rapport Badinter pour un nouveau code du travail

Là où affleure une vision plus stratégique, ce n’est ni dans le projet El Khomri ni dans sa contes­ta­tion syn­di­cale et bureau­cra­ti­que, ni même dans le mou­ve­ment en général, nous y revien­drons, mais dans le projet de réforme du Code de tra­vail par la com­mis­sion présidée par Robert Badinter. Un projet très peu discuté en vérité et que la plus grande actua­lité du projet El Khomri semble avoir masqué.

Que nous dit ce rap­port ? Qu’il faut pren­dre acte du fait que le tra­vail est en voie de dis­pa­ri­tion : le tra­vail au sens qui lui a été donné dans le cadre du dévelop­pe­ment du sala­riat de la première à la seconde révolu­tion indus­trielle et qui a été pro­gres­si­ve­ment ins­ti­tu­tion­na­lisé dans un cadre précis don­nant lieu à un code du tra­vail régis­sant ce que Michel Aglietta et Anton Brender5 ont appelé la « société sala­riale ». Les sta­tuts anciens qui protégeaient les salariés (comme le CDI) et le droit au tra­vail ins­crit dans la cons­ti­tu­tion de 1946 mar­quaient cette cen­tra­lité du tra­vail salarié dans la norme for­diste du com­pro­mis de clas­ses. C’est ce qui ne tient plus quand le tra­vail vivant n’est plus au centre de la valo­ri­sa­tion, n’est plus qu’un élément de l’ensem­ble, quand le pro­ces­sus de sub­sti­tu­tion capi­tal/tra­vail s’accélère avec l’intégra­tion de la tech­nos­cience dans le procès de pro­duc­tion, etc.

Cette évanes­cence de la valeur ; qui donne la fausse impres­sion à beau­coup d’une déconnexion entre écono­mie réelle et écono­mie vir­tuelle ou/et financière, induit parallèlement une évanes­cence du tra­vail dont la nature et son rap­port à la conjonc­ture devien­nent de plus en plus flous. Si le droit du tra­vail ne s’adapte pas immédia­te­ment à ces nou­vel­les situa­tions (quel est le statut à donner aux sta­giai­res et per­son­nes en for­ma­tion par exem­ple), l’appa­reil sta­tis­ti­que en tient compte plus rapi­de­ment comme le montre la modi­fi­ca­tion de la défini­tion de la « popu­la­tion active » par l’Institut natio­nal de la sta­tis­ti­que et des études écono­mi­ques (INSEE).

En effet, dans la première nomen­cla­ture de 1952, confirmée en 1982, la popu­la­tion active com­prend les chômeurs dans la mesure où l’hypothèse de départ étant le plein emploi des Trente glo­rieu­ses et du droit au tra­vail, le chômage est défini comme « fric­tion­nel », c’est-à-dire comme absence conjonc­tu­relle de tra­vail dans une période d’ajus­te­ment tem­po­raire. Le chômage n’est donc qu’une parenthèse entre deux périodes de tra­vail et en conséquence le chômeur est un actif avec des allo­ca­tions cor­res­pon­dan­tes qui ne posent pas de problèmes d’apprécia­tion sub­jec­tive sur la réalité indi­vi­duelle du chômeur. Ce der­nier n’est pas jugé res­pon­sa­ble de sa situa­tion. Il n’est pas stig­ma­tisé.

C’est ce qui change à partir du moment où la situa­tion du marché du tra­vail n’est plus représen­ta­ble en zone de tra­vail et zone de non-tra­vail mais connaît de plus en plus de zones grises entre ces deux situa­tions (temps par­tiels choi­sis, temps par­tiels subis, tra­vail inter­mit­tent, stages de for­ma­tion, stages de reconver­sion, chômage de longue durée).

L’INSEE va alors reclas­si­fier les chômeurs en fonc­tion de cette nou­velle situa­tion. Dévelop­pe­ment des CDD et de l’intérim aidant, le chômage est devenu plus massif, de plus longue durée et, pour une pro­por­tion non négli­gea­ble de chômeurs, le temps de tra­vail devient une parenthèse entre deux périodes de non-tra­vail. Trois chan­ge­ments d’impor­tance décou­lent de cette nou­velle clas­si­fi­ca­tion :

– le chômeur ne va plus être classé auto­ma­ti­que­ment dans les actifs ou, plus exac­te­ment, on va main­te­nant dis­tin­guer à l’intérieur des actifs la popu­la­tion réelle­ment active, c’est-à-dire ceux qui tra­vaillent effec­ti­ve­ment au temps « t » de ceux qui ne tra­vaillent pas à ce moment-là ;

– le chômeur devient une per­sonne à part qu’on rend peu ou prou res­pon­sa­ble de sa situa­tion parce qu’elle per­dure et qu’on émet (les ins­ti­tu­tions, l’opi­nion publi­que, d’autres tra­vailleurs aussi) des doutes sur la réalité de sa recher­che de tra­vail. On tend donc à le rendre res­pon­sa­ble per­son­nel­le­ment de sa situa­tion alors qu’aupa­ra­vant le capi­ta­lisme, le « système » et la crise étaient invoqués pour expli­quer le phénomène du chômage. Dans ce contexte culpa­bi­li­sant, réaffir­mer le tra­vail comme une « valeur » et refu­ser le revenu garanti comme de l’assis­ta­nat (Jospin en 1998 devant les luttes des chômeurs) n’est plus une posi­tion bien tena­ble long­temps, car elle inter­vient à un moment où s’inten­si­fie encore davan­tage l’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail dans le procès de valo­ri­sa­tion, pro­ces­sus qui met en crise la théorie de la valeur-tra­vail et le tra­vail comme valeur ;

– le chômeur étant jugé res­pon­sa­ble de sa situa­tion, il doit en payer les conséquen­ces aussi bien du point de vue de la dégres­si­vité de ses allo­ca­tions que de ce qu’on peut lui deman­der en échange de ces allo­ca­tions. Il doit répondre à des convo­ca­tions en bonne et due forme à Pôle-Emploi, convo­ca­tions qui revêtent un caractère de contrôle puisqu’il n’y est sou­vent rien proposé, le marché de l’emploi pas­sant de moins en moins par cet intermédiaire ; et quand un emploi est proposé, il y a de moins en moins de pos­si­bi­lités de le refu­ser même s’il ne cor­res­pond pas à votre qua­li­fi­ca­tion ou à votre lieu d’habi­ta­tion.

C’est de tout cela que tient compte le rap­port Badinter. Donc, si le sala­riat se trans­forme, si le salarié n’est plus vrai­ment un « tra­vailleur » le droit du tra­vail doit non seu­le­ment évoluer, mais cesser d’être stric­te­ment un droit du tra­vail pour deve­nir un droit du citoyen au tra­vail, un droit de la per­sonne qui a une fonc­tion dans la société. C’est aussi ce que pense plus ou moins la CFDT qui est la seule cen­trale syn­di­cale à assu­mer l’idée d’une crise du tra­vail (mais dans une pers­pec­tive réfor­miste) et non pas seu­le­ment d’un problème d’emploi. Cela définit un nou­veau code, non pas du tra­vail, mais de l’indi­vidu en situa­tion d’acti­vité, celle-ci s’éten­dant sur toute la vie active. C’est un peu le modèle du statut des inter­mit­tents du spec­ta­cle qui semble ici être évoqué. Mais l’étendre à tous serait forcément reve­nir sur des acquis des luttes de clas­ses qui concer­nent par­ti­culièrement les salariés les plus protégés et où la syn­di­ca­li­sa­tion est la plus forte. La plu­part des syn­di­cats refu­sent donc d’échan­ger le salaire contre le revenu esti­mant que c’est lâcher la proie pour l’ombre. Ils étaient pour l’abo­li­tion du sala­riat il y a un siècle dans le cadre d’une pers­pec­tive révolu­tion­naire, ils sont main­te­nant pour un sala­riat aménagé, dans le cadre d’une pers­pec­tive qui ne cher­che qu’à main­te­nir la cen­tra­lité du tra­vail dans le rap­port social capi­ta­liste. C’est ce qui expli­que leur posi­tion actuelle sur le salaire comme juste rétri­bu­tion du tra­vail et leur défiance par rap­port à tout rem­pla­ce­ment par un revenu garanti en fonc­tion d’une acti­vité vague­ment définie. Finalement, un syn­di­cat comme la CGT se conten­te­rait d’une sécuri­sa­tion négociée des par­cours pro­fes­sion­nels.

Là encore, on peut se rendre compte de notre défaite et en revan­che de l’effec­ti­vité par contre de ce que nous avons appelé « la révolu­tion du capi­tal ». Notre cri­ti­que du tra­vail énoncée en référence aux théories cri­ti­ques des années 1960-70 dans le contexte des luttes d’OS dans de nom­breux pays a main­te­nant été rem­placée — évidem­ment pas dans le même cadre et les mêmes pers­pec­ti­ves — par celle du capi­tal dont l’utopie est tou­jours celle de se passer du tra­vail (au sens ancien, pro­duc­tif, qua­lifié) mais dans le cadre du main­tien et même de l’exten­sion de l’emploi sous forme de jobs et bou­lots.

« Sous le tra­vail, l’acti­vité », c’est ce que sem­blent nous dire aujourd’hui de nom­breux experts du capi­tal, répétant sans s’en rendre compte ce que disaient de nom­breux contes­ta­tai­res du capi­ta­lisme dans la période précédente. Tous les dis­cours sur l’auto-entre­pre­neu­riat, l’écono­mie soli­daire, l’acti­vité col­la­bo­ra­tive, les livres de Dominique Méda et de Jérémy Rifkin, etc. conver­gent vers cette même pers­pec­tive de l’utilité sociale se sub­sti­tuant à l’utilité pour le capi­tal.

Quelles que soient leurs pers­pec­ti­ves res­pec­ti­ves, ces auteurs et ces acti­vis­tes sont sortis de l’idéologie du tra­vail pro­duc­tif et aussi de la vision marxiste, que cer­tains n’ont d’ailleurs jamais eue, de l’armée indus­trielle de réserve prête à servir en cas de besoin. Ils cher­chent à lutter contre la démobi­li­sa­tion sociale qui résul­te­rait du pas­sage d’une mise en jachère de la force du tra­vail à son évic­tion poten­tielle, mais déjà en partie réelle6. Mais leur prise en compte de la crise du tra­vail a sou­vent ten­dance à ne lui oppo­ser qu’une mytho­lo­gie de l’acti­vité par rap­port à ce qu’ils appel­lent une démobi­li­sa­tion (il serait plus juste de parler de désœuvre­ment) qui n’ouvri­rait que sur la pas­si­vité sociale et que l’opi­nion publi­que ne voit que comme un signe d’époque de la paresse ambiante.

 

Pour résumer, le rap­port entre com­mis­sion Badinter et projet El Khomri peut être com­pris comme suit : stratégique et à long terme pour le pre­mier, mais un peu à la manière d’un think tank, en dehors des cli­va­ges poli­ti­ciens ; tac­ti­que et à court terme pour le second dans la mesure où il s’agit de gérer quo­ti­dien­ne­ment et sur le ter­rain les rap­ports sociaux de pro­duc­tion. Il n’y a d’ailleurs pas d’incom­pa­ti­bi­lité entre les deux comme le mon­trent les mesu­res concer­nant le tra­vail ubérisé dans le projet El Khomri (cf. Le Monde du 26 avril) où un droit de grève et une acti­vité syn­di­cale sont reconnus pour ce type de tra­vailleurs indépen­dants7. Ils auraient ainsi la pos­si­bi­lité de refu­ser conjonc­tu­rel­le­ment leurs ser­vi­ces en vue de défendre des reven­di­ca­tions pro­fes­sion­nel­les sans être accusés de rup­ture contrac­tuelle. Il s’agit donc bien là aussi de se pro­je­ter vers un avenir du tra­vail non forcément salarié au sens clas­si­que, mais dans le souci du trai­te­ment immédiat du problème crée par une situa­tion nou­velle qui ne doit pas rester hors loi.

Pour les oppo­sants au projet, la dif­fi­culté pro­vient du fait que nous ne sommes plus dans la société bour­geoise où il suf­fi­sait de dénoncer la classe domi­nante ou telle ou telle de ses frac­tions. Dans la société du capi­tal, la domi­na­tion et le pou­voir s’arti­cu­lent différem­ment8. Dit autre­ment, le rap­port Badinter serait plus de l’ordre de la repro­duc­tion du rap­port social capi­ta­liste dans sa glo­ba­lité, alors que la loi El Khomri serait plus au niveau de la ges­tion du rap­port social capi­tal/tra­vail dans l’ordre de la pro­duc­tion.

Le mouvement des places

On peut s’accor­der pour dire que le mou­ve­ment des places ne se s’ins­crit pas direc­te­ment dans le fil rouge des luttes de clas­ses. Les ouvriers et employés et même les salariés en acti­vité y sont d’ailleurs en mino­rité. Comme y sont en mino­rité les habi­tants des ban­lieues, qui vien­nent certes en ville, mais pour y consom­mer ou y flâner, à la limite pour y battre le pavé au cours d’une mani­fes­ta­tion offi­cielle où ils savent ne pas être en mino­rité, mais beau­coup plus rare­ment pour y « mili­ter » en tant qu’indi­vi­dus.

Ce mou­ve­ment cher­che quand même à se trou­ver une filia­tion his­to­ri­que qui est tout d’abord celle des Indignados et de son mou­ve­ment des places dans plu­sieurs villes d’Espagne, acces­soi­re­ment celle des Occupy Wall Street et aussi celle des prin­temps arabes (place Tahrir au Caire), de la révolte de la jeu­nesse turque (place Taksim et parc Gezi à Istanbul). On peut y voir une recher­che de ter­ri­to­ria­li­sa­tion ou de reter­ri­to­ria­li­sa­tion dans une société capi­ta­lisée de fait pro­fondément déter­ri­to­ria­lisée. Cette déter­ri­to­ria­li­sa­tion que la jeu­nesse res­sent par­ti­culièrement dans la mesure où ce pro­ces­sus qui touche tout le monde et à tout âge vient se conju­guer avec une détem­po­ra­lité spécifi­que (les étudiants pour­sui­vent des études qui durent car elles sont de plus en plus entre­coupées de période de tra­vail tem­po­raire et précaire, ils sont de moins en moins étudiants à temps com­plet, ils res­tent à nou­veau plus long­temps chez leurs parents, etc.).

Le moins qu’on puisse dire c’est que la for­mule du général de Gaulle en 1968 à l’adresse des Français : « Il faut que les tra­vailleurs tra­vaillent, il faut que les étudiants étudient... ») tom­be­rait aujourd’hui complètement à plat, pour les uns et les autres.

Ce mou­ve­ment cher­che aussi sa référence dans une filia­tion avec la révolu­tion française et à ses pra­ti­ques de libre cir­cu­la­tion de la parole telles qu’elles se mani­fes­taient dans les clubs révolu­tion­nai­res de 1789.

Un lien est aussi noué avec ce qui s’est passé au len­de­main des atten­tats du 6-7 jan­vier 2015 dans la mesure où la réaction y a été en partie citoyenne. Mais il y a ici un point impor­tant. Il faut en effet, dis­tin­guer ce qui a été désigné sous le terme de « citoyen­nisme » depuis les années 1990 et qui a été en partie initié par l’État avec ses appels à des « conférences citoyen­nes » et des « concer­ta­tions citoyen­nes » censées rendre la parole aux citoyens, ini­tia­ti­ves relayées ensuite par des mou­ve­ments citoyens se posant comme nou­vel­les média­tions chargées de donner un nou­veau sens au « social ». C’est le sens d’ini­tia­ti­ves comme celle de Stéphane Hessel avec sa bro­chure Indignez-vous ! Par contre, aujourd’hui, la référence citoyenne a plutôt ten­dance à occulter l’ins­ti­tu­tion qui impli­que la ver­ti­ca­lité, la hiérar­chie et le pou­voir, c’est-à-dire un cadre tra­di­tion­nel des rap­ports à l’État qui était encore accepté par le citoyen­nisme à la Hessel, lequel s’adres­sait direc­te­ment à l’État en vou­lant res­sus­ci­ter le pro­gramme du CNR de 1945.

À l’inverse la référence actuelle au citoyen semble échap­per à ce qu’on a appelé de façon péjora­tive, le citoyen­nisme. En effet si aujourd’hui l’État conti­nue à faire appel à ce sen­ti­ment citoyen et dis­pense auprès de sa jeu­nesse des cours d’ins­truc­tion civi­que mis au goût du jour, l’aspect citoyen du mou­ve­ment, qui ne cons­ti­tue qu’un élément de son contenu général, mais un élément réel quand même, tend à ne plus s’adres­ser prin­ci­pa­le­ment à l’ins­ti­tu­tion dont nous avons déjà dit qu’elle était résorbée dans une ges­tion des intermédiai­res9.

Ce qu’il pro­pose, c’est une appro­che hori­zon­tale qui ne cher­che plus à se confron­ter à l’ins­ti­tu­tion mais à la contour­ner. Changer le monde sans pren­dre le pou­voir (une thèse proche de celle défendue par John Holloway pour­tant jamais cité ni par le mou­ve­ment ni par les médias) comme en 1968 certes, mais sans se confron­ter au pou­voir parce que, fina­le­ment, l’idéologie Occupy Wall Street est tel­le­ment prégnante et perçue comme un allant de soi avec l’idée des 99 % que cela donne l’impres­sion qu’il n’y a plus de pou­voir du tout, que c’est une coquille vide, que l’on peut soit négliger en fai­sant « séces­sion » (tou­jours une idée d’Holloway, mais aussi du « Comité invi­si­ble »), soit faci­le­ment le rem­pla­cer en appe­lant à la for­ma­tion d’une Constituante.

D’où aussi, contrai­re­ment à 1968 et aux mou­ve­ments de cette époque dans le monde, un rap­port ambi­va­lent aux forces de l’ordre, rap­port rendu encore plus ambigu par la situa­tion créée par les atten­tats de 2015 pen­dant laquelle la police a paru avoir un com­por­te­ment citoyen qui la réintégrait dans le rap­port social, alors qu’elle se livre à des accès de bru­ta­lité dans les mani­fes­ta­tions contre la loi tra­vail. Se côtoient donc aujourd’hui dans les cortèges, des « la police avec nous », une haine pal­pa­ble des flics de la part d’une partie de la jeu­nesse et des sortes de grou­pes de sur­veillance sur les agis­se­ments de la police. Ce qui est sûr c’est que la police conti­nue d’agir dans le cadre d’une logi­que de main­tien de l’ordre étati­que ordi­naire, c’est-à-dire d’évite­ment des blessés et des morts. Ce qui inter­pelle plutôt c’est de savoir jusqu’à quel point l’impéritie d’un gou­ver­ne­ment de gauche sur cette ques­tion peut lui lais­ser une cer­taine marge d’auto­no­mie. Le gou­ver­ne­ment semble inter­dire plus ou moins for­mel­le­ment l’uti­li­sa­tion des gre­na­des de désen­cer­cle­ment, mais pas les flash-balls. N’est-ce pas un signe de fai­blesse par rap­port aux syn­di­cats de police ?

On peut voir dans ce com­pro­mis concer­nant l’uti­li­sa­tion mesurée des moyens tech­ni­ques de la police un signe de fai­blesse l’État. C’est cer­tain, mais il faut aussi repla­cer cette stratégie dans le phénomène général que nous avons nommé une résorp­tion des ins­ti­tu­tions dans la ges­tion des intermédiai­res et par la ges­tion des intermédiai­res. S’agis­sant de l’ins­ti­tu­tion régalienne de la police on peut obser­ver cette muta­tion à tra­vers, au moins deux dis­po­si­tifs :

– le dévelop­pe­ment rapide et général des outils tech­no­lo­gi­ques avancés et des équi­pe­ments pro­fes­sion­nels : infor­ma­ti­sa­tion, vir­tua­li­sa­tion des moyens de contrôle, arme­ment sophis­tiqué, coopération avec les autres orga­ni­sa­tions de contrôle et de sécurité, réorga­ni­sa­tion du temps de tra­vail des poli­ciers pour pal­lier leur dimi­nu­tion, col­la­bo­ra­tion avec des asso­cia­tions citoyen­nes, etc.

– une sorte de co-ges­tion des poli­ti­ques sécuri­tai­res entre l’État et les syn­di­cats de poli­ciers. Cela apparaît très clai­re­ment quand on entend des lea­ders syn­di­ca­lis­tes poli­ciers cri­ti­quer les stratégies du minis­tre de l’Intérieur ou bien cri­ti­quer les cas­seurs et les fau­teurs de trou­ble, c’est-à-dire expri­mer une posi­tion poli­ti­que si ce n’est indépen­dante, du moins lar­ge­ment auto­no­misée par rap­port à l’État et aussi par rap­port aux intermédiai­res « citoyens ».

 

Dans le contour­ne­ment des ins­ti­tu­tions que recher­che Nuit debout, il n’y a plus l’idée de négation (le fameux tra­vail du négatif de la dia­lec­ti­que marxienne), mais celle d’affir­ma­tion. C’est pour cela que nous avons parlé de ten­ta­tive de séces­sion. Cette séces­sion est d’ailleurs assez illu­soire puis­que le mou­ve­ment est obligé de négocier sa présence sur les places, les condi­tions de sécurité et d’hygiène ou de voi­si­nage. Négocier tout cela est une pra­ti­que concrète qui condi­tionne une lutte, certes auto­li­mitée, mais ce n’est pas du citoyen­nisme si on donne à ce terme non pas le caractère d’une simple référence au citoyen qui peut être plus ou moins poli­ti­que (référence à la Révolu­tion française par exem­ple) ou très vague, mais le sens d’une vérita­ble idéologie comme celle que Hessel et d’autres ont pu jus­te­ment dévelop­per. La marge de manœuvre est certes étroite puis­que de nom­breu­ses asso­cia­tions qui sou­tien­nent le mou­ve­ment Nuit debout (cf. l’arti­cle pétition dans le jour­nal Libération du 26 avril) sont effec­ti­ve­ment dans le citoyen­nisme. En effet, les asso­cia­tions qui veu­lent agir loca­le­ment, les pro­jets de coopérati­ves, les pro­jets sociaux ou cultu­rels divers et variés repo­sent tous sur des deman­des de finan­ce­ment public. Donc c’est bien auprès de l’État que ces mou­ve­ments quéman­dent des locaux pour se réunir, des sub­ven­tions pour payer leurs salariés ou pour éditer leurs publi­ca­tions, des tarifs pos­taux moins chers pour les dif­fu­ser, mais ce n’est pas (ou pas encore) le cas de Nuit debout qui reste dans l’infor­mel et cher­che plus à orga­ni­ser qu’à ins­ti­tu­tion­na­li­ser.

 

Nous ne sommes évidem­ment pas d’accord poli­ti­que­ment avec Lordon (son idée de Républi­que sociale sou­ve­raine n’a pas de portée poli­ti­que aujourd’hui), mais nous reconnais­sons qu’il « colle » bien à la réalité du mou­ve­ment dans son état actuel.

Lordon parle ainsi de « luttes affir­ma­ti­ves » qu’il dis­tin­gue des « luttes reven­di­ca­ti­ves ». Si on décrypte, cela sous-entend que les luttes affir­ma­ti­ves sont des luttes de ras­sem­ble­ment, « glo­ba­les et uni­ver­sel­les » qui repo­sent sur la com­mune situa­tion d’indi­vi­dus salariés présents ou à venir pour ce qui est du tra­vail et d’indi­vi­dus-démocra­ti­ques et citoyens pour ce qui est de la poli­ti­que et des « valeurs » (aujourd’hui on ne parle plus en termes d’idéologie)

Ces pra­ti­ques d’affir­ma­tion seraient offen­si­ves, car pour lui le mou­ve­ment doit cesser de dire ce qu’il ne veut pas pour com­men­cer à dire ce qu’il veut. Mais sa cri­ti­que de la reven­di­ca­tion est ici une pose facile quand tout repose sur le dis­cours et que la parole n’est pas sou­te­nue par une vérita­ble lutte ancrée dans les rap­ports sociaux de pro­duc­tion et de tra­vail. Dans les années 1960-70 aussi, l’idée de lutte sans reven­di­ca­tion comme dépas­sant la simple défense de la condi­tion ouvrière a pu être défendue par les com­mu­nis­tes radi­caux de même qu’au niveau syn­di­cal, la CFDT, dans sa brève phase gau­chiste de l’après-mai 68 a opposé ses reven­di­ca­tions « qua­li­ta­ti­ves » aux reven­di­ca­tions « quan­ti­ta­ti­ves » de la CGT, mais c’était dans le cadre des luttes de clas­ses contre le capi­tal et pour abolir le sala­riat. À tort ou à raison c’était la négati­vité du mou­ve­ment qui l’empor­tait ou qui était mise en avant, non sa posi­ti­vité et c’est cela qui fai­sait peur à l’État et au patro­nat.

 

Le mou­ve­ment des places n’est en effet pas très « anti ». L’anti­ca­pi­ta­liste ne cons­ti­tue pas sa moti­va­tion première loin de là et il ne serait pas juste de le dire « anti-système », une appel­la­tion qui est plutôt la chasse gardée du FN et qui ne concerne que le champ poli­ti­cien. Il est plutôt pro-citoyen, pro-démocrate, pro-Constituante, pro-vie. Sur ce der­nier point, il semble se rat­ta­cher à ce qui s’est passé au moment des atten­tats de jan­vier et novem­bre 2015. Il n’y a pas la rage du « lumpen » qui semble préférer rester dans ses quar­tiers, il n’y a pas non plus la haine de classe, certes un peu de haine du flic mais très cir­cons­crite ; le mou­ve­ment est dans l’après-révolte dit Schneidermann dans Libération du 11 avril 2016.

L’indi­vidu qui adhère à Nuit debout ne récri­mine pas et il n’est pas dans le res­sen­ti­ment ; il posi­tive. Là encore il semble donner raison à Lordon pour qui les luttes reven­di­ca­ti­ves sépare­raient les différentes frac­tions du corps social alors que les luttes affir­ma­ti­ves font l’unité. En effet, les AG de Nuit debout sem­blent res­pi­rer le consen­suel. C’est que, au moins autant que la référence au mou­ve­ment des places des Indignados, celle au slogan des Occupy Wall Street « Nous sommes les 99 % » semble être prégnante et au fon­de­ment de l’idée qu’il suf­fi­rait de se débar­ras­ser des 1 % de domi­nants et d’exploi­teurs pour pou­voir pro­fi­ter de la vie, lui retrou­ver un sens, etc.

Le gou­ver­ne­ment a bien cons­cience qu’une cer­taine alchi­mie, qu’il n’avait pas prévue et qu’il ne maîtrise pas, a conduit à un rejet du projet de loi assez bien partagé même si comme d’habi­tude la majo­rité reste silen­cieuse. Il cher­che donc à tirer le mou­ve­ment vers le frac­tion­ne­ment. Tout d’abord en répon­dant sur des aspects par­tiels, qui per­met­tent des amen­de­ments au projet de loi comme les mesu­res spécifi­ques en faveur des jeunes et pour les PME ; ensuite, en trai­tant de façon différenciée les orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les. Priorité va être donnée à l’orga­ni­sa­tion étudiante (l’UNEF) parce que les jeunes s’agi­tent et qu’il faut s’adres­ser à des « res­pon­sa­bles » même s’ils ne représen­tent pas grand-chose ; et à la négocia­tion avec des syn­di­cats réfor­mis­tes comme la CFDT et l’UNSA afin de briser le front syn­di­cal du refus qui s’est cons­titué au début du mou­ve­ment.

Pour le reste, le gou­ver­ne­ment fait confiance à la bêtise poli­ti­que des têtes de gon­dole média­ti­ques du mou­ve­ment qui n’ont jamais eu de pra­ti­que mili­tante et se retrou­vent tri­buns de manière un peu impro­visée. À ce niveau Lordon en est la cari­ca­ture qui déclare à Tolbiac : « Revendiquer, c’est déjà être soumis, c’est s’adres­ser à des puis­san­ces tutélaires aima­bles » (cf. Libération du 4 avril). Un genre de dis­cours qui n’est prononçable et audi­ble que devant une assemblée qui ne compte que très peu de salariés, car qui­conque a un tant soit peu tra­vaillé dans un uni­vers de contrainte et de hiérar­chie sait que les reven­di­ca­tions les plus basi­ques sont cons­ti­tu­ti­ves des différentes formes de résis­tance quo­ti­dienne au tra­vail qui per­met­tent de sur­vi­vre en milieu hos­tile. Les salariés de Goodyear et d’Air France, ceux aujourd’hui en grève chez Bosch ou les inter­mit­tents du spec­ta­cle apprécie­ront.

Le « On vaut mieux que ça » est exem­plaire de cet état d’esprit. La ques­tion éthique, celle de la « dignité » est tout de suite posée comme supérieure à la ques­tion de la lutte contre l’exploi­ta­tion parce que le mou­ve­ment actuel inclut une majo­rité de per­son­nes qui se pen­sent sous-cotées par rap­port à leurs diplômes, par rap­port à leur ori­gine sociale, par rap­port à l’idéologie démocra­ti­que divulguée dans les cursus de for­ma­tion.

Dit autre­ment, ils ne se reconnais­sent glo­ba­le­ment pas comme force de tra­vail, mais comme res­source humaine et ils trou­vent générale­ment qu’ils sont sous-utilisés ou mal utilisés et soit sous-payés ou par­fois bien payés mais dans les deux cas, pressés comme des citrons et ensuite jetés parce qu’ayant donné tout leur jus. Il y a bien sûr du vrai là-dedans mais il ne faut pas s’étonner que le mou­ve­ment soit affir­ma­tif et peu contes­ta­taire. La fierté ouvrière, la pro­fes­sio­na­lità ita­lienne de l’ancien mou­ve­ment ouvrier ne pous­saient certes pas au sabo­tage de l’outil de tra­vail, mais le tra­vail bien fait ne deman­dait pas de récom­pense. Il pou­vait par­fois donner lieu à une satis­fac­tion per­son­nelle, ne serait-ce que dans la cama­ra­de­rie qui l’accom­pa­gnait, mais jamais il ne serait venu à l’idée d’un mineur de fond « qu’il valait mieux que ça ». C’est avec les mou­ve­ments des OS et jeunes ouvriers des années 1960-70 que cette idéologie pro­duc­tive ouvrière a com­mencé à se fis­su­rer dans les luttes anti-tra­vail, mais il n’était pas pour autant ques­tion de « on vaut mieux que ça » mais bien plutôt de « plus jamais ça ».

C’est aussi une ques­tion de sens à donner aux mots : deman­der le retrait du projet c’est bien reven­di­quer quel­que chose, mais c’est vrai, les Nuits debout ne le font pas dans les mêmes formes que les oppo­sants au CIP ou au CPE à leur époque, car le projet ne s’adresse pas direc­te­ment et uni­que­ment à la jeu­nesse sco­la­risée et cela crée un décalage.

Visiblement Lordon recy­cle du Deleuze (l’affir­ma­tion par la cons­truc­tion de quel­que chose plutôt que la négation par la cri­ti­que et la dénon­cia­tion10) et du Spinoza mâtiné de Negri (la puis­sance vir­tuelle de la mul­ti­tude : « on vaut mieux que ça ») et il res­sert du Freud versus Lyotard11 comme si cela pou­vait faire arrêter « la machine12 ».

Ce qui est sûr c’est que ce n’est pas en oppo­sant affir­ma­tion et reven­di­ca­tion que le mou­ve­ment s’appro­fon­dira et pren­dra de l’exten­sion. Il faut que les deux aspects puis­sent conver­ger. C’est l’impasse par exem­ple de la lutte chez Goodyear où les salariés de la CGT qui ont été condamnés en jus­tice ne trou­vent pas de réponse et de riposte à la répres­sion auprès de leur cen­trale syn­di­cale. Celle-ci affirme pour­tant les sou­te­nir, mais en ne leur garan­tis­sant pas un temps de parole à son congrès ! C’est qu’elle ne peut pas « enten­dre » la vio­lence qu’ils ont perpétrée dans leur lutte et la vio­lence qu’ils ont subies dans la répres­sion, comme le double signe d’un épui­se­ment d’une logi­que du capi­tal qui tour­nait jusque-là autour de la dépen­dance récipro­que entre capi­tal et tra­vail. Si elle n’enre­gis­tre pas le pro­ces­sus d’ines­sen­tia­li­sa­tion de la force de tra­vail dans le procès de valo­ri­sa­tion du capi­tal, elle ne peut plus vrai­ment jouer son rôle de défen­seur de la force de tra­vail. Quoi qu’elle fasse et dise, elle est dans l’immo­bi­lisme.

Un mouvement qui défie l’état d’urgence ?

Qu’est-ce que l’état d’urgence actuel­le­ment en France ? Une ques­tion à peine posée pour­rions-nous dire.

Certains le confon­dent avec l’État d’excep­tion selon Carl Schmitt qui délimite une ligne de par­tage amis/enne­mis, ces der­niers étant dorénavant des enne­mis de l’intérieur. C’est le cas du cou­rant autour de « L’insur­rec­tion qui ne vient pas », d’autres l’assi­mi­lent à l’État réduit au ministère de l’Intérieur comme le disent les liber­tai­res qui voient par­tout une cri­mi­na­li­sa­tion des luttes alors qu’il n’y a pénali­sa­tion que parce que les luttes res­tent isolées et n’attei­gnent pas le niveau suf­fi­sant qui per­met­trait qu’elles ne le soient pas ou alors qu’elles le soient, mais dans une guerre sociale vrai­ment déclarée.

Sans tomber dans la phi­lo­lo­gie, il faut différen­cier l’état d’urgence, avec une lettre ini­tiale en minus­cule, de l’État d’urgence avec une lettre ini­tiale en majus­cule. Dans le pre­mier cas, il s’agit d’une situa­tion conjonc­tu­relle qui n’a pas de caractère de per­ma­nence même si comme en France cette situa­tion vient d’être pro­longée ; dans le second cas d’une ins­ti­tu­tion, qui plus est, l’ins­ti­tu­tion suprême qui s’érige à un tel niveau qu’il peut se passer des lois. À l’oral, la différence ne s’entend pas, mais ce n’est pas le cas à l’écrit et sur­tout du point de vue du sens.

Les mesu­res actuel­les prises par les États démocra­ti­ques pour se défendre contre la menace ter­ro­riste ne sont pas excep­tion­nel­les, excepté celles concer­nant la prison de Guantanamo. Elles res­sor­tent de tout un arse­nal de mesu­res préven­ti­ves et répres­si­ves utilisées par les démocra­ties bour­geoi­ses/capi­ta­lis­tes au cours de l’his­toire contem­po­raine13. Ce qui est nou­veau, c’est que des moyens tech­ni­ques sophis­tiqués leur don­nent des capa­cités à établir non pas une répres­sion plus grande (ce que cer­tains appel­lent l’État pénal, cf. Loïc Wacquant), mais des procédures de contrôle plus fines, des traçages faci­lités par les nou­vel­les tech­no­lo­gies, le dévelop­pe­ment d’une sur­veillance de proxi­mité par l’usage des cartes de crédit et de consom­ma­tion en ligne, etc. Comme les nou­vel­les tech­no­lo­gies l’État se met en réseau, s’hori­zon­ta­lise, se bana­lise comme dans les contrôles aux aéroports ou actuel­le­ment dans le contrôle du contenu des sacs à l’entrée des grands maga­sins ou des édifi­ces publics. Il imprègne le social et le quo­ti­dien et fina­le­ment ne s’en dis­tin­gue plus guère puis­que ces der­niers contrôles ne sont même pas effectués par la police, mais par des salariés d’un nou­veau type dont on peine à définir « l’acti­vité ».

L’état d’urgence peut donc bien être com­pa­ti­ble avec un État dans sa forme réseau et donc ne pas impli­quer d’État d’excep­tion.

Ce qui est impor­tant, ce ne sont donc pas les mesu­res répres­si­ves mises en place qui, si on y pense, sont bien moins répres­si­ves que celles de l’État-Marcellin du début des années 1970. La mort de l’étudiant Malik Oussekine vic­time des bri­ga­des à motos en 1986 au cours d’une mani­fes­ta­tion contre le projet Devaquet de sélec­tion à l’entrée de l’uni­ver­sité, l’œil crevé et le visage cabossé de Richard Deshayes du Front de libération de la jeu­nesse et du groupe Vive la révolu­tion le 9 février 1971 par une gre­nade à tir tendu n’ont pas attendu le flash-ball pour signi­fier la puis­sance de l’État quand il défend l’ordre établi.

Mais quoi de plus logi­que quand on porte l’atta­que contre l’État ? Ce qui est moins compréhen­si­ble, c’est que les vic­ti­mes sont de moins en moins des per­son­nes qui por­tent l’atta­que au cœur de l’État, mais bien plutôt le tout venant des mani­fes­tants (cf. le lycéen tabassé devant son lycée Bergson ou les inci­dents au lycée Voltaire ou encore au lycée Doisneau dans la ban­lieue lyon­naise, il y a quel­ques jours) ce qui fait que le main­tien de l’ordre s’appa­rente immédia­te­ment à une vio­lence policière qui, elle-même, apparaît dis­pro­por­tionnée à un point tel que l’IGPN est obligée d’inter­ve­nir.

Tout cet arse­nal ordi­naire de l’appa­reil d’État existe tou­jours bel et bien, mais il a perdu de son ancienne légiti­mité bour­geoise. En effet, il ne fonc­tion­nait qu’en tant que recours de l’État-nation pour défendre sa qualité de régime démocra­ti­que et, pour ce qui est de la France, d’État républi­cain. C’est cette légiti­mité qui est remise en ques­tion aujourd’hui quand on passe de la forme État-nation à la forme réseau. Ce sont alors toutes les ins­ti­tu­tions déjà désta­bi­lisées par le chan­ge­ment de forme de l’État qui se retrou­vent délégitimées de l’ancien exer­cice de la vio­lence (policière et judi­ciaire) dans l’État républi­cain. Cela donne l’impres­sion que la police est par­tout (c’est faux) et que la jus­tice est nulle part (c’est juste).

Toutefois les sen­ti­ments ambi­va­lents sont prédomi­nants, car d’un côté la délégiti­ma­tion des ins­ti­tu­tions dans la forme État-réseau fait voir les poli­ciers comme des « sbires » et non comme des fonc­tion­nai­res du ministère de l’Intérieur, dans un contexte général (hors ter­ro­risme) de dimi­nu­tion de la vio­lence reconnue par tous les socio­lo­gues de gauche, alors que de l’autre, la police est de plus en plus amenée à gérer du social dans les plain­tes pour mal­trai­tan­ces ou viols, les vols, etc., avec une présence féminine de plus en plus impor­tante en son sein, même si ces femmes offi­cient sur­tout dans des bureaux avec des emplois para-sociaux et rele­vant de la psy­cho­lo­gie ou d’une quel­conque exper­tise scien­ti­fi­que. Cette ambi­va­lence est bien présente, et de façon extrémisée pour­rait-on dire, dans les posi­tions sur la police depuis les atten­tats : de sur­pre­nan­tes accla­ma­tions d’un côté, des pétitions alar­man­tes de l’autre par rap­port à des vio­len­ces et dérives policières depuis l’état d’urgence et pen­dant le mou­ve­ment anti-projet El Khomri14.

Contrairement à ce qui se dit aux assemblées des Nuits debout, la crise poli­ti­que actuelle n’est pas une crise de représen­ta­tion d’un per­son­nel poli­ti­que qui ne serait plus adéquat (cela, c’est la posi­tion Podemos), mais une crise du pou­voir en tant que tel et une crise de la notion de sou­ve­rai­neté, ce qui bien évidem­ment donne du poids à ceux qui veu­lent res­tau­rer cette pers­pec­tive sou­ve­rai­niste. Le poids donné par les médias à Frédéric Lordon, ce sou­ve­rai­niste social (il se réclame de la « Républi­que sociale », cf. son arti­cle dans Le Monde diplo­ma­ti­que de mars 2016) en est un exem­ple. Nous y revien­drons.

C’est peut-être aussi pour cela que le mou­ve­ment des places semble tour­ner en rond comme d’ailleurs, à cer­tains moments, le mou­ve­ment de mai 68 a pu aussi donner la même impres­sion par son refus de pren­dre en compte la ques­tion du pou­voir et aussi celle de la représen­ta­tion. On peut se rap­pe­ler une mani­fes­ta­tion pari­sienne de mai pas­sant devant la Chambre des députés sans détour­ner le regard pen­dant que les « socia­los » les plus aven­tu­ris­tes (Fillioud et Estier) fai­saient de grands gestes de sym­pa­thie pour atti­rer l’atten­tion.

C’est peut être aussi à cause de cela que les Ruffin et autres Lordon à la détente poli­ti­cienne facile ont appelé, le 21 avril dans un mee­ting en marge des Nuits debout à rejoin­dre les syn­di­cats de salariés le 1er mai.

Les sous-marins élec­to­raux et poli­ti­ciens sem­blent man­quer de patience…

Cet appel pour­rait certes faire penser à celui lancé par le Mouvement du 22 mars et l’UNEF en direc­tion des syn­di­cats pour le 13 mai 1968, mais il s’agis­sait quand même là d’amor­cer la grève générale et non pas de célébrer la fête du Travail ! Nous ne sommes pas dans la même situa­tion his­to­ri­que. Aucun signe de per­tur­ba­tion ne pro­vient des entre­pri­ses et du monde du tra­vail, en tout cas de sa base et même si la CGT est moins hos­tile au mou­ve­ment aujourd’hui qu’hier, les ouvriers de Goodyear n’ont fina­le­ment pas pu inter­ve­nir à son der­nier congrès et le syn­di­cat des jour­na­lis­tes (SNJ) n’a pu y faire inter­ve­nir Ruffin à la tri­bune des invités. Mais, par ailleurs, la défiance du mou­ve­ment vis-à-vis des appa­reils syn­di­caux et poli­ti­ques est beau­coup plus forte qu’aupa­ra­vant comme l’a montré la réaction du « public » aux dernières pro­po­si­tions de Ruffin au cours du mee­ting « L’étape d’après », le 20 avril 2016 à la Bourse du tra­vail à Paris. Il n’a fina­le­ment pas obtenu de mandat pour négocier sa pro­po­si­tion auprès des syn­di­cats. Toutefois, le 28 au soir, les syn­di­cats, à com­men­cer par Martinez, étaient bien là et on leur posait res­pec­tueu­se­ment des ques­tions… Pourquoi la CGT est-elle allée à Canossa ? Difficile à expli­quer. Il y a sans doute deux lec­tu­res de cette présence ; la première à usage externe où il faut donner l’impres­sion d’être dans le mou­ve­ment. Certes pas dans le mou­ve­ment Nuit debout, mais dans un mou­ve­ment plus vaste anti-projet de loi-tra­vail et anti-gou­ver­ne­men­tal ; la seconde à usage interne dans la mesure où la CGT doit faire face à l’impa­tience d’une partie de sa base (mili­tants che­mi­nots, hos­pi­ta­liers, d’Air France) qui pousse vers la grève générale. Comme sou­vent depuis qu’elle est en posi­tion de fai­blesse (perte de mili­tants et pro­gres­sion atten­due de la CFDT aux pro­chai­nes élec­tions pro­fes­sion­nel­les), elle prend le pouls sans pren­dre de risque et préfère pour le moment se défaus­ser en ren­voyant la décision au niveau des unions loca­les, les­quel­les font enten­dre une cer­taine impa­tience devant l’atten­tisme de la direc­tion par rap­port au mot d’ordre de grève générale.

Il n’empêche que pour les indi­vi­dus-mani­fes­tants-acti­vis­tes qui impo­sent leur présence à un moment donné et dans l’illégalité au départ, l’état d’urgence qui inter­dit les ras­sem­ble­ments est bel et bien bravé et il com­porte des ris­ques (une tren­taine d’arres­ta­tions de lycéens à Vaulx-en-Velin par exem­ple et une condam­na­tion ferme, plus de 200 arres­ta­tions en France au len­de­main de la manif du 28 février). Cette bra­vade n’est peut-être qu’un geste bra­va­che, mais elle cons­ti­tue quand même un élément per­tur­ba­teur de l’état d’urgence qui se trouve alors réduit à un climat d’urgence dont la fac­ti­cité apparaît aux yeux de tous... et mani­feste effec­ti­ve­ment l’évanes­cence des ins­ti­tu­tions de la forme ancienne d’État-nation et le côté ridi­cule ou vain du dit état d’urgence. François Fillon l’a d’ailleurs bien com­pris qui somme le gou­ver­ne­ment de mettre fin à tout cela... pour faire res­pec­ter l’état d’urgence, car il n’existe que si on démontre son exis­tence ou qu’on y fait croire.

Le mou­ve­ment a donc fait état de cer­tai­nes capa­cités qui peu­vent conte­nir des poten­tia­lités, une dyna­mi­que qui fait qu’à un cer­tain moment, dans une situa­tion donnée, une mise en branle de l’ordre établi par un cer­tain nombre de pra­ti­ques peut être un « pré-requis » pour éven­tuel­le­ment aller plus loin ou ailleurs. Il y a tou­jours plus à atten­dre (et même si c’est en pure perte fina­le­ment) d’un mou­ve­ment qui impose ses formes et son rythme que d’un mou­ve­ment qui quémande des auto­ri­sa­tions et suit « l’agenda poli­ti­que ou syn­di­cal » pour parler comme les jour­na­lis­tes, même si on sait qu’il y a pres­que tou­jours une dia­lec­ti­que qui se crée entre les deux ten­dan­ces.

Les limites actuelles du mouvement Nuit debout

Le mou­ve­ment Nuit debout a le défaut de se pren­dre pour ce qu’il n’est pas. Sa « libre parole » cor­res­pond trop à un code d’entre soi, sur le mode twee­ter-texto-SMS. C’est plus un code génération­nel d’indi­vi­dus connectés qu’une pra­ti­que d’inter­ven­tion poli­ti­que. Le lan­gage des signes, le minu­tage des inter­ven­tions, l’ins­crip­tion sur les listes des tours de parole qui empêchent toute inter­pel­la­tion entre inter­ve­nants et toute polémique sur le vif, favo­ri­sent certes l’expres­sion mais au sein de l’hypothèse consen­suelle.

Des indi­vi­dus du mou­ve­ment disent sou­vent qu’ils peu­vent se passer des médias parce qu’ils ont les leurs qui leur seraient pro­pres, mais ils sont encore dans l’idéologie tech­ni­ciste-pro­gres­siste de croire qu’on peut lutter contre le capi­tal avec les armes du capi­tal en les retour­nant contre lui. On doit certes uti­li­ser les moyens à dis­po­si­tion mais sans illu­sion15.

Nuit debout sacri­fie trop aux formes et à l’orga­ni­sa­tion pour l’orga­ni­sa­tion. Il a ten­dance à délais­ser les conte­nus. Peut-être cela pro­vient-il aussi de sa ten­dance à tout écraser, tout rendre équi­va­lent par son obses­sion de l’hori­zon­ta­lité. Un fait exem­plaire : alors qu’à l’ori­gine, le mou­ve­ment exige le retrait du projet de loi El Khomri parce qu’il accroîtrait l’insécurité sociale et qu’il pose la lutte contre la précarité comme son objec­tif ; alors que c’est sur ce point que se fait la jonc­tion avec les syn­di­cats de salariés, et bien cet aspect se dis­sout complètement dans la « com­mis­sion­nite » du mou­ve­ment des places.

Un exem­ple dans l’exem­ple : le pro­gramme des com­mis­sions de Nuit debout Paris pour la période du 23 avril au 7 mai com­prend des dizai­nes et des dizai­nes de sujets, mais pas un seul concer­nant les ques­tions du tra­vail ! Par contre on y trouve en bonne place tous les grands sujets dits « de société » qui ont rem­placé l’ancienne ques­tion sociale : le féminisme radi­cal, l’homo­sexua­lité et les ques­tions de genre, la libération ani­male et l’écolo­gie16. Des réunions non mixtes sont même orga­nisées et les éven­tuels contre­ve­nants fai­sant remar­quer que c’est repro­duire les sépara­tions d’un mou­ve­ment qui veut pour­tant s’affran­chir des barrières et frontières, sont ver­te­ment remis à leur place. Le mou­ve­ment des places assi­gne bien des places. Tous par­lent de conver­gence des luttes (cf. le col­lec­tif du même nom) alors que c’est l’idée même d’intérêt commun qui se perd. Alors que beau­coup d’auteurs et mili­tants poli­ti­ques insis­tent sur la nécessité de se réappro­prier les « com­muns » (Hardt et Negri, Dardot et Laval) dans une pers­pec­tive plus ou moins affirmée de com­mu­nauté humaine17, le commun et l’unité sont sur­tout perçus sur les places à tra­vers l’idéologie de « l’inter­sec­tion­na­lité », notion d’ori­gine anglo-saxonne portée par les par­ti­cu­la­ris­mes radi­caux, mais repo­sant en fait sur l’indi­vi­dua­lisme métho­do­lo­gi­que qui ne conçoit l’unité que comme agrégation des sépara­tions.

Ainsi, Lordon, dans son arti­cle précité « Le feu aux foules » en appelle à la conver­gence des luttes qui res­tent dis­persées et qui vont de la lutte pour des papiers à celle qui s’oppose à la réforme des collèges. Il ne veut pas com­pren­dre qu’un ensei­gnant ou un parent peut d’une part lutter pour les papiers pour tous dans le cadre de RESF et donc être contre la poli­ti­que migra­toire de l’État et d’autre part ne pas être contre un projet de réforme de l’EN qui, même s’il n’est pas satis­fai­sant, se trouve attaqué par les ensei­gnants les plus cor­po­ra­tis­tes et les parents les plus élitis­tes et les plus par­ti­sans de l’ordre. On voit là l’inanité de ce prétendu slogan de conver­gence. C’est aussi bête que de croire à la conver­gence des luttes de « tra­vailleu­ses du sexe » pour la libre dis­po­si­tion de leur corps et de musul­ma­nes pour le port du voile à l’école.

En tout cas, sur ces bases, il apparaît dif­fi­cile d’étendre le mou­ve­ment aux usines et à la ban­lieue et d’appe­ler à la grève reconduc­ti­ble, slogan liber­taire répété à l’envi et de façon pav­lo­vienne à chaque embryon de mou­ve­ment ! Les échecs des ten­ta­ti­ves de dépla­ce­ment des Nuit debout dans les ban­lieues et les entre­pri­ses sont emblémati­ques des limi­tes inter­nes de ce mou­ve­ment. Ainsi, à Marseille, le samedi 23 avril, le mou­ve­ment a essayé de se déloca­li­ser du cours Julien, dans le centre de Marseille, vers les quar­tiers Nord, de la cité des Flamands dans le 14e arron­dis­se­ment. La greffe n’y a pas été facile. Les asso­cia­tions loca­les comme « Pas sans nous » ont exprimé le fait qu’elles n’avaient pas attendu les Nuits debout pour ne pas vivre à genoux mais se lever et être debout. Que la volonté de conver­gence res­tait un vœu pieux tant que le sens de la conver­gence n’était pas fixé plus précisément. Eux n’ont rien à faire de l’inter­sec­tion­na­lité ! Le projet de loi El Khomri ? Quand le chômage atteint un tel niveau dans cer­tains quar­tiers, que bien des per­son­nes n’y sont d’ailleurs plus ins­cri­tes sans pour cela être au tra­vail, aucune loi ne peut les attein­dre et en tout cas aggra­ver la situa­tion. Pour conver­ger avec le mou­ve­ment des places encore fau­drait-il qu’il y ait un sens commun à donner à la conver­gence au lieu de la poser abs­trai­te­ment comme une évidence.

D’une manière générale les appels à la conver­gence des luttes sont nom­breux, mais ils sont empreints d’une naïveté désar­mante. Mais cette naïveté trouve ici ou là ses contre-exem­ples : à Lyon, par exem­ple, le lycée de Vaulx-en-Velin, en ban­lieue Est, est à la pointe de la lutte lycéenne dans la région et des minis­tres venant en visite de façon inopinée à Vaulx, une conver­gence concrète avec Nuit debout a pu être projetée avec une mani­fes­ta­tion orga­nisée à Vaulx et qui a débordé dans quel­ques affron­te­ments spo­ra­di­ques. Mais dans l’ensem­ble les conver­gen­ces concrètes sont rares et ren­dues en outre dif­fi­ci­les, car visi­ble­ment la plu­part des présents ne se sont jamais égarés en ban­lieue... ni vers une usine. Quelques voix isolées ont tou­te­fois men­tionné sur la place Guichard à Lyon que plutôt que d’appe­ler abs­trai­te­ment à la conver­gence ou de vou­loir aller porter la bonne parole aux ouvriers sur le projet de loi El Khomri, il vau­drait peut-être mieux déjà aller là où il se mène une lutte comme chez Bosch.

Ces limi­tes inter­nes appa­rais­sent aussi dans le fait que l’auto­no­mie du mou­ve­ment est toute rela­tive. Nous avons vu pour­quoi quand nous avons parlé de son lan­ce­ment. Mais il s’agit aussi d’autre chose, à savoir la présence sur les places d’orga­ni­sa­tions et d’asso­cia­tions représen­tant les par­ti­cu­la­ris­mes précédem­ment cités qui se sont ins­tallés tout tran­quille­ment et quasi natu­rel­le­ment avec tout leur matériel orga­ni­sa­tion­nel… comme si elles n’étaient pas des orga­ni­sa­tions poli­ti­ques, mais de sim­ples bonnes causes dont la présence ne fait pas ques­tion. Peu sou­cieu­ses de ce qui se passe autour d’elles, elles ven­dent leur soupe comme si de rien n’était, en tou­ris­tes pro­fi­tant de l’occa­sion. Mais ce qui a tou­jours été reproché aux gau­chis­tes récupérateurs et mani­pu­la­teurs ne leur est pas reproché. Elles sont au-dessus de tout soupçon, car elles sont dans l’air du temps qui est pour­tant celui de la dyna­mi­que du capi­tal, du recul des limi­tes. Cet épar­pille­ment dans lequel cer­tains voient une force est ren­forcé par un mode d’inter­ven­tion qui fait se succéder à la tri­bune et en un temps record tous les défen­seurs de ces différentes causes dont beau­coup sem­blent défendre avant tout leur souci de soi.

Petit bilan provisoire

Les réunions Nuit debout à Paris et dans nombre de villes de pro­vince sem­blent avoir atteint un régime de croisière. Le mou­ve­ment peine à trou­ver un second souf­fle. Les pro­ta­go­nis­tes et orga­ni­sa­teurs présents dès l’ori­gine du mou­ve­ment Nuit debout à Paris reconnais­sent d’ailleurs eux-mêmes qu’il n’y a pas plus de monde au bout d’un mois d’acti­visme qu’au début de l’occu­pa­tion. Beaucoup d’étudiants, des jeunes chômeurs, quel­ques retraités, la nuit, et même le jour, pren­nent la parole comme pour dire leur ras-le-bol ou leur souf­france en dehors et contre les médias aux mains des privilégiés, mais on sent une impos­si­bi­lité quasi struc­tu­relle à inter­ve­nir dans le monde réel, c’est-à-dire dans les entre­pri­ses, sur les trans­ports, la santé, l’éduca­tion ou le loge­ment, à pro­po­ser un contenu et un rap­port de force.

Des places sont occupées, mais le mou­ve­ment d’occu­pa­tion ne gêne pas tant qu’il reste cir­cons­crit. Or, dès qu’il déborde, il risque d’être stoppé, car il n’a pas d’autre ancrage pro­tec­teur, celui que four­nis­sait autre­fois la grande usine (« la for­te­resse ouvrière ») ; pas de base arrière comme celle que peut encore par­fois four­nir l’uni­ver­sité. Même si elles précèdent le mou­ve­ment actuel, les actions des salariés de Goodyear et d’Air France ainsi que la répres­sion qui s’en est suivi (licen­cie­ments et condam­na­tions pénales) sont de bons indi­ca­teurs du rap­port de force actuel. Tout ce qui n’est pas massif et généralisé risque la pénali­sa­tion de ce qui ne sont plus que des actions de résis­tance.

Les éven­tuels appels à l’insur­rec­tion au cours de mani­fes­ta­tions « sau­va­ges » comme à Marseille18, d’opérations coups de poing comme à Lyon ou de fin de mani­fes­ta­tion comme à Paris, Rennes ou ailleurs ne sont pas des suites logi­ques du mou­ve­ment, son exten­sion vio­lente et mas­sive, mais des excrois­san­ces jus­te­ment faci­les à réprimer pour cela.

En l’absence de luttes parallèles et signi­fi­ca­ti­ves de la part des salariés, il n’y a per­sonne pour pren­dre le relais ou donner un coup de pouce au mou­ve­ment. Les appels pathétiques à la Grève générale19 expri­ment ce divorce res­senti obscurément, sans avoir les moyens réels de briser les dik­tats du capi­tal et d’oppo­ser d’autres pra­ti­ques direc­tes contre l’écono­mie.

Par exem­ple com­ment rendre les trans­ports en commun gra­tuits immédia­te­ment ? La ques­tion de la vio­lence se pose alors différem­ment, non pas à tra­vers le culte de la vio­lence ou la haine du flic ou du fas­ciste, comme essaient de l’impo­ser avec les mêmes méthodes les « anti­fas » ou les petits grou­pes de lycéens venus en découdre, mais concrètement en s’en pre­nant aux dis­po­si­tifs de contrôles, aux machi­nes, aux moyens de paie­ment, et non pas en orien­tant la vio­lence sur les per­son­nes. Pour le moment nous n’en sommes pas là et le mou­ve­ment n’ouvre pas une telle pers­pec­tive. À l’ancienne lutte des clas­ses anti­ca­pi­ta­liste, se sub­sti­tue le cli­vage idéolo­gi­que gauche-droite qui est cons­tam­ment réactivé, par une nébuleuse grou­pus­cu­laire qui s’affi­che liber­taire et anti­fas­ciste au mieux, sou­ve­rai­niste au pire. Sur les places où les gens se ras­sem­blent, on parle tou­jours de conver­gence des luttes, mais sans se mettre d’accord sur ce qu’est une lutte et sur­tout ce qu’est et/ou ce que serait une lutte contre le capi­tal20.

 

2 mai 2016

 

Notes

1 – Cf. Interventions n° 11 de mars 2013 : « Flexisécurité à la française : l’impro­ba­ble régula­tion du rap­port social capi­ta­liste », ici : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle307

2 – Comme c’est sou­vent le cas (cf. 1981), la France rame à contre-cou­rant. Alors qu’il lui est demandé de faire assaut de libéralisme pour rat­tra­per son « retard » et que ses gou­ver­nants sem­blent par­fois s’y résoudre, ses par­te­nai­res les plus engagés dans la voie néolibérale ont ten­dance à rétropédaler. C’est que, contrai­re­ment à ce que disent les contemp­teurs patentés d’un néolibéralisme qui s’annon­ce­rait tou­jours plus radi­cal, de nom­breu­ses voix écono­mi­ques et poli­ti­ques, y com­pris aux États-Unis, se font enten­dre pour tirer la son­nette d’alarme et amor­cer un nou­veau tour­nant vers un keynésia­nisme tempéré (pres­sions pour que l’Allemagne relance la consom­ma­tion, injec­tions monétaires des ban­ques cen­tra­les auprès des par­ti­cu­liers ; des­ser­re­ment des règles budgétaires en Europe).

3 – À Saint-Denis (Paris VIII) par exem­ple, les étudiants de socio­lo­gie et de phi­lo­so­phie démar­rent au quart de tour, d’autant que ces der­niers vien­nent de ter­mi­ner un cycle de cours et d’inter­ven­tion sur la phi­lo­so­phie du tra­vail et la ques­tion de l’acti­vité. Les tra­vaux pra­ti­ques peu­vent donc com­men­cer avec l’appui des ensei­gnants concernés. Toutefois, à notre connais­sance, les enjeux pro­fonds du projet ne sem­blent pas ques­tionnés. Des dis­cus­sions plus larges ont lieu dans d’autres com­mis­sions, mais sur les sujets habi­tuels de recher­che (par exem­ple, les études de genre).
À Nanterre, des étudiants occu­pent un espace qu’ils ont baptisé « Ulrike Meinhof », ce qui leur a valu d’être traités de suppôts de Daech par des ensei­gnants qui avaient dû lire trop d’arti­cles d’Olivier Roy sur « l’isla­mi­sa­tion de la radi­ca­lité »… Une ensei­gnante, « spécia­liste » des ques­tions de la lutte armée, y a animé un soir un débat sur la ques­tion de la vio­lence. Les inter­ven­tions étaient intéres­san­tes, très loin des pon­cifs et on y a abordé, entre autres, la ques­tion de la dérive, aujourd’hui fréquente, de l’anti­sio­nisme vers l’antisémitisme.

4 – Le Mouvement inter-lycées (MILI) créé en 2013 au moment de l’expul­sion de Leonarda a joué un rôle précur­seur et il a donné lieu aujourd’hui Mouvement inter­lut­tes indépen­dant, en gar­dant le même sigle, mais avec une volonté d’ouver­ture plus grande. De ten­dance anti­fas­ciste et anti-flics, ils par­lent de l’état d’urgence en termes « d’État d’urgence », avec une majus­cule donc. Leur slogan : « Le monde ou rien ». Leur com­po­si­tion : des lycéens, des étudiants, des appren­tis, des précaires, deux tiers de garçons et un tiers de filles, inégale représen­ta­tion de sexe qui ne semble pas leur poser de problème.

5 – Cf. Aglietta A. et Brender A., Les métamor­pho­ses de la société sala­riale, Calmann-Lévy, 1984.

6 – Les dernières simu­la­tions sta­tis­ti­ques sur les effets futurs des NTIC et de « l’ubérisa­tion » de l’acti­vité son­nent comme des cris d’alarme pour tous ceux qui veu­lent main­te­nir l’idéologie du tra­vail et le sala­riat comme système de repro­duc­tion prédomi­nant des rap­ports sociaux. Dans de nom­breux sec­teurs, les effec­tifs pour­raient être au moins divisés par deux. Et ce pro­ces­sus ne touche pas que les pays domi­nants. Les pays dits émer­gents sont eux aussi concernés.
Malgré tous les dis­cours assénés depuis la fin des années 1990 et les mou­ve­ments de chômeurs contre l’assis­ta­nat puis après l’épisode des 35 heures en faveur du « tra­vailler plus pour gagner plus », le recours au revenu garanti se pose à nou­veau comme on peut le voir avec le futur projet du député PS de l’Ardèche sur l’exten­sion du RSA aux moins de 25 ans.

7 – Il n’est donc pas ques­tion de « reve­nir au XIXe siècle » comme on l’entend par­fois dans les défilés ou sur les places. De la même façon, le slogan « le droit du tra­vail est à nous » marque une méconnais­sance de l’his­toire ouvrière et des conflits de clas­ses qui ont jus­te­ment, entre autres, été arbitrés et ins­ti­tu­tion­na­lisés dans le Code du tra­vail.

8 – Comme nous avons essayé de le définir dans notre modèle en trois niveaux (cf. le n° 15 de la revue Temps cri­ti­ques).

9 – Cf. J. Guigou « L’ins­ti­tu­tion résorbée », Temps cri­ti­ques n° 12, hiver 2001. Ici : http://temps­cri­ti­ques.free.fr/spip.php?arti­cle103

10 – Une logi­que de dénon­cia­tion qui conduit tra­di­tion­nel­le­ment la cri­ti­que dia­lec­ti­que à condam­ner la démocra­tie for­melle et le capi­tal alors que depuis les Indignados, la ten­dance mou­ve­men­tiste qui s’exprime un peu par­tout sur les places du monde entier y com­pris à Hong Kong et Taïwan est celle de « la démocra­tie ici et main­te­nant ».

11 – Dans Dérive à partir de Marx et Freud, Bourgois, col­lec­tion 10/18, 1973, Lyotard passe de l’écono­mie poli­ti­que à l’écono­mie du désir. Lordon embraye pres­que cin­quante plus tard avec La société des affects. Pour un struc­tu­ra­lisme des pas­sions, Le Seuil, 2015, dont la seconde partie du titre relève déjà en soi de l’oxy­more. Le contenu est du même ton­neau qui nous présente non pas la vision hégélienne de la dia­lec­ti­que du maître et de l’esclave, mais celle qui affirme le plai­sir dans la domi­na­tion, un plai­sir qui se trou­ve­rait fina­le­ment des deux côtés, domi­nant comme dominé. À propos du tra­vail il y aurait donc deux vérités, une objec­tive qui est celle de l’exploi­ta­tion et l’autre sub­jec­tive qui fait qu’on peut trou­ver un cer­tain plai­sir, sous des formes diver­ses, à cette inégalité de fond. Il confond visi­ble­ment le rap­port hiérar­chi­que et l’exploi­ta­tion avec le maso­chisme, Merci patron et Portier de nuit.

12 – Même si nous avons dit qu’il col­lait bien au mou­ve­ment des places dans son état actuel, il ne faut pas accor­der trop de crédit aux dires de Lordon qui dit tout et son contraire : ainsi il vante sa trans­ver­sa­lité et son hori­zon­ta­lité tout en décla­rant dans son der­nier livre Impérium (La Fabrique, 2015) que la domi­na­tion étati­que du ver­ti­cal sur l’hori­zon­tal est néces­saire. L’hori­zon­ta­lité ne peut être qu’une « ten­sion », mais la ver­ti­ca­lité s’impo­se­rait tou­jours dans les corps sociaux et qu’elle s’exprime le mieux dans la prégnance quasi orga­ni­que de l’appar­te­nance natio­nale (cf. La cri­ti­que de Ph. Corcuff dans Libération du 14 avril 2016). Dans Grands for­mats, dos­sier « Nuits debout », on apprend aussi qu’il est pour « l’insur­rec­tion » mais qu’il faut l’orga­ni­ser ! On ne saura pas qui est le « on » et donc on ne saura pas non plus quelle est la différence dans ce cas entre insur­rec­tion et grand soir bolchévique.

13 – Ainsi, en Allemagne, pour se prémunir du retour d’un scénario à la Hindenburg-Hitler, mais en même temps pour se protéger sur le front de l’Est (RDA et URSS), l’Allemagne a ins­crit, dans sa Constitution de 1949, une clause par­ti­culière, dite « clause d’éternité » inter­di­sant la remise en cause de la forme par­le­men­taire de l’État. Pour Carl Schmitt qui offi­ciait encore à l’époque en tant que grand juriste cons­ti­tu­tion­na­liste, cela établis­sait « une dic­ta­ture sou­ve­raine légale ». Cela fut d’ailleurs confirmé avec la rapide inter­dic­tion du KPD sta­li­nien. Il ne s’agis­sait donc en rien d’une mesure d’excep­tion.
En France, les « lois scélérates » contre les anar­chis­tes, les lois de 1934 contre les fac­tieux réutilisées par le Front popu­laire contre les apa­tri­des radi­caux et les lea­ders d’orga­ni­sa­tions anti-colo­nia­lis­tes, l’arti­cle 16 de la cons­ti­tu­tion gaul­liste, la dis­so­lu­tion des orga­ni­sa­tions gau­chis­tes en juin 1968, les tri­bu­naux et cours spéciales de jus­tice des années 1970 confir­ment la nor­ma­lité de ces lois coer­ci­ti­ves au sein même des démocra­ties et ne signa­lent nulle fas­ci­sa­tion, contrai­re­ment à ce que cla­ment les anti­fas­cis­tes pro­fes­sion­nels.

14 – Cf. la pétition des 300 uni­ver­si­tai­res, artis­tes, mili­tants asso­cia­tifs « sur un pou­voir qui matra­que » dans Libération du 21 avril 2016.

15 – Il faut reconnaître à la radio en ligne Nuit debout une cer­taine qualité. Ses rup­tu­res avec la mono­to­nie des comp­tes rendus des AG et com­mis­sions par le fait d’y convier des inter­ve­nants qui ont quel­que chose à dire sont les bien­ve­nues.

16 – Pour une cri­ti­que du privé comme poli­ti­que et des par­ti­cu­la­ris­mes radi­caux, on peut se repor­ter aux deux livres de J. Wajnsztejn, Capitalisme et nou­vel­les mora­les de l’intérêt et du goût, L’Harmattan, 2002 et Rapports à la nature, sexe, genre et capi­ta­lisme, Acratie, 2014.

17 – Dans un entre­tien récent à propos de Nuit debout (voir ici : https://www.media­part.fr/jour­nal/culture-idees/300416/jac­ques-ran­ciere-la-trans­for­ma­tion-d-une-jeu­nesse-en-deuil-en-jeu­nesse-en-lutte), Jacques Rancière — plus que jamais obnu­bilé par l’abso­lu­tisme égali­taire — sou­li­gne qu’une des limi­tes de ce mou­ve­ment serait « la fétichi­sa­tion de l’assemblée ». Il met en garde les acti­vis­tes des places dans ces termes : « que le désir de com­mu­nauté égale ne freine pas la puis­sance d’inven­tion égali­taire ». Mais de quelle com­mu­nauté au juste parle-t-il ? Cela reste imprécis. Implicitement c’est à deux formes ancien­nes de com­mu­nauté aux­quel­les il se réfère : la com­mu­nauté ouvrière des luttes de clas­ses dans la société bour­geoise (cf. La Commune) et la com­mu­nauté natio­nale dans cette même société bour­geoise. Or ces deux formes sont aujourd’hui en grande partie cadu­ques et il ne se réfère guère à la com­mu­nauté humaine comme pers­pec­tive. Tout juste avance-t-il la nécessité de « créer du commun », comme d’autres cher­chent à se « réappro­prier les com­muns » (Hardt-Negri, Dardot-Laval) en tant que média­tion vers la com­mu­nauté humaine.

18 – La feuille mar­seillaise Camarade (jour­nal com­mu­niste gra­tuit dont l’adresse élec­tro­ni­que est anti­ges­tion@­ri­seup.net et le site 19h17.info) com­prend dans son numéro 2 une bonne ana­lyse des limi­tes de cet insur­rec­tion­nisme et mar­quent bien l’ambi­va­lence d’un mou­ve­ment dont nombre de mem­bres sou­hai­tent le capi­tal, mais sans les capi­ta­lis­tes. Cf. aussi les indi­vi­dus qui ani­ment « tan­quil.net ».

19 – « Reconductible » rajou­tent cer­tains pour faire bonne mesure et comme si cela pou­vait sonner comme un aver­tis­se­ment contre toute hypothèse bureau­cra­ti­que d’une grève générale d’un jour… qui n’est même pas à l’ordre du jour !

20 – Certains slo­gans sont à cet égard très révélateurs. Le « On vaut mieux que ça », très répandu et consen­suel, est emblémati­que du côté « affir­ma­tif » et non pas négatif du mou­ve­ment. Il est un signe patent de la rup­ture avec le fil rouge des luttes prolétarien­nes. La lutte pour des places est reven­diquée au lieu de la lutte de clas­ses. Le « système » ne reconnaît pas « nos » mérites, il nous traite mal, il sous-emploie nos capa­cités, il gas­pille de la res­source humaine. C’est tout à fait vrai, mais c’est un point de vue indi­vi­duel qui, même agrégé à d’autres points de vue indi­vi­duels, ne donne aucune force col­lec­tive.
Un autre slogan, plus négatif celui-là, a fleuri ces der­niers jours sur les murs des lycées sous forme d’affi­chet­tes ; il s’agit du « Se lever pour 1200 euros par mois c’est insul­tant ». Le « se lever » signale peut être une référence au « droit à la paresse », mais le « 1200 euros » signale sûrement à quel point la culture de la « thune » est deve­nue domi­nante. Les auteurs (affi­chet­tes sans signa­ture) pen­sent sûrement valoir plus eux aussi et se sentir insultés par le niveau du SMIC, mais ce qu’ils expri­ment là sans le savoir, c’est leur mépris pour tous ceux qui doi­vent concrètement aujourd’hui s’en conten­ter.