Bilan critique de l’activité des Cahiers de Mai

février 2013, Jacques Wajnsztejn



Présentation

Les Cahiers de Mai présen­tent une ten­ta­tive ori­gi­nale de l’immédiat après 68 et le texte qui suit représente une réflexion cri­ti­que du fonc­tion­ne­ment de ce groupe à tra­vers l’expérience lyon­naise de la lutte à l’usine Peñarroya. Mais avant d’entrer dans cette expérience et cette cri­ti­que, je vous pro­pose une petite intro­duc­tion générale sur une aven­ture un peu tombée dans l’oubli.

Les Cahiers de Mai

La pra­ti­que des comités d’action va débou­cher sur de nou­veaux rap­ports avec la classe. Sans se réclamer par­ti­culièrement du maoïsme, dans la mesure où cer­tains de ses mem­bres pro­vien­nent du PCF (Anselme), de la CGT, (amenés par le menui­sier H. Fournié), de l’ancienne gauche syn­di­cale (Bouguereau, Kravetz, Peninou), du PSU (Fromentin, Lichtenberger) du com­mu­nisme liber­taire (Daniel Colson et JW), du maoïsme aussi (Lindenberg, Queysanne), Les Cahiers de Mai qui nais­sent jus­te­ment pen­dant le mou­ve­ment, vont dévelop­per une pra­ti­que par­ti­culière basée sur l’enquête ouvrière. La pra­ti­que des comités d’action initiée en mai-juin 1968 va en effet débou­cher sur une nou­veau type de rela­tion à la classe ouvrière.

Sans se réclamer expli­ci­te­ment du texte de Mao De l’enquête qui cir­cule alors via les éditions de Pékin, ni de l’expérience ita­lienne du groupe des Quaderni rossi1 connue à tra­vers une com­pi­la­tion de leurs textes qui paraît jus­te­ment en mai-juin aux éditions Maspero sous le titre Luttes ouvrières et capi­ta­lisme d’aujourd’hui, les Cahiers de Mai2 qui nais­sent jus­te­ment pen­dant le mou­ve­ment de mai-juin, vont dévelop­per, à partir d’un groupe réuni autour du jour­nal homo­nyme, une pra­ti­que par­ti­culière basée sur l’enquête ouvrière. Elle se dis­tin­gue de celle entre­prise de l’autre côté des Alpes avec les Quaderni rossi, par le fait que l’enquête est menée direc­te­ment à partir du mou­ve­ment social lui-même et non à partir d’une ana­lyse des trans­for­ma­tions du capi­tal. Cela s’expli­que par une his­to­ri­cité différente ; les Quaderni rossi sont nés en une période de légère reprise des luttes (piazza Statuto en 1962) dans une phase de restruc­tu­ra­tion du capi­tal ita­lien qui accuse un cer­tain retard par rap­port à la restruc­tu­ra­tion gaul­liste. Il s’agit donc avant tout de pren­dre acte de cette restruc­tu­ra­tion et l’enquête ouvrière n’est là que comme expérience théorique. Alors que les Cahiers de Mai sont le pro­duit des « événements » et se fixent immédia­te­ment des taches pra­ti­ques et sur­tout une idée qui ne fai­sait pas partie du pro­gramme des Quaderni rossi, à savoir, donner la parole aux ouvriers et non pas sim­ple­ment illus­trer des ana­ly­ses sur les trans­for­ma­tions du capi­tal.

« Le rôle poli­ti­que de l’enquête », arti­cle publié en juillet 1970 dans le no 22, pro­pose une ana­lyse de la concep­tion des Cahiers de Mai. Elle se définit en oppo­si­tion avec l’enquête de la socio­lo­gie indus­trielle qui est en plein dévelop­pe­ment. Il s’agit de placer l’enquête sous la direc­tion ou au moins le contrôle des tra­vailleurs. L’enquête sert à faire res­sor­tir l’expérience ouvrière tout en fai­sant apparaître les idées nou­vel­les. Elle joue le rôle poli­ti­que de la refor­ma­tion de la classe ouvrière et œuvre à la réali­sa­tion de l’unité de la classe3. Cette unité est lente à se faire et les Cahiers de Mai auront ten­dance à encou­ra­ger des regrou­pe­ments par sec­teurs qui don­ne­ront lieu à des grou­pes et jour­naux comme Action-Cheminot et Action-PTT. Il s’agit aussi, même si c’est plus impli­cite, de faire un bilan des luttes et des trans­for­ma­tions du capi­tal. À la « com­mu­ni­ca­tion ver­ti­cale » des syn­di­cats qui laisse peu d’auto­no­mie à la base, les Cahiers de Mai oppo­sent une liai­son hori­zon­tale, à la base comme ils ten­te­ront de la mettre en place, par exem­ple, pen­dant les grèves d’OS à Berliet Lyon avec la rédac­tion d’un texte par les tra­vailleurs des ate­liers en grève4 et au cours de la grève de Peñarroya de 1972, entre les différentes usines du groupe5, toutes plus ou moins en grève.

Un autre point de l’inter­ven­tion du groupe est direc­te­ment lié à un des échecs du mou­ve­ment de mai avec la dif­fi­culté qu’il y a eu à relier la lutte de ceux qui étaient à l’extérieur des entre­pri­ses et ceux qui étaient à l’intérieur. Les comités étudiants-tra­vailleurs ont représenté une ten­ta­tive de réponse à chaud à ce problème, mais ils ont eu une effi­ca­cité limitée et sur­tout, ils ont dis­paru ou sont en som­meil. Quant à « l’établis­se­ment » des mili­tants extérieurs, les Cahiers de Mai s’y refu­sent car ils trou­vent cette pra­ti­que, en vogue au sein des grou­pes maoïstes, arti­fi­cielle.

La pra­ti­que de l’enquête ne va pas de soi et les débats sont vifs, au sein même du groupe, entre ceux, majo­ri­tai­res, qui voient dans l’enquête la base même de la dyna­mi­que, à condi­tion que l’enquête soit réussie évidem­ment, c’est-à-dire que son uti­li­sa­tion dans l’usine fasse bouger les choses et ceux, mino­ri­tai­res, qui par­lent en termes de for­ma­tion poli­ti­que qui seule pourra per­met­tre aux ouvriers les plus com­ba­tifs de résister aussi bien aux pres­sions patro­na­les qu’aux récupérations syn­di­ca­les ou gau­chis­tes6. En fait, la revue mène une sévère cri­ti­que contre la théorie de l’avant-garde et de la cons­cience de classe importée de l’extérieur. Les grou­pes extérieurs sont cri­tiqués parce qu’ils cher­chent à appor­ter une dimen­sion poli­ti­que qui n’exis­te­rait pas immédia­te­ment dans la lutte elle-même. La revue essaie de s’en tenir à une ligne claire de démar­ca­tion de classe : « Qui parle et au nom de qui ? »7. Mais cette ligne qui relève d’une vision de la pure auto­no­mie de la classe en lutte bute sur le fait que le capi­ta­lisme est un rap­port social de dépen­dance entre deux clas­ses certes anta­go­nis­tes, mais aussi liées. D’où le rôle des syn­di­cats qui ne sont jamais des « traîtres8 », mais tou­jours des représen­tants de cette force de tra­vail qui cons­ti­tue le pôle tra­vail du rap­port social capi­ta­liste et l’ambiguïté de la revue à leur égard.

À l’ori­gine, la revue est le pro­duit de mai-juin 68 et donc d’un mou­ve­ment de remise en ques­tion de toutes les ins­ti­tu­tions y com­pris syn­di­ca­les. Mais peu à peu cette posi­tion est mise au ren­cart à la faveur de deux phénomènes : tout d’abord, la revue, à tra­vers son fon­da­teur, Anselme, qui a des liens très étroits avec l’Italie, sou­tient l’ini­tia­tive syn­di­cale d’unité mise en place par les trois syn­di­cats prin­ci­paux de la métal­lur­gie et d’une manière générale des posi­tions pro­ches du groupe autour d’Il Manifesto. En l’absence d’une telle situa­tion uni­taire en France, la revue fait de fait confiance aux délégués et mili­tants de base de la CFDT dans la mesure où cette cen­trale apparaît comme la plus réactive et ouverte aux événements qui vien­nent de se pro­duire ; ensuite, il y a une vérita­ble dif­fi­culté pra­ti­que à ren­contrer direc­te­ment cette parole ouvrière brute tant recherchée. La Gauche Prolétarienne (GP) d’ailleurs ren­contre des dif­fi­cultés sem­bla­bles, mais n’ayant pas les mêmes objec­tifs elle cher­che à les contour­ner en jetant son dévolu non sur les mili­tants syn­di­caux de base, mais sur les jeunes révoltés, qu’ils soient dans les usines ou dans les quar­tiers9.

Les Cahiers de Mai butent aussi sur le fait que Mai 1968 exprime en partie une crise du « sujet révolu­tion­naire ». Le mou­ve­ment représente une des dernières expres­sions, avec le « mai ram­pant » ita­lien, du fil rouge des luttes de clas­ses, mais c’est aussi un point d’inflexion et le début d’une remise en cause du rôle moteur de la classe ouvrière dans le pro­ces­sus de lutte contre ce qui est de plus en plus res­senti comme un système de domi­na­tion et non pas sim­ple­ment ou essen­tiel­le­ment comme un système d’exploi­ta­tion10. Malgré une conflic­tua­lité forte, mais limitée et par­tielle (lutte des OS, ten­ta­ti­ves auto­ges­tion­nai­res comme à Lip) cette crise va s’accen­tuer et s’avérer fatale aux Cahiers de Mai. Le reflux des luttes touche natu­rel­le­ment davan­tage, les grou­pes « mou­ve­men­tis­tes » que les orga­ni­sa­tions poli­ti­ques aux références essen­tiel­le­ment his­to­ri­ques (trots­kis­tes et anar­chis­tes).

En effet, autant il était encore pos­si­ble d’inter­ve­nir auprès des ouvriers de Peñarroya sur la ques­tion des condi­tions de tra­vail, la pénibi­lité, la santé, autant il s’avère illu­soire d’accom­pa­gner ce qui n’est déjà plus que l’idéologie de l’auto­ges­tion. « On fabri­que, on vend, on se paie, c’est pos­si­ble », la fameuse phrase des ouvriers de Lip est, à l’époque, sou­te­nue à bout de bras par les réfor­ma­teurs du patro­nat (Neuschwander, « patron de gauche » pro­po­sera un plan de reprise et de relance) et la future « deuxième gauche » à qui la CFDT sert à la fois de base et de trem­plin. Et bien non, ce n’est plus pos­si­ble dans les nou­vel­les condi­tions de la restruc­tu­ra­tion du capi­tal. Lip ne peut résister à Kelton et autres nou­vel­les mar­ques destinées à la vente mas­sive, aussi bien au niveau des condi­tions de pro­duc­tion comme au niveau des nou­vel­les formes bon marché de dis­tri­bu­tion. Mais ce n’était pas le seul problème. Les salariés de Lip n’étaient pas les même que ceux de Peñarroya. Être aux côtés d’eux sans res­tric­tion n’avait pas les mêmes impli­ca­tions et conséquen­ces. En effet, autant il était pos­si­ble et posi­tif d’accom­pa­gner la lutte des tra­vailleurs de Peñarroya sur les condi­tions de tra­vail, la pénibi­lité, les mala­dies du tra­vail, autant il s’avère problémati­que de se retrou­ver à porter une parole ouvrière qui majo­ri­tai­re­ment, à Lip et malgré les aspects for­mi­da­bles de com­mu­nauté de lutte qu’elle exprime, repro­duit les hiérar­chies ouvrières dénoncées ailleurs par les Cahiers11. La « parole ouvrière » n’est pas sans contra­dic­tions et elle n’échappe pas tou­jours à la logi­que d’un rap­port social de domi­na­tion.

La parole ouvrière des ouvriers qua­lifiés de Lip ne pou­vait que dif­fi­ci­le­ment retrou­ver la parole ouvrière des OS de Renault-Flins et la même dif­fi­culté cent fois mul­ti­pliée s’est ren­contrée au cours de la période 1968-1973 dans tout le nord indus­triel de l’Italie.

Ce qui pou­vait être perçu avec Lip, aussi bien à l’intérieur du groupe qu’à l’extérieur, comme une grande réussite du projet des Cahiers12, cor­res­pon­dra aussi à leur dis­lo­ca­tion en tant que groupe13.

Rétros­pec­ti­ve­ment on peut aussi dire qu’elle a buté sur le double caractère de Mai 68, à la fois pointe la plus élevée de la reprise révolu­tion­naire et en même temps mani­fes­ta­tion d’une crise de la théorie du prolétariat. Il s’en suit une remise en cause du rôle moteur de la classe ouvrière dans le pro­ces­sus de lutte contre ce qui est res­senti de plus en plus comme un système de domi­na­tion général et non pas sim­ple­ment ou essen­tiel­le­ment un système d’exploi­ta­tion14. Cette crise sera mani­feste après Lip et fatale aux Cahiers de Mai. Mais comme il apparaît dans le texte qui suit nous sommes quel­ques-uns à ne pas avoir attendu la fin des Cahiers de Mai pour réagir. Le texte qui suit en four­nit une démons­tra­tion. Il ne fut pas à pro­pre­ment parler un texte de rup­ture, mais plutôt une dernière ten­ta­tive d’inver­ser le cours des choses au sein des Cahiers. Après la dif­fu­sion de ce texte, l’un de ses auteurs essaya bien de porter la dis­cus­sion, en connais­sance de cause puis­que le texte avait circulé, au sein du stage d’été tra­di­tion­nel du groupe, mais en pure perte. Même ceux qui, sur­tout à Paris, por­taient des cri­ti­ques pro­ches des nôtres, rejoi­gni­rent rapi­de­ment la ligne offi­cielle. Le succès de la grève de Peñarroya sem­blait lever toutes les objec­tions, alors que jus­te­ment, pour nous qui avions vécu cela au plus près, le doute sur la dérive pro-syn­di­cale et bureau­cra­ti­que n’était plus permis.

 

J. Wajnsztejn, cou­rant 2012.

 

 

Bilan critique de l’activité des Cahiers de Mai15

La cri­ti­que des acti­vités pra­ti­ques et théori­ques du groupe des Cahiers de Mai va nous amener à cerner :

– le décalage crois­sant entre la théorie et la pra­ti­que de ce groupe,

– le fonc­tion­ne­ment interne du groupe,

– son projet et ses pers­pec­ti­ves de tra­vail mili­tant « en direc­tion » de la classe ouvrière.

Cette réflexion n’est pas née de mili­tants mar­gi­naux des Cahiers mais de mili­tants ayant par­ti­cipé très acti­ve­ment à toutes les acti­vités, y com­pris aux erreurs prin­ci­pa­les du groupe. Si cette cri­ti­que a pris une ampleur plus grande à Lyon à partir d’un bilan de l’action à l’usine Peñarroya, elle s’est aussi développée, dans une moin­dre mesure au sein du groupe de Paris.

Par com­mo­dité de lec­ture, le texte a été divisé en deux par­ties. La première décrit la crise qui s’est développée à partir du prin­temps 1972. Elle est prin­ci­pa­le­ment événemen­tielle dans le but de mettre noir sur blanc, tous les éléments du débat. La seconde partie est plus théorique et essaie de tirer les causes et conséquen­ces de la pra­ti­que et du projet actuel des Cahiers de Mai.

1ère partie

Le point de départ en est l’ana­lyse de la pra­ti­que du groupe pen­dant la lutte des ouvriers de Peñarroya et les conséquen­ces qui en ont découlé. Nous ne fai­sons pas un his­to­ri­que de cette grève, mais nous sou­li­gnons seu­le­ment que :

– pour la première fois, l’acti­vité du groupe a été concentrée quasi exclu­si­ve­ment sur une usine.

– pour la première fois, les mili­tants ont été en contact per­ma­nent avec les ouvriers d’une usine, et, par des dis­cus­sions et le film, en contact avec une frange de la popu­la­tion et des ouvriers de différentes usines de la région lyon­naise.

– pour la première fois, les mili­tants se sont trouvés d’égal à égal au niveau de la par­ti­ci­pa­tion et du sou­tien à une grève avec les orga­ni­sa­tions ouvrières tra­di­tion­nel­les CFDT, CGT, PCF.

Tout ceci a amené le groupe à essayer de répondre au maxi­mum de besoins :

– besoin de sou­tien à la grève, d’où un Comité de sou­tien et l’édition de bro­chu­res.

– besoin d’une infor­ma­tion extérieure à l’usine, d’où des tracts élaborés avec les ouvriers.

– besoin d’une infor­ma­tion interne à l’usine, les « Nouvelles ».

Mais aussi à nous dis­per­ser, à tout vou­loir faire par nous-mêmes, à oublier notre rôle prin­ci­pal en rap­port avec le projet ori­gi­nel des Cahiers, c.-à-d. faire que la lutte des tra­vailleurs de Peñarroya soit bien la lutte des tra­vailleurs eux-mêmes. Ceci a cons­titué une grosse erreur de notre part, sur­tout dans les dernières semai­nes de grève.

Au lieu de per­met­tre le dévelop­pe­ment du caractère auto­nome de cette lutte, en essayant que le contrôle des tra­vailleurs soit au maxi­mum sur les négocia­tions, et que ce soient eux qui pren­nent les décisions sur les chan­ge­ments de tac­ti­que dans la négocia­tion, nous avons été pris de vitesse par le rythme des négocia­tions de la dernière semaine, rythme imposé de concert par le patro­nat et la fédération Métaux de la CFDT. Or, la stratégie sou­ter­raine des Cahiers était de ne pas ris­quer un conflit ouvert avec la CFDT et ceci pour deux rai­sons essen­tiel­les. Tout d’abord, une volonté de ne pas divi­ser, alors que les ouvriers avaient besoin de l’unité de tous ; ensuite parce que les Cahiers avaient le même intérêt que la CFDT à ter­mi­ner la grève. En effet, comme pour la CFDT, la grève de Peñarroya devait nous servir de trem­plin. Pour la CFDT, il s’agis­sait de damer le pion à la CGT au sein de la frac­tion immigrée de la classe ouvrière afin de com­pen­ser son infériorité d’implan­ta­tion dans les gros­ses concen­tra­tions indus­triel­les. Pour les Cahiers, il fal­lait inter­ve­nir de plain-pied dans la négocia­tion, en essayant de limi­ter les dégâts, et en nous posant comme les intermédiai­res entre les ouvriers et les Métaux-CFDT, en renchéris­sant, en les pous­sant, en com­po­sant, et ce, devant les ouvriers trans­formés par le groupe en une force d’appoint. Nous pas­sions donc de notre rôle ini­tial à celui de « négocia­teurs-plus-près-de-la-base-que-les-syn­di­cats » (sic), mais en lien avec eux.

De plus, à ce moment, la répar­ti­tion des tâches à l’intérieur du groupe fai­sait que tous les cama­ra­des du groupe assu­raient, si l’on peut dire, les tâches d’inten­dance de la grève, sauf deux, res­tant en contact per­ma­nent avec les ouvriers pen­dant la dernière semaine de grève. Ces deux mili­tants, par exem­ple, au foyer le soir, par­ti­ci­paient aux mar­chan­da­ges et chi­po­ta­ges des reven­di­ca­tions des ouvriers pour la négocia­tion du len­de­main, dont l’un avec toute son expérience et son poids poli­ti­que. Expérience qui, en l’occur­rence, n’allait pas dans le sens de l’auto­no­mie de la lutte. En effet, sur la ques­tion des salai­res, la tac­ti­que des Cahiers sera dans les pre­miers jours de la dernière semaine de grève, de mettre le paquet, en accord avec les ouvriers, pour obte­nir le maxi­mum. Puis après le lâchage d’une aug­men­ta­tion uni­forme par la direc­tion (10 cen­ti­mes de l’heure), la posi­tion sera de dire : stop, le patron ne lâchera plus sur les salai­res, car il lui fau­drait l’accord de la cham­bre patro­nale et actuel­le­ment elle ne lâche plus rien (on a vu au Joint Français, et ailleurs ce qu’il faut penser de cette ana­lyse). Mais de toute façon, ce qui est évident, c’est le nou­veau virage pris par le groupe à ce moment. Comme n’importe quelle orga­ni­sa­tion tra­di­tion­nelle possédant sa vision glo­bale de la situa­tion générale, il s’agit de l’impo­ser. Non plus donner la parole aux tra­vailleurs, mais y sub­sti­tuer son propre dis­cours. Ainsi, au der­nier jour de la grève, les Cahiers essayèrent de se convain­cre (et de convain­cre les ouvriers) que les pro­po­si­tions patro­na­les entraînaient bien la sup­pres­sion des manœuvres, alors qu’il était bien évident (mais pour s’en rendre compte, il aurait fallu un délai de réflexion aussi bien pour les ouvriers que pour nous), qu’une étude des postes pour un relèvement des qua­li­fi­ca­tions ne tou­che­rait pas les « vieux » ouvriers de l’usine de Gerland qui fai­saient effec­ti­ve­ment, sui­vant les critères capi­ta­lis­tes, un tra­vail de manœuvre16.

Deux choses sont à reti­rer de cela :

– les erreurs com­mi­ses ne sont pas impu­ta­bles à un ou deux éléments qui auraient « trahis », mais à tout le groupe qui n’a pas eu la matu­rité poli­ti­que néces­saire.

– les erreurs com­mi­ses ne l’ont pas été parce que les posi­tions tac­ti­ques du groupe étaient mau­vai­ses, mais parce que sans que nous nous en ren­dions bien compte, nos inter­ven­tions sor­taient de notre domaine d’action imparti ; à cette dévia­tion, il y a deux rai­sons prin­ci­pa­les qui sont premièrement de faire contre­poids à la CFDT tout en main­te­nant la barque qui dérive et deuxièmement, l’adop­tion d’un point de vue grou­pus­cu­laire rejoi­gnant celui de la CFDT. Cette grève doit se ter­mi­ner pour que devant les médias, les mili­tants CGT, PCF etc., il soit fait la preuve que cette grève n’a pas été mani­pulée par des irres­pon­sa­bles. Sur ce der­nier point nous sommes d’accord la grève n’a pas été mani­pulée par des irres­pon­sa­bles : elle a été ins­tru­men­ta­lisée par des éléments res­pon­sa­bles.

Tout de suite après la grève, quatre ou cinq mili­tants du groupe de Lyon ont fait la cri­ti­que de cette pra­ti­que, ce qui, après accord de l’ensem­ble du groupe, sauf un, a fait l’objet d’un texte dis­tribué à tous les mili­tants des Cahiers et discuté a Paris pen­dant les journées d’étude.

Parallèlement, une cri­ti­que d’un cer­tain nombre de cama­ra­des pari­siens était appa­rue pen­dant la grève de Peñarroya sur les points sui­vants :

– déten­tion de l’infor­ma­tion et prise de décisions par quel­ques-uns.

– aban­don des autres acti­vités pen­dant Peñarroya.

– la façon dont le tra­vail avait été envi­sagé à Girosteel.

– cer­tai­nes actions des Cahiers ten­daient à s’éloi­gner de la pra­ti­que tra­di­tion­nelle du groupe comme l’orga­ni­sa­tion de mani­fes­ta­tions.

Nous ne pen­sons pas que ces cri­ti­ques tou­chaient le fond des problèmes, mais cette situa­tion était représen­ta­tive d’une crise de confiance natio­nale par cer­tains côtés explo­sive. La crise fut résorbée dans le mois qui suivit les journées d’étude, et ce par le pro­ces­sus sui­vant : pour que l’acti­vité du groupe se développe à partir des acquis de Peñarroya, il fal­lait que les cri­ti­ques ces­sent, ou que du moins les mili­tants qui les expri­ment soient attelés à une tâche de recons­truc­tion de l’orga­ni­sa­tion. Processus fina­le­ment clas­si­que de tout groupe à visée par­ti­tiste. Pour cela, on fit des ana­ly­ses sur les tâches nou­vel­les et impor­tan­tes qui nous atten­daient après Peñarroya et donc sur la nécessité de trans­for­mer le groupe, « qui, étant-donné-ce-que-nous-sommes » etc. (sous-entendu des éléments glo­ba­le­ment extérieurs à la classe ouvrière). Ce fut l’amorce d’un pro­ces­sus de réorga­ni­sa­tion, ou pour être plus juste, d’une vérita­ble orga­ni­sa­tion car il faut bien le dire, le groupe était resté jusque là un groupe très infor­mel, sur­tout en pro­vince, ce qui avait permis d’y intégrer des cama­ra­des de ten­dance liber­taire. Organisation de col­lec­tifs struc­turés et séparés les uns des autres sui­vant les sec­teurs d’inter­ven­tion et les acti­vités, par­ti­ci­pa­tion de tous aux différentes tâches comme au sein des grou­pes gau­chis­tes avec obli­ga­tion de vendre un cer­tain nombre mini­mum de numéros de la revue furent les prin­ci­pa­les taches définies.

Cette nou­velle orien­ta­tion ne ren­contra aucune oppo­si­tion à Paris et les mili­tants les plus cri­ti­ques de la période précédente furent intégrés à cette réorga­ni­sa­tion. Mieux même, on leur confia la direc­tion de cer­tains col­lec­tifs, sans doute pour leur lier les mains (exem­ple de G.). À Lyon par contre, une oppo­si­tion très vive de la part de cer­tains à cette réorga­ni­sa­tion, se développe, et ce pour deux rai­sons prin­ci­pa­le­ment :

1 – Cette réorga­ni­sa­tion ten­dait à résoudre les problèmes par des solu­tions for­mel­les de struc­tu­res : on créait des col­lec­tifs, alors que les sujets de ces col­lec­tifs, leur utilité n’étaient même pas discutés. L’exem­ple le plus typi­que est celui du col­lec­tif dif­fu­sion. Le problème réel : le jour­nal ne se vend pas — fut trans­formé en une insuf­fi­sance poli­ti­que sub­jec­ti­viste : on ne vend pas le jour­nal par manque de volonté mili­tante. Poser la ques­tion dans cette forme empêchait de se pen­cher sur l’utilité du jour­nal ou d’autres orga­nes d’infor­ma­tion pos­si­bles en fonc­tion des besoins du mou­ve­ment. Cela deve­nait : il faut bien vendre le jour­nal, puis­que c’est le seul outil qui existe (cf. comme modèle du genre le texte sur la dif­fu­sion fait par B. F.)

2 – Cette ten­dance bru­tale de réorga­ni­sa­tion visait en fait essen­tiel­le­ment à stop­per le tra­vail de réflexion engagé dans le groupe, et sur­tout à empêcher que ne se dévelop­pent les conséquen­ces de ce tra­vail. En der­nier mot, cette manœuvre, qui, il faut bien le reconnaître, cor­res­pon­dait aussi à une nécessité objec­tive de conser­va­tion de l’orga­ni­sa­tion, visait à divi­ser les « gau­chis­tes » des Cahiers en les obli­geant soit à accep­ter en bloc l’orien­ta­tion nou­velle, soit à la refu­ser, et en ce cas à se couper des autres mili­tants. La réussite de cette manœuvre qui par­vint à isoler cinq cama­ra­des envi­ron du reste du groupe, s’expli­que par trois faits complémen­tai­res :

a) La cri­ti­que d’ensem­ble, faite par le groupe de Lyon pour les journées d’étude avait été faite « à chaud » et sans que les conséquen­ces de cette cri­ti­que soient bien visi­bles pour tous. Ainsi la situa­tion de rup­ture qui s’ins­taura pen­dant ces J.Ε. effraya pas mal de cama­ra­des, une fois l’ambiance retombée. En effet, cette cri­ti­que poussée jusqu’au bout aurait dû amener de grands chan­ge­ments aux Cahiers, mais devant limpos­si­bi­lité de sou­le­ver le même rap­port de force à Paris, ou même sim­ple­ment pour cer­tains, de dis­cu­ter de cer­tai­nes ques­tions, une contra­dic­tion surgit : ou bien conti­nuer la cri­ti­que et se mar­gi­na­li­ser peu à peu par rap­port aux Cahiers (départ ou iso­le­ment), ou bien ren­trer dans le rang et intério­ri­ser la logi­que de l’orga­ni­sa­tion.

b) Logique de l’orga­ni­sa­tion, qui par cer­tains côtés, et « à froid » deve­nait intéres­sante. Peñarroya cons­ti­tuait de fait une rampe de lan­ce­ment pour le groupe (sur­tout à Lyon). De plus les contacts fréquents avec des res­pon­sa­bles « ouvriers » lyon­nais, et des per­son­na­lités de la « toute gauche », avaient entraîné des ten­dan­ces à la mon­da­nité poli­ti­que et disons-le pour cer­tains, à l’arri­visme.

Parallèlement, la rela­tion mili­tants-orga­ni­sa­tion pre­nait de plus en plus des tours grou­pus­cu­lai­res, dans la mesure où une direc­tion occulte impo­sait sa loi en limi­tant et inter­di­sant même toute cri­ti­que de fond, en res­ser­rant l’étreinte du groupe sur les mili­tants (sur­veillance accrue de la vie privée, mais sur­tout sur­veillance idéolo­gi­que). Ce phénomène ajouté aux nou­veautés du rap­port orga­ni­sa­tion-classe ouvrière dans la dernière semaine de la grève de P., ache­vait de trans­for­mer les Cahiers de Mai en un grou­pus­cule nou­veau de type ancien.

c) L’inca­pa­cité poli­ti­que de la plu­part des mili­tants lyon­nais à per­ce­voir comme problème poli­ti­que d’ensem­ble tout nou­veau petit problème ou petit point tech­nico-poli­ti­que mis sur le tapis pour faire diver­sion, les ame­nait à trai­ter tous ces petits points indépen­dam­ment sans en voir le lien, l’unité fon­da­men­tale et donc sans pou­voir déjouer les manœuvres. Ainsi pour un cer­tain nombre de mili­tants (dont l’un par­ti­cipe à ce texte), les col­lec­tifs appa­rais­saient comme un moyen de dis­cu­ter plus lar­ge­ment et plus démocra­ti­que­ment de la pra­ti­que des grou­pes de tra­vail.

La crise éclata sur le problème des col­lec­tifs, puis se cris­tal­lisa dans les grou­pes de tra­vail : le groupe Métaux lançant ulti­ma­tum sur ulti­ma­tum au groupe Textile pour la reprise d’un tra­vail commun sur les nou­vel­les bases décidées ; et ce der­nier fai­sant la sourde oreille, dans la mesure où les cama­ra­des incri­minés qui ani­maient ce groupe Textile n’avaient pas la pos­si­bi­lité de résoudre le conflit sans uti­li­ser les mêmes armes de pou­voir que celles employées contre eux. Le conflit prit un tour de plus en plus vio­lent (inju­res, calom­nies) mais le tra­vail d’enquête se pour­sui­vait tant bien que mal et dans le deuxième groupe (Textile) il se concen­trait essen­tiel­le­ment sur deux sec­teurs : le tex­tile et le papier-carton. C’est sur le Papier-Carton qu’allait surgir un nou­veau conflit.

Retraçons rapi­de­ment l’his­to­ri­que des acti­vités des Cahiers dans ce sec­teur : avant Pâques, une enquête est menée pen­dant la grève de Zig-Zag en Savoie ; un texte fait avec les ouvriers est dis­tribué dans d’autres usines. Des dis­cus­sions s’enga­gent qui amèneront un texte de réponse fait par les ouvriers de la car­ton­ne­rie Voisin-Pascal des Éparres en Isère. Sur la base de ce texte, les cama­ra­des qui y ont par­ti­cipé impo­sent au groupe des Cahiers la conti­nua­tion des acti­vités dans ce sec­teur et s’oppo­sent à priori à une ten­ta­tive de concen­tra­tion du tra­vail sur un eu deux sec­teurs bien déterminés ou sur une ou deux usines précises. Ils soulèvent le danger qu’il y aurait à ce que les Cahiers se concen­trent sur de gran­des entre­pri­ses (Berliet par exem­ple à Lyon), et devien­nent, peu à peu des grou­pes d’usine. Ils se deman­dent aussi si les moti­va­tions entraînant les choix des sec­teurs d’inter­ven­tion seront expli­ci­tes ou expli­citées à tous les mili­tants ?

Derrière la jus­ti­fi­ca­tion de la ligne générale selon laquelle « l’impor­tance de cer­tains sec­teurs ou usines pour l’indus­trie française, mais aussi pour la lutte de classe » (les luttes dans cer­tai­nes usines seraient plus signi­fian­tes pour la classe ouvrière que les autres), ne se cachent-ils pas des choix poli­ti­ques offi­cieux sur la nécessité de l’inter­ven­tion dans des sec­teurs-clés pour amor­cer une percée sur la scène poli­ti­que locale ou natio­nale ? Ainsi Jean-Louis P., de la direc­tion pari­sienne disant à Lyon « si nous fai­sons, toute pro­por­tion gardée, à Berliet, ce que nous fai­sons à P., nous deve­nons à Lyon une des forces poli­ti­ques qui compte » !

Après accord du groupe de tra­vail tout entier, notre action conti­nue dans le papier-carton (pour ceux qui seraient intéressés, cette pra­ti­que est synthétisée dans un rap­port de 5 pages, que vous pouvez nous deman­der). C’est ce rap­port qui allait faire l’objet d’une atta­que vio­lente de Bernard F. qui nous accusa d’avoir adressé ce rap­port aux sec­tions syn­di­ca­les des usines du papier-carton de la région Rhône-Alpes, à qui nous fai­sions des pro­po­si­tions très précises nées des dis­cus­sions avec les ouvriers de Zig-Zag et de Voisin-Pascal.

Les cri­ti­ques exprimées étaient :

– au nom de quoi leur fai­sions-nous des pro­po­si­tions qui par leur for­mu­la­tion revêtaient un caractère impératif ?

– en fai­sant cela nous leur fai­sions croire que nous étions capa­bles d’assu­mer une tâche que les syn­di­cats eux-mêmes ne peu­vent rem­plir, à savoir la cir­cu­la­tion de l’infor­ma­tion et l’orga­ni­sa­tion de la liai­son entre tra­vailleurs.

– que nous nous condui­sions comme un groupe poli­ti­que, que nous, les cham­pions de « 1’auto­no­mie » de la classe ouvrière, nous nous sub­sti­tuions à celle-ci, que nous fai­sions des pro­po­si­tions destinées à la diri­ger,

– enfin que ce tra­vail nous per­met­tait de nous éloi­gner du groupe des « Cahiers  » tous en conser­vant sous notre coupe, les mem­bres du groupe Textile afin de cons­truire une nou­velle orga­ni­sa­tion après notre départ des Cahiers.

Ce double procédé est clas­si­que des orga­ni­sa­tions poli­ti­ques. Il consiste premièrement à accu­ser faus­se­ment une ten­dance de se livrer à une pra­ti­que condam­na­ble, pra­ti­que qui est jus­te­ment celle cor­res­pon­dant à la ligne générale (ici le sub­sti­tuisme par rap­port à la classe et les com­pro­mis­sions avec la CFDT) et deuxièmement d’accu­ser toute posi­tion de désac­cord comme une ten­ta­tive de sabor­dage de l’orga­ni­sa­tion, préalable à une scis­sion future déjà préparée. Ce procédé n’est d’ailleurs pas nou­veau aux Cahiers, puisqu’il fut employé contre les mili­tants de la zone Est de la région pari­sienne il y a deux ans, quand ceux-ci firent un jour­nal pour Paris Est. Ce jour­nal ne fai­sait pour­tant que repren­dre des enquêtes publiées par les Cahiers, ou des enquêtes qui n’avaient pu trou­ver place dans le bul­le­tin men­suel.

Bernard F. nous demanda de nous expli­quer publi­que­ment par un texte sur notre pra­ti­que, mais en sou­li­gnant que pour lui, son opi­nion était faite (là encore, un grand clas­si­que poli­ti­cien). Notre pra­ti­que était contra­dic­toire avec le projet des Cahiers et d’ailleurs, il ne chan­ge­rait pas d’avis. Le texte aurait comme seul but de nous dévoiler aux yeux des mili­tants du groupe. Cela se passe de com­men­taire.

Nous ver­rons dans la deuxième partie que d’une part, la pra­ti­que dans le papier-carton était tout le contraire de la pra­ti­que d’un groupe poli­ti­que et que la cri­ti­que faite par B. F. s’appli­que­rait plutôt très bien à la pra­ti­que générale des Cahiers.

Après réflexion (et secondai­re­ment pour des rai­sons tech­ni­ques), nous refusâmes de répondre à cette pro­vo­ca­tion, sur­tout vu l’ambiance qui régnait alors dans le groupe et nous en tirâmes les leçons qui s’impo­saient.

De telles pra­ti­ques dans le fonc­tion­ne­ment du groupe ne sont que le corol­laire des pra­ti­ques du groupe en milieu ouvrier. Nous ver­rons cela plus à fond dans la deuxième partie.

Le tra­di­tion­nel stage d’été des Cahiers n’apporta sur le fond aucun chan­ge­ment, mais eût plu­sieurs effets du point de vue de l’orga­ni­sa­tion du groupe.

1 – res­ser­rer les liens entre les mili­tants et l’orga­ni­sa­tion sur la base d’une par­ti­ci­pa­tion accrue de tous les mili­tants à l’élabo­ra­tion de « la Ligne » et des tâches qui en décou­lent. Ceci cor­res­pon­dait à un double besoin, sur­tout à Paris :

a) Deux cama­ra­des pari­siens en accord sur beau­coup de points avec nous, étaient partis des Cahiers au prin­temps en fai­sant un cer­tain nombre de cri­ti­ques (cf. le texte de Simon D.), dont l’une concer­nait le mode de fonc­tion­ne­ment interne du groupe pari­sien : « ligne » des Cahiers élaborée par deux ou trois mili­tants, infor­ma­tion mono­po­lisée par ceux qui empêchaient les autres mili­tants d’avoir une vision glo­bale de la situa­tion et de leurs tâches, contrôle et direc­tion occultes sur l’acti­vité du groupe, absence de toute pos­si­bi­lité réelle de réflexion sur la pra­ti­que et ce à cause du ter­ro­risme exis­tant à l’intérieur des grou­pes de tra­vail et dans les R.C. Ceci exis­tant sur­tout à l’état cari­ca­tu­ral à l’intérieur du groupe tex­tile de Paris.

Ces cama­ra­des après dis­cus­sion revin­rent aux Cahiers, car le cama­rade Daniel A., cons­cient du bien fondé de la cri­ti­que et par ailleurs fon­da­teur des Cahiers, abonda en ce sens et donna un coup de barre pour dévelop­per la démocra­tie interne à l’intérieur des grou­pes par la « par­ti­ci­pa­tion-intégra­tion ».

b) Ce revi­re­ment n’aurait pas été aussi facile s’il n’avait été causé que par cela. Plus pro­fondément, l’ancien fonc­tion­ne­ment du groupe gênait beau­coup la réali­sa­tion des nou­veaux pro­jets des Cahiers et le dévelop­pe­ment du tra­vail. Après Peñarroya, de nou­vel­les et impor­tan­tes tâches atten­daient les mili­tants. De plus en plus leur pra­ti­que les enga­ge­rait dans des res­pon­sa­bi­lités nou­vel­les qui souf­fraient de moins en moins de ratés et deman­de­raient un niveau poli­ti­que élevé. Il fal­lait donc en prio­rité donner aux mili­tants une base com­mune de référence (nécessité de l’élabo­ra­tion d’un docu­ment du type de celui élaboré à Bagard), et ensuite sup­pri­mer le ter­ro­risme intel­lec­tuel opéré par cer­tain qui empêchait la majo­rité des mili­tants de s’expri­mer. Pour cela, il fal­lait leur donner l’impres­sion de par­ti­ci­per, de s’intégrer à toutes les tâches de l’orga­ni­sa­tion sans que cer­tai­nes ne soient res­sen­ties que comme des taches secondai­res et tech­ni­ques, des taches pour « occu­per » les mili­tants Il fal­lait qu’elles appa­rais­sent toutes comme des tâches poli­ti­ques. Il semble que cela ait bien marché, malgré le caractère complètement mys­ti­fi­ca­teur de cette orien­ta­tion, puis­que si l’on regarde bien le fruit des dis­cus­sions représenté par le texte de Bagard, on s’aperçoit que :

– à aucun moment un effort cri­ti­que sur 1a pra­ti­que des Cahiers et son évolu­tion depuis 4 ans n’a été fait ;

– le texte se com­pose uni­que­ment d’un res­sassé du marxisme plus les idées de Mai 68 ;

– fina­le­ment il brosse en conclu­sion une pers­pec­tive pour la rentrée à partir d’une ana­lyse de la situa­tion actuelle et des élec­tions dont le moins qu’en puisse dire, est qu’elle n’a sûrement pas été élaborée par l’ensem­ble des mili­tants, mais que ceux-ci l’accep­tent, comme main­te­nant ils accep­tent tout. On ne peut pas dire non plus qu’elle a sa source dans les préoccu­pa­tions actuel­les des tra­vailleurs. De toute façon, sans pren­dre posi­tion à priori sur ce der­nier point, nous ne sommes pas étonnés de voir que le groupe part avec l’idée que va peut-être se dévelop­per un cou­rant en faveur de « l’UP », et qu’ensuite il va aller dans les usines pour confir­ma­tion de son hypothèse. C’est ainsi que les idées des Cahiers vont être plaquées sur la réalité sociale. On vient d’en avoir un exem­ple « frap­pant » début décembre. Des mili­tants lyon­nais des Cahiers se sont fait casser la figure par des ouvriers de Berliet pen­dant un mee­ting devant l’usine de Vénis­sieux, alors qu’ils essayaient de dis­tri­buer un tract appe­lant à sou­te­nir l’U.P. sauce Cahiers et à lire le jour­nal. Le contenu du tract, aussi éloigné des préoccu­pa­tions des tra­vailleurs qu’aurait pu l’être un tract sur le Vietnam ou sur la Palestine, a permis d’isoler faci­le­ment les dif­fu­seurs, ce qui est la condi­tion première légiti­mant,, aux yeux des cégétistes, une agres­sion phy­si­que en public. Tout cela est signi­fi­ca­tif du rap­port que les mili­tants des Cahiers ins­tau­rent entre eux et les ouvriers. Ils pen­sent et théori­sent les luttes ouvrières, puis ils vont aus­culter les ouvriers pour vérifier le diag­nos­tic. Ni les antécédents poli­ti­ques de cer­tains mili­tants des Cahiers, ni leurs antécédents de mani­pu­la­tion à l’intérieur du groupe, ne nous por­tent à croire que cette consul­ta­tion sera neutre et gra­tuite. Heureusement les dégâts seront dou­ble­ment limités par la fai­blesse mili­tante du groupe, et sur­tout par la résis­tance des ouvriers à toute infil­tra­tion-noyau­tage venant de l’extérieur.

Pour mémoire, nous rap­pe­lons que cette pra­ti­que n’est pas une sur­prise, puisqu’il y a trois ans, quand le groupe de Paris pro­posa une enquête sur la façon dont les ouvriers per­ce­vaient le groupe maoïste de la Gauche prolétarienne, cette pro­po­si­tion fut refusée par le groupe de Lyon, puis aban­donné. Il en a été de même au stage de Camprieu quand la même démarche fut reprise au sujet des retrai­tes avec le même cons­tat d’échec. La seule nou­veauté, c’est qu’il n’existe main­te­nant plus aucune résis­tance interne à ces pra­ti­ques.

Il faut ajou­ter pour conclure cette 1ère partie, que la nou­velle « poli­ti­que » du groupe n’a pas été com­prise par tout le monde. Il est vrai que dans une orga­ni­sa­tion fonc­tion­nant sur le mode bureau­cra­ti­que, une cer­taine auto­no­mie de forme est tou­jours laissée à des bureau­cra­tes de deuxième plan quand ils se trou­vent en pro­vince et que la situa­tion est trou­ble. C’est ainsi qu’à la mode pari­sienne par­ti­ci­pa­tion-intégra­tion, cor­res­pond la mode lyon­naise ultra­sec­taire-ter­ro­riste Nous citons les extraits de la convo­ca­tion à la RU de rentrée de Lyon (inu­tile de dire que cette lettre n’a pas été l’œuvre de l’ensem­ble du groupe de Lyon :

« … Il est néces­saire de dévelop­per entre nous la réflexion sur l’acti­vité qui peut per­met­tre de mieux répondre aux besoins du mou­ve­ment. Pour faire cette réflexion dans les meilleu­res condi­tions, nous pro­po­sons de cons­ti­tuer un seul groupe de tra­vail… Toutefois cela est insuf­fi­sant, car cela aurait comme résultat de dégager envi­ron quinze cama­ra­des, ce qui est insuf­fi­sant : 1°, par sa nature le groupe est composé en grande majo­rité d’étudiants, ce qui a des conséquen­ces direc­tes sur notre acti­vité. La pra­ti­que sociale d’un tel groupe, les idées, le style de tra­vail, entrent bien sou­vent en contra­dic­tion avec la pra­ti­que sociale, les idées, le style de tra­vail des mili­tants ouvriers. De plus un tel groupe a ten­dance à se fermer, a deve­nir une petite secte, à présenter la par­ti­ci­pa­tion au groupe comme pos­si­ble a condi­tion d’être entièrement dis­po­ni­ble, Cette condi­tion ne peut en fait être acceptée que par des per­son­nes ayant un statut d’étudiant actif ou pro­longé. »

Nous ferons seu­le­ment remar­quer :

– celui qui a fait cette convo­ca­tion n’est pas un ouvrier, mais un ensei­gnant de lycée.

– que tout son mépris pour les étudiants ne le rap­pro­chera pas d’un « iota » de la classe ouvrière.

– qu’au contraire son statut social le rap­pro­che plus des étudiants que des tra­vailleurs ; que le fait d’être salarié, de rece­voir un « bon » salaire (parce qu’aux Cahiers, « nos » salariés sont un peu spéciaux, même s’ils se disent pudi­que­ment syn­diqués) n’est pas un hon­neur et qu’au contraire, il permet de s’ins­tal­ler dans une double vie (à la différence des tra­vailleurs), repo­sant sur la sépara­tion entre la pra­ti­que du mili­tant et une vie pro­fes­sion­nelle et privée jamais remise en cause,

– que le but serait donc de passer d’une orga­ni­sa­tion d’étudiants à une orga­ni­sa­tion de cadres supérieurs,

– que poser les problèmes de cette façon, c’est faire du socio­lo­gisme, c’est évacuer les vrais problèmes qui sont pour­quoi les ouvriers ne s’intègrent pas aux grou­pes de tra­vail ? en quoi sur ce point là, les Cahiers ne pro­po­sent pas autre chose que les partis et grou­pus­cu­les ? quel est le statut réel du groupe, etc. ?

– une fois de plus, on tiré le rideau sur­tout ce qui s’est dit et fait aupa­ra­vant, mon­trant par là que la seule conti­nuité entre hier et aujourd’hui, c’est l’absur­dité de ce qui est proposé ; en ins­tau­rant un seul groupe de tra­vail qui per­met­tra le contrôle de toutes les acti­vités des mili­tants, et per­met­tra de remet­tre au pli ceux qui se sont laissés abuser par les « méchants » (ainsi on deman­dera à telle jeune mili­tante de faire son auto­cri­ti­que écrite sur ses égare­ments passés !). On voit donc que comme dans toutes les bonnes orga­ni­sa­tions marxis­tes-léninis­tes, le « Bureau poli­ti­que » demande aux hérétiques récupérables de renier ce à quoi ils ont cru et leurs amitiés poli­ti­ques. Le cercle est bouclé, la par­ti­ci­pa­tion actuelle au groupe de Lyon se fait sur la base d’un aban­don de toute cri­ti­que passée et sur le contrôle de toute cri­ti­que à venir.

2ème partie

Dans cette deuxième partie, nous allons faire un rapide his­to­ri­que des Cahiers de 1968 à 1972 en essayant de mon­trer en quoi la situa­tion actuelle était déjà conte­nue en germe dans les formes antérieu­res du projet des Cahiers, et par là même, mon­trer en quoi la deuxième phase annoncée par le n° 38 du jour­nal ne représente qu’un coup de force de la direc­tion ne repo­sant sur aucune base matérielle.

Chronologie

1 – Dans un pre­mier temps : reconnais­sance de l’apport nou­veau du « mou­ve­ment de mai », mais de son caractère prolétarien. Reconnaissance de l’exis­tence d’une avant-garde ouvrière dont le besoin prin­ci­pal était la rup­ture avec son iso­le­ment. À partir de là, le projet des Cahiers s’insérait dans la pers­pec­tive de cette avant-garde ouvrière. En effet, l’élabo­ra­tion d’un jour­nal ouvrier de masse devait rompre l’iso­le­ment en fai­sant cir­cu­ler une infor­ma­tion sur les luttes, per­met­tant à terme, la systémati­sa­tion des idées des masses, puis l’élabo­ra­tion d’un projet d’ensem­ble.

Cette pers­pec­tive repo­sait sur l’hypothèse d’un dévelop­pe­ment rapide des liai­sons entre les différents éléments cons­ti­tuant une « avant-garde » ouvrière de fait ; sur la prise en main ou tout du moins le contrôle de ces ouvriers sur le jour­nal ; enfin sur la cons­ti­tu­tion rela­ti­ve­ment rapide « d’une orga­ni­sa­tion d’un type nou­veau, si mino­ri­taire soit-elle ».

Hypothèse erronée à double titre :

a) les « noyaux » épars de l’avant-garde étaient pris comme une chose nou­velle, caractéris­ti­que de Mai 1968, même si cer­tains de ces « noyaux » ne sur­gi­rent qu’un an ou deux après 1968. Ils étaient un signe que le mou­ve­ment de mai 68 ne cons­ti­tuait pas le sommet de la lutte, mais le point de départ et de dévelop­pe­ment d’un pro­ces­sus offen­sif (même s’il devait être lent) de la classe ouvrière.

En fait, nous nous trom­pions sur le caractère de ces grou­pes cer­tains, infor­mels, dis­pa­ru­rent rapi­de­ment, d’autres rentrèrent dans le giron syn­di­cal, et enfin les autres ten­taient de s’orga­ni­ser d’une façon per­ma­nente, et pour « élargir leur vision », ils rejoi­gnaient soit les grou­pus­cu­les poli­ti­ques, soit ils for­maient leurs pro­pres grou­pes, sou­vent à l’intérieur de leur bran­che pro­fes­sion­nelle (les che­mi­nots, les pos­tiers). Ils étaient sou­vent beau­coup plus préoccupés par leurs problèmes de fonc­tion­ne­ment interne : par­ti­ci­pa­tion de tous aux décisions, démocra­tie ouvrière, élabo­ra­tion col­lec­tive de leurs pro­pres posi­tions par rap­port aux reven­di­ca­tions syn­di­ca­les et plus générale­ment par rap­port aux stratégies syn­di­ca­les etc., que par le problème de leurs rap­ports aux masses, sou­vent conçues d’une façon tra­di­tion­nelle (ex : Action Cheminots – cf. le n° du Courrier Militant sur ce sujet). Ils appa­rais­saient aux yeux des ouvriers, soit comme un 3ème ou un 4ème syn­di­cat, soit comme la gauche du syn­di­cat. Leur dis­pa­ri­tion rapide ne fut pas étrangère à cette ambiguïté jamais levée.

b) sous une forme nou­velle, ces grou­pes n’étaient qu’une réédition de petits noyaux « durs » qui exis­tent depuis 30 ans dans les usines, mais qui n’ont jamais pesé d’un poids impor­tant (sauf à Renault en 1947). L’erreur était de rame­ner « le mou­ve­ment de Mai », qui a été incontes­ta­ble­ment un mou­ve­ment de masse, aux formes orga­ni­sa­tion­nel­les qu’il a pris quel­ques mois après. Si on ne fait pas cette cri­ti­que, il devient impos­si­ble de com­pren­dre pour­quoi ces « noyaux », cette « gauche syn­di­cale », ces « comités d’action » n’ont pu se coor­don­ner et élabo­rer la tac­ti­que de lutte néces­saire à la période de l’après-1968. Ces erreurs dans notre apprécia­tion étaient dues au poids de l’idéologie tra­di­tion­nelle du mou­ve­ment ouvrier en notre sein, poids qui nous fai­sait pren­dre les mani­fes­ta­tions visi­bles du mou­ve­ment pour le mou­ve­ment lui-même, qui nous fai­sait insis­ter sur le rôle pri­mor­dial de capi­ta­li­sa­tion et même d’exten­sion de cette orga­ni­sa­tion visi­ble parce qu’elle était l’expres­sion de l’avant-garde ouvrière.

2 – Dans un deuxième temps les pers­pec­ti­ves dressées tout d’abord se sont bouchées pro­gres­si­ve­ment. La situa­tion parait moins eupho­ri­que, l’avant-garde ouvrière se tait.

On décide donc d’aller voir de plus près ce qui se passe dans les usines, et ce, sur le base nou­velle de l’enquête ouvrière (no 22 des Cahiers de Mai) dont les 4 fonc­tions prin­ci­pa­les sont : donner la parole aux tra­vailleurs révolu­tion­nai­res dans les entre­pri­ses, regrou­per les mili­tants ouvriers autour de l’enquête (charte), servir d’ins­tru­ment de pro­pa­gande et d’agi­ta­tion, dimi­nuer la ségrégation entre mili­tants extérieurs et mili­tants ouvriers.

Le rôle pri­mor­dial de l’infor­ma­tion et de la liai­son direc­tes est mis en avant (no 30), Parallèlement, puis­que per­sonne ne vient pren­dre le relève, les Cahiers s’ins­tal­lent dans leur rôle « d’intermédiaire ». Ils cher­chent à se donner un mini­mum de règles inter­nes qui per­met­tent un fonc­tion­ne­ment d’orga­ni­sa­tion tout en contri­buant au dévelop­pe­ment de la pra­ti­que col­lec­tive dans les entre­pri­ses ce qui est la base même de l’élabo­ra­tion du projet col­lec­tif général. Mais ce projet d’ensem­ble n’a été conçu que comme dif­fu­sion d’un cer­tain nombre de textes col­lec­tifs par le jour­nal, alors qu’il aurait fallu que tout soit fait pour que les tra­vailleurs élabo­rent col­lec­ti­ve­ment entre leurs entre­pri­ses, divers moyens d’infor­ma­tion et liai­sons qui per­met­tent d’acti­ver le pro­ces­sus d’élabo­ra­tion de ce projet d’ensem­ble. Cette rup­ture dans l’unité indis­pen­sa­ble de notre contri­bu­tion avait comme corol­laire prin­ci­pal, la main­mise pro­gres­sive et insen­si­ble du groupe des Cahiers sur la confec­tion de ce projet, à l’aide de l’expérience qu’il pou­vait tirer de la lutte des tra­vailleurs au cours des enquêtes.

Cela menait tout droit à l’élabo­ra­tion d’un projet théorique coupé des idées des masses, mais que l’on devait aller vérifier sur place. Cette pra­ti­que atteint son plein dévelop­pe­ment seu­le­ment aujourd’hui (cf. le n°38) dans la tac­ti­que des Cahiers par rap­port à « l’U.P ».

3 – Dans un troisième temps, c’est le pro­ces­sus de lutte de Peñarroya qui entraîne la réorga­ni­sa­tion interne du groupe, le réajus­te­ment de sa pra­ti­que : le point cen­tral se déplace d’une contri­bu­tion à la liai­son et l’infor­ma­tion direc­tes et col­lec­ti­ves entre tra­vailleurs, vers la contri­bu­tion à l’unité des tra­vailleurs à l’intérieur de leur entre­prise. Toute cette réorga­ni­sa­tion et réflexion se mène en fonc­tion de l’exem­ple de Peñarroya. sans que soient tirées les leçons des échecs et dif­fi­cultés de la période précédente qui mani­fes­taient d’une part que le projet des Cahiers ren­contrait peu d’échos, ou plus exac­te­ment ne sus­ci­tait qu’un intérêt assez abs­trait et d’autre part que le jour­nal n’assu­rait abso­lu­ment pas son rôle avec une dif­fu­sion de plus en plus faible et res­treinte à un cercle bien par­ti­cu­lier d’intel­lec­tuels et de délégués syn­di­caux.

Dans l’édito­rial du no 38 des Cahiers, il est d’ailleurs dit « Fin mars der­nier, il était clair pour la quasi-tota­lité des mili­tants des grou­pes de tra­vail et pour de nom­breux mili­tants ouvriers, ici et là (c’est nous qui sou­li­gnons cet exem­ple de lan­gage codé à usage interne) que 1a phase prélimi­naire des Cahiers s’ache­vait, après quatre années d’efforts et que les condi­tions commençaient à être réunies pour que ce projet connaisse un vérita­ble dévelop­pe­ment et devienne une réalité « vivante » (il est heu­reux et nou­veau que cer­tains reconnais­sent qu’il n’était pas bien vivant aupa­ra­vant).

Cela veut dire qu’on fait de la lutte à Peñarroya non seu­le­ment le signe du bien fondé du projet des Cahiers en direc­tion des masses, mais aussi d’un chan­ge­ment qua­li­ta­tif et quan­ti­ta­tif de l’acti­vité du groupe.

Voyons de plus près ce qu’il en est réelle­ment :

Comme nous l’avons signalé dans la première partie, la lutte à Peñarroya a été un fait nou­veau dans l’acti­vité du groupe et qui a eu des inci­den­ces posi­ti­ves évidem­ment pour les ouvriers, mais aussi pour les mili­tants des Cahiers (sans sous-esti­mer les côtés négatifs cf. 1ère partie), mais est-ce que quel­que chose a vrai­ment changé depuis ?

1 – la pra­ti­que actuelle des Cahiers ren­contre les mêmes dif­fi­cultés qu’avant Peñarroya.

Nous n’en cite­rons qu’un exem­ple à partir de l’expérience lyon­naise à Berliet. Sans vou­loir sim­pli­fier la situa­tion, (il n’est pas facile de se représenter à Berliet après un an d’absence totale), on peut dire que rien n’a avancé depuis les deux der­niers textes Berliet (no 31 et no 32), et que nous devons qua­si­ment repar­tir de zéro. Les leçons qui seraient à en tirer sont en partie masquées, premièrement, par le fait que des mili­tants réussis­sent quand même à ren­trer en contact avec des ouvriers de Berliet et même avec des per­ma­nents CGT et ce essen­tiel­le­ment par contacts per­son­nels, par connais­sance, donc à avoir des infor­ma­tions sur les luttes, ce qui permet d’écrire quel­que chose sur la grève (cf. no 38 et une pra­ti­que type Politique-Hebdo) ; deuxièmement par le fait que les mili­tants actuels des Cahiers perçoivent autre­ment les dif­fi­cultés et leur rôle. Ces dif­fi­cultés ne leur posent plus de gros problèmes. Les scru­pu­les ont dis­paru. Et si les nécessités de l’orga­ni­sa­tion ou de la paru­tion du jour­nal l’exi­gent « on en fera un texte col­lec­tif » comme disent cer­tains.

Le grand mérite d’un compte-rendu d’octo­bre du groupe tex­tile de Paris, c’est d’avoir théorisé cette faillite. C’était à propos d’une enquête pos­si­ble dans le Nord et voici à peu près les termes du compte-rendu censé répondre aux inter­ro­ga­tions d’un cama­rade à l’ini­tia­tive de l’enquête : si nous y allons, il faut y aller avec des pro­po­si­tions précises, mais si elles sont précises ces pro­po­si­tions ne cor­res­pon­dent sûrement pas aux besoins. Donc il faut y aller sans pro­po­si­tion précise, uni­que­ment pour infor­ma­tion, ce qui nous per­met­tra de préciser les pro­po­si­tions à faire quand on y retour­nera (pro­po­si­tions qui seront précisées à Paris évidem­ment). Seulement si nous ne pro­po­sons rien, pour­quoi les ouvriers nous rece­vraient-ils, et pour­quoi nous don­ne­raient-ils des infor­ma­tions ? Il fau­drait que l’on puisse leur expli­quer « notre projet », mais com­ment leur expli­quer abs­trai­te­ment sans faire concrètement de pro­po­si­tions ? On voit com­ment le cercle fut bouclé, et ces élucu­bra­tions furent envoyées à un cama­rade du Nord pour sa gou­verne. Il semble que là aussi cette crise de décou­ra­ge­ment n’a été que passagère et qu’on ne se pose plus tant de ques­tions aujourd’hui.

2 – Le problème de la crédibi­lité des Cahiers et de leur projet a tou­jours hanté un cer­tain nombre de « diri­geants » des Cahiers, sur­tout par com­pa­rai­son avec la crédibi­lité, dès sa nais­sance, du groupe et du jour­nal ita­lien Ιl Manifesto17. Or Peñarroya pou­vait bien four­nir une bonne rampe de lan­ce­ment pour le projet des Cahiers. En fait si les Cahiers sont un peu sortis de leur ano­ny­mat, si la CGT et la CFDT savent mieux ce qu’ils font, les tra­vailleurs et les intel­lec­tuels n’ont pas mordu au projet. Ils conti­nuent par exem­ple dans la région lyon­naise, à former les trou­pes de choc des comités de sou­tien contrôlés par le PSU ou les maos (Neyrpic, Berliet- Bouthéon, Maillard et Duclos, Ciapem). Si ces mili­tants dis­po­ni­bles pour des actions de sou­tien se tien­nent à l’écart des Cahiers, c’est qu’ils ne voient pas bien en quoi ils se différen­cient des autres sectes ou grou­pus­cu­les. Il est vrai que ce problème a été posé au cours de la réorga­ni­sa­tion du groupe après Peñarroya et qu’une auto­cri­ti­que fut faite sur ce point. Seulement, elle n’envi­sa­geait pas le problème au fond. Elle n’était que tac­ti­que et dirigée dans un double but :

– le but pre­mier étant évidem­ment d’accroître le nombre de mili­tants des grou­pes de tra­vail pour pou­voir dévelop­per les acti­vités.

– mais, inci­dem­ment, cela per­met­trait aussi de noyer les oppo­sants à la ligne majo­ri­taire dans un afflux de mili­tants neufs et s’ils renâclaient, de les accu­ser de vou­loir main­te­nir 1’orga­ni­sa­tion à l’état de petite secte pour garder le contrôle sur elle. Les accu­sa­teurs deve­naient alors les accusés.

Un exem­ple tra­duit bien ce nouvel état d’esprit. Pendant que les textes inter­nes des Cahiers mar­quaient l’offen­sive contre l’esprit de secte et l’ouver­ture du groupe vers l’extérieur, nous fûmes assez étonnés de voir que le sec­ta­risme du groupe se dévelop­pait, et ce par­ti­culièrement à Lyon. En effet, les mili­tants de la ten­dance majo­ri­taire rigo­laient des comités de sou­tien qui se for­maient au cours de chaque grève et ils en arri­vaient même à sou­hai­ter l’échec des grèves pour bien mon­trer que les comités de sou­tien menaient les ouvriers à la catas­tro­phe et que la seule orga­ni­sa­tion extérieure à la classe, mais res­pon­sa­ble, c’était les Cahiers. En fait, tout cela était l’expres­sion du dépit du groupe qui dans toutes les grèves impor­tan­tes de la région après Peñarroya, n’a jamais pu déter­mi­ner quelle pou­vait être sa contri­bu­tion aux luttes.

La tac­ti­que offi­cielle du groupe, sur­tout pen­dant les grèves de Maillard et Duclos (prin­temps) et de la Ciapem (sep­tem­bre-octo­bre) fut de ne pas se « mouiller ». Il n’était pas ques­tion de salir son image de marque toute frai­che peinte aux cou­leurs de Peñarroya, dans des grèves per­dues d’avance puis­que mal préparées et mal orga­nisées ou mal sou­te­nues par tout un milieu gau­chiste, vérita­ble panier de crabes des « oisifs poli­ti­ques lyon­nais » (sic).

Sans défendre à tout prix la nécessité d’une contri­bu­tion à ces conflits, il nous semble bien que cette tac­ti­que fut le fruit, non essen­tiel­le­ment d’une réflexion sur les besoins du mou­ve­ment, mais d’une ana­lyse faite de la situa­tion poli­ti­que générale dans la région lyon­naise, par un ou deux mili­tants « ayant la vision glo­bale » (sic encore) et qui se placèrent résolu­ment du point de vue de ce qu’avait à perdre ou gagner, l’orga­ni­sa­tion. Ainsi au cours de la grève Maillard et Duclos, les Cahiers firent pres­sion sur les ouvriers de Peñarroya pour que ceux-ci limi­tent leur aide financière aux ouvriers en grève, ce qui fit perdre aux Cahiers encore un peu de la marge de sym­pa­thie qu’ils avaient gagné au cours de la lutte de Peñarroya. Beaucoup de per­son­nes acti­ves dans les luttes ne com­pre­naient pas pour­quoi la caisse de grève de Peñarroya res­tait pleine, alors que celle de Maillard et Duclos, qui avait besoin d’être rem­plie de suite, était vide.

Bien sûr, la grève de Maillard et Duclos n’a pas échoué pour des rai­sons financières et on peut dire que les ouvriers de Peñarroya et le groupe des Cahiers n’ont aucune res­pon­sa­bi­lité directe dans la défaite des tra­vailleurs de Maillard et Duclos, mais nous avons insisté sur cet épisode pour mon­trer que les Cahiers inter­ve­naient dorénavant en tant que force poli­ti­que non seu­le­ment dans les affai­res intérieu­res des ouvriers de Peñarroya (cela ils en ont pris l’habi­tude), mais aussi aux yeux des ouvriers d’une autre usine, du comité de sou­tien à la grève et d’une partie de la popu­la­tion, comme une orga­ni­sa­tion poli­ti­que por­teuse de la vérité et qui fai­sait bien la différence entre son modèle de grève et les autres, entre son comité de sou­tien modèle et les autres.

3 – L’orga­ni­sa­tion interne du groupe n’a pas subi de chan­ge­ment fon­da­men­tal :

– La com­po­si­tion socio­lo­gi­que du groupe reste la même, si ce n’est que le nombre d’étudiants baisse, en pro­por­tion exacte de l’aug­men­ta­tion du nombre des salariés cadres dans le groupe.

Le style de tra­vail n’a pas changé réelle­ment, sauf si l’on entend par chan­ge­ment de style de tra­vail le fait que l’ambiance est moins convi­viale pen­dant les réunions, que l’on rigole moins pen­dant les enquêtes (le style de tra­vail prolétarien a tou­jours été assi­milé, au sein de la petite bour­geoi­sie au puri­ta­nisme et à l’austérité). En même temps, on fait l’apo­lo­gie du mili­tan­tisme (Ah qu’il fait bon mili­ter !), et on se demande un peu pour­quoi ces braves gens vou­draient « chan­ger la vie » puisqu’ils sont si bien dans la situa­tion actuelle. Tous ces traits sont signi­fi­ca­tifs d’un seul chan­ge­ment : celui qui s’est opéré dans leur tête.

Plus per­sonne ne parle des col­lec­tifs qui firent l’objet de si gran­des dis­cus­sions. La mode passe.

– Le problème des grou­pes de tra­vail n’a pas avancé d’un poil. Ainsi à Lyon, les oscil­la­tions vont d’un seul groupe de tra­vail à plu­sieurs grou­pes ou/et à des cor­res­pon­dants de groupe. La situa­tion est aussi confuse qu’au moment de l’ins­tal­la­tion des grou­pes de tra­vail à Lyon il y a un an et demi.

4 – Le jour­nal. La ten­dance déjà bien affirmée avant Peñarroya pour laquelle les textes col­lec­tifs des tra­vailleurs pas­sent de plus en plus au deuxième plan par rap­port aux textes, édito­riaux, encarts des mili­tants des Cahiers trouve son abou­tis­se­ment dans le no 38. C’est qu’on aurait dépassé la phase du texte col­lec­tif qui ne démontre rien, du texte col­lec­tif des­crip­tif et cata­lo­gue (cf. déjà les cri­ti­ques sur le texte à la Cachat-Evian et sur le texte des Forges de Cran). Faire cir­cu­ler de tels textes, c’est bien, mais c’est quand même de « l’écono­misme », alors que ce qui est « poli­ti­que », c’est les textes col­lec­tifs accom­pagnés des com­men­tai­res de la rédac­tion du jour­nal. Traduisez : ce qui est poli­ti­que, ce ne sont que les textes col­lec­tifs qui s’intègrent au schéma d’ana­lyse du jour­nal.

Ce qui res­sur­git ici, c’est la vieille concep­tion « lénifiante » de ce qu’est la classe ouvrière laissée à elle-même et de l’apport essen­tiel, poli­ti­que, que doi­vent lui appor­ter les intel­lec­tuels (sur ce sujet cf. les dévelop­pe­ments du texte de Simon D.).

Nous allons essayer de voir ce que la pra­ti­que dans le sec­teur Papier-Carton a apporté de cla­ri­fi­ca­tion pra­ti­que à cette cri­ti­que.

Cette inter­ven­tion dans le sec­teur du papier-carton

– amorçait une ten­ta­tive de pra­ti­que suivie (trois mois), dans un sec­teur donné, et dans une région limitée (mais qui eut une exten­sion dans l’Ouest et le Midi).

– elle amorçait dans ce sec­teur un dévelop­pe­ment du pro­ces­sus de liai­son et d’infor­ma­tion direc­tes (les textes col­lec­tifs avec les tra­vailleurs de Zig-Zag, Voisin-Pascal, la façon dont ils étaient reçus, etc.)

– elle amorçait un dévelop­pe­ment du pro­ces­sus de liai­son et d’infor­ma­tion direc­tes entre usines de différentes bran­ches d’indus­tries sur la base d’une orga­ni­sa­tion capi­ta­liste du tra­vail et de condi­tions de tra­vail simi­lai­res (amorce de liai­son Novacel-Alizay-Zig-Zag)

– enfin et sur­tout, c’est le point qui nous intéresse ici, elle appor­tait une cla­ri­fi­ca­tion au problème du jour­nal et des outils d’infor­ma­tion néces­sai­res à la classe pour dévelop­per et assu­rer son auto­no­mie réelle. En effet, si les tra­vailleurs du Papier-Carton avec qui nous nous sommes trouvés en rap­port étroit pen­dant ces trois mois (et ils n’étaient pas seu­le­ment quatre ou cinq), ne contes­taient pas l’utilité d’un jour­nal comme les Cahiers de Mai, ils pen­saient sur­tout que ce qui leur serait immédia­te­ment utile serait une sorte de feuille ronéotée per­met­tant une dis­cus­sion entre tra­vailleurs du papier-carton et tra­vailleurs ayant les mêmes problèmes, même s’ils sont dans d’autres sec­teurs. Ils étaient d’accord pour que cette feuille soit prise en charge matériel­le­ment par nous, mais comp­taient par­ti­ci­per au maxi­mum au finan­ce­ment, à la dif­fu­sion et à l’élabo­ra­tion de ce qu’ils considéraient comme pou­vant deve­nir leur propre ins­tru­ment de lutte. Leur pro­po­si­tion conte­nait, sous-jacente, l’idée que le jour­nal, les Cahiers de Mai, tel qu’il se présente actuel­le­ment, de par son contenu et sa forme, est un organe extérieur aux tra­vailleurs et d’une utilité qui reste fina­le­ment très abs­traite, plus énoncée que vérifiée.

Cela rejoi­gnait et même dépas­sait notre posi­tion des Journées d’études de Pâques que nous rap­pel­le­rons brièvement avant de mon­trer les insuf­fi­san­ces à la lumière de l’expérience papier-carton. Les points avancés étaient :

– Contradiction entre le dévelop­pe­ment de nos acti­vités et la dif­fu­sion res­treinte, et sélec­tive du jour­nal.

– sous sa forme actuelle, le jour­nal privilégie les textes de réflexion par rap­port aux textes d’infor­ma­tion et de liai­son. La direc­tion de ce débat est de plus limitée à un cer­tain nombre de mili­tants.

– Pourquoi pas une Lettre heb­do­ma­daire, dont le groupe dans son entier avait sou­haité l’appa­ri­tion à Camprieu.

En conséquence, nous deman­dions qu’en préalable à toute dis­cus­sion sur la dif­fu­sion du jour­nal, soit envi­sagée une dis­cus­sion sur son utilité et sur­tout sur les besoins du mou­ve­ment en matière d’infor­ma­tion et de liai­son.

Tout le monde connait la réponse qui nous fut donnée, la lettre heb­do­ma­daire, ça coûte cher ; il faut dif­fu­ser le men­suel, car on n’a que cela sous la main. En fait notre pro­po­si­tion d’une lettre heb­do­ma­daire était mala­droite et insuf­fi­sante, car à un problème com­plexe, nous don­nions une solu­tion schémati­que et for­melle.

En effet, la lettre heb­do­ma­daire ne per­met­tait pas de cen­trer assez le problème sur les besoins de la classe. Elle ne pou­vait être perçue que comme une ini­tia­tive tech­nico-poli­ti­que destinée à résoudre des problèmes somme toute, inter­nes aux Cahiers (l’acti­vité glo­bale du groupe ne peut trou­ver sa place entièrement dans le men­suel actuel ; il y a des textes pressés, des textes de réflexion, etc.). C’est aussi ce qui permit de faire l’una­ni­mité à Camprieu sur ce projet vague et c’est aussi ce qui jus­ti­fiait la réponse que l’on nous fît à Pâques ; pas assez d’argent, mais patien­tez un peu.

Notre pro­po­si­tion n’était donc pas fon­da­men­ta­le­ment différente de la posi­tion domi­nante dans le groupe, du point de vue du rap­port de notre pra­ti­que avec le mou­ve­ment.

Ce dont nous nous sommes rendus compte depuis, c’est que la solu­tion réside­rait en une inver­sion de la démarche : l’organe cen­tral (type le men­suel actuel) est censé représenter la synthèse et la systémati­sa­tion des idées des masses, le lieu et l’expres­sion de ces idées. Or en fait le jour­nal n’est que le reflet-cata­lo­gue ou le reflet défor­mant des luttes et des idées des tra­vailleurs et cela en fonc­tion des périodes (actuel­le­ment, c’est plutôt le reflet défor­mant qui prédomine). Le jour­nal n’est pas réelle­ment un ins­tru­ment de lutte aux mains des tra­vailleurs et contrôlé par eux-mêmes. Cet ins­tru­ment de lutte des tra­vailleurs ne peut pas être pour le moment un organe cen­tral, alors que leurs besoins immédiats se situent au niveau plus res­treint de leur usine, du trust, ou d’une bran­che d’indus­trie et que c’est seu­le­ment à ce niveau, pour l’ins­tant du moins, que les tra­vailleurs peu­vent assu­rer plei­ne­ment la ges­tion de leur lutte et le contrôle des orga­nes d’infor­ma­tion et liai­son direc­tes qui devien­nent par là même leurs orga­nes de lutte. La nécessité d’un organe cen­tral, contrôlé par les tra­vailleurs, ne se fera sentir que lors­que les réseaux de contact des tra­vailleurs seront suf­fi­sam­ment denses dans toute la France pour qu’ils perçoivent la nécessité, de leur point de vue, de la mise en place de cet organe comme étape préalable à l’élabo­ra­tion du projet d’ensem­ble, d’où la prise en charge par mêmes de la direc­tion de cet organe, même s’ils décident de conser­ver l’appui d’éléments extérieurs aux entre­pri­ses.

Pour le moment, cette nécessité, représentée de l’extérieur, par le jour­nal les Cahiers de Mai, leur apparaît complètement abs­traite et leurs réactions vis-à-vis de ce jour­nal ne sont que de deux sortes :

– indifférence polie : quand on leur demande s’ils ont lu le jour­nal, ils répon­dent qu’ils n’ont pas eu le temps.

– sym­pa­thie vis-à-vis de ces « jeunes-qui-se-don­nent-tant-de-mal », et qui « y croient » (réflexion de mili­tants de la gauche de la CFDT). Il suffit alors en face de ces mili­tants de leur forcer un peu la main et le numéro est vendu. En gros, cela réduit la clientèle ouvrière du jour­nal à ceux qui lisent les heb­do­ma­dai­res syn­di­caux ou les jour­naux poli­ti­ques d’extrême gauche.

Il fau­drait tout repren­dre du départ et cerner les besoins réels du mou­ve­ment. Mais cela revien­drait à aban­don­ner les idées sous-jacen­tes au projet des Cahiers. En effet, ceux-ci ne doi­vent pas s’effa­cer devant de nou­vel­les média­tions car le main­tien du men­suel est néces­saire à l’image de marque du groupe. De même, la démarche selon laquelle un « centre » se cons­ti­tue et essaie à partir de lui-même de tres­ser un réseau après-coup jus­ti­fie, a priori, l’exis­tence du jour­nal dans sa forme actuelle et bien sûr, la nécessité de le dif­fu­ser. Mais se volon­ta­risme se heurte à la dure réalité des faits. En effet, on ne voit pas clai­re­ment à qui il s’adresse !

Il ne s’adresse pas aux intel­lec­tuels car ceux-ci sont peu portés à s’intéresser au dévelop­pe­ment auto­nome du mou­ve­ment ouvrier. Leur statut les pousse plus à regar­der vers les grou­pus­cu­les clas­si­ques dont l’idéologie est plus propre à satis­faire leur faim de pou­voir que le capi­ta­lisme brime.

Il ne s’adresse pas non plus aux tra­vailleurs, mais à une frange bien déterminée de la classe (cf. supra).

Tout ceci fait que pour un mili­tant des Cahiers, la sortie du jour­nal est perçue d’une façon double et contra­dic­toire :

– elle rend compte du tra­vail du groupe au cours du mois passé, ce qui peut être source de satis­fac­tion.

– en même temps, c’est le début de la corvée. Il va fal­loir le vendre. Heureusement, de mul­ti­ples procédures tech­ni­ques ont été mises en place pour remédier à cela. Nous n’en cite­rons qu’une. Chaque mili­tant est en effet tenu de payer au moins dix numéros avant de les avoir vendus. Les conséquen­ces sont dou­bles, mais conver­gen­tes. La première est répres­sive : vu la dif­fi­culté à vendre, le mili­tant a ten­dance, (sur­tout quand il ne voit pas bien l’utilité du jour­nal), à ne pas le vendre, donc l’orga­ni­sa­tion compte le sti­mu­ler en le tou­chant au porte-mon­naie. La seconde conséquence est décom­plexante puis­que le mili­tant paie ses numéros à l’avance et peut ainsi faire croire qu’il les vend réelle­ment, qu’il est dans la moyenne du bon mili­tant.

Nous sommes fiers d’être parmi les mili­tants qui depuis le début de cette pra­ti­que, ont voulu la démys­ti­fier en paro­les et en actes, par le refus systémati­que de payer les 10 numéros d’avance. Certains ont appelé cela un « sabo­tage de la dif­fu­sion » fait cons­ciem­ment avec l’aide de la res­pon­sa­ble dif­fu­sion du groupe de Lyon. Nous leur lais­sons la res­pon­sa­bi­lité de cette interprétation, néanmoins, nous ferons remar­quer que nous n’avons jamais refusé de dif­fu­ser le jour­nal, nous avons seu­le­ment voulu poser les problèmes, car pour nous, tout ce qui tombe de Paris n’est pas béni.

Conclusion

En fait, rien n’a changé ou plutôt si, tout a changé. Ce qui guide l’évolu­tion du groupe, c’est ce qu’il y a dans la tête des mili­tants. La deuxième phase des Cahiers n’existe que dans leur tête ; c’est la forme théorique que prend la trans­for­ma­tion du groupe en grou­pus­cule.

D’après l’édito­rial du no 38, la 2ème phase annon­ce­rait la concrétisa­tion du projet. Projet qui serait reconnu, et empor­te­rait l’adhésion gran­dis­sante des tra­vailleurs. Le projet est conçu comme une plate-forme théorique et non comme une pra­ti­que s’ins­cri­vant dans un cou­rant plus ou moins expli­cite qui aurait été vérifiée dans la 1ère phase, ce qui dorénavant four­ni­rait un mandat aux Cahiers : celui d’être « le point de vue des tra­vailleurs sous leur contrôle direct ». Les Cahiers feraient alors le lien entre la pra­ti­que et la théorie du mou­ve­ment. Mais ceci n’est que théorique alors que dans les faits, la pra­ti­que du texte col­lec­tif et les efforts pour créer les condi­tions d’un projet général des tra­vailleurs ten­dent à dis­paraître. Ainsi, on n’envi­sage plus com­ment contri­buer à la réunion des condi­tions néces­sai­res à ce que les ouvriers for­mu­lent eux-mêmes leurs reven­di­ca­tions, leur propre projet ; on croit pou­voir les for­mu­ler à leur place et on espère qu’ils sau­ront répéter la leçon (cf. le dévelop­pe­ment de ce point dans le texte de Simon D.),

Cette cou­pure entre la pra­ti­que en milieu ouvrier qui reste fondée sur l’enquête, même si elle passe au second plan et l’atti­tude consis­tant à se définir comme le cons­cience du mou­ve­ment du « point de vue des tra­vailleurs » est ce qui fonde un nou­veau type de grou­pus­cule. La classe se trouve avoir des spécia­lis­tes du verbe, des gens dont la pro­fes­sion est d’être la cons­cience des autres puisqu’ils n’en sont pas les mains !

Cette cou­pure est par­fai­te­ment assumée. Ainsi on entend parler de « res­pon­sa­bi­lités accrues depuis Peñarroya », de « trans­for­ma­tion sous une forme uti­li­sa­ble » d’expérien­ces ouvrières (on décide de ce qui est utile, appro­pria­tion et sélec­tion des luttes et idées du mou­ve­ment). Cette appro­pria­tion-élabo­ra­tion de l’expres­sion des luttes étant préalable à la trans­mis­sion, les Cahiers se cons­ti­tuent, par là-même, en une orga­ni­sa­tion -écran, un filtre en direc­tion des tra­vailleurs.

Bien sûr les Cahiers précisent que toute la réflexion qui en découle se fait sous le contrôle des tra­vailleurs, mais c’est faux. Cette réflexion (exem­ple au stage de Bagard) s’exerce en champ clos et rien ne permet d’assu­rer que les Cahiers sont déposi­tai­res d’un point de vue (ouvrier) qui soit autre chose que le leur. Au contraire, tout effort pour favo­ri­ser un projet élaboré par des tra­vailleurs est absent de la pra­ti­que actuelle du groupe car ce serait reconnaître un échec ou au moins une dif­fi­culté. À cet égard, la for­mule magi­que de la dif­fu­sion d’un jour­nal-synthèse ne règle en rien le problème de l’élabo­ra­tion, par les tra­vailleurs eux-mêmes, d’un point de vue général du mou­ve­ment. De plus, cette réflexion des Cahiers est présentée comme liée à un accrois­se­ment du niveau poli­ti­que des mili­tants et de leurs acti­vités, comme un signe de la « rigueur impi­toya­ble » (sic) avec laquelle s’exprime le point de vue des tra­vailleurs. En vérité elle est plutôt l’expres­sion d’une cou­pure qui conduit à créer et considérer le niveau poli­ti­que comme indépen­dant ou au-dessus de l’expres­sion directe des luttes. Il s’agira de « mieux com­pren­dre », de « cher­cher les impli­ca­tions théori­ques ». Il n’est donc pas éton­nant de voir se dévelop­per une pra­ti­que d’inter­ven­tion en milieu ouvrier qui aura pour pre­mier but d’amener une vérifi­ca­tion de ce que la réflexion théorique a énoncé. Le contrôle direct des tra­vailleurs devient un dogme masqué par le fait que ces docu­ments théori­ques sont discutés en partie avec des sortes de cor­res­pon­dants ouvriers des Cahiers. Comment ne pas faire le lien entre cette pra­ti­que et le projet « d’U.P. » ? 

Bien que sem­blant poser les vrais problèmes, il s’agi­rait en fait pour les Cahiers d’expri­mer au plus vite et avec le plus de force pos­si­ble, le « point de vue des ouvriers » dans le concert élec­to­ral (cf. la rédac­tion de tract sur l’« U.P. »et contrôlé par qui ?), en fai­sant tota­le­ment abs­trac­tion de la manière dont les Cahiers peu­vent se prétendre l’expres­sion de ce point de vue et s’ils le favo­ri­sent ou non.

Ainsi le projet des Cahiers n’est plus de favo­ri­ser l’expres­sion active du mou­ve­ment. Ce qui est recherché, c’est que leur projet devienne une « réalité vivante » dès lors qu’un cer­tain nombre de mili­tants ouvriers intério­ri­sent ce projet et pous­se­raient à le concrétiser.

Vu ce que devient la pra­ti­que de ce groupe, les idées-forces du projet (infor­ma­tion et liai­son direc­tes, auto­no­mie de la classe ouvrière, etc.) ne sont plus confrontées à la réalité et aux besoins du mou­ve­ment. Ils devien­nent des dogmes que les mili­tants évitent de dis­cu­ter entre eux, ce qui est néces­saire à l’orga­ni­sa­tion car cela permet au moins de main­te­nir une unité de façade à l’intérieur du groupe. Les idées-forces n’exis­tent plus que par elles-mêmes (ex ante) et non plus par une pra­ti­que qui les cons­trui­rait. Ainsi chacun va pou­voir mettre sous les mots ce qui lui convient, c’est-à-dire ses pro­pres présupposés idéolo­gi­ques :

– l’infor­ma­tion et la liai­son direc­tes : pour cer­tains le terme direct est mis entre parenthèses18 et il n’est abso­lu­ment pas pensé à la pos­si­bi­lité que les ouvriers doi­vent le plus rapi­de­ment pos­si­ble se passer de notre intermédiaire et élabo­rer eux-mêmes les moyens de leur auto­no­mie. Évidem­ment, pour cer­tains intel­lec­tuels, il est dur de s’aper­ce­voir que les ouvriers peu­vent se passer d’eux en tant qu’éléments diri­geants, cata­ly­seurs ou synthétiseurs.

– l’auto­no­mie du mou­ve­ment ouvrier : sans s’étendre nous ferons remar­quer qu’il doit y avoir peu de points com­muns dans la compréhen­sion du terme « auto­no­mie » entre des indi­vi­dus qui pen­sent par exem­ple que le socia­lisme a existé en URSS ou qu’il est en place en Chine et d’autres qui pen­sent que la révolu­tion prolétarienne n’a réussi nulle part et qu’il n’existe actuel­le­ment que des régimes capi­ta­lis­tes qui se par­ta­gent, que ce soit sous la forme bour­geoise, ou la forme bureau­cra­ti­que, l’oppres­sion et la répres­sion des tra­vailleurs du monde entier.

– le groupe des Cahiers : cer­tains le pen­sent comme une orga­ni­sa­tion quasi-per­ma­nente et ils s’y réfèrent sans cesse devant les ouvriers. D’autres pen­sent que son rôle est précis et tran­si­toire, qu’il ne faut pas trop s’y référer. Certains vont s’appe­ler des « mili­tants prolétariens », d’autres préfèrent se conce­voir comme des « mili­tants du mou­ve­ment », nous nous dirons seu­le­ment pour repren­dre en le trans­po­sant un bon mot de Daniel A. : qui vous a fait mili­tant prolétarien, mili­tant du mou­ve­ment ?

Pour toutes ces rai­sons, nous décla­rons ne plus nous reconnaître dans le projet des Cahiers et nous ne pen­sons pas non plus que le groupe puisse évoluer favo­ra­ble­ment. Beaucoup de cama­ra­des sont encore aux Cahiers, parce qu’ils pen­sent que cela vaut mieux que de rien faire. Pour nous, ce choix n’existe pas, car être aux Cahiers actuel­le­ment, nous pen­sons que cela engage. Nous pen­sons qu’il n’est plus pos­si­ble de faire d’un côté, son petit boulot auto­nome dans un coin et de l’autre, de cri­ti­quer les orien­ta­tions générales, car aujourd’hui, elles s’impo­sent à tous. En un mot par­ti­ci­per aux Cahiers actuel­le­ment, c’est par­ti­ci­per a un groupe dont l’acti­vité « si minime soit-elle » (sic) n’est pas neutre par rap­port au mou­ve­ment, mais cons­ti­tue un fac­teur de divi­sion et de mys­ti­fi­ca­tion supplémen­tai­res à un échelon plus subtil que les autres orga­ni­sa­tions, il est vrai.

Malgré cela, nous n’appe­lons pas à la déser­tion. Nous avons fait ce texte pour que l’on ne nous demande plus pour­quoi nous sommes partis des Cahiers et parce que nous pen­sons qu’une dis­cus­sion active peut être utile avec les mili­tants des Cahiers qui se sen­tent le cul entre deux chai­ses et avec ceux qui en sont partis récem­ment, Nous n’avons rien d’autre, nous seuls, à pro­po­ser c’est-a-dire que notre pro­po­si­tion (qui pren­dra des formes à déter­mi­ner par tous) n’intéresse que ceux qui sont capa­bles de s’arrêter pour regar­der en arrière, devant et autour d’eux.

 

Décembre 1972

Jean-Louis Jarrige et Jacques Wajnsztejn

avec l’aima­ble col­la­bo­ra­tion de mem­bres du groupe de Lyon

 

Notes

1 – Sur les Quaderni rossi et plus générale­ment sur la théorie opéraïste, on peut se repor­ter à plu­sieurs de mes arti­cles ou let­tres parus dans Temps cri­ti­ques et dis­po­ni­bles sur le site de la revue : http://temps­cri­ti­ques.free.fr ainsi qu’à la partie ita­lienne de notre livre Mai 68 et le mai ram­pant ita­lien, Ed. L’Harmattan, 2008.

2 – Ces fon­da­teurs et d’une manière générale ses « diri­geants » ont des ori­gi­nes poli­ti­ques diver­ses. Certains pro­vien­nent du PCF (D. Anselme qui quitte ce der­nier en 1956 au moment des événements de Hongrie), de la CGT (amenés par le menui­sier H. Fournié), de l’ancienne gauche syn­di­cale (Bouguereau, Kravetz et Peninou), du PSU (Fromentin et Lichtenberger), du maoïsme aussi (Lindenberg et Queysanne).

3 – Un che­mi­not déclare (no 22, p. 14) : « L’enquête joue sur­tout un rôle d’auto-for­ma­tion des noyaux qui ont par­ti­cipé au combat. Elle doit per­met­tre à ces noyaux par­fois infor­mels, de se réunir, et à tra­vers ce tra­vail d’enquête, de voir ce qui se passe dans leur entre­prise, de leur faire pren­dre cons­cience qu’ils exis­tent, qu’une de leurs taches est de s’orga­ni­ser réelle­ment, et qu’à partir de leur groupe (CA, sec­tion syn­di­cale etc., ça dépend des condi­tions) des liai­sons soient entre­pri­ses ».

4 – La pra­ti­que est de fait très différente de celle de la feuille d’usine de Lutte Ouvrière ou de la pra­ti­que externe de l’enquête des maos. Ici, cela débute par une réunion entre cer­tains ouvriers en lutte qui contac­tent ou sont contactés par les Cahiers de Mai, un texte est rédigé ensem­ble puis les ouvriers le font cir­cu­ler dans l’usine pour cor­rec­tion et enfin une dernière réunion met le point final au texte qui est diffusé ensuite dans l’usine, mais aussi dans les Cahiers de Mai. Une grosse limite réside dans le fait que les mili­tants ne pou­vant être de par­tout, le contact à l’intérieur passe sou­vent par un membre de la CFDT, le plus sou­vent un délégué de la ten­dance gau­chi­sante du syn­di­cat. Il en res­sort une ambiguïté de départ qui peut conduire à des dérives. C’est effec­ti­ve­ment ce qui s’est passé à partir de Peñarroya et encore plus avec Lip. Nous y revien­drons dans l’ana­lyse du mou­ve­ment de Lip.

5 – À Lyon, à Saint-Denis, à Noyelles-Godault, à Largentière.

6 – Un mili­tant de Lyon (B. Fromentin) inter­vient sur cette ques­tion de l’inter­ven­tion­nisme poli­ti­que : « Ces grou­pes se présen­tent comme des sujets poli­ti­ques qui auraient à sta­bi­li­ser des noyaux plus ou moins amor­phes sans tenir aucun compte du fait que le dévelop­pe­ment et l’exis­tence de noyaux ne dépend pas d’actions volon­tai­res de grou­pes extérieurs qui pren­draient des mesu­res pour per­met­tre à ces grou­pes d’exis­ter, mais des luttes réelles qui se pas­sent dans la boîte » (p.16).

7 – Une anec­dote racontée par D. Anselme permet de com­pren­dre la différence entre l’opti­que des Cahiers de Mai et celle des grou­pes gau­chis­tes. Dans une dis­cus­sion en petit comité qui met en présence d’un côté, D. Anselme, prin­ci­pale figure (non médiatisée) des Cahiers et de l’autre Roland Castro de VLR (Vive la révolu­tion) et Le Dantec de la Gauche Prolétarienne, ces deux der­niers font assaut de révolu­tion­na­risme et Anselme de leur poser la ques­tion qui tue : « mais qui vous a fait révolu­tion­naire ? ».

8 – Et effec­ti­ve­ment, ils n’en sont pas. Ils assu­ment une fonc­tion de média­tion entre les clas­ses et ils sont même payés pour cela. Ce ne sont donc pas des « sociaux-traîtres » comme le croient les maoïstes ni des orga­ni­sa­tions qu’il fau­drait débureau­cra­ti­ser comme le croient les trots­kis­tes. Simplement, il ne faut pas leur deman­der de présenter des posi­tions révolu­tion­nai­res ou d’ini­tier des actions sub­ver­si­ves.

9 – Symptomatique de cette différence de pra­ti­que apparaît l’expérience de Peñarroya. La GP cher­chera vai­ne­ment à contac­ter quel­ques ouvriers à la porte de l’usine, mais y renon­cera vite, la place lui sem­blant prise, pour se rabat­tre sur des jeunes de la Maison des jeunes du quar­tier. Un tract en sor­tira qui peut être consulté sur le site de Rebellyon.info.

10 – Sur la double nature de mai 68, on peut se repor­ter à notre Mai 68 et le mai ram­pant ita­lien, Ed. L’Harmattan, 2008, p. 282-285.

11 – Sur la lutte à Lip, on peut se repor­ter à notre Mai 68 et le mai ram­pant ita­lien, p. 282-285.

12 – La rédac­tion du jour­nal de lutte Lip-Unité est en grande partie réalisée par l’équipe des Cahiers en lien avec les mili­tants CFDT sur­tout, de l’usine.

13 – Le fait que nombre de « diri­geants » (je mets des guille­mets car le groupe autour de la revue n’avait pas grand chose à voir avec les orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nel­les, gau­chis­tes ou autres et il fonc­tion­nait de façon très décen­tra­lisée et avec une bonne dose d’affec­ti­vité partagée. Il faut donc pren­dre le terme plutôt au sens de « figu­res ») des Cahiers (Bouguereau, Fromentin, Kravetz, Peninou) aient épousé assez tar­di­ve­ment la pro­fes­sion de jour­na­lis­tes (à Libération) après avoir exercé d’autres acti­vités aupa­ra­vant, ne peut que nous inter­ro­ger aujourd’hui. N’y avait-il pas déjà présente une lourde ambiguïté chez cer­tains, dans le fait de vou­loir réaliser un jour­nal qui ren­drait compte de la parole ouvrière ? La média­ti­sa­tion de cette acti­vité au cours de la lutte à Lip, les contacts avec de « vrais » jour­na­lis­tes et le fait que le jour­nal des tra­vailleurs de Lip ait qua­si­ment été réalisé par les mili­tants des Cahiers ne pou­vaient, en fin de compte, que brouiller les pistes entre inter­ven­tion mili­tante et deve­nir pro­fes­sion­nel.
On retrouve la même ambiguïté en ce qui concerne le rap­port aux syn­di­cats et par­ti­culièrement à la CFDT. Comment s’étonner que cer­tains (Lichtenberger) aient pu passer de liens pra­ti­ques et poli­ti­ques suivis avec cette orga­ni­sa­tion, à un poste de per­ma­nent à la fédération com­merce puis de diri­geant natio­nal ?
Loin de moi l’idée de réduire une orga­ni­sa­tion à ce que sont deve­nus ses anciens diri­geants, mais je ne crois pas non plus au pur hasard.

14 – En fait foi le livre de X. Vigna, L’insu­bor­di­na­tion ouvrière dans les années 1968, PUR, 2007, qui insiste jus­te­ment sur ce concept d’insu­bor­di­na­tion pour rendre compte de la révolte des jeunes ouvriers et des OS.

15 – Ce texte a été, à l’ori­gine, diffusé à l’ensem­ble des mem­bres des Cahiers de Mai, à partir du fichier offi­ciel. Comme je semble en être un des rares déposi­tai­res actuels, cer­tains des anciens mem­bres des Cahiers m’ont demandé récem­ment d’en établir une ver­sion élec­tro­ni­que pour contri­buer à l’his­toire des Cahiers de Mai. Je n’y ai fait que quel­ques retou­ches d’ortho­gra­phe et de style et j’y ai rajouté quel­ques notes de précision plus une générali­sa­tion autour des Cahiers dans le cadre de la présen­ta­tion.

16 – Pour de plus amples détails sur ce problème, cf. le texte du groupe de Lyon publié pour les journées d’études de Pâques.

17 – L’Italie représente un vérita­ble modèle pour cer­tains diri­geants des Cahiers, par­ti­culièrement pour Daniel Anselme qui est de même culture poli­ti­que et de la même génération que Rossana Rossanda. Toutefois le décro­chage par rap­port à l’ori­gine poli­ti­que n’est his­to­ri­que­ment pas le même. En France, de par la nature clai­re­ment sta­li­nienne du PCF, il se pro­duit dès 1956 (c’est le cas pour Daniel A.), mais en Italie, la nature plus souple du PCI, ainsi que l’exis­tence d’une aile gauche ouvrière au sein du PSI per­met­tent un che­mi­ne­ment plus long au sein des orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nel­les de la classe ouvrière et donc la per­sis­tance d’une assise et une influence plus grande au sein de la classe et de ses avant-gardes (cf. par exem­ple le deve­nir de la théorie opéraïste*). On retrouve aussi cette référence au modèle ita­lien dans l’attrait pour la pers­pec­tive d’unité des tra­vailleurs à tra­vers l’unité dans la lutte des syn­di­cats ita­liens de la métal­lur­gie à la fin des années 60-début des années 70.

* Sur la théorie opéraïste, on peut se repor­ter à mes arti­cles sur le site de la revue Temps cri­ti­ques (temps­cri­ti­ques.free.fr).

18 – A pos­te­riori, le deve­nir d’un nombre élevé de ses diri­geants au sein du jour­nal Libération (Bouguereau, Fromentin, Kravetz, Peninou) cons­ti­tue pour nous un amer triom­phe de notre luci­dité de l’époque.