Lettre à la revue Correspondance

mars 2015, Jacques Wajnsztejn



Bonjour,

Quelques remar­ques à propos des nos 1 et 2 de votre revue Correspondance qui me per­met­tent de reve­nir sur les années 1970 et plus par­ti­culièrement sur les débats théori­ques de l’époque au sein des grou­pes plus ou moins infor­mels de la gauche com­mu­niste dite aussi ultra-gauche.

 

1) Évanes­cence édito­riale et grande misère des revues aujourd’hui

Votre remar­que intro­duc­tive du no 1 sur les éditeurs est la bien­ve­nue. Leur prolifération n’est aucu­ne­ment une avancée ou même le signe d’un four­mille­ment des idées. Je la vois plutôt comme la résul­tante d’une conjonc­tion de plu­sieurs phénomènes :

— tout d’abord celui du repli théorique et cri­ti­que après ce que je considère comme la défaite d’une époque, celle de la décennie (1967-1978) et de mou­ve­ments qui sont encore en rap­port avec le fil rouge des luttes de clas­ses, mais déjà aussi au-delà ; un repli qui s’effec­tue en ordre dis­persé puis­que, pour la plu­part de ses pro­ta­go­nis­tes, le marxisme ortho­doxe, y com­pris dans sa variante trots­kiste, ainsi que l’anar­chisme par­ti­daire (cf. le congrès de Carrare à l’été 1968) en sor­tent déconsidérés pour les pre­miers parce que ceux qui s’en récla­ment se sont trouvés glo­ba­le­ment contre ou à côté ou encore en dehors de ce qui s’est passé ; ou très affai­blis pour les seconds du fait de leur inca­pa­cité à se situer par rap­port à des mou­ve­ments inclas­sa­bles selon les catégories stan­dards alors que se fai­sait pour­tant sentir au sein de ces mou­ve­ments de type nou­veau l’influence de l’Internationale Situationniste et de Socialisme ou Barbarie ou à un degré moin­dre de Noir et Rouge en France, l’influence de la théorie opéraïste en Italie, etc.

Ensuite, le déclin des grou­pus­cu­les tra­di­tion­nels, y com­pris les plus mar­gi­naux, comme le PCI bor­di­guiste, mais aussi la FA, ainsi que l’écla­te­ment ou la dis­so­lu­tion de grou­pes plus récents et très actifs (IS, Révolu­tion Internationale, Gauche prolétarienne) a fait que la cri­ti­que s’est réfugiée au sein de peti­tes revues (j’y revien­drais à propos de votre no 2) dont la visi­bi­lité n’a fait que décroître à cause de dif­fi­cultés à la fois poli­ti­ques et tech­ni­ques. Il y a eu ainsi, un taris­se­ment du vivier que four­nis­saient tra­di­tion­nel­le­ment les retombées des conflits de clas­ses et de façon plus épiso­di­que et conjonc­tu­relle des pra­ti­ques de révoltes ou de contes­ta­tion de l’ordre exis­tant que l’on ne pou­vait com­pren­dre dans le strict cadre d’un der­nier assaut prolétarien parce que conte­nant aussi d’autres pro­mes­ses qui ne purent s’accom­plir plei­ne­ment.

La défaite une fois consommée, les bases mou­ve­men­tis­tes qui don­naient des forces à la réflexion com­mu­niste et cri­ti­que vin­rent à man­quer et en conséquence la dimen­sion de plus en plus sub­jec­tive et inter-per­son­nelle des posi­tion­ne­ments va faire que pro­gres­si­ve­ment vont prédomi­ner sautes d’humeur, polémiques et luttes de pou­voir au sein des peti­tes revues indépen­dan­tes qui se créent alors, culti­vent leurs peti­tes différences et souf­frent en plus de la fer­me­ture pro­gres­sive des librai­ries du mou­ve­ment (Vieille Taupe et La Commune par exem­ple pour Paris, Le soleil noir à Lyon), puis des librai­ries mili­tan­tes (La Joie de lire à Paris, Fédérop à Lyon), puis enfin des librai­ries dont l’ouver­ture d’esprit per­met­tait au moins d’y mettre des dépôts. Par ailleurs, les revues non académiques vivant quand même des retours et com­men­tai­res qu’elles sus­ci­tent ou sont censées sus­ci­ter (vous devez en savoir quel­que chose), pro­dui­sent plus d’illu­sions et de décep­tions que de satis­fac­tions. Pour résumer, peu d’échan­ges de cour­riers ou tou­jours entre les mêmes indi­vi­dus avec épui­se­ment rapide ou vaines polémiques.

Pour ma part, je pense que ces revues ne peu­vent per­du­rer que si elles sont aussi le fruit d’un tra­vail col­lec­tif et pas seu­le­ment col­lec­tif du point de vue d’un par­tage tech­ni­que camou­flant une forme de divi­sion du tra­vail repro­dui­sant des sépara­tions cri­tiquées par ailleurs, mais aussi du point de vue édito­rial. C’est d’autant plus impor­tant si ces revues veu­lent rester indépen­dan­tes et réussir le tour de force de n’être ni l’offi­cine d’un groupe poli­ti­que, aussi petit soit-il, ni le cache-sexe d’un chef-gourou qui ne dit pas son nom. Il faut donc, pour éviter tous ces obs­ta­cles, qu’un vérita­ble tra­vail d’écri­ture et de dis­cus­sions col­lec­tif et égali­taire dans sa visée au moins, soit entre­pris et per­dure. Pas facile !

Pour toutes ces rai­sons et avec les nou­veaux moyens tech­no­lo­gi­ques procurés par l’Internet aujourd’hui, monter une maison d’édition peut apparaître comme une solu­tion de faci­lité et répond en même temps aux exi­gen­ces de valo­ri­sa­tion indi­vi­duelle de notre époque. Comme il y a pu avoir à un cer­tain moment « A chacun sa revue », il y a aujourd’hui « A chacun sa maison d’édition » ! Et comme vous le dites très bien, chacun à et défend son pré carré sus­ci­tant par là une concur­rence discrète et un sec­ta­risme qui ne dit pas son nom. Même si elles se préten­dent « révolu­tion­nai­res » et ne se livrent pas à la même chasse au succès et à la même sélec­ti­vité que les mai­sons d’édition dites bour­geoi­ses ou uni­ver­si­tai­res, elles cher­chent à faire des coups ou à atti­rer des « poin­tu­res » (Agone, Libertalia, L’Insomniaque, l’Échappée et même Senonevero avec le livre récent de la féministe Federici). À la limite, les mai­sons d’édition se cons­ti­tuent en partis ou défen­dent une ligne poli­ti­que (EDN pour le milieu pro-situ, Senonevero pour les com­mu­ni­sa­teurs, Libertalia pour les anars, l’Échappée pour les auto­no­mes, La Fabrique pour les insur­rec­tion­nis­tes, Amsterdam pour les néo-opéraïstes et main­te­nant les gen­ris­tes, les Nuits rouges pour Mouvement Communiste ou La Décou­verte pour les trots­kis­tes ou tiers-mon­dis­tes ; ou encore défen­dent une ligne édito­riale impli­cite ou conjonc­tu­relle comme j’ai pu le cons­ta­ter per­son­nel­le­ment avec l’Insomniaque1 ; ou encore veu­lent contrôler et se sub­sti­tuer aux auteurs comme j’ai pu aussi le vérifier avec Agone2 et avec Les Nuits rouges3. En conséquence de quoi, pour des indi­vi­dus indépen­dants ou des petits grou­pes infor­mels, il sera plus facile de s’auto-éditer (cf. les livres des ultra gauche Bitot, J-L Roche, etc.) ou de passer par L’Harmattan (Dauvé et Nesic, Temps cri­ti­ques4) en essayant d’obte­nir un contrat cor­rect (tirage gra­tuit, un peu de pub, un cata­lo­gue de référence, à charge de pren­dre pour soi la dif­fu­sion réelle). On se retrouve dans une situa­tion ou même des auteurs uni­ver­si­tai­res qui ne sont plus « ten­dance » ou qui se retrou­vent black listés sont obligés main­te­nant de passer par l’Harmattan alors qu’ils ont précédem­ment écrit de nom­breux livres aux éditions uni­ver­si­tai­res (PUF) ou d’extrême-gauche ouverte comme Anthropos parce que per­sonne ne veut plus les éditer (JM. Vincent, Negri, Guigou, Zarifian, Riviale, etc.).

Pour être complètement juste, on pour­rait mettre les éditions Acratie à part, mais cela me paraît plus lié à la per­son­na­lité de Jean-Pierre Duteuil qu’à autre chose, car dans l’ensem­ble, les éditeurs anar­chis­tes se conten­tent de rééditer de vieux textes des pères fon­da­teurs ou sur la révolu­tion espa­gnole ce qui permet de main­te­nir la conti­nuité des références à défaut de pers­pec­ti­ves ; et d’éditer quel­ques nou­veaux livres qui per­met­tent de se placer sur le marché des idées à partir du moment où on mêle à Bakounine et Proudhon les figu­res dis­pa­ra­tes de Spinoza, Tarde, Simondon, Reclus, et Deleuze5. La porte est alors ouverte aux col­lo­ques uni­ver­si­tai­res et à défaut aux « uni­ver­sités popu­lai­res ».

Il y a peu de pas­se­rel­les exis­tant entre ces livres qui sem­blent exis­ter en soi comme des atomes qui n’entrent pas en résonance, qui ne se confron­tent pas, ne par­ti­ci­pent ni à un appro­fon­dis­se­ment ni à un bilan, mais il n’y a rien d’éton­nant à cela. C’est le même pro­ces­sus que celui que nous avons décrit précédem­ment. La confron­ta­tion entre les écrits sup­po­se­rait que ceux-ci soient autre chose qu’une bou­teille lancée à la mer ou le fruit d’un ego ou d’un esprit mili­tant qui conti­nuent à tracer leur route dans la nuit. Il fau­drait qu’ils soient le fruit d’un tra­vail de longue haleine qui intègre des choses extérieu­res à la pers­pec­tive d’ori­gine parce que nous ne sommes plus au temps de la théorie unifiée et encore moins à celui d’une classe-sujet qui la por­te­rait dans la pra­ti­que. Il fau­drait aussi que ces écrits, les thèses présentées sor­tent de leur ano­ny­mat, devien­nent publi­ques et là, malgré notre défiance par rap­port à l’Internet, on a vu bouger des choses car, à notre corps défen­dant pour cer­tains et c’est mon cas, il a bien fallu reconnaître qu’Internet non seu­le­ment accélérait une dif­fu­sion dont on ne peut certes contrôler l’impact réel mais il n’empêche que le nombre de let­tres, com­men­tai­res et remar­ques s’est mis à net­te­ment aug­men­ter par rap­port à la période noire des années 1980. La parole s’est un peu libérée même si bien évidem­ment il peut se « libérer » aussi beau­coup de conne­ries.

Je crois aussi que ces livres, forcément plus indi­vi­duels que col­lec­tifs, doi­vent être relayés par des revues et d’autres moyens d’inter­ven­tion qui les sous-ten­dent, en les précédant par­fois, en les complétant et les affi­nant aussi. Ainsi, pour ne pren­dre que ce que je côtoie, il existe de nom­breu­ses dis­cus­sions cri­ti­ques entre les revues Théorie Communiste et Temps cri­ti­ques, entre Temps cri­ti­ques et Krisis, mais cela ne peut cons­ti­tuer notre acti­vité prin­ci­pale. Nos efforts de concep­tua­li­sa­tion doi­vent per­met­tre aussi une inter­ven­tion pra­ti­que et poli­ti­que comme nous essayons de le faire avec nos bro­chu­res Interventions (onze numéros parus), le der­nier sur l’accord natio­nal inter­pro­fes­sion­nel (ANI) ou alors dans des inter­ven­tions plus d’actua­lité sur la ques­tion du genre (cf. site et blog) ou sur l’antisémitisme de gauche (là encore, cf. blog) sinon nous serions renvoyés à la cri­ti­que que vous faites dans votre no 2 aux petits grou­pes ultra-gauche. 

Cette inter­ven­tion peut aussi être cri­ti­que quand nous cher­chons à donner sens à des oppo­si­tions et points de vue différents au cours des luttes, ce que nous avons tenté en confron­tant nos posi­tions sur les blo­ca­ges avec celles de L’insur­rec­tion qui vient (IQV) ou de petits grou­pes acti­vis­tes por­teurs de pers­pec­ti­ves intéres­san­tes par­fois, mais culti­vant par ailleurs un entre soi dom­ma­gea­ble. C’est dans ce sens que nous avons écrit le livre La ten­ta­tion insur­rec­tion­niste et plus récem­ment Rapports à la nature, sexe, genre et capi­ta­lisme.

 

2) Après la défaite des mou­ve­ments des années 1960-1970, le maquis des grou­pes infor­mels et des revues confi­den­tiel­les

Sur le no 2 , je me bor­ne­rai à quel­ques remar­ques à propos de Rupture dans la théorie de la révolu­tion6 (Senonevero, 2003) que vous citez.

Je me per­mets de le faire dans la mesure où je connais bien les textes et les grou­pes-revues dont vous parlez, une réunion pour l’uni­fi­ca­tion de ces grou­pes ayant même eu lieu chez moi à Lyon dans la seconde moitié des années 1970. Invariance, Le mou­ve­ment Communiste, Négation, Intervention Communiste devaient y par­ti­ci­per avec quel­ques « lyon­nais », cer­tains comme moi issus du Mouvement du 22 mars lyon­nais. Finalement les deux pre­miers grou­pes se récusèrent tour à tour et les présents ne purent s’enten­dre, car les textes de dis­cus­sion devant précéder l’union ne furent en fait pas vrai­ment discutés puis­que Intervention Communiste se présenta avec un nou­veau texte que per­sonne n’avait lu à part eux ! Petit à petit chacun retourna d’où il venait, les « lyon­nais » se par­ta­geant entre les deux autres grou­pes… ou dis­pa­rut dans la nature. Il me faut donc donner quel­ques précisions et cor­ri­ger cer­tai­nes de vos approxi­ma­tions bien compréhen­si­bles d’ailleurs vu le caractère confi­den­tiel de la chose7.

 

— approxi­ma­tions de contenu tout d’abord : Négation et Intervention Communiste se sont séparés défini­ti­ve­ment à cette réunion de Lyon et n’ont donc pas pu former Théorie Communiste comme vous le dites. Si Intervention Communiste, groupe essen­tiel­le­ment basé à Aix et Marseille va effec­ti­ve­ment fonder Théorie com­mu­niste avec d’ailleurs un noyau très res­treint, cer­tains anciens « aixois » quit­tant immédia­te­ment le nou­veau groupe, Négation, sur une base au contraire élargie aux « lyon­nais », va fonder l’éphémère Crise Communiste (CC, 2 numéros, mais un seul mis en cir­cu­la­tion). Si pour nous tous une des bases de référence théorique de départ a été une cri­ti­que de l’idéologie ultra-gauche his­to­ri­que à partir du texte de Barrot (aujourd’hui Dauvé) Contribution à la cri­ti­que de l’idéologie ultra-gauche8, ainsi que cer­tains textes de Camatte et Invariance (sur la différence entre parti formel et parti his­to­ri­que ; sur la dis­tinc­tion entre domi­na­tion for­melle et domi­na­tion réelle du capi­tal), il n’en demeure pas moins que les différences entre les deux grou­pes ne vont faire que s’accen­tuer. Théorie Communiste, de son côté, développe en pre­mier lieu une cri­ti­que du pro­gram­ma­tisme prolétarien (qu’il soit de type par­ti­daire ou conseilliste), point commun de tous ces grou­pes précités et deuxièmement émet l’idée d’un rap­port d’impli­ca­tion récipro­que entre capi­tal et tra­vail à partir d’une ana­lyse centrée sur Le Capital et les Grundrisse  ; de l’autre Crise Communiste explore les œuvres de jeu­nesse de Marx, par­ti­culièrement les Manuscrits de 1844 ce qui motive des dévelop­pe­ments sur l’acti­vité générique, la cri­ti­que du tra­vail avec sa double contra­dic­tion (la contra­dic­tion du tra­vail base du pro­gram­ma­tisme du prolétariat et le tra­vail comme contra­dic­tion qui entraîne la cri­ti­que de tout pro­gram­ma­tisme de classe), la seconde étant refusée par TC. Cette posi­tion est aujourd’hui encore défendue pres­que telle qu’elle par Bruno Astarian (Nicolas Will dans CC.). Après avoir fréquenté alter­na­ti­ve­ment quel­ques réunions prépara­toi­res au lan­ce­ment de ces deux nou­vel­les revues, je « m’auto-exclus » (avec J-L J. avec qui j’avais déjà écrit un texte de rup­ture avec les Cahiers de Mai, cf. Archives) du groupe de Lyon, tout acquis aux thèses qui don­ne­ront CC, par une lettre dans laquelle nous expli­quons que nous ne nous retrou­vons pas dans leur représen­ta­tion de plus en plus abs­traite des contra­dic­tions et l’idée d’une théorie capa­ble d’en four­nir les clés parce qu’elle aurait sa propre auto­no­mie par rap­port à tout mou­ve­ment pra­ti­que ; puis je m’éloigne pro­gres­si­ve­ment de TC et de son dog­ma­tisme déter­mi­niste qui me semble tendre vers un nou­veau pro­gram­ma­tisme (ce en quoi rétros­pec­ti­ve­ment, j’estime ne pas avoir eu tort puis­que son but s’est avéré de refon­der la théorie com­mu­niste comme l’indi­que le livre de Roland Simon écrit vingt ans plus tard9).

J’ai essayé de rendre compte de tout cela dans la première partie de mon livre-bilan, Individu, révolte et ter­ro­risme (Nautilus, 1987, épuisé et réédité par l’Harmattan, 2010)

À part le fait que la scis­sion évoquée com­porte un aspect géogra­phi­que (TC à Aix-Marseille, CC à Paris-Lyon-Chambéry-Grenoble), elle recou­vre aussi un aspect génération­nel ou plutôt elle révèle une différence de vécu et de référence, de vécu car les mem­bres de CC et moi-même sommes un petit plus âgés que les mem­bres de TC et notre par­ti­ci­pa­tion à mai 1968 a été plus impor­tante et nous a pro­fondément marqué. Ainsi, Astarian a encore publié une bro­chure sur 1968 en 2008 pour la revue Échan­ges et moi (avec J. Guigou), dans le même temps, le livre Mai 1968 et le mai ram­pant ita­lien. À l’inverse, Théorie Communiste n’y fait jamais référence et se moque même des « der­niers anciens soixante-hui­tards » que seraient restés, chacun dans leur regis­tre, Dauvé et moi-même ! C’est assez logi­que avec leur pers­pec­tive déter­mi­niste qui dénie fina­le­ment toute influence à l’événement avec un grand E. À cette aune, mai 1968 n’est qu’un moment d’un cycle de lutte. Cela apparaît d’ailleurs bien dès la première page de la préface de Danel ; je cite : « La révolu­tion n’a rien d’auto­ma­ti­que, elle reste à faire, mais elle ne peut se faire n’importe quand ni comme un « acte libre ». Il n’y a donc ni à com­men­ter ce qui se passe en atten­dant l’explo­sion de la “vie” ni à tenter de forcer le mou­ve­ment en y for­mant un pôle “sub­ver­sif”. Des luttes quo­ti­dien­nes à la com­mu­ni­sa­tion en pas­sant par la crise, il s’agit de com­pren­dre le pro­ces­sus de la révolu­tion, dans lequel nous enga­gent la pro­duc­tion théorique et la simple exis­tence de la société de clas­ses ».

À noter pour finir sur ce point de la « radi­ca­li­sa­tion » unilatérale de ces grou­pes plus ou moins infor­mels que cela touche un peu tous les grou­pes et les différences d’ori­gine ne vont faire que s’accen­tuer. Le Mouvement Communiste va tirer vers le fron­tisme poli­ti­que avec tout d’abord un sou­tien cri­ti­que au comité de sou­tien démocra­ti­que à Puig Antich sous la hou­lette de P. Vidal-Naquet, puis son numéro 5 consacré à Ordre Nouveau. Négation cri­ti­quera ces posi­tions comme fron­tis­tes et poli­tis­tes. La rup­ture est consommée ; quant à Invariance, à partir de sa série la revue énonce une cri­ti­que de la théorie de la valeur de Marx et fina­le­ment du rôle révolu­tion­naire à venir du prolétariat (j’y revien­drai dans les remar­ques à propos de votre no 2).

 

— des approxi­ma­tions dans la tem­po­ra­lité ensuite : Quand vous citez par exem­ple la revue éphémère (un seul numéro paru) Une ten­dance Communiste, on a l’impres­sion que c’est la même époque que celle de Négation, Intervention Communiste et autres textes du livre-com­pi­la­tion de Danel alors qu’il y a pres­que dix années d’écart entre cer­tains de ces textes et que les auteurs de la bro­chure, par exem­ple, n’ont jamais entre­tenu de lien par­ti­cu­lier avec Théorie Communiste et pro­vien­nent d’un tout autre milieu (Lutte ouvrière, puis Révolu­tion Internationale, puis fréquen­ta­tion de Négation). Les prin­ci­paux ani­ma­teurs des mini grou­pes qui publient les bro­chu­res Une ten­dance com­mu­niste et Maturation Communiste ne se reconnais­sent d’ailleurs pas dans la notice des pages 521-522 de la com­pi­la­tion de Danel. En effet, elle confond Une ten­dance Communiste qui est le fruit d’une réflexion col­lec­tive et Maturation Communiste qui est le fruit d’un petit groupe d’indi­vi­dus autour de J-L Évard (Giel) et non pas aussi de James Bryant10 (Bérard) comme la notice le laisse enten­dre.

Comme vous le dites d’ailleurs, la pers­pec­tive de Danel et de TC (il en fait encore partie à ce moment là) est celle d’un appro­fon­dis­se­ment continu de la théorie com­mu­niste une fois débar­rassée de son contenu pro­gram­ma­ti­que et en même temps sau­ve­gardée de tout ce qui s’appa­ren­te­rait à du moder­nisme (les ana­ly­ses de Baudrillard, celles d’Invariance à partir de la série II, mes remar­ques de l’époque, etc.). On peut se poser des ques­tions sur la réalité de cette rup­ture d’avec le pro­gram­ma­tisme quand on lit aujourd’hui des revues comme TC, SIC ou Trop Loin, la revue de Dauvé et Nesic, à propos de la com­mu­ni­sa­tion.

Le texte de Bériou (ex-Archinoir, Négation puis CC) en préface du Socialisme en danger de Domela Nieuwenhuis (Payot) est à mon avis le meilleur texte public de l’époque, le plus synthétique11 et le plus acces­si­ble dans tous les sens du terme. Il mérite­rait une réédition en tiré à part même s’il figure dans le recueil établi par Danel.

Une dernière remar­que sur la com­pi­la­tion de Danel. Elle affirme expli­ci­te­ment, p. 99 et 100, notice sur le groupe Pouvoir ouvrier (PO) l’irre­ce­va­bi­lité des textes de SoB postérieurs à la scis­sion avec PO et donc le texte édito­rial du no 35 « Recommencer la révolu­tion » (certes du prin­temps 2004) mais qui est pour moi fon­da­men­tal, sans parler de ces arti­cles précédents sur le capi­ta­lisme moderne (no 31-32-33). C’est que pour TC et Danel il y a rup­ture et rup­ture. Ils ne retien­nent que la « bonne » et ils rejet­tent celle qui va trop loin, pour eux. Nous sommes loin de la pers­pec­tive pionnière de la Vieille Taupe qui exhu­mait tout et même par­fois n’importe quoi et « débrouille-toi » !

 

— un mot main­te­nant à propos d’Invariance dans la mesure où je vous trouve trop expéditif et assez injuste dans votre juge­ment. Le problème au sujet d’Invariance, c’est qu’il y a eu beau­coup de cri­ti­ques émises après coup, c’est-à-dire à partir de la fin de la série II alors que tout ce qui a été écrit avant a sou­vent été « pillé » sans tou­jours le men­tion­ner expli­ci­te­ment.

— Tout d’abord il faut préciser que dès la seconde moitié des années 1960 et a for­tiori dans l’immédiat après-68 il se pro­duit une réémer­gence des textes oubliés des gau­ches ger­mano-hol­lan­daise et ita­lienne ; mais comme tous les grou­pes dont nous avons parlé font une cri­ti­que de l’idéologie ges­tion­naire et par­ti­culièrement de sa forme ouvrière12 (c’est le cas du Mouvement Communiste de Barrot-Dauvé comme de Négation qui publie « Lip ou la contre-révolu­tion auto­ges­tion­naire »), la balance entre les références aux « gau­ches » his­to­ri­ques, penche sérieu­se­ment du côté de la gauche ita­lienne jugée seule avoir eu la capa­cité théorique à résister à la longue période de contre-révolu­tion amorcée dès le milieu des années 1920. Peu importe alors que cette gauche soit par­ti­daire ou même léniniste13 au niveau du pro­gramme poli­ti­que si cer­tains de ses concepts sont opération­nels.

Ce qui comp­tait pour nous à l’époque, c’était ces concepts opératoi­res : domi­na­tion for­melle et réelle du capi­tal, le couple valo­ri­sa­tion/dévalo­ri­sa­tion, le gene­ral intel­lect et le capi­tal auto­mate à partir du « Fragment sur les machi­nes » de Marx dans les Grundrisse, la dis­tinc­tion entre parti au sens formel et au sens his­to­ri­que, etc. Ces concepts nous sem­blaient par­fois « plom­bants » du moins pour ceux d’entre nous qui venions plutôt de l’anar­chisme, mais on essayait de faire avec.

Ce qui comp­tait aussi c’était l’apport des tra­duc­tions : la première tra­duc­tion des Grundrisse de Marx date seu­le­ment de 1968 (par Dangeville pour Anthropos) or cette œuvre nous sembla vite fon­da­men­tale, car elle posait une dyna­mi­que du capi­tal que, par la suite, Le Capital sem­blait avoir figée. Ce fut aussi la première tra­duc­tion du cha­pi­tre VI inédit du Capital par Camatte et son com­men­taire aux éditions Spartacus. (Capital et Gemeinwesen).

— Ensuite, il me semble inop­por­tun d’en rester aux dénon­cia­tions des impas­ses d’Invariance quand on sait à quel­les impas­ses ont mené les concep­tions théori­ques des autres grou­pes la cri­ti­quant, ce que vous rele­vez d’ailleurs en par­lant de textes qui rumi­nent tou­jours les mêmes concepts abs­cons. Mais en fait, ce qui est reproché sur­tout à Invariance et cela malgré le titre de la revue, c’est d’avoir réalisé une rup­ture avec le corpus théorique com­mu­niste alors qu’il est encore présenté comme « inva­riant » dans la série I ; une rup­ture qui reste pro­gres­sive avec la série II et III même si la théorie de la valeur y est cri­tiquée ainsi que toute notion de parti assi­milé main­te­nant à un rackett ; une rup­ture plus nette encore dans les séries III et IV avec le cen­trage sur la nature, l’errance de l’espèce, le pro­ces­sus vie, le phylum, etc.

— On peut certes cri­ti­quer ce point d’arrivée, ce que je fais par exem­ple dans le no 11 de Temps cri­ti­ques à propos du no 1 de la série V mais cela n’enlève rien à la richesse de nombre de leurs ana­ly­ses antérieu­res dont plu­sieurs sont d’ailleurs postérieu­res à la com­pi­la­tion de Danel ou alors ne sont pas pris en compte parce que se situant hors champ de la « rup­ture » limitée et tolérable pour Théorie Communiste et ses pro­ches.

À partir d’une lettre de deux anciens par­ti­ci­pants aux séries II et III d’Invariance, nous avons repris des échan­ges suivis avec eux et j’en ai profité pour revi­sité leurs posi­tions de l’époque sur la valeur et les confron­ter à celles de Temps cri­ti­ques. Ce matériel est consul­ta­ble sur notre site sous le titre : « 20 ans après, retour sur la revue Invariance  ». Cette revi­si­ta­tion n’est pas due à une quel­conque nos­tal­gie d’une époque mais au fait qu’on ne peut nier ou renier ce qui vous a influencé même si cette influence est glo­ba­le­ment com­po­site et pas sans réserve ou dis­tance. C’est aussi le signe, à mon avis, que contrai­re­ment à ce qu’on disait dans les années 1970 dans les grou­pes dont nous venons de parler, la théorie ne dépasse rien en elle-même, qu’elle n’a pas d’auto­no­mie propre même s’il ne faut pas, à l’inverse, cher­cher la confir­ma­tion de sa véracité à chaque événement. D’une cer­taine façon il faut sans arrêt repren­dre les choses, mais bien sûr ce n’est pas un pas­sage obligé pour tout le monde. Heureusement d’ailleurs. 

On n’a rien dépassé parce qu’il n’y a pas eu révolu­tion et que c’est la révolu­tion du capi­tal qui a fina­le­ment vaincu (pro­vi­soi­re­ment ?). Le fil rouge des luttes de clas­ses s’est rompu (cf. notre no 12) et nom­breux sont ceux qui, ayant par­ti­cipé aux grou­pes précités, en ont fait, d’une manière ou d’une autre, le cons­tat. Cela les a sou­vent conduit à culti­ver leur jardin au sens vol­tai­rien du terme ou au sens bio­lo­gi­que peu importe fina­le­ment ; ou pire à céder au révision­nisme ou aux sirènes de l’extrême droite « anti­ca­pi­ta­liste » ; ou bien encore à tenter des bilans cri­ti­ques comme nous avons essayé de le faire conjoin­te­ment en France, RFA et Italie avec Temps cri­ti­ques en 1989.

 

— et de Bordiga : Lui et la gauche ita­lienne ne sont pas à pro­pre­ment parlé léninis­tes. Dès la création du PCI et sous la direc­tion de Bordiga, les différences avec les bolchéviques sau­tent aux yeux, par­ti­culièrement sur les ques­tions du par­le­men­ta­risme, du syn­di­ca­lisme, sur le caractère avant tout natio­nal ou inter­na­tio­nal de chaque parti com­mu­niste. Une fois Mussolini au pou­voir, Gramsci en prison et Bordiga en résidence sur­veillée sur l’île de Lipari, Moscou décide de briser l’ancienne direc­tion du parti en don­nant plein pou­voir à Togliatti censé représenter Gramsci qui, en son absence puis à sa mort est érigé en icône contre la « ligne » Bordiga. Cette ligne Bordiga va regrou­per en exil ce qu’on appel­lera par la suite « la frac­tion ita­lienne » puis la « gauche ita­lienne ». Elle reste favo­ra­ble à la cons­ti­tu­tion d’un parti, mais refuse la concep­tion léniniste du parti de masse14 (le parti formel) et aussi la cons­ti­tu­tion d’un parti quand les condi­tions ne sont pas réunies (le parti his­to­ri­que qui peut ne com­pren­dre qu’une per­sonne quand la contre-révolu­tion domine. Exemple du « Parti-Marx » une fois pro­noncée la dis­so­lu­tion de la Première Internationale). Quand les condi­tions ne sont pas prêtes alors il n’existe de place que pour des « frac­tions com­mu­nis­tes ».

 

— dans votre cri­ti­que de « La révolu­tion sera com­mu­niste ou ne sera pas », vous signa­lez bien les impas­ses d’affir­ma­tions théori­ques abs­trai­tes qui négli­gent toute his­to­ri­cité, tout événement et fina­le­ment le fait que le capi­tal, pour être un rap­port social, doit bien quel­que part conte­nir des éléments d’anta­go­nisme15 et pas seu­le­ment un aspect de dépen­dance récipro­que entre les clas­ses. C’est encore le problème aujourd’hui même si, pour notre part, nous ne le posons plus en termes de luttes de clas­ses. Mais à l’époque déjà nous butions, par exem­ple avec Négation et aussi après sur la dif­fi­culté non tant à concep­tua­li­ser la remise en cause du tra­vail dans les luttes des années 1960-70 mais sur l’impor­tance qu’il fal­lait lui accor­der dans le cadre des pra­ti­ques cri­ti­ques concrètes de « refus du tra­vail ». En France comme en Italie il s’est avéré que nous avons sous-estimé le poids de l’idéologie du tra­vail au sein de la classe ouvrière, le poids du tra­vail comme lien social mais aussi comme puis­sance poten­tielle d’une classe qui n’était pas que « capi­tal varia­ble » comme nous la qua­li­fions à l’époque pour bien lui signi­fier son absence d’auto­no­mie ou alors, comme en Italie, pour dire qu’il fal­lait abso­lu­ment dépasser cette dimen­sion pour attein­dre à « la classe » (cf. la théorie de Tronti sur l’auto­no­mie ouvrière dans son livre Ouvriers et capi­tal, Bourgois, 1977). Là où il était encore ques­tion d’affir­ma­tion de sa propre puis­sance (tou­jours la théorie opéraïste), nous insis­tions au contraire sur la nécessité qu’elle pro­duise son auto-négation ! Nous ne sai­sis­sions pas le caractère double de l’époque ; à la fois un der­nier soulèvement ouvrier/prolétarien et déjà autre chose et nous insis­tions sur­tout sur le autre chose, négli­geant le fait que tout n ’allait pas à notre rythme16 et que lors­que le rythme s’accéléra à nou­veau ce ne fut plus le nôtre. Non pas la révolu­tion contre le capi­tal, mais la révolu­tion du capi­tal. Nous méses­ti­mions la capa­cité du capi­ta­lisme à englo­ber les contra­dic­tions. Nous nous lais­sions porter et par­fois empor­ter, ce qui peut aussi expli­quer les outran­ces du type de celles de « la révolu­tion sera com­mu­niste ou ne sera pas17 ».

 

— à propos de vos remar­ques sur les luttes concrètes qui auraient été négligées, j’en ai déjà dit un mot précédem­ment qui contre­dit un peu votre affir­ma­tion d’autant que Dauvé (« Barrot ») et un autre ani­ma­teur de la librai­rie La Vieille Taupe (F. Martin) ont pas mal écrit sur mai 1968 et par­ti­culièrement sur leur expérience à Censier au sein du « Comité inter-entre­pri­ses18 ». Mais d’une manière générale et pour aller dans votre sens, il est vrai que nous vou­lions aller de l’avant et nous esti­mions n’avoir pas le temps de nous retour­ner sur un passé encore trop proche pour deve­nir déjà his­to­ri­que (« Cours cama­rade, le vieux monde est derrière toi ». La for­mule était un peu conne, mais c’est ce qui était res­senti majo­ri­tai­re­ment). Il y avait bien eu quel­ques textes immédiats au cœur même du mou­ve­ment comme la bro­chure com­mune des deux revues ICO-Noir et Rouge La grève généralisée, mai-juin 6819, l’arti­cle de Castoriadis (Coudray) « La révolu­tion anti­cipée » qui cir­cu­lait sous forme ronéotée avant de paraître en livre (Mai 68 : la brèche, Fayard, 1968, en asso­cia­tion avec Lefort et Morin) + le livre d’auto-satis­fac­tion publi­ci­taire de Viénet (Enragés et situa­tion­nis­tes dans le mou­ve­ment des occu­pa­tions, Gallimard, 1968), mais cela fai­sait fina­le­ment peu. Ce n’est que bien après que des démar­ches res­ti­tu­ti­ves20 ou plus théori­ques21 ont été entre­pri­ses avec l’envie de faire resur­gir l’événement, son contexte ou d’en tenter un bilan. Mais au début des années 1970, si nous conti­nuions à exhu­mer de vieux textes par l’intermédiaire de la Vieille Taupe qui possédait des fonds (l’édition Costes des œuvres de Marx, le fond Spartacus, les réserves de numéros de SoB), il y avait comme un impli­cite, l’idée qu’une page était tournée. Ainsi d’ailleurs, en 1972, la librai­rie la Vieille Taupe se saborda décla­rant que toute la théorie à s’appro­prier était main­te­nant dis­po­ni­ble et qu’il ne s’agis­sait plus que de mise en pra­ti­que… sans mode d’emploi tou­te­fois malgré le titre de l’affi­che.

Cette pers­pec­tive n’a pas aidé à la compréhen­sion de ce qui se pas­sait au même moment de l’autre côté des Alpes. Nous méconnais­sions les théories opéraïstes, nous mépri­sions les grou­pes comme Potere Operaio et Lotta Continua parce que nous les assi­mi­lions à nos gau­chis­tes alors qu’ils n’étaient que des avant-gardes du mou­ve­ment en Italie, certes différentes de celle que nous avions pu avoir avec le Mouvement du 22 mars en France. Nous refu­sions aussi tout net la lutte armée dans la forme BR ou PL, c-à-d quasi sta­li­nienne. Cela nous parais­sait lié au passé, à la phase d’affir­ma­tion de la classe ouvrière non à sa négation. Et si 1977 ne nous inter­pella pas plus, c’est qu’à ce moment-là, pour nous, de France, tout sem­blait déjà joué. Nous étions battus. Cette posi­tion par rap­port à l’Italie est bien rendue par deux textes en pro­ve­nance de deux grou­pes ayant eu une influence dans l’après 1968, un de Négation et l’autre du GLAT, groupe ayant joué un rôle impor­tant au sein du Comité inter-entre­pri­ses de Censier. Je résume leurs posi­tions res­pec­ti­ves dans mon livre sur 68. Tout cela pour dire qu’il m’a fallu atten­dre le bilan que j’ai entre­pris de cette époque en 1987 avec mon Individu, révolte et ter­ro­risme (Nautilus) pour redécou­vrir et appro­fon­dir la théorie opéraïste22, réévaluer l’expérience prolétarienne ita­lienne et le mou­ve­ment de refus du tra­vail qui s’y est déroulé ainsi que la ques­tion de la lutte armée qui ne pou­vait être réglée seu­le­ment par une posi­tion de prin­cipe du type pour ou contre. À notre décharge, Giorgio Cesarano, pour­tant à la pointe de cer­tai­nes expérien­ces ita­lien­nes au sein de Ludd-conseils prolétaires avouera à l’époque ne pas avoir réussi à pren­dre en compte la dimen­sion effec­tive de 1977 alors que ses textes en étaient pour­tant des anti­ci­pa­tions. De fait, lui et ses pro­ches ne jouèrent aucun rôle majeur dans les événements ce qui n’avait pas été le cas en 1968-1975.

 

— Les ana­ly­ses concrètes des restruc­tu­ra­tions indus­triel­les com­men­cent aussi assez tôt dans Théorie com­mu­niste avec une ana­lyse en termes de cycles de luttes et de crise, cette dernière notion étant employée dans un sens plus écono­mi­que que celui des autres grou­pes pour qui « la crise » prend un tour plus général comme s’il fal­lait l’écrire avec un C ; une crise du rap­port social capi­ta­liste sous tous ses aspects que CC interprète en terme « d’irre­pro­duc­ti­bi­lité du capi­tal » alors que TC, avec sa théorie des cycles en est encore à cerner les rap­ports entre révolu­tion et contre-révolu­tion.

Dès le milieu des années 1980 la plu­part d’entre nous pren­nent en compte la nou­velle situa­tion et notre défaite. C’est le temps de la gla­cia­tion (La Banquise rem­place La Guerre sociale), le temps des ques­tion­ne­ments (création de la revue ultra gauche Interrogations), le temps des bilans (Temps cri­ti­ques) qui vont précéder de nou­veaux dévelop­pe­ments théori­ques, mais en repar­tant des trans­for­ma­tions concrètes du rap­port social et aussi de l’idée qu’il n’y a plus de por­teur ou de des­ti­na­taire privilégié de la théorie révolu­tion­naire ce qui néces­site une ambi­tion modeste et le retour à une théorie cri­ti­que. Mais ceci est une autre his­toire… 

JW, août 2014.

 

Notes

1 – Elles m’ont renvoyé les épreu­ves du manus­crit de Capitalisme et nou­vel­les mora­les de l’intérêt et du goût par­fai­te­ment corrigées typo­gra­phi­que­ment jusqu’à la page 160 où appa­rais­sait une cri­ti­que de Zerzan qu’ils venaient juste d’éditer. Cela leur a suffi pour me répondre que cela ne cor­res­pon­dait pas à leur ligne édito­riale !

2 – À propos du même livre, leur direc­teur m’a fait savoir que ça l’intéres­sait mais que nous allions entre­pren­dre un long tra­vail commun de réécri­ture !

3 – À propos du livre sur 1968 : elles étaient d’accord pour publier la partie ita­lienne parce que col­lant mieux à leur « opéraïsme », mais pas la partie française car pas assez clas­siste…

4 – À l’ori­gine la revue Temps cri­ti­ques a été éditée par les éditions de l’Impliqué de J. Guigou l’un des fon­da­teurs de la revue mais ce n’était qu’un prête-nom datant de textes auto-édités antérieurs de Guigou aux­quels il avait bien fallu qu’il donne un nom.

 – [Précision de Jacques Guigou (mars 2015) : – Depuis son ori­gine, en 1990, la revue Temps cri­ti­ques est éditée par les éditions de l’impliqué. Cette petite maison d’édition a été créée en 1984 par Jacques Guigou qui, au début, a sur­tout fait de l’auto-édition. Co-fon­da­teur de Temps cri­ti­ques en 1989, J. Guigou a alors publié la revue aux éditions de l’impliqué. D’une pério­di­cité quasi annuelle, le no 17 de Temps cri­ti­ques est sorti au prin­temps 2014.]

5 – Cf. le Petit lexi­que phi­lo­so­phi­que de l’anar­chie de Daniel Colson, Poche, 2001.

6 – Un point de détail mais qui a quand même son impor­tance, F. Danel qui est l’auteur de la com­pi­la­tion et de la préface n’a pas vécu direc­te­ment cette période puis­que plus jeune et ayant eu pleine liberté pour son acti­vité, il a commis des erreurs de tri, de faits et de contenu, ce qu’il reconnaît je crois. Mais en dehors de cela le résultat de son tra­vail est très appréciable.

7 – Quand je dis confi­den­tiel ce n’est pas seu­le­ment par rap­port à un grand public mais aussi par rap­port au « milieu » lui-même. Ainsi, assez récem­ment, j’ai pu cons­ta­ter dans des dis­cus­sions avec d’anciens res­pon­sa­bles de RI puis de Courant com­mu­niste inter­na­tio­nal (CCI) qui ont quitté les orga­ni­sa­tions offi­ciel­les de l’ultra-gauche mais vingt ans plus tard, à quel point ils igno­raient l’exis­tence de telles réunions alors que dans l’immédiat après 1968, nous avions tous plus ou moins (au moins pour les « pari­siens ») par­ti­cipé aux gran­des réunions, encore uni­tai­res, d’Informations Correspondance Ouvrière (ICO).

8 – Ce texte sous-titré « Léninisme et ultra gauche », est présenté pour la première fois sous forme réduite en juin 1969 pour une réunion d’ICO. C’est cela qui est repris dans la com­pi­la­tion de Danel et non pas le texte entier, plus long et repro­duit intégra­le­ment dans une bro­chure de la Vieille Taupe à la même époque puis dans le livre de Barrot Communisme et ques­tion russe, Futur antérieur, 1972. Il ten­tait de rompre avec une grande partie de l’héritage des « gau­ches com­mu­nis­tes » des années 1920-1930 ; aussi bien avec les posi­tions de la bran­che ger­mano-hol­lan­daise, foca­lisée sur les conseils ouvriers et la ges­tion ouvrière qu’avec les posi­tions de la bran­che ita­lienne foca­lisée sur l’orga­ni­sa­tion com­mu­niste et le Programme prolétarien inva­riant. Cela par­ti­cipa de l’implo­sion d’ICO et de l’émiet­te­ment en grou­pes, plus conseillis­tes pour ICO et le GLAT, plus par­ti­dai­res pour RI ; et pour les autres, fran­che­ment en rup­ture d’avec ces présupposés élevés en mar­queurs indélébiles.

9 – Fondements cri­ti­ques d’une théorie de la révolu­tion, Senonevero, 2001.

10 – James Bryant me l’a confirmé dans une entre­vue à Paris au moment de la paru­tion de la com­pi­la­tion. Il avait en effet jugé néces­saire de sortir de sa longue retraite poli­ti­que puisqu’on repar­lait de ses textes de l’époque et qu’il ne vou­lait pas qu’on leur fasse dire n’importe quoi. Cela dit, nos rap­ports se sont à nou­veau espacés après que je lui ait fait savoir que je ne voyais pas quel éditeur pou­vait publier son livre sur l’auto­no­mi­sa­tion de la valeur. Nous venions juste à l’époque de publier L’évanes­cence de la valeur qui actua­li­sait aussi ses thèses d’ori­gine. Ce qui l’intéres­sait sur­tout c’était la ques­tion de la com­mu­nauté humaine et plus précisément celle de la reli­gion au sens pre­mier, c-à-d la ques­tion des liens et pour­quoi la pers­pec­tive com­mu­niste n’avait pas su ou pu tenir compte de cela ce qui pour lui expli­quait en partie son échec. Mais il ne don­nait pas de piste par­ti­culière de tra­vail pour affir­mer et appro­fon­dir cette pers­pec­tive.

11 – Celui sur l’Ulster pour le no 311, juin 1972 des Temps Modernes est plus limité de portée.

12 – C’est ce qui dis­tin­gue des grou­pes comme SoB (la ges­tion ouvrière comme « contenu du socia­lisme ») ou l’IS dont la posi­tion sur les conseils est for­te­ment rede­va­ble aux liens entre Debord et Canjuers et sera actua­lisée par Riesel dans le no 12, de grou­pes comme Invariance qui, à la suite de Bordiga et de la gauche ita­lienne vont cri­ti­quer toute vision usi­niste, conseilliste et ges­tion­naire. Cela remonte à loin, à l’époque ou Bordiga le leader com­mu­niste offi­ciel de l’époque en Italie cri­ti­quait les options de Gramsci et son Ordine Nuovo pen­dant l’expérience des conseils ouvriers de Turin en 1919.

13 – Dans la scis­sion de 1966 au sein du PC bor­di­guiste, sor­tent Camatte qui fonde Invariance et Dangeville qui fonde Le Fil du temps. Ce der­nier reste plein de déférence et référence pour Lénine, comme par ailleurs d’autres ultra-gauche comme R. Camoin, le fon­da­teur des Cahiers du com­mu­nisme de conseil, mais on ne peut parler chez eux de vérita­ble léninisme (cf. infra : « À propos de Bordiga »).

14 – Cf. Les quatre volu­mes que Dangeville fait paraître chez Maspero et qui sont consacrés aux posi­tions de Marx sur le parti.

15 – C’est là-dessus qu’Invariance a amorcé sa rup­ture à partir du moment où elle a développé la notion de « com­mu­nauté matérielle du capi­tal »

16 – Cela fut plus sen­si­ble en Italie puis­que le « retard » du capi­ta­lisme ita­lien et plus générale­ment les condi­tions de lutte là-bas étirèrent le mai (ram­pant) sur pres­que dix ans, per­met­tant ainsi de mieux voir le frac­tion­ne­ment pro­gres­sif de la classe au cours de la lutte, puis la cou­pure à partir de 1977.

17 – Pour ne pren­dre que l’exem­ple d’un des auteurs de cette bro­chure (« la révolu­tion sera com­mu­niste ou ne sera pas »), à savoir James Bryant (« Bérard » à l’époque), l’époque a donné nais­sance à de vérita­bles météorites, lui qui fit sauter le sacer­doce prolétarien de Lutte ouvrière, qui dyna­mi­tera ensuite l’ultra-gau­chisme bien sage de RI avant de dyna­mi­ser en vain le néo-pro­gram­ma­tisme mal assumé des futurs TC et CC et fina­le­ment filer en Inde pour y décou­vrir que le marxisme ne « dépas­sera » jamais la reli­gion car cette dernière n’est pas sim­ple­ment un opium du peuple.

18 – Cf. le no 2 de la revue La Banquise  : « Le roman de nos ori­gi­nes ».

19 – Réédité par les Cahiers Spartacus.

20 – Comme celle d’un autre ancien de la Vieille Taupe, J. Baynac avec Mai retrouvé, Laffont, 1978 ou celle de J.-P. Duteuil avec Nanterre 65, 66, 67, 68, vers le Mouvement du 22 mars (Acratie, 1988).

21 – Cf. J. Guigou et JW Mai 68 et le mai ram­pant ita­lien, L’Harmattan, 2008 et aussi le texte de B. Astarian sur les grèves de mai-juin 68 (Échan­ges).

22 – J’avais par­couru plus que lu ses ori­gi­nes dans le recueil de textes des Quaderni rossi : Luttes ouvrières et capi­ta­lisme d’aujourd’hui (Maspero, 1968), mais sans en être marqué la première fois. Peut-être avait joué, en plus d’un cer­tain loca­lisme de nos inter­ven­tions, le fait que ce soit publié par Maspero, sym­bole de l’esta­blish­ment de gauche de l’époque.