Théorie révolutionnaire et cycles historiques

mars 2017, Jean-Yves Bériou



Il nous est apparu inté­res­sant de publier le texte de J.-Y. Bériou, « Théorie révo­lu­tion­naire et cycles his­to­ri­ques » qui n’a pas fait l’objet d’une édition par­ti­cu­lière en dehors de la post­face qu’il cons­ti­tuait au livre de Domela Nieuwenhuis, Le socia­lisme en danger, Payot, 1975 et de sa reprise dans le livre Rupture dans la théo­rie de la révo­lu­tion, textes, 1965-1975, Senonevero, 2003, p. 323-362.

Il permet en effet de com­pren­dre l’évolution de la théo­rie com­mu­niste dans son rap­port avec les cycles révo­lu­tion/contre-révo­lu­tion et le fait para­doxal qu’après la défaite de la Commune, puis la dis­so­lu­tion de la Première Internationale par Marx et Engels — pro­cla­mant tout à coup que fina­le­ment dans cette phase l’orga­ni­sa­tion d’un parti com­mu­niste formel n’était plus à l’ordre du jour et que le parti his­to­ri­que, c’était eux-mêmes —, se soient les anar­chis­tes qui aient trans­mis le fil de la théo­rie com­mu­niste dans la période de contre révo­lu­tion qui s’en est suivie. Contre la social-démo­cra­tie, cette ten­ta­tive de fonder une science marxiste qui s’impo­se­rait à la fois comme connais­sance du « sys­tème capi­ta­liste » (une notion rare­ment et tar­di­ve­ment employée par Marx), mais aussi contre des dévia­tions syn­di­ca­lis­tes et par­le­men­ta­ris­tes qui carac­té­ri­sè­rent cette sombre période, ils essaient de main­te­nir le fil rouge de la théo­rie socia­liste telle qu’elle s’est déve­lop­pée de façon uni­taire depuis 1848. Cette ten­dance uni­taire est jus­te­ment le signe du pas­sage d’une période de contre révo­lu­tion, pen­dant laquelle la théo­rie s’éparpille ou au contraire se fige en dogme ou science (le « diamat ») à une période de révo­lu­tion.

C’est sur ces prin­ci­pes com­mu­nis­tes main­te­nus par les anar­chis­tes et quel­ques ten­dan­ces socia­lis­tes, comme celle de Bordiga ou de Pannekoek au sein de la social-démo­cra­tie, que les frac­tions com­mu­nis­tes de gauche (ger­mano-hol­lan­daise ou ita­lienne) repri­rent le flam­beau dans le moment révo­lu­tion­naire qui com­mence en 1917 et se pro­longe jusqu’en 1923. Mais la défaite qui s’ensui­vit, au moins en Europe, puisqu’en URSS la ques­tion se posa de façon un peu dif­fé­rente, même si celle des soviets recou­pait celle des conseils, fit que les réfé­ren­ces de base pour un redé­mar­rage de la théo­rie révo­lu­tion­naire (la com­mune, le conseil ouvrier et la forme conseil en géné­ral) cons­ti­tuè­rent très rapi­de­ment des éléments de fixa­tion idéo­lo­gi­que, la ques­tion de la forme l’empor­tant sur celle du contenu. La gauche ita­lienne en fut d’ailleurs plus cons­ciente que la gauche ger­mano-hol­lan­daise, dès sa cri­ti­que de l’Ordine nuovo de Gramsci et des conseils ouvriers de Turin en 1919.

 

Mais ce ne fut pas le seul obs­ta­cle, on assista aussi à une nou­velle sépa­ra­tion entre théo­rie et pra­ti­que, comme on peut le voir avec les écrits de Karl Korsch qui réha­bi­li­tent de fait la phi­lo­so­phie, sans que cela enta­che d’ailleurs cer­tai­nes de ses thèses cri­ti­ques et par­ti­cu­liè­re­ment celles qui ponc­tuent Marxisme et phi­lo­so­phie, qui cons­ti­tuent une rup­ture avec le marxisme ortho­doxe.

Beaucoup plus tard, dans les années soixante, la même reprise du fil théo­ri­que com­mu­niste se fit tout d’abord à partir d’une cri­ti­que des théo­ries pré­cé­den­tes, cri­ti­que du carac­tère socia­liste de l’URSS, cri­ti­que de la théo­rie de la valeur comme posi­tion idéa­liste et méta­phy­si­que et du maté­ria­lisme dia­lec­ti­que par la revue Socialisme ou bar­ba­rie dans ces der­niers numé­ros ; cri­ti­que du mou­ve­ment ouvrier, du syn­di­ca­lisme et de la bureau­cra­tie par l’Internationale situa­tion­niste. Puis par l’ana­lyse des trans­for­ma­tions du capi­tal et des rap­ports sociaux (la domi­na­tion et l’alié­na­tion plus que l’exploi­ta­tion, l’essor de la jeu­nesse et des clas­ses moyen­nes), mais avec un cer­tain confu­sion­nisme dû au mélange entre thèses ancien­nes (la ges­tion ouvrière pour SoB, le conseillisme pour l’IS) et thèses nou­vel­les de nature moder­niste (cou­pure diri­geants/exé­cu­tants à la place de la lutte de clas­ses pour SoB, la société du spec­ta­cle au lieu de la société du capi­tal pour l’IS, etc.).

Mais ce qu’il faut rete­nir de la syn­thèse de J.-Y. Bériou, c’est l’idée que la reprise du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire rend obso­lète la vieille « oppo­si­tion entre la cri­ti­que poli­ti­que for­mu­lée par les anar­chis­tes et la théo­rie maté­ria­liste de la lutte pro­lé­ta­rienne for­mu­lée par Marx » (op. cit.). Mai 68 en France et les dix ans d’insu­bor­di­na­tion sociale entre 1968 et 1977 en Italie nous en four­nis­sent deux exem­ples concrets.

Temps cri­ti­ques, mars 2017

 


 

A. 1848-1871

I. Après les révol­tes (Lyon, Manchester) qui lais­saient pré­voir la future entrée du pro­lé­ta­riat sur la scène sociale et poli­ti­que en tant que classe his­to­ri­que, eut lieu la révolte des tis­se­rands de Silésie, pre­mière action pro­lé­ta­rienne plus pré­cise sur le plan de l’apport théo­ri­que. Avec cette émeute se des­sine la direc­tion fon­da­men­tale des luttes pro­lé­ta­rien­nes à venir » (La Perspective du Communisme, 1971).

Marx, dans son fameux texte sur les émeutes silé­sien­nes, déjà cité dans ce livre, défi­nit de façon claire le pro­gramme com­mu­niste du pro­lé­ta­riat euro­péen de 1844-1848 :

1) il montre qu’est révo­lue « la période clas­si­que de l’intel­li­gence poli­ti­que » qui « est la Révolution fran­çaise » ;

2) il montre que ce dont est séparé le pro­lé­ta­riat, et ceci par son tra­vail même, ce n’est pas l’État poli­ti­que, c’est-à-dire l’ordre bour­geois, mais bien « la vie même, la vie maté­rielle et intel­lec­tuelle, l’huma­nité, l’acti­vité et la jouis­sance humai­nes », la com­mu­nauté humaine  ;

3) il conclut en mon­trant com­ment la révo­lu­tion sera « une révo­lu­tion poli­ti­que ayant un esprit social », c’est-à-dire com­ment l’acte poli­ti­que de des­truc­tion du pou­voir bour­geois et des rap­ports sociaux y adhé­rant est inclus comme moment dans un mou­ve­ment social plus vaste qui est la (re)créa­tion de la com­mu­nauté humaine, donc la fin de la poli­ti­que.

À partir de cela, le pro­lé­ta­riat ne peut plus cher­cher à sup­pri­mer son iso­le­ment vis-à-vis de l’État et du pou­voir, c’est-à-dire réor­ga­ni­ser une couche domi­nante, mais bien viser à détruire la sépa­ra­tion de la société en clas­ses, lui qui « ne reven­di­que aucun droit par­ti­cu­lier puisqu’il ne subit aucune injus­tice par­ti­cu­lière, mais l’injus­tice géné­rale » (Karl Marx, Contribution à la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel, Introduction, 1844, in « Annales Franco-Allemandes »).

Au mou­ve­ment pro­lé­ta­rien nais­sant, les diver­ses contri­bu­tions théo­ri­ques et pro­gram­ma­ti­ques de Marx et Engels (Misère de la Philosophie et Manifeste Communiste, pour ne citer que les prin­ci­pa­les), même si elles ne sont lues et dis­cu­tées que par très peu d’ouvriers, et bien sou­vent en situa­tion péri­phé­ri­que vis-à-vis de la classe (arti­sans, arti­sans pro­lé­ta­ri­sés), four­nis­sent une base théo­ri­que his­to­ri­que­ment située, en même temps qu’elles dépas­sent défi­ni­ti­ve­ment le socia­lisme uto­pi­que, le com­mu­nisme uto­pi­que, le socia­lisme proud­ho­nien, et le radi­ca­lisme blan­quiste ; même si ces sectes conti­nuent d’exis­ter acti­ve­ment au sein du pro­lé­ta­riat et en sont d’ailleurs bien sou­vent les repré­sen­tants réels (cf. la situa­tion en France, dans les Mémoires d’un Révolutionnaire de Gustave Lefrançais), il exis­tait for­mel­le­ment une secte qui dépas­sait les sectes, et dont réel­le­ment le contenu était dépas­se­ment d’une pré­vi­sion du com­mu­nisme, expres­sion de l’être révo­lu­tion­naire dans son mou­ve­ment ; cette secte était la Ligue Communiste. Cette base expri­mait le lien théo­ri­que/pra­ti­que avec le pré­sent révo­lu­tion­naire du mou­ve­ment lui-même, dans sa pers­pec­tive concrète et immé­diate.

Par ce fait, la pers­pec­tive com­mu­niste appa­rais­sait en rap­port direct avec la révo­lu­tion démo­cra­ti­que-natio­nale bour­geoise de 1848, menée par la petite-bour­geoi­sie et la classe ouvrière. La théo­rie per­met­tait ainsi, à partir de la situa­tion réelle, d’établir la stra­té­gie et la tac­ti­que du pro­lé­ta­riat euro­péen qui lui était impo­sée par son être même. Nous ne nous arrê­te­rons pas sur cette tac­ti­que et cette stra­té­gie en phase de révo­lu­tions bour­geoi­ses pro­gres­si­ves, mais nous pou­vons inci­dem­ment remar­quer deux choses : a) Le com­mu­nisme est com­pris à la fois comme pro­duit du capi­tal à un cer­tain degré de déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves, mais aussi, et en même temps, comme affir­ma­tion-émergence de sa nature glo­bale, et ceci dès le départ, c’est-à-dire que la néces­sité de se cons­ti­tuer en parti poli­ti­que en 1844-1848 est liée jus­te­ment au rejet de la pra­ti­que pure­ment poli­ti­que, oppo­si­tion dia­lec­ti­que qui se dénoue au cours de la crise révo­lu­tion­naire de 1848. b) Le pro­lé­ta­riat est saisi acti­ve­ment comme issu de la classe ouvrière en tant que classe auto­nome par rap­port à la démo­cra­tie, même et sur­tout s’il existe de façon vivante chez des non-ouvriers en grande partie. Le pro­lé­ta­riat est donc rap­port his­to­ri­que et sens à ce rap­port.

Le mou­ve­ment com­mu­niste est donc exac­te­ment le reflet de l’acti­vité his­to­ri­que du pro­lé­ta­riat de 1848, alors classe ouvrière. La Ligue des Communistes est à la fois por­teuse de la pers­pec­tive cen­trale et en même temps de ses limi­tes réel­les. Son acti­vité se noya immé­dia­te­ment dans la bour­ras­que, puis la défaite, mais « le mou­ve­ment pro­lé­ta­rien appa­raît au cours d’un pro­ces­sus dont le carac­tère uni­taire et uni­vo­que pré­fi­gure l’uni­fi­ca­tion des expres­sions his­to­ri­ques et for­mel­les du mou­ve­ment que mon­trera la révo­lu­tion com­mu­niste future » (La Perspective du Communisme).

1848 est donc la pre­mière appa­ri­tion uni­taire du pro­lé­ta­riat/classe ouvrière, étant donné le stade de déve­lop­pe­ment social des forces pro­duc­ti­ves et des forces his­to­ri­ques en pré­sence, les ouvriers ne peu­vent qu’aider la bour­geoi­sie et ensuite se défen­dre (juin 1848) ; mais dans cette « défense » même — qui ne per­met­tait d’affir­mer le pro­gramme com­mu­niste que de façon néga­tive, la des­truc­tion d’un méca­nisme comme l’échange ne pou­vant être posée, car non réso­lu­ble maté­riel­le­ment — dans cette « défense » donc, ce qui est impor­tant c’est que la bour­geoi­sie (et ses alliés tran­si­toi­res divers) a été contrainte d’atta­quer les ouvriers qui pro­me­naient dans les rues de Paris un spec­tre qui se mit immé­dia­te­ment à hanter la cer­velle des diri­geants, et qu’elle a pré­féré les atta­quer au risque de retom­ber dans les chaî­nes du pou­voir féodal. En Allemagne, elle s’est jetée dans les bras amou­reux des féo­daux ; en France, où la situa­tion était poli­ti­que­ment plus avan­cée, elle a dansé le rigo­don des allian­ces jusqu’en 1871. Mais, autre ren­sei­gne­ment contenu dans la défense ouvrière de juin 1848, c’est que la liai­son com­mu­nis­tes/pro­lé­tai­res y appa­raît non pas comme liai­son diri­geants/diri­gés, mais comme orga­ni­sa­tion pra­ti­que de l’expres­sion théo­ri­que et pro­gram­ma­ti­que/mou­ve­ment réel. Le lien entre le pro­lé­ta­riat et la théo­rie com­mu­niste frei­née par les limi­tes pra­ti­ques de l’époque (entre autres, absence de coor­di­na­tion cons­ciente entre éléments pro­lé­ta­riens de diver­ses nations, due à l’absence d’une pers­pec­tive com­mune autre que défen­sive), lais­sait déjà entre­voir autre chose de qua­li­ta­ti­ve­ment supé­rieur.

 

II. En même temps, le pro­lé­ta­riat a subi sa pre­mière défaite de classe auto­nome ; le cycle contre-révo­lu­tion­naire s’ins­taure. Il ne pou­vait donc être ques­tion de conti­nuer une orga­ni­sa­tion for­melle capa­ble de déte­nir et réa­li­ser le pro­gramme révo­lu­tion­naire. Après de cour­tes illu­sions (en 1850-1852), Marx et Engels com­pren­nent que ce qu’ils ont à faire est de tirer les ensei­gne­ments de cette révo­lu­tion de 1848, d’en com­pren­dre ses limi­tes et son dépas­se­ment pos­si­ble. S’ils déci­dent de dis­sou­dre la Ligue des Communistes, c’est pour mieux rester sur la ligne com­mu­niste.

« En pré­sence de cette pros­pé­rité géné­rale, où les forces pro­duc­ti­ves de la société bour­geoise s’épanouissent avec toute la luxu­riance somme toute pos­si­ble dans le cadre bour­geois, il ne sau­rait être ques­tion d’une véri­ta­ble révo­lu­tion. Une telle révo­lu­tion n’est pos­si­ble que dans les pério­des où il y a conflit entre ces deux fac­teurs, les forces pro­duc­ti­ves et les formes de pro­duc­tion bour­geoi­ses. Les diver­ses que­rel­les aux­quel­les se livrent et dans les­quel­les se com­pro­met­tent mutuel­le­ment à cette heure les repré­sen­tants des dif­fé­ren­tes frac­tions de ce qui, sur le conti­nent, cons­ti­tue le parti de l’ordre, bien loin de four­nir l’occa­sion de nou­vel­les révo­lu­tions, ne sont au contraire pos­si­bles que parce que la base des condi­tions socia­les est momen­ta­né­ment tel­le­ment sûre, et ce que la réac­tion ne sait pas, tel­le­ment bour­geoise »

(Karl Marx et Engels, « Revue de Mai à Octobre 1850 », in Neue Rheinische Zeitung, fas­ci­cu­les V et VI, Hambourg, 1850, p. 153).

Ils refu­sent la cons­pi­ra­tion (cf. Révélations sur le Procès des Communistes à Cologne, de Marx), l’action vio­lente mino­ri­taire et mili­taire, la pro­pa­gande et l’agi­ta­tion. Il s’agit en effet de ne pas se lais­ser influen­cer par les formes de la révo­lu­tion et/ou de sa défaite, et de ne pas se lais­ser gan­gre­ner par le réa­lisme de la réa­lité contre-révo­lu­tion­naire.

« J’ai cher­ché à éliminer le malen­tendu selon lequel je consi­dè­re­rais comme un parti une Ligue morte depuis des années, ou la rédac­tion d’un jour­nal dis­lo­quée depuis douze ans. Je com­prends le terme “parti” dans sa large accep­tion his­to­ri­que » (Karl Marx à Freiligrath, lettre du 29-2-1860). Le seul tra­vail est alors le tra­vail théo­ri­que, sur­tout la cri­ti­que de l’économie poli­ti­que et la pré­ci­sion de la nature de la pro­duc­tion com­mu­niste. En cette période de contre-révo­lu­tion (1850-1864), Marx refuse toute autre orga­ni­sa­tion que celle de son tra­vail théo­ri­que et pra­ti­que (quand acti­vité pra­ti­que il y a). Cet anti-for­ma­lisme lui permet, par la même occa­sion, de faire la cri­ti­que radi­cale des « socia­lis­tes » agis­sant ci et là.

 

III. La Ire Internationale (A.I.T. : Association Internationale des Travailleurs), fondée en 1864, est liée à la remon­tée des luttes pro­lé­ta­rien­nes, à la reprise révo­lu­tion­naire, et à la crise économique. La Ire Internationale unifie en son sein toutes les frac­tions du pro­lé­ta­riat ayant accédé à la cons­cience théo­ri­que de la lutte, même et sur­tout encore de façon par­tielle. La Ire Internationale est effec­ti­ve­ment un trait d’union entre les diver­ses cou­ches du pro­lé­ta­riat et ses dif­fé­ren­tes situa­tions socia­les en Europe. Elle est un moment du pro­ces­sus d’uni­fi­ca­tion, et elle l’accé­lère en même temps.

Face au proud­ho­nisme de la petite-bour­geoi­sie réac­tion­naire, et au las­sal­lisme pré­cur­seur de la social-démo­cra­tie et déjà liqui­da­teur, les révo­lu­tion­nai­res sont divi­sés entre eux : les col­lec­ti­vis­tes avec Bakounine et les com­mu­nis­tes autour de Marx. Cette divi­sion recou­pe­rait alors pres­que par­fai­te­ment la divi­sion en zones capi­ta­lis­tes déve­lop­pées et en zones capi­ta­lis­tes peu déve­lop­pées ; cette thèse est bien connue mais ne laisse com­pren­dre qu’un seul aspect du pro­blème : outre que l’Angleterre est plus près d’un socia­lisme proud­ho­nien que du com­mu­nisme marxiste, cette divi­sion recoupe (et masque) une autre sépa­ra­tion, au sein même du pro­lé­ta­riat. D’une part, du côté marxien, il s’agit de « donner à la lutte de classe des ouvriers et à leur orga­ni­sa­tion en classe un contenu et une impul­sion immé­diate » (Marx à Kugelmann, lettre du 9-10-1866) et donc d’unir tous les ouvriers sur le pro­gramme immé­dia­te­ment réa­li­sa­ble par le pro­lé­ta­riat euro­péen dans son ensem­ble. Cette concep­tion de l’Internationale pro­ve­nait d’une concep­tion réa­liste du cycle his­to­ri­que du pro­lé­ta­riat : déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves, impor­tan­ces res­pec­ti­ves des clas­ses socia­les en lutte, pos­si­bi­li­tés de réfor­mes réel­les ouvrant le champ poli­ti­que de l’émancipation du pro­lé­ta­riat, mais tout ceci « en gar­dant devant les yeux le but final », etc. D’autre part, la concep­tion anti-auto­ri­taire par­tait du sur­gis­se­ment même de l’auto­no­mie pro­lé­ta­rienne, de son émergence his­to­ri­que, de son exi­gence dès le départ, et immé­dia­te­ment, de la révo­lu­tion com­mu­niste, et donc du refus de pren­dre en consi­dé­ra­tion l’état réel des forces, la néces­sité des média­tions, etc. D’un côté, au nom d’une défi­ni­tion claire du com­mu­nisme, le pas­sage par le champ poli­ti­que, au risque de s’y perdre (cf. Marx désa­vouant ini­tia­le­ment la Commune au nom d’une ana­lyse de tac­ti­que et de stra­té­gie déjà social-démo­cra­ti­que)40 et de l’autre la naïve indi­gence de réa­li­ser immé­dia­te­ment la société libre par simple volonté (cf. Bakounine à Lyon41) au nom d’une défi­ni­tion encore bien étroite de cette société : le col­lec­ti­visme. Ces deux concep­tions, dont l’une pou­vait amener au culte de l’action « poli­ti­que », et l’autre au culte de l’action « économique », nées de deux zones dif­fé­ren­tes du déve­lop­pe­ment his­to­ri­que, expri­ment en fait un phé­no­mène plus pro­fond : la tra­gi­que dua­lité dans la praxis même du pro­lé­ta­riat d’alors. D’une part les pos­si­bi­li­tés réel­les des luttes ne pou­vaient pas amener la révo­lu­tion com­mu­niste et contrai­gnaient le pro­lé­ta­riat à com­po­ser avec d’autres cou­ches ; de l’autre sur­gis­sait l’affir­ma­tion immé­diate de la révo­lu­tion, même impos­si­ble. Ces deux concep­tions étaient un dédou­ble­ment de l’être même du pro­lé­ta­riat ; déta­chées de leur contexte de reprise révo­lu­tion­naire, elles condui­ront, l’une à sacri­fier le but révo­lu­tion­naire au profit de la lutte immé­dia­tiste au nom même de l’enchaî­ne­ment his­to­ri­que néces­saire des luttes immé­dia­tes devant amener la lutte finale révo­lu­tion­naire, l’autre à sacri­fier la com­pré­hen­sion réelle du déve­lop­pe­ment des luttes dans l’immé­diat au profit de l’affir­ma­tion du but révo­lu­tion­naire, au nom même de la lutte finale révo­lu­tion­naire armée comme pré­sente dans chaque moment immé­diat de lutte.

À l’évidence, les marxiens repré­sen­tent et sont alors por­teurs, au niveau théo­ri­que, de la théo­rie du pro­lé­ta­riat indus­triel avancé, c’est-à-dire du pro­lé­ta­riat comme rap­port social et comme deve­nir his­to­ri­que. C’est une ligne géné­ra­trice, car des ten­dan­ces diver­ses, du proud­ho­nisme au blan­quisme, exis­tent, et sont même quan­ti­ta­ti­ve­ment plus impor­tan­tes que les marxiens et bakou­ni­niens. Mais ce qui importe, c’est que les marxiens (le « parti » Marx) ont pu éclaircir le corps même du pro­gramme com­mu­niste (sup­pres­sion du sala­riat et de l’échange mar­chand), alors que les bakou­ni­niens en sont encore au « col­lec­ti­visme », mélange hybride, à cheval entre le mutuel­lisme cor­po­ra­tiste proud­ho­nien et le com­mu­nisme, image de la situa­tion même de ces nou­veaux pro­lé­tai­res sortis récem­ment de l’arti­sa­nat ou de la cam­pa­gne, pas­sant d’un mode de pro­duc­tion à un autre et allant vers le com­mu­nisme. À ce moment-là, l’essen­tiel de la théo­rie com­mu­niste (1867, Livre I du Capital, tra­duit par Bakounine en russe d’ailleurs), est lié au déve­lop­pe­ment de l’A.I.T. L’A.I.T. réunit toutes les frac­tions du pro­lé­ta­riat et ces divi­sions « marxis­tes »/ « bakou­ni­nis­tes » ne pren­dront réel­le­ment effet qu’après la défaite de la révo­lu­tion, de la Commune. La Ire Internationale est ainsi une des frac­tions du parti qui se mani­feste dès 1868, spé­cia­le­ment à Paris, dans le pro­lé­ta­riat ; elle en est la frac­tion-cons­cience comme les blan­quis­tes en sont la frac­tion-mili­taire (cette divi­sion en « frac­tions » orga­ni­ques est signe des limi­tes). Marx n’avait pas besoin alors de vou­loir exclure les autres ten­dan­ces de l’orga­ni­sa­tion for­melle Ire Internationale, n’iden­ti­fiant pas celle-ci au parti his­to­ri­que et com­pre­nant remar­qua­ble­ment bien que les contrain­tes de la lutte révo­lu­tion­naire uni­fie­raient les frac­tions au sein de l’orga­ni­sa­tion et exté­rieu­re­ment. Et si les ten­sions entre « parti Marx » et le « parti Bakounine » sont aiguës dès 1868, la Commune et sa défaite furent le lieu et le moment de la scis­sion pro­gres­sive. En effet, la Ire Internationale est à la fois parti formel/organe économique/organe pro­gram­ma­ti­que. L’unité du pro­lé­ta­riat et de ses frac­tions révo­lu­tion­nai­res y est main­te­nue, malgré les oppo­si­tions fon­da­men­ta­les (dont il n’est pas ques­tion de dis­cu­ter ici, mais qui ont tou­jours été ana­ly­sées sans rap­port avec le cycle).

 

IV. Les média­tions entre la classe et son pro­gramme, même si elles sont très impor­tan­tes, sont liées à son déve­lop­pe­ment réel. Elles vont jusqu’à l’expri­mer.

La poli­ti­que par­le­men­taire jusqu’en 1871, par exem­ple, s’expli­que bien par le degré de déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme comme mode de pro­duc­tion spé­ci­fi­que. Le faible déve­lop­pe­ment du pro­lé­ta­riat, en rap­port avec le faible déve­lop­pe­ment du capi­tal, le contraint à essayer de concré­ti­ser sa force nais­sante et ses moments de révolte dans la sphère par­le­men­taire. Inversement, son inter­ven­tion sur ce ter­rain est rendue pos­si­ble par le fait qu’aucune classe n’est capa­ble de dicter ses exi­gen­ces sans dis­cus­sions. Au Parlement, se concer­tent et s’affron­tent alter­na­ti­ve­ment, et effi­ca­ce­ment, la bour­geoi­sie com­mer­çante, l’aris­to­cra­tie finan­cière et le pro­lé­ta­riat dans cer­tai­nes condi­tions (en Angleterre par exem­ple) (cf. « Du rackett poli­ti­que au cirque électoral », in Le Voyou, no 1). C’est l’apogée de l’époque démo­cra­ti­que du mou­ve­ment ; même si les marxis­tes rejet­tent la démo­cra­tie, ils l’accep­tent pour y par­ti­ci­per en tant que parti poli­ti­que, et quant aux anti-auto­ri­tai­res, ils n’y par­ti­ci­pent pas mais la reven­di­quent vraie et pure, pas bour­geoise, pas par­le­men­taire, etc. Cette carac­té­ris­ti­que éclaire bien le carac­tère ambigu de la dis­cus­sion d’alors marxis­tes/bakou­ni­nis­tes au sein de l’A.I.T.

 

V. La Commune est le point culmi­nant du mou­ve­ment réel dont la Ire Internationale est l’expres­sion. Le rap­port dia­lec­ti­que entre le parti his­to­ri­que et la prise du pou­voir révo­lu­tion­naire en liai­son avec les orga­nes for­mels est clair. Marx, dans une lettre à Kugelmann (12-4-1871), déclare que la Commune est « le plus glo­rieux exploit de notre parti depuis l’insur­rec­tion pari­sienne de juin 1848 » ; ce qui montre bien l’unité et la conti­nuité abso­lue dans sa concep­tion de l’action de classe et de l’orga­ni­sa­tion de classe (c’est-à-dire de ses tâches pra­ti­ques), en dehors de tout for­ma­lisme.

De plus, la Commune est la réa­li­sa­tion du mou­ve­ment qui la pré­cède. Au sein de la Commune les oppo­si­tions idéo­lo­gi­ques sont dépas­sées : la divi­sion majo­rité/mino­rité passe dans chaque frac­tion et la démo­cra­tie directe y est réa­li­sée.

Avec sa défaite glo­rieuse, se clôt un cycle des luttes pro­lé­ta­rien­nes (en fait, il durera jusqu’à 1873-1874 : retom­bées en Belgique, en Scandinavie, en Espagne, etc.). L’orga­ni­sa­tion for­melle du pro­lé­ta­riat vient de pren­dre une tour­nure nou­velle : en 1848 il s’agis­sait de par­ti­ci­per à la révo­lu­tion bour­geoise et d’être orga­nisé en parti poli­ti­que de façon vir­tuelle et secrète  ; en 1871, il s’agis­sait d’orga­ni­ser la démo­cra­tie poli­ti­que afin de poser les bases du ter­rain de l’émancipation sociale du pro­lé­ta­riat, et donc d’être orga­nisé en parti poli­ti­que réel. Après 1871, plus ques­tion de tout cela : plu­sieurs acquis pro­gram­ma­ti­ques se révè­lent être les prin­ci­pa­les leçons de la Commune :

L’ère des révo­lu­tions bour­geoi­ses natio­na­les pro­gres­si­ves est close, le pro­lé­ta­riat n’a plus à com­po­ser avec d’autres cou­ches socia­les, il doit ou les inté­grer, ou les détruire, ou être détruit par elles. Il doit affir­mer sa dic­ta­ture.

Le pro­lé­ta­riat ne peut plus évoluer dans la sphère poli­ti­que (à plus fortes rai­sons, par­le­men­taire) ; la seule ques­tion poli­ti­que qui reste est le contenu de sa dic­ta­ture, et cette ques­tion reste poli­ti­que, car il n’est pas encore socia­le­ment domi­nant (la ques­tion de l’État est la résul­tante de cet ensei­gne­ment).

Le pro­lé­ta­riat porte désor­mais, dans sa propre exis­tence, le contenu immé­diat de ses tâches et n’a plus besoin de parti formel. Il ne peut « être » que comme son propre parti his­to­ri­que.

Le pro­gramme com­mu­niste appa­raît clai­re­ment comme le pro­gramme auto­nome du pro­lé­ta­riat, comme des­truc­tion de l’échange, même en néga­tif (vu le niveau de déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves).

 

VI. « En 1871, le pro­lé­ta­riat était trop isolé pour espé­rer vain­cre. Aurait-il vaincu mili­tai­re­ment Versailles qu’il se fût immé­dia­te­ment trouvé confronté, d’une part à la contre-révo­lu­tion euro­péenne dont l’armée prus­sienne n’eût été qu’un avant-poste, d’autre part, et sur­tout, aux pro­blè­mes de la trans­for­ma­tion com­mu­niste de l’appa­reil de pro­duc­tion et de répar­ti­tion, alors que le capi­ta­lisme n’avait fait que com­men­cer la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion » (François Martin, Quelques leçons d’une insur­rec­tion passée pour une insur­rec­tion future).

La Commune vain­cue, l’orga­ni­sa­tion révo­lu­tion­naire l’expri­mant, l’A.I.T. devait se dis­lo­quer. Ce furent les scis­sions vio­len­tes entre frac­tions, le parti Marx et le parti Bakounine vou­lant s’empa­rer de la direc­tion : la poli­ti­que d’appa­reil expri­mait ainsi la contre-révo­lu­tion. Les zones et aspects dif­fé­rents et par­tiels de la tota­lité de la classe qui avaient été réunis dans l’assaut révo­lu­tion­naire se retrou­vè­rent oppo­sés cette fois-ci. La contre-révo­lu­tion dis­lo­quait l’unité de la classe, la divi­sait, ainsi que son expres­sion théo­ri­que et pro­gram­ma­ti­que. Sur la lancée de la Commune et de ses retom­bées, Marx et Engels, tout en se livrant à la poli­ti­que (lutte pour le Conseil Général), purent théo­ri­ser l’acquis fon­da­men­tal de la Commune (La Guerre Civile en France, et Critique du Programme du Gotha) jusque vers 1875. Après 1875, ils étaient seuls. Le parti his­to­ri­que vécut chez eux ensuite grâce à la reprise du tra­vail théo­ri­que inter­rompu par la tour­mente révo­lu­tion­naire (Le Capital, l’Anti-Dühring, etc.), mais tra­vail non direc­te­ment relié à la pra­ti­que du pro­lé­ta­riat réduit à l’état de capi­tal varia­ble. C’est dire à quel point, après 1875 envi­ron, les posi­tions poli­ti­ques de Marx, puis sur­tout d’Engels, furent non-révo­lu­tion­nai­res ; et pour Engels contre-révo­lu­tion­nai­res. La dicho­to­mie était deve­nue abso­lue entre l’énoncé de la théo­rie com­mu­niste qu’ils raf­fi­nè­rent (il ne s’agis­sait que de reve­nir à une théo­rie for­mu­lée et élaborée aupa­ra­vant), et leur pra­ti­que dans le siècle, le siècle étant contre-révo­lu­tion­naire, et le siècle et leur pra­ti­que allant jusqu’à cor­rom­pre l’énoncé de la théo­rie com­mu­niste, chez Engels dans plu­sieurs textes comme Socialisme uto­pi­que et Socialisme scien­ti­fi­que, qui lais­sent très net­te­ment appa­raî­tre le contenu social-démo­crate et non-dia­lec­ti­que. Donc, après 1875, il reste deux hommes conti­nuant un tra­vail théo­ri­que fon­da­men­tal (sur­tout cri­ti­que de l’économie et des scien­ces), en même temps que mi-cons­cients de la situa­tion (Marx l’était davan­tage, cf. lettre à Nieuwenhuis, cf. Critique du Programme de Gotha). Après 1883, date de la mort de Marx, il reste un homme qui, d’une part, conti­nue « fidè­le­ment », c’est-à-dire idéo­lo­gi­que­ment, l’œuvre du « parti Marx », mais qui d’autre part sombre dans la contre-révo­lu­tion de façon défi­ni­tive et devient chef du marxisme, théo­rie de la social-démo­cra­tie.

 

VII. Si la défaite de la Commune est riche his­to­ri­que­ment, elle consa­cre la divi­sion du mou­ve­ment pro­lé­ta­rien en :

 – frac­tions poli­ti­ques : les deux A.I.T. riva­les, celle de Marx/Engels, morte en 1874 ; celle des bakou­ni­nis­tes conti­nuant à Genève en Espagne et en Italie ; puis les grou­pes, les grou­pe­ments, les sectes, les partis, etc. ;

 – frac­tions économiques : les cham­bres cor­po­ra­ti­ves et syn­di­ca­les ;

 – frac­tions pro­gram­ma­ti­ques : Marx/Engels seule, contre leurs dis­ci­ples, jusque vers 1880 (« Ce que tu m’écris au sujet des Allemands ne m’étonne pas du tout. Ici, même chose abso­lu­ment. Engels et moi nous sommes par consé­quent entiè­re­ment seuls. » Karl Marx, lettre à Sorge, 27-9-1877) ; puis le petit regrou­pe­ment infor­mel et inter­na­tio­nal d’anar­chis­tes autour de Malatesta, etc.

La paix sociale est assu­rée et le libre déve­lop­pe­ment inten­sif du capi­tal a aussi libre cours. La révo­lu­tion bour­geoise natio­nale s’achève (Allemagne, Italie) et unifie ses condi­tions d’exploi­ta­tion. Le pas­sage à la domi­na­tion réelle de la valeur est à l’ordre du jour, et la des­truc­tion pro­gres­sive des obs­ta­cles s’y oppo­sant est en cours. Le tra­vail se laisse peu à peu gri­gno­ter par le sur-tra­vail. Le machi­nisme se déve­loppe. La social-démo­cra­tie, expres­sion cohé­rente de ce déve­lop­pe­ment, devient l’enve­loppe sociale du capi­tal.

 

VIII. En para­phra­sant et rec­ti­fiant l’appré­cia­tion de Karl Korsch dans Crise du Marxisme (1931), nous pou­vons affir­mer qu’avec les années 1871-1875 s’achève le pre­mier grand cycle his­to­ri­que du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste. Au cours de celui-ci, le capi­ta­lisme a déjà par­couru sur sa base limi­tée d’alors toutes les phases de son déve­lop­pe­ment jusqu’au point où la partie cons­ciente du pro­lé­ta­riat peut mettre à l’ordre du jour la révo­lu­tion sociale de la classe ouvrière elle-même, alors pro­lé­ta­riat. Par consé­quent le mou­ve­ment de classe du pro­lé­ta­riat a déjà atteint — sur cette base limi­tée — un assez haut degré de déve­lop­pe­ment : les luttes révo­lu­tion­nai­res qu’ont en ce temps menées des frac­tions iso­lées de la classe ouvrière en ont été l’expres­sion pra­ti­que ; les mem­bres de l’Internationale en ont été le lien his­to­ri­que ; ceux qui ont formé le « parti Marx », en for­mu­lant à l’époque le contenu défi­ni­tif (momen­tané et futur) de la pra­ti­que cons­ciente de la classe pro­lé­ta­rienne, en ont fourni l’expres­sion théo­ri­que.

 

B. Social-démocratie et mouvement du capital

I. La for­ma­tion de la IIe Internationale est plus ou moins forcée et à contre-cou­rant. Sa base prin­ci­pale est la social-démo­cra­tie alle­mande ; on peut même dire que la IIe Internationale est l’exten­sion à l’Europe, ironie !, du « socia­lisme alle­mand » dont par­lait Marx et dont il sou­hai­tait la vic­toire en 1871 avec celle de Bismarck ! La social-démo­cra­tie alle­mande dont la cons­ti­tu­tion, juste après l’achè­ve­ment de la défaite pro­lé­ta­rienne (Congrès de Gotha, 1875), n’était que l’union du las­sal­lisme et de quel­ques prin­ci­pes marxis­tes gardés pour la déco­ra­tion… « scien­ti­fi­que », a servi de base à tout le mou­ve­ment socia­liste euro­péen. Le texte le plus ins­truc­tif sur la créa­tion de la IIe Internationale est ce pas­sage d’Engels dans sa lettre à Sorge, du 8-6-1889 : « D’ailleurs, le Congrès doit avoir peu d’impor­tance. Naturellement moi je n’irai pas ; je ne peux pas conti­nuel­le­ment me replon­ger dans l’agi­ta­tion. Mais les gens veu­lent main­te­nant recom­men­cer à jouer aux Congrès ; alors il est pré­fé­ra­ble qu’ils ne soient pas diri­gés par Brousse42 et Hyndman. Il était encore temps de mettre fin à leurs mani­gan­ces. » Il est clair que la posi­tion d’Engels, par­ti­san de l’adhé­sion du parti alle­mand issu de Gotha à cette Internationale de l’oppor­tu­nisme, et seu­le­ment pour éviter que les pos­si­bi­lis­tes et les Anglais n’en pren­nent la tête, n’est en rien ambi­guë : elle est fon­ciè­re­ment manœu­vrière et contre-révo­lu­tion­naire. Comme si les révo­lu­tion­nai­res devaient par­ti­ci­per à une ins­ti­tu­tion contre-révo­lu­tion­naire pour empê­cher qu’elle ne soit diri­gée par les contre-révo­lu­tion­nai­res ! En fai­sant cela, Engels se livrait, pieds et poings liés, au réfor­misme inter­na­tio­nal, et désor­mais toutes les cri­ti­ques res­te­ront « pri­vées » (dans des let­tres, par exem­ple) ou seront cen­su­rées par le groupe de Bebel. Mais Engels fai­sait mieux : outre qu’il contre­di­sait ses remar­qua­bles phra­ses de 1884 sur le mou­ve­ment du pro­lé­ta­riat (« le mou­ve­ment inter­na­tio­nal du pro­lé­ta­riat amé­ri­cain et euro­péen est à cette heure devenu tel­le­ment puis­sant que non seu­le­ment sa forme pre­mière et étroite — la Ligue secrète — mais encore sa seconde forme, infi­ni­ment plus vaste — l’Association publi­que inter­na­tio­nale des tra­vailleurs — lui est deve­nue une entrave, et que le simple sen­ti­ment de soli­da­rité, fondé sur l’intel­li­gence d’une même situa­tion de classe, suffit à créer et à main­te­nir, parmi les tra­vailleurs de tous pays et de toutes lan­gues, un seul et même grand parti du pro­lé­ta­riat », in Quelques mots sur l’his­toire de la Ligue des Communistes), phrase dans laquelle est affir­mée une com­pré­hen­sion juste du parti his­to­ri­que face au parti formel, outre ceci, il cau­tion­nait la social-démo­cra­tie inter­na­tio­nale en lui four­nis­sant des armes idéo­lo­gi­ques ; le « marxisme » deve­nait ainsi une idéo­lo­gie avec une fonc­tion pra­ti­que immé­diate dans la société capi­ta­liste. La créa­tion du « marxisme » (cf. Marx : « Je ne suis pas marxiste ») est née de la défaite du pro­lé­ta­riat et de la vic­toire bour­geoise.

C’est ainsi qu’Engels, lors des crises qui éclatèrent dans la social-démo­cra­tie, donna le la pour l’exclu­sion des frac­tions de gauche. Non seu­le­ment il se fai­sait cen­su­rer par les Allemands qui se ser­vaient ainsi de lui, mais il aidait les mêmes per­son­nes à régler les conflits inter­nes du parti dans l’inté­rêt de la direc­tion fon­da­men­ta­le­ment oppor­tu­niste. Son atti­tude permit à la IIe Internationale de reje­ter de son sein tous les éléments révo­lu­tion­nai­res et de la rendre ainsi plus mono­li­thi­que. En effet, un mou­ve­ment inter­na­tio­nal puis­sant de cri­ti­que de la social-démo­cra­tie se mani­festa dès le départ, et qui fut exclu avec, à chaque fois, la béné­dic­tion d’Engels ; son his­toire a été négli­gée par tous les his­to­riens du mou­ve­ment ouvrier pour des rai­sons évidentes : en Allemagne, l’oppo­si­tion des « Die Jungen » (Les Jeunes), cen­trée à Berlin de 1889 à 1892, qui, si elle n’arriva pas à donner à ses posi­tions une pers­pec­tive théo­ri­que pro­fonde, cons­ti­tuait une réac­tion saine et révo­lu­tion­naire par son anti-par­le­men­ta­risme en par­ti­cu­lier (cf. note 17) ; au Danemark, la gauche danoise de Trier, anti-fron­tiste, qui refu­sait une alliance avec les partis de l’oppo­si­tion bour­geoise, libé­raux et agra­riens, exclue en 1889 du parti danois43 ; en Suède, le groupe réuni autour de Bergregen, opposé vio­lem­ment au réfor­misme et au par­le­men­ta­risme, en liai­son avec les « Jungen » alle­mands, exclu du parti en 189143bis ; les socia­lis­tes révo­lu­tion­nai­res grou­pés autour de William Morris en Angleterre, puis les socia­lis­tes tra­vaillant dans les syn­di­cats révo­lu­tion­nai­res, comme Tom Mann ; les Hollandais, avec F.D. Nieuwenhuis, etc., et il y eut à des degrés moin­dres des grou­pes et indi­vi­dus sur les mêmes posi­tions en France, en Italie, en Espagne, aux U.S.A. et au Japon.

La IIe Internationale devint le centre actif du déve­lop­pe­ment social bour­geois, après une lutte inter­na­tio­nale contre 1) les éléments révo­lu­tion­nai­res, telles les frac­tions de gauche qui en firent la cri­ti­que, 2) et le mou­ve­ment anar­chiste-com­mu­niste exclu de force des Congrès de 1891, 1893 et 1894. La IIe Internationale n’a jamais dégé­néré ; elle s’est créée alors qu’il n’y avait aucune pers­pec­tive révo­lu­tion­naire, d’où sa par­ti­ci­pa­tion, dès le début, et totale, au sys­tème poli­ti­que de la bour­geoi­sie. Une des gran­des fai­bles­ses du mou­ve­ment com­mu­niste renais­sant vers 1905 (Trotsky, Rosa Luxemburg, Pannekoek, etc.) sera l’incom­pré­hen­sion de la nature de la social-démo­cra­tie. Mais si la IIe Internationale a pu ainsi par­ti­ci­per au jeu poli­ti­que bour­geois et le conso­li­der, les rai­sons en étaient très pro­fon­des.

 

II. Après la défaite de la Commune de Paris et de ses retom­bées diver­ses, « la classe ouvrière était battue, la contre-révo­lu­tion triom­phait. La IIe Internationale cor­res­pon­dait aux condi­tions contre-révo­lu­tion­nai­res, au déve­lop­pe­ment capi­ta­liste » (in « La Perspective du Communisme »). Pour cela, il faut partir d’une carac­té­ri­sa­tion de la période : la période de domi­na­tion for­melle de la valeur. Durant cette période, il y a dicho­to­mie entre la spé­ci­fi­cité du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste : le tra­vail sala­rié, et la simi­li­tude du procès de pro­duc­tion capi­ta­liste avec les pré­cé­dents : a) le procès de tra­vail immé­diat y est sinon domi­nant, du moins très impor­tant et a pour base l’homme (« l’ouvrier », le nom est éloquent, accom­plit la tota­lité ou pres­que du pro­ces­sus pro­duc­tif, et le temps de tra­vail néces­saire est à peu près égal au temps de sur-tra­vail) ; b) d’immen­ses zones n’ont qu’une pro­duc­tion pré-capi­ta­liste, à l’exté­rieur et à l’inté­rieur des pays capi­ta­lis­tes.

« Consécutivement, le pro­lé­taire dans le procès de pro­duc­tion a le double carac­tère — disons à égalité — de pro­duc­teur de valeur d’usage (ouvrier) et de pro­duc­teur de valeur d’échange (pro­lé­taire). D’où également « dicho­to­mie » au sein même du pro­lé­taire :

 – en tant que mar­chan­dise poten­tielle (mar­chan­dise-force de tra­vail) — dépos­sédé — il est plei­ne­ment pro­lé­taire ;

 – en tant que mar­chan­dise spé­ci­fi­que fonc­tion­nant dans le procès de la pro­duc­tion (procès de tra­vail et procès de valo­ri­sa­tion), il est à la fois pro­lé­taire et ouvrier, et d’abord ouvrier » (Négation I, Le pro­lé­ta­riat comme des­truc­teur du tra­vail).

Le pro­lé­ta­riat appa­raît donc, dans cette période, comme la classe du tra­vail, ceci allant dans le sens du procès même de pro­duc­tion immé­diat. La classe ouvrière se crée alors les orga­nes de défense de ses inté­rêts immé­diats, la défense du prix de sa force de tra­vail : les syn­di­cats. Ils appa­rais­sent comme les repré­sen­tants du procès de tra­vail humain contre le procès du tra­vail scien­ti­fi­que et méca­nisé, contre le procès de valo­ri­sa­tion. Mais c’est là où la rela­tion tra­vail-capi­tal se montre comme inva­riante, cette défense des inté­rêts de la force de tra­vail au sein de la rela­tion capi­ta­liste du sala­riat ten­dant à faire triom­pher le procès de valo­ri­sa­tion. « En effet, des aug­men­ta­tions de salaire assez impor­tan­tes obli­gent tou­jours le capi­tal à se méca­ni­ser, à plus ou moins longue échéance, et tou­jours davan­tage ; il en est de même pour la réduc­tion de la jour­née de tra­vail ; on passe ainsi d’un mode d’exploi­ta­tion exten­sif à un mode d’exploi­ta­tion inten­sif, c’est le pas­sage de la plus-value abso­lue à la plus-value rela­tive » (Négation I, déjà cité).

En fait, le « mou­ve­ment ouvrier » est l’expres­sion adé­quate du mou­ve­ment même de la valeur, puisqu’il tend à faire pro­gres­ser le pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion dans le sens de la domi­na­tion réelle de la valeur. Le mou­ve­ment ouvrier est le conduc­teur réel du mou­ve­ment de pro­lé­ta­ri­sa­tion. Dans le couple capi­tal-tra­vail, c’est le tra­vail qui est actif et qui, par ses pro­pres reven­di­ca­tions, fait se repro­duire son ennemi — qui lui est lié — le capi­tal. Le mou­ve­ment ouvrier est l’expres­sion du mou­ve­ment du capi­tal varia­ble, du pro­lé­ta­riat comme caté­go­rie économique du capi­ta­lisme.

Dans ces condi­tions, le déve­lop­pe­ment des immen­ses syn­di­cats sociaux-démo­cra­tes alle­mands (et autres) coïn­ci­dait avec les inté­rêts de la bour­geoi­sie pro­gres­siste, indus­trielle ; c’était là une néces­sité pour le déve­lop­pe­ment même du capi­tal, au détri­ment évident de la grande bour­geoi­sie réac­tion­naire et fon­cière. Les pro­blè­mes essen­tiels de l’his­toire étaient l’uni­fi­ca­tion natio­nale et l’orga­ni­sa­tion pla­ni­fiée du capi­tal. Les syn­di­cats se déve­lop­pant inten­sé­ment furent rapi­de­ment appuyés par la bour­geoi­sie radi­cale : l’orga­ni­sa­tion du capi­tal varia­ble était une condi­tion préa­la­ble au déve­lop­pe­ment de l’accu­mu­la­tion capi­ta­liste natio­nale. La social-démo­cra­tie était l’expres­sion poli­ti­que de ce phé­no­mène. La pla­ni­fi­ca­tion natio­nale de la force de tra­vail fit des sociaux-démo­cra­tes les cour­tiers et les orga­ni­sa­teurs de cette force de tra­vail et les défen­seurs de l’économie natio­nale, de la natio­na­li­sa­tion de la pro­duc­tion. Le mythe de la natio­na­li­sa­tion de la pro­duc­tion, comme socia­lisme, avait été bien ana­lysé par Engels dans l’Anti-Dühring. « Ni la trans­for­ma­tion en socié­tés par actions, ni la trans­for­ma­tion en pro­priété d’État ne sup­prime la qua­lité de capi­tal des forces pro­duc­ti­ves. Pour les socié­tés par actions, cela est évident. Et l’État moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essen­tiel­le­ment capi­ta­liste : l’État des capi­ta­lis­tes, le capi­ta­liste col­lec­tif en idée. Plus il fait passer de forces pro­duc­ti­ves dans sa pro­priété, et plus il devient capi­ta­liste col­lec­tif en fait, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers res­tent des sala­riés, des pro­lé­tai­res. Le rap­port capi­ta­liste n’est pas sup­primé, il est au contraire poussé à son comble. » « Le concept de classe ouvrière répon­dait à la réa­lité de l’économie capi­ta­liste ; c’était une concep­tion économique paci­fiste, gra­dua­liste, démo­cra­ti­que et réfor­miste » (La Perspective Communiste). Les ouvriers devaient s’orga­ni­ser en tant que consom­ma­teurs (d’où les coo­pé­ra­ti­ves), et en tant que pro­duc­teurs (d’où les syn­di­cats), en tant qu’électeurs (d’où les grou­pes par­le­men­tai­res), en tant qu’habi­tants de la cité (d’où les grou­pes muni­ci­paux), et en tant que par­ti­ci­pants à la vie idéo­lo­gi­que et cultu­relle (d’où les cho­ra­les, les écoles, les grou­pes cultu­rels, etc.). Le parti était l’orga­nisme reliant tous ces mor­ceaux, la cohé­sion orga­ni­sa­tion­nelle et idéo­lo­gi­que du mou­ve­ment ouvrier. Le pro­lé­ta­riat, la classe révo­lu­tion­naire, avait dis­paru pour faire place aux caté­go­ries capi­ta­lis­tes.

 

III. Le pro­lé­ta­riat/capi­tal varia­ble s’expri­mait donc par la voie du parti social-démo­crate. Les expli­ca­tions habi­tuel­les rela­ti­ves à la nature de la social-démo­cra­tie, soit par l’exis­tence de l’aris­to­cra­tie ouvrière, soit par l’effet d’une direc­tion réfor­miste, sont par­ti­cu­liè­re­ment ino­pé­ran­tes. Mais encore moins réelle est l’expli­ca­tion de la social-démo­cra­tie comme repré­sen­tante des cou­ches moyen­nes de la bour­geoi­sie : pro­fes­seurs, etc. Elle était la repré­sen­tante du pro­lé­ta­riat comme capi­tal-varia­ble, rien de moins et rien de plus. Elle était la repré­sen­tante du déve­lop­pe­ment moderne du capi­tal : uni­fi­ca­tion natio­nale, pas­sage à la domi­na­tion réelle, concen­tra­tion des forces pro­duc­ti­ves, « socia­li­sa­tion », laï­ci­sa­tion de l’école, orga­ni­sa­tion de la force de tra­vail, déve­lop­pe­ment de la recher­che scien­ti­fi­que, fusion pro­gres­sive de l’économie et de la poli­ti­que, ido­lâ­trie de l’État, etc.

Ce que Lassalle et Bismarck, puis Bebel, Liebknecht, Kautsky, Vollmar et Bernstein ten­tè­rent de faire sera réa­lisé en 1919 par Ebert, Noske et Scheidemann. Le pro­gramme économique de la social-démo­cra­tie sera réa­lisé par le nazisme : les reven­di­ca­tions immé­dia­tes du pro­lé­ta­riat réa­li­sées contre lui-même. La social-démo­cra­tie a été le mou­ve­ment poli­ti­que de la ten­dance du pro­lé­ta­riat à deve­nir classe socia­le­ment domi­nante (au sein du capi­ta­lisme, puis­que classe et puis­que pro­lé­ta­riat/mou­ve­ment ouvrier).

Ce n’est pas l’objet de ce texte que de faire une ana­lyse de la pra­ti­que social-démo­cra­ti­que, ce qui serait très long et deman­de­rait une étude appro­fon­die, jamais faite d’ailleurs ; mais nous pou­vons fixer quel­ques traits au niveau de l’exis­tence quo­ti­dienne de la société alle­mande.

La social-démo­cra­tie cons­ti­tuait la plus incroya­ble force d’enca­dre­ment et de dis­ci­pline de la classe ouvrière, en échange d’un mar­chan­dage du prix de la force de tra­vail ; sa main­mise sur les syn­di­cats était abso­lue. « L’union per­son­nelle » dont nous par­lions plus haut est d’autant mieux assu­rée qu’il est admis que les syn­di­cats ne choi­si­ront comme secré­tai­res per­ma­nents, et d’une façon comme fonc­tion­nai­res, que des mem­bres du Parti » (Encyclopédie Socialiste Syndicale et Coopérative de l’Internationale Ouvrière, diri­gée par Compère-Morel). Elle était une véri­ta­ble société dans la société, un État dans l’État, avec ses syn­di­cats, ses per­ma­nents, ses dépu­tés, ses unions fémi­ni­nes, ses orga­ni­sa­tions de jeu­nesse, ses jour­na­lis­tes et sa presse (qui ira jusqu’à 89 jour­naux quo­ti­diens !), son école du Parti, véri­ta­ble Université, ses élus muni­ci­paux, ses socié­tés cultu­rel­les, ath­lé­ti­ques ou musi­ca­les, ses mai­sons de repos, son argent, ses actions, etc. Son orga­ni­sa­tion ser­vira ainsi de base à la recons­truc­tion alle­mande, après la Première Guerre mon­diale. Cette immense machi­ne­rie sécré­tait évidemment une foule de pro­fes­sion­nels, bonzes syn­di­caux et per­ma­nents poli­ti­ques, jour­na­lis­tes et économistes, qui devint très rapi­de­ment une réelle couche sociale avec ses inté­rêts maté­riels, sa men­ta­lité, son poids dans la balance poli­ti­que. Cette frac­tion de la petite-bour­geoi­sie, créée lit­té­ra­le­ment par le déve­lop­pe­ment de la social-démo­cra­tie, se ren­força avec la venue de toute une partie impor­tante des peti­tes et moyen­nes bour­geoi­sies alle­man­des ; toutes les « forces vives » de la société alle­mande rejoi­gni­rent l’orga­ni­sa­tion : pro­fes­seurs, intel­lec­tuels, uni­ver­si­tai­res, doc­teurs, écrivains, juris­tes, économistes, etc. Et très vite évidemment l’alliance entre ces divers éléments devint la base même de la direc­tion du Parti. L’alliance entre la classe ouvrière (par l’inter­mé­diaire de « l’aris­to­cra­tie ouvrière » et de ses repré­sen­tants syn­di­caux et poli­ti­ques divers), et de l’intel­li­gent­zia socia­liste se fit dans le sens d’une abso­lue sou­mis­sion du pro­lé­ta­riat alle­mand à la moyenne-bour­geoi­sie du Parti, à ses chefs. L’union sacrée de 1914 y était pré­fi­gu­rée. Et les raci­nes de l’idéo­lo­gie marxiste, (c’est-à-dire kauts­kyste, puis léni­niste) s’y abreu­vaient.

 

IV. La théo­rie « marxiste », élaborée et for­mu­lée prin­ci­pa­le­ment par Engels, puis Bernstein et Kautsky, part de cette base Nous ne repren­drons pas ici l’ana­lyse bien connue de ce ren­ver­se­ment idéo­lo­gi­que si bien étudié par Karl Korsch, et que Jean Barrot et Pierre Guillaume ont pré­ci­sée dans leurs post­fa­ces aux Trois Sources du Marxisme de Karl Kautsky, dans les Cahiers Spartacus en 1969, mais nous vou­lons sim­ple­ment com­pren­dre la base de ce ren­ver­se­ment idéo­lo­gi­que.

L’alliance/domi­na­tion entre les ouvriers et les intel­lec­tuels au sein du parti ne pou­vait qu’amener la créa­tion de la théo­rie déve­lop­pée par la suite dans Que faire ? par Lénine. Kautsky écrivait : « La cons­cience socia­liste d’aujourd’hui ne peut surgir que sur la base d’une pro­fonde connais­sance scien­ti­fi­que… Or, le por­teur de la science n’est pas le pro­lé­ta­riat mais les intel­lec­tuels bour­geois… Ainsi donc, la cons­cience socia­liste est un élément importé du dehors dans la lutte de classe du pro­lé­ta­riat et non quel­que chose qui en surgit, spon­ta­né­ment » (Karl Kautsky, Les Trois Sources du Marxisme). Évidemment, cette thèse était la néga­tion de la thèse cen­trale de Marx : « Ce n’est pas la cons­cience des hommes qui déter­mine leur exis­tence, c’est leur exis­tence sociale qui déter­mine leur cons­cience. » À partir de là, tout était pos­si­ble, et tout le devint. La sépa­ra­tion être/cons­cience au niveau de la théo­rie reflé­tait la sépa­ra­tion : pra­ti­que contre-révo­lu­tion­naire/ théo­rie révo­lu­tion­naire. La théo­rie du pro­lé­ta­riat, for­mu­lée par Marx, devint théo­rie « marxiste ». La cri­ti­que de l’économie poli­ti­que, d’étude por­tant sur les condi­tions devant amener iné­luc­ta­ble­ment le pro­lé­ta­riat à la détruire, devint science de l’économie et de ses lois. La dia­lec­ti­que devint tech­ni­que de logi­que for­melle. Les caté­go­ries de la pensée devin­rent auto­no­mes. Le maté­ria­lisme his­to­ri­que devint méthode pour les scien­ces (moment de la pensée bour­geoise). La théo­rie se trans­forma en socio­lo­gie, en économie, en science du droit, en guide de recet­tes pour l’action poli­ti­que, etc. Elle devint science parmi les autres, science supé­rieure, science de syn­thèse. Car une chose était oubliée dans tout cela : la théo­rie élaborée par Marx était théo­rie du pro­lé­ta­riat, théo­rie du mou­ve­ment de sub­ver­sion pra­ti­que de la société, et non pas science, le terme de socia­lisme « scien­ti­fi­que » ne s’oppo­sant qu’à socia­lisme « uto­pi­que ». Cette « idéo­lo­gi­sa­tion  » de la théo­rie ne pou­vait que s’accom­pa­gner de la sépa­ra­tion du pro­lé­ta­riat d’avec sa théo­rie ; elle deve­nait théo­rie de la sépa­ra­tion, fon­de­ment théo­ri­que de la sépa­ra­tion sociale. Elle ten­dait à théo­ri­ser la sépa­ra­tion sociale comme éternelle, et donc à se trans­for­mer en théo­rie du mou­ve­ment social comme éternel, théo­rie de la dyna­mi­que capi­ta­liste de la valeur, et sur­tout à jeter aux oubliet­tes le but final : le com­mu­nisme (cf. Bernstein : le mou­ve­ment est tout). La sépa­ra­tion entre l’économie et le socia­lisme était reven­di­quée comme vérité his­to­ri­que, en même temps que l’économisme fai­sait rage. Cette mise aux oubliet­tes du « but final » s’accom­pa­gnait d’une méconnais­sance d’écrits fon­da­men­taux de Marx (les Grundrisse) ou de leur rela­tive mise de côté (Écrits de Jeunesse), ce qui ne fai­sait que ren­for­cer le cou­rant du rejet du mou­ve­ment immé­diat lui-même, lors des moments de rup­ture ponc­tuelle.

La social-démo­cra­tie a été l’organe le plus contre-révo­lu­tion­naire de l’époque : elle, qui recréait la société capi­ta­liste en son sein, ne pou­vait que la per­pé­tuer. Le marxisme a été la musi­que de cette sym­pho­nie, et à ce titre fut cri­ti­qué par tous les « révo­lu­tion­nai­res » de l’époque.

C. Anarchisme et mouvement communiste

I. Pour com­pren­dre l’impor­tance qua­li­ta­tive du mou­ve­ment anar­chiste entre 1875 et 1905, il faut partir de deux ren­ver­se­ments idéo­lo­gi­ques opérés après la défaite de l’assaut révo­lu­tion­naire.

Tout d’abord, le « parti Marx », comme on le sait, s’est changé en parti marxiste après la mort de Marx, le pro­ces­sus étant entamé de son vivant même ; la der­nière inter­ven­tion révo­lu­tion­naire, la Critique du Programme de Gotha, resta privée, Marx et Engels com­men­çant à tran­si­ger avec les sociaux-démo­cra­tes publi­que­ment ; même si Marx, dans de nom­breu­ses let­tres, cri­ti­que dure­ment les marxis­tes, cela reste soi­gneu­se­ment caché. En fait, il pré­fère se mettre plus ou moins à l’abri de toute cette agi­ta­tion, à l’écart, et conti­nuer inlas­sa­ble­ment son tra­vail de cri­ti­que de l’économie poli­ti­que inter­rompu en 1871, en allant jusqu’à se consa­crer — signe qu’il se pla­çait sur le tran­chant du temps et des révo­lu­tions à venir — à l’étude de l’économie et de la société russes. C’est dans cette acti­vité qu’il repré­sen­tait le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire en plein cycle contre-révo­lu­tion­naire, et non pas dans son acti­vité publi­que, si maigre soit-elle (volon­tai­re­ment d’ailleurs), au sein de la social-démo­cra­tie, acti­vité qui le fait glis­ser vers des posi­tions ambi­guës, au lieu de rompre avec tous ces gens. Après sa mort, Engels, comme on l’a vu, servit de cau­tion au marxisme inter­na­tio­nal, c’est-à-dire social-démo­crate, et toute son acti­vité poli­ti­que fut contre-révo­lu­tion­naire en inté­gra­lité, même s’il conti­nua en outre à théo­ri­ser le tra­vail de l’ex-parti Marx et à four­nir une contri­bu­tion impor­tante (Anti-Dühring, Sciences de la Nature, Origine de la Famille, etc.) au mou­ve­ment futur, tout en affa­dis­sant la radi­ca­lité de la cri­ti­que révo­lu­tion­naire en un cer­tain nombre de points de ces ouvra­ges. Le ren­ver­se­ment est opéré : la théo­rie for­mu­lée par le « parti Marx », qui était l’expres­sion de la pra­ti­que révo­lu­tion­naire du pro­lé­ta­riat jusqu’en 1874, et du mou­ve­ment com­mu­niste de son appa­ri­tion à sa future réa­li­sa­tion, est deve­nue un sys­tème idéo­lo­gi­que à pré­ten­tions scien­ti­fi­ques, com­pre­nant plu­sieurs sec­tions : économie, socio­lo­gie, his­toire, poli­ti­que, etc. La caté­go­rie de la tota­lité est inver­sée : de sub­ver­sion de la société, elle devient la société elle-même. L’adhé­sion du mou­ve­ment ouvrier contre-révo­lu­tion­naire à ce sys­tème idéo­lo­gi­que ne va d’ailleurs pas sans en sup­pri­mer ou déna­tu­rer cer­tains aspects. La trans­for­ma­tion de la théo­rie for­mu­lée par Marx, et des orga­ni­sa­tions s’en récla­mant, en pro­lon­ge­ments orga­ni­sa­tion­nels et idéo­lo­gi­ques du sys­tème, s’accom­pa­gne de l’oubli de la nature du com­mu­nisme et de la révo­lu­tion com­mu­niste. Les Français (Jules Guesde et ses amis) vont jusqu’à reve­nir au col­lec­ti­visme  : la boucle est bou­clée.

Par ailleurs le parti anti-auto­ri­taire s’est trans­formé lui aussi. D’abord secte au sein de la Ire Internationale et jusque vers 1875 — qui cor­res­pon­dait, d’une part à un cer­tain ina­chè­ve­ment de la com­pré­hen­sion du mou­ve­ment réel et de la nature de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, de l’autre à la cri­ti­que immé­diate de la poli­ti­que par la classe ouvrière —, avec l’arri­vée de nom­breux Communards qui le rejoi­gni­rent après la défaite, il devient le refuge des grou­pes d’ouvriers résis­tant ci et là à la répres­sion, des quel­ques révo­lu­tion­nai­res refu­sant la défaite. En somme le parti anti-auto­ri­taire est le dra­peau autour duquel les res­ca­pés s’allient. Mais il se passe un phé­no­mène bien plus pro­fond ; à des degrés divers, plus ou moins rapi­de­ment selon les endroits, un sang neuf rajeu­nit le mou­ve­ment : un grand nombre de révo­lu­tion­nai­res, on pour­rait même dire pres­que tous les révo­lu­tion­nai­res, le rejoi­gnent, soit pour deve­nir anar­chis­tes, soit pour tra­vailler avec eux. Un grand thème cen­tral les unit tous : le refus de la social-démo­cra­tie, du mou­ve­ment socia­liste offi­ciel, étatiste, par­le­men­ta­riste, etc., et donc du « marxisme ». Que ce soient Pindy ou Lefrançais44 44bis, repré­sen­tant la frac­tion le plus radi­cale de la Commune, William Morris en 1884 ou Nieuwenhuis en 1893, c’est bien un même mou­ve­ment diver­si­fié dans le temps et l’espace. En Allemagne et en Suède, c’est sur les bases d’une scis­sion au sein de la social-démo­cra­tie que se forme le mou­ve­ment anar­chiste (cf. cha­pi­tre II). Que les uns, Pindy ou Nieuwenhuis, devien­nent anar­chis­tes ; que les autres, Morris ou Lefrançais, ne le devien­nent pas, ne change rien au pro­blème. Il s’agit là d’un mou­ve­ment irré­ver­si­ble. Et au moment où les marxis­tes devien­nent col­lec­ti­vis­tes par « réa­lisme », les anti-auto­ri­tai­res devien­nent com­mu­nis­tes  ; phé­no­mène qui cor­res­pond à peu près à la mort de Bakounine, ce qui n’est pas sans signi­fi­ca­tion — le mou­ve­ment anar­chiste bakou­ni­niste (col­lec­ti­viste) étant lié à l’époque de la Ire Internationale, de la Commune et de ses retom­bées ; il n’est donc pas ques­tion ici de tenter de saisir cette époque du mou­ve­ment anti-auto­ri­taire, époque d’ailleurs très inté­res­sante, mais qui n’est pas l’objet de ce tra­vail. Ce qu’il faut affir­mer, par contre, est très impor­tant pour com­pren­dre cette époque glo­bale du mou­ve­ment ouvrier (dans son ensem­ble), et qui reste très obs­cure : de la même façon que la social-démo­cra­tie s’est orga­ni­sée dans la conti­nuité idéo­lo­gi­que de la théo­rie du pro­lé­ta­riat for­mu­lée par Marx et Engels, le com­mu­nisme-anar­chisme s’est fondé sur la cri­ti­que de l’État for­mu­lée par Bakounine de 1866 à 1873. Des deux côtés il s’agis­sait d’un chan­ge­ment de pers­pec­tive, mais de sens dif­fé­rent : de l’un, régres­sion, de l’autre, dépas­se­ment (la théo­rie de Bakounine uti­li­sée comme sup­port à une cri­ti­que ten­dant à la radi­ca­lité).

 

II. En fait, ce qui se passe, c’est que toutes les dis­cus­sions fon­da­men­ta­les du mou­ve­ment et de la théo­rie com­mu­nis­tes se retrou­vent, maquillées sous un voca­bu­laire et un appa­reil anar­chis­tes, entre 1875 et 1905, dans le mou­ve­ment anti-auto­ri­taire. L’anar­chisme est le refuge des gens et des idées « com­mu­nis­tes » au cours de cette période contre-révo­lu­tion­naire. Ce phé­no­mène d’une secte pro­lé­ta­rienne et révo­lu­tion­naire conser­vant pour le trans­met­tre aux géné­ra­tions sui­van­tes, même de façon par­tielle et mys­ti­fiée, l’essen­tiel de l’héri­tage nodal du projet com­mu­niste, est d’ailleurs en rela­tion directe avec leur refus d’une orga­ni­sa­tion for­melle. C’est bien le refus d’une orga­ni­sa­tion en parti poli­ti­que qui permit aux anar­chis­tes de tenir le fil du temps entre deux assauts révo­lu­tion­nai­res, toute cons­truc­tion d’une orga­ni­sa­tion ou d’un regrou­pe­ment formel en période contre-révo­lu­tion­naire ne pou­vant qu’enté­ri­ner et déve­lop­per orga­ni­que­ment cette période. Ce sera à partir de la cri­ti­que et de la rup­ture avec la IIe Internationale, non seu­le­ment comme corpus théo­ri­que mais comme ins­ti­tu­tion du capi­tal, que se cons­ti­tue­ront les grou­pes ou noyaux com­mu­nis­tes lors de la Première Guerre mon­diale, et c’est en pro­por­tion inverse avec leur degré d’orga­ni­sa­tion que les anar­chis­tes, durant la période qui nous occupe, purent affir­mer plus ou moins la théo­rie révo­lu­tion­naire. Nous n’avons pas ici la place de faire un his­to­ri­que ni une étude pous­sés de ce phé­no­mène, mais nous pou­vons en voir la mani­fes­ta­tion à partir d’un exem­ple, à notre avis fon­da­men­tal.

 

III. La pre­mière dis­cus­sion est celle qui porte sur l’oppo­si­tion « anar­chis­tes-col­lec­ti­vis­tes » et « anar­chis­tes-com­mu­nis­tes », et le pas­sage d’une concep­tion à l’autre. Il est très clair que cette dis­cus­sion, avec tout ce qui l’accom­pa­gne (pro­blè­mes de l’abon­dance, de la prise sur le tas, du calcul du temps de tra­vail, etc.), recoupe la pro­blé­ma­ti­que essen­tielle for­mu­lée par Marx (Grundrisse et Critique du Programme de Gotha, prin­ci­pa­le­ment) et aban­don­née par tous les marxis­tes (il faudra atten­dre Pannekoek et les Tribunistes hol­lan­dais, ainsi que Bordiga, pour que soit de nou­veau posée la ques­tion de la nature de la pro­duc­tion com­mu­niste). À l’évidence, si cette pro­blé­ma­ti­que était, de cette façon abso­lue, mise de côté, c’est que la réa­lité his­to­ri­que ne por­tait pas la révo­lu­tion com­mu­niste mais le déve­lop­pe­ment du capi­tal ; le mou­ve­ment ouvrier, ouvrier du mou­ve­ment du capi­tal, ne pou­vait pas poser théo­ri­que­ment un pro­blème qu’il ne pou­vait pas même tenter de résou­dre ; seuls, quel­ques indi­vi­dus et grou­pes, gar­dant la pers­pec­tive du com­mu­nisme malgré l’époque, pou­vaient poser ce pro­blème, et ceci très mal, de façon peu cons­ciente.

Nous allons sim­ple­ment, par un mon­tage de textes, faire entre­voir le déve­lop­pe­ment de cette dis­cus­sion en la met­tant en rela­tion avec un texte « marxien » (mais sans faire l’his­to­ri­que de cette dis­cus­sion, étude qui méri­te­rait plus que quel­ques pages, et que nous comp­tons faire par la suite).

La pre­mière fois qu’un texte imprimé parle de com­mu­nisme-anar­chiste, c’est en février 1876, dans une bro­chure inti­tu­lée : Aux Travailleurs manuels par­ti­sans de l’action poli­ti­que, parue à Genève et dont l’auteur était Dumartheray, membre d’un groupe de réfu­giés lyon­nais et savoyards rési­dant en Suisse, « L’Avenir ».

En effet, jusqu’à ce moment-là, le prin­cipe incontesté est le col­lec­ti­visme dont Bakounine, mais sur­tout James Guillaume, étaient les repré­sen­tants.

« L’Internationale, telle qu’elle sortit de son Congrès de Bale en 1869, était col­lec­ti­viste il est vrai ; mais elle était — même dans ses actions les plus avan­cées — assez peu anar­chiste. Elle était col­lec­ti­viste dans le sens que l’on don­nait alors à ce mot, c’est-à-dire que la terre, les ins­tru­ments de tra­vail, en somme tous les moyens de pro­duc­tion, devaient être pro­priété col­lec­tive et que chaque tra­vailleur, seul ou asso­cié, devait jouir et dis­po­ser du pro­duit inté­gral de son tra­vail. Mais, si l’on n’avait pas de for­mule pré­cise de salaire inté­gral ou de répar­ti­tion, ce qui peut d’ailleurs paraî­tre secondaire, on n’avait pas non plus d’idées clai­res et déter­mi­nées sur la manière d’allouer à chaque indi­vidu ou à chaque asso­cia­tion la part du sol, des matiè­res pre­miè­res et des ins­tru­ments qui doi­vent lui reve­nir, ni sur la manière de mesu­rer le tra­vail de chacun et d’établir un cri­tère de valeur pour l’échange. Tout ceci devait être laissé à la « col­lec­ti­vité » ; et on ne prê­tait pas assez garde au danger que cette « col­lec­ti­vité » pou­vait bien, par la suite, n’être en réa­lité qu’un « gou­ver­ne­ment », c’est-à-dire quel­ques indi­vi­dus qui se seraient empa­rés du pou­voir et impo­se­raient aux autres leur volonté. »

(Errico Malatesta, « Les Solutions Communistes-Collectivistes et Individualistes au sein de l’Anarchisme », Pensiero e Volontà, Rome, 1926.)

« La Propriété. Nous avons déjà dit que la pro­priété indi­vi­duelle doit être abolie ; bien plus, que son abo­li­tion est la condi­tion néces­saire pour le triom­phe de la soli­da­rité dans les rap­ports humains. Disons main­te­nant quel­ques mots sur le sys­tème d’orga­ni­sa­tion qui devra rem­pla­cer le régime de la pro­priété privée :

L’Internationale a été long­temps col­lec­ti­viste : elle vou­lait que la terre, les matiè­res pre­miè­res, les ins­tru­ments de tra­vail, en somme tout ce qui sert à l’homme pour exer­cer son acti­vité et pro­duire les riches­ses socia­les, soit une pro­priété col­lec­tive dent les hommes auraient le droit de se servir pour leurs tra­vaux, tandis que le pro­duit du tra­vail serait tout entier eux tra­vailleurs, seuls ou asso­ciés, excepté la quote-part propre aux frais géné­raux.

Par consé­quent, on pré­co­ni­sait les for­mu­les : « À chacun selon son propre tra­vail », ou, ce qui revient au même : « Au tra­vailleur le pro­duit entier de son tra­vail », « qui tra­vaille mange et qui ne tra­vaille pas ne mange pas », etc. Toujours en admet­tant que les vieillards, enfants et inva­li­des auraient droit à rece­voir de la société les moyens de satis­faire à tous leurs besoins.

Mais le col­lec­ti­visme est sujet à beau­coup de graves objec­tions :

Il est, économiquement, fondé sur le prin­cipe même de la valeur du pro­duit, déter­mi­née par la quan­tité de tra­vail qu’exige leur pro­duc­tion. Or, la valeur défi­nie ainsi est impro­pre à déter­mi­ner si l’on veut tenir compte non seu­le­ment de la durée ou d’un autre élément exté­rieur au tra­vail, mais encore de l’effort total, méca­ni­que ou intel­lec­tuel qu’il demande. De plus, comme les diver­ses par­ties du sol sont plus ou moins pro­duc­ti­ves, et que tous les ins­tru­ments de tra­vail ne sont pas de la même qua­lité, il est à crain­dre que chacun ne cher­che à se pré­va­loir du sol ou des ins­tru­ments les meilleurs, comme il cher­che­rait à attri­buer la plus grande valeur pos­si­ble à ses pro­pres pro­duits et la plus petite valeur pos­si­ble à ceux des autres. De ce fait, la dis­tri­bu­tion des ins­tru­ments et l’échange de pro­duits fini­raient par se faire selon le prin­cipe de l’offre et de la demande, ce qui équivaudrait à retom­ber en pleine concur­rence et en plein monde bour­geois.

C’est la lutte pour la vie… C’est pour­quoi le col­lec­ti­visme ne peut se main­te­nir seul. Il est incom­pa­ti­ble avec l’anar­chie, il aurait besoin d’un pou­voir régu­la­teur et modé­ra­teur, qui ne tar­de­rait pas à deve­nir oppres­seur et exploi­teur, et qui ramè­ne­rait d’abord la pro­priété cor­po­ra­tive, puis la pro­priété indi­vi­duelle. »

(Errico Malatesta, « Progression et Organisation de l’A.I.T. », La Question Sociale, Florence, juin 1884.)

« En Italie, nous fûmes peu (Cafiero, Covelli, Costa, moi-même et un ou deux autres dont je ne me sou­viens pas) à déci­der d’aban­don­ner le col­lec­ti­visme, pro­pagé jusqu’alors dans l’Internationale, et à faire accep­ter le com­mu­nisme aux délé­gués du Congrès de Florence (1876), donc à toute la fédé­ra­tion ita­lienne de l’Internationale… »

(Errico Malatesta, Volontà, repris dans Le Réveil, Genève, mars 1914.)

« … un fait impor­tant est l’adop­tion par le socia­lisme ita­lien de la com­mu­nauté du pro­duit du tra­vail. »

(Paul Brousse, Arbeiter-Zeitung, Berne, octo­bre 1876.)

« La Fédération ita­lienne consi­dère la pro­priété col­lec­tive des pro­duits du tra­vail comme le com­plé­ment néces­saire du pro­grès col­lec­tif ; le concours de tous pour la satis­fac­tion de chacun étant l’unique règle de pro­duc­tion et de consom­ma­tion qui réponde au prin­cipe de soli­da­rité.

Le Congrès fédé­ral de Florence a démon­tré éloquemment l’opi­nion de l’Internationale ita­lienne sur ce point, ainsi que sur celui qui pré­cède.

Salut et Solidarité,
Les délé­gués fédé­raux ita­liens au Congrès de Florence
Errico Malatesta, Carlo Cafiero. »

(Bulletin Jurassien, 3 décem­bre 1876)

« Chez nous, en Italie, on se préoc­cupa beau­coup de ces ques­tions. On fut d’accord avec les inter­na­tio­naux de tous les pays sur le prin­cipe que tous devraient être tra­vailleurs, que per­sonne ne devrait pou­voir vivre en oppri­mant et en exploi­tant les autres, et que la fra­ter­nité et la soli­da­rité entre tous les êtres humains devraient être sub­sti­tuées à la lutte et à la concur­rence visant un bien-être à conqué­rir aux dépens des autres.

Nous décou­vrî­mes que dans le col­lec­ti­visme sub­sis­tait une cause de lutte, tant pour l’obten­tion des moyens de pro­duc­tion les plus avan­ta­geux que pour la valeur conven­tion­nelle que chacun avait voulu donner à ses pro­pres pro­duits, en les sures­ti­mant par rap­port aux pro­duits des autres. »

(Errico Malatesta, « Les Solutions Communistes-Collectivistes et Individualistes », arti­cle déjà cité.)

En avril ou mai 1877 paraît à Berne, en Suisse, une bro­chure, Statuts du parti anar­chiste com­mu­niste des gens de langue alle­mande, écrite sous l’influence de Brousse, Costa et Kropotkine par des ouvriers alle­mands grou­pés autour d’Emil Werner, Rinke et Reinsdorf, qui for­mè­rent par la suite le groupe mus­tien autour du Freiheit de Johann Most. En sep­tem­bre 1877, au Congrès de Verviers de l’Internationale, le grand débat est entre Costa et Brousse d’un côté, sou­te­nant le com­mu­nisme, contre les Espagnols Morago et Vinas de l’autre côté, sou­te­nant le col­lec­ti­visme. Mais, à partir de 1879, le com­mu­nisme — à part les Espagnols de la Fédération des Travailleurs, embryon de la future C.N.T. et quel­ques excep­tions tels les deux anar­cho­syn­di­ca­lis­tes avant la lettre, James Guillaume et Adhémar Schweitzguebel, qui repré­sen­tent le col­lec­ti­visme bakou­ni­nien de la vieille Fédération Jurassienne —, le com­mu­nisme est adopté par tout le mou­ve­ment anar­chiste révo­lu­tion­naire (nous ne par­lons évidemment pas des indi­vi­dua­lis­tes, proud­ho­niens, mutua­lis­tes)…

 

« Les anar­chis­tes veu­lent pour le futur :
1) le Communisme anar­chiste comme but, avec le col­lec­ti­visme comme forme tran­si­toire de la pro­priété… »

(Réunion Générale de la Fédération Jurassienne, le 12 octo­bre à La-Chaux-de-Fonds, Le Révolté, Genève, Octobre 1879.)

 

« Aux pre­miers congrès de l’Internationale du pro­lé­ta­riat fran­çais, il n’y avait que quel­ques ouvriers seu­le­ment qui accep­taient l’idée de la pro­priété col­lec­tive. Il a fallu toute la lumière jetée sur le monde entier par les incen­dies de la Commune pour véri­fier et pro­pa­ger l’idée révo­lu­tion­naire et pour nous amener au Congrès du Havre qui reconnaît pour but le Communisme-liber­taire par la voix de 48 repré­sen­tants des ouvriers fran­çais. »

(Cafiero, Le Réalité, Genève, décem­bre 1880.)

« De chacun selon ses forces à chacun selon ses besoins :

… Nous ajou­tons qu’admet­tre que chacun ait droit seu­le­ment à la consom­ma­tion de sa pro­duc­tion, c’est créer la plus criante des iné­ga­li­tés, c’est se mettre en insur­rec­tion contre les lois natu­rel­les, les seules immua­bles. C’est en un mot recons­ti­tuer à bref délai cette pro­priété indi­vi­duelle centre laquelle nous nous élevons tous aujourd’hui, et qui est la seule cause de tous nos maux et de toutes nos misè­res.

En effet, si nous reconnais­sons à chaque tra­vailleur le droit de pos­sé­der en propre le fruit de sa pro­duc­tion, il faudra bien admet­tre qu’il sera libre de la consom­mer ou de ne pas la consom­mer, à moins de n’en consom­mer que la partie qui lui convien­drait pour économiser le sur­plus afin de s’exo­né­rer un jour des char­ges de la pro­duc­tion.

Si les mem­bres de la société sont libres de consom­mer ou non le pro­duit, com­ment établirez-vous cet équilibre indis­pen­sa­ble à toute société bien orga­ni­sée, c’est-à-dire l’équilibre entre la pro­duc­tion et la consom­ma­tion…

(La Révolution Sociale, août 1881.)

On voit très net­te­ment dans ces quel­ques extraits com­ment la pro­duc­tion com­mu­niste est déli­mi­tée par ses prin­ci­pes fon­da­men­taux :

– la pro­duc­tion sociale est immé­diate,

– l’échange est aboli,

– le temps de tra­vail n’est plus la mesure de l’acti­vité humaine et, par consé­quent, la valeur est abolie,

– la pro­duc­tion est orien­tée vers la satis­fac­tion des besoins humains.

Et le pro­gramme com­mu­niste du XIXe siècle, en domi­na­tion for­melle, y est bien tracé : le tra­vail est étendu à tous, son abo­li­tion n’étant pas alors pos­si­ble.

Mais, très vite, des pro­blè­mes se posè­rent, les par­ti­sans du col­lec­ti­visme objec­tant que pour réa­li­ser cet idéal il fau­drait l’abon­dance sur terre et que celle-ci n’existe pas. C’est alors que se déve­loppe tout un cou­rant com­mu­niste-anar­chiste sim­pliste et dog­ma­ti­que, pré­ten­dant à la pos­si­ble réa­li­sa­tion du com­mu­nisme, immé­dia­te­ment, sans phase tran­si­toire, vu un état d’abon­dance qui régne­rait déjà dans la société capi­ta­liste. Ce cou­rant « amor­phe » pourra, par la suite, en rester à la des­crip­tion d’un sys­tème sous-uto­pi­que de société idéale, sans se préoc­cu­per du mou­ve­ment réel qui y mène et ceci même lors de la des­truc­tion de la société bour­geoise. Face à cette idéo­lo­gie de la « prise sur le tas », Malatesta répond en pré­ci­sant le contenu du com­mu­nisme, en le pré­sen­tant comme but devant être atteint et comme mou­ve­ment humain se déve­lop­pant, en pas­sant, après la révo­lu­tion, par l’orga­ni­sa­tion col­lec­ti­viste avec tout ce qu’elle impli­que de « droit bour­geois », comme avait dit Marx, mais saisie comme étape néces­saire. Malatesta devra lutter très long­temps contre l’anar­chisme-com­mu­nisme sim­pliste et dog­ma­ti­que, qui pré­vau­dra très vite pour deve­nir géné­ral à partir de la fin du siècle sous le patro­nage de Kropotkine. Merlino l’aidera dans cette cri­ti­que durant les années 1880. Citons encore deux fois Malatesta :

« Tout est à tous, tout est pro­duit à l’avan­tage de tous : chacun doit faire, pour la société, ce que ses forces lui per­met­tent de faire, et il a droit d’exiger de la société la satis­fac­tion de tous ses besoins dans la mesure concé­dée par l état de la pro­duc­tion et des forces socia­les…

(Malatesta pour­suit en disant qu’il y a des condi­tions indis­pen­sa­bles à cela : 1) d’ordre moral, 2) d’ordre maté­riel : une abon­dance de pro­duc­tion telle que chacun puisse consom­mer sans cal­cu­ler son temps de tra­vail et une orga­ni­sa­tion de tra­vail telle que celle-ci ne soit ni repous­sante ni péni­ble pour per­sonne.)

… On pourra remé­dier à ces contra­dic­tions en limi­tant la réa­li­sa­tion immé­diate du com­mu­nisme aux ter­ri­toi­res et aux domai­nes sociaux dans les­quels les cir­cons­tan­ces le per­met­tent et en accep­tant, pour le reste, mais tran­si­toi­re­ment, le col­lec­ti­visme. Dans les pre­miers temps, cor­rigé par l’ensem­ble du peuple éveillé à une nou­velle vie, animé par la puis­sante impul­sion révo­lu­tion­naire, le col­lec­ti­visme n’aura pas le temps de pro­duire ses mau­vais effets. Il faudra, tou­te­fois, pour qu’il ne retombe pas plus tard dans le sys­tème bour­geois, hâter son évolution vers le com­mu­nisme. Et c’est en cela que l’action d’une avant-garde cons­ciente com­mu­niste, l’action de l’Internationale sera d’une impor­tance vitale.

L’Internationale devra défi­nir par­tout le com­mu­nisme, mettre en relief les avan­ta­ges obte­nus aux endroits où il aura été appli­qué, cher­cher à faire mettre en commun le plus de choses pos­si­ble, et sur­tout récla­mer l’appli­ca­tion immé­diate et com­plète de la gra­tuité com­mu­niste à l’ensem­ble des ser­vi­ces publics (…) devront être consi­dé­rés comme tels l’habi­ta­tion, l’ins­truc­tion, les soins aux mala­des, l’éducation des enfants et la dis­tri­bu­tion des ali­ments les plus néces­sai­res, l’idée de ser­vice public gra­tuit devant s’étendre par la suite, petit à petit, à toutes les bran­ches de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion… (ensuite, Malatesta atta­que vive­ment l’idéo­lo­gie de la prise sur le tas). »

(Malatesta, « Les Solutions Communistes de l’Anarchisme », Pensiero e Volontà, Rome, 1926.)

« … En dehors des ques­tions extrê­mes, nous n’avons pas de rai­sons de nous divi­ser en peti­tes com­mis­sions dans la fièvre de déci­der, avec exa­gé­ra­tions et détails, varia­bles selon le lieu et le temps, de ce que sera la société future, dont nous sommes bien loin de pré­voir toutes les res­sour­ces et les pos­si­bles com­bi­nai­sons. Par exem­ple, il n’y a pas lieu de nous divi­ser sur des ques­tions comme celles-ci : si la pro­duc­tion aura un niveau infé­rieur ou supé­rieur ; si l’agri­culture sera com­plè­te­ment asso­ciée à l’indus­trie ; si, à gran­des dis­tan­ces, l’échange sur la base de la réci­pro­cité pourra être fait ; si toutes les choses seront exploi­tées en commun ou selon une norme ; ou si l’usage de l’une d’elles sera plus ou moins par­ti­cu­lier. Enfin les moda­li­tés et les par­ti­cu­la­ri­tés des asso­cia­tions et des pactes, de l’orga­ni­sa­tion du tra­vail et de la vie sociale, ne seront pas uni­for­mes, ni ne pour­ront être pré­vues et déter­mi­nées à l’avance. »

« Nous ne pou­vons pré­voir, sinon très vague­ment, les trans­for­ma­tions de l’indus­trie, des mœurs, des méca­nis­mes de pro­duc­tion, de l’aspect des villes, des occu­pa­tions, des sen­ti­ments de l’homme et des rela­tions et liens sociaux. Il est pour le moins absurde de nous divi­ser sur de seules hypo­thè­ses. La dis­tinc­tion entre le col­lec­ti­visme-anar­chiste et le com­mu­nisme est elle aussi une ques­tion de moda­li­tés et d’enten­tes. »

« Il est cer­tain que la “rému­né­ra­tion selon la tâche effec­tuée”, pré­co­ni­sée par les col­lec­ti­vis­tes, peut amener à une accu­mu­la­tion iné­gale des pro­duits, et déter­mi­ner (là où cette accu­mu­la­tion serait exces­sive) un retour de l’usure ; à moins que l’accu­mu­la­tion et l’usure ne soient impos­si­bles du fait de pro­hi­bi­tions et de fis­ca­li­sa­tions, les­quel­les ne pour­raient qu’être des­po­ti­ques et haïs­sa­bles. D’autre part, la “prise à volonté” des pro­duits en abon­dance et l’appro­vi­sion­ne­ment en pro­duits moins abon­dants pour­raient donner lieu aussi à l’arbi­traire et aux obli­ga­tions humi­lian­tes. Le sys­tème com­mu­niste, donc, n’est pas exempt de tout inconvé­nient. »

« … Nous sommes réso­lu­ment com­mu­nis­tes… Mais en cela il faut dis­tin­guer ce qui a été scien­ti­fi­que­ment démon­tré de ce qui reste encore à l’état d’hypo­thè­ses et de pré­vi­sions ; il faut dis­tin­guer ce qui devra se faire de façon révo­lu­tion­naire, c’est-à-dire par la force et immé­dia­te­ment, de ce qui devra être le résul­tat de l’évolution future, fai­sons donc confiance aux libres énergies de tous, har­mo­ni­sées spon­ta­né­ment et gra­duel­le­ment. »

(« Appello » et « Programme », L’Azzociazione, Nice-Londres, 1890.)

Comparons donc avec Marx lui-même, dans sa Critique du Programme de Gotha, 1875 :

« Pour savoir ce qu’il faut enten­dre en l’occur­rence par ces mots de “par­tage équitable”, nous devons confron­ter le pre­mier para­gra­phe avec celui-ci. Ce der­nier sup­pose une société dans laquelle “les ins­tru­ments de tra­vail sont patri­moine commun et où le tra­vail col­lec­tif est régle­menté en com­mu­nauté”, tandis que le pre­mier para­gra­phe nous montre que “le pro­duit appar­tient inté­gra­le­ment, par droit égal, à tous les mem­bres de la société.”

“À tous les mem­bres de la société ?” Même à ceux qui ne tra­vaillent pas ? Que devient alors le “pro­duit inté­gral du tra­vail” ? — Aux seuls mem­bres de la société qui tra­vaillent ? Que devient alors le “droit égal” de tous les mem­bres de la société ?…

… Si nous pre­nons d’abord le mot “pro­duit du tra­vail” (Arbeitsertrag) dans le sens d’objet créé par le tra­vail (Produkt der Arbeit), alors le pro­duit du tra­vail de la com­mu­nauté, c’est “la tota­lité du pro­duit social”.

Là-dessus, il faut défal­quer :

Premièrement : de quoi rem­pla­cer les moyens de pro­duc­tion usagés ;

Deuxièmement : une frac­tion sup­plé­men­taire pour accroî­tre la pro­duc­tion ;

Troisièmement : un fonds de réserve ou d’assu­rance contre les acci­dents, les per­tur­ba­tions dues à des phé­no­mè­nes natu­rels, etc.

Ces défal­ca­tions sur le “pro­duit inté­gral du tra­vail” sont une néces­sité économique, dont l’impor­tance se déter­mi­nera d’après l’état des moyens et des forces en jeu, en vertu, par­tiel­le­ment, du calcul des pro­ba­bi­li­tés ; en tout cas, elles n’ont rien à voir avec l’équité.

Reste l’autre partie du pro­duit total, des­ti­née à la consom­ma­tion. Mais avant de pro­cé­der à la répar­ti­tion indi­vi­duelle, il faut encore retran­cher :

Premièrement : les frais géné­raux d’admi­nis­tra­tion, qui sont indé­pen­dants de la pro­duc­tion.

Cette frac­tion, com­pa­ra­ti­ve­ment à ce qu’il en est dans la société actuelle, se trouve aus­si­tôt réduite et elle décroît à mesure que se déve­loppe la société nou­velle.

Deuxièmement : ce qui est des­tiné à satis­faire les besoins de la com­mu­nauté  : écoles, ins­tal­la­tions sani­tai­res, etc.

Cette frac­tion gran­dit immé­dia­te­ment en impor­tance, com­pa­ra­ti­ve­ment à ce qui se passe dans la société actuelle, et cette impor­tance s’accroît à mesure que se déve­loppe la société nou­velle.

Troisièmement : le fonds néces­saire à l’entre­tien de ceux qui sont inca­pa­bles de tra­vailler, etc., bref ce qui relève de ce qu’on nomme aujourd’hui l’Assistance publi­que offi­cielle.

Maintenant enfin, nous arri­vons au seul “par­tage” que, de façon étroite, sous l’influence de Lassalle, le pro­gramme ait en vue, c’est-à-dire à cette frac­tion des objets de consom­ma­tion qui est répar­tie indi­vi­duel­le­ment entre les pro­duc­teurs de la col­lec­ti­vité.

Le “pro­duit inté­gral du tra­vail” s’est déjà méta­mor­phosé entre nos mains en “pro­duit par­tiel”, bien que ce qui est enlevé au pro­duc­teur, en tant qu’indi­vidu, il le retrouve, direc­te­ment ou non, en tant que membre de la société.

… Ce à quoi nous avons affaire ici, c’est à une société com­mu­niste non pas telle qu’elle s’est déve­lop­pée sur une base qui lui soit propre, mais telle qu’elle vient, au contraire, de sortir de la société capi­ta­liste ; par consé­quent, une société qui, sous tous les rap­ports, économique, moral, intel­lec­tuel, porte encore les “stig­ma­tes” de l’ancienne société du sein de laquelle elle sort. Le pro­duc­teur reçoit donc indi­vi­duel­le­ment — les défal­ca­tions une fois faites — l’équivalent exact de ce qu’il a donné à la société. Ce qu’il lui a donné c’est son quan­tum indi­vi­duel de tra­vail.

Par exem­ple, la jour­née sociale de tra­vail consiste en la somme des heures de tra­vail indi­vi­duel ; le temps de tra­vail indi­vi­duel de chaque pro­duc­teur est la por­tion qu’il a four­nie de la jour­née sociale de tra­vail, la part qu’il a prise. Il reçoit de la société un bon cons­ta­tant qu’il a fourni tant de tra­vail (défal­ca­tion faite du tra­vail effec­tué pour le fonds col­lec­tif) et, avec ce bon, il retire des stocks sociaux une quan­tité d’objets de consom­ma­tion cor­res­pon­dant à la valeur de son tra­vail. Le même quan­tum de tra­vail qu’il a fourni à la société sous une forme, il le reçoit d’elle sous une autre forme.

C’est évidemment ici le même prin­cipe que celui qui règle l’échange des mar­chan­di­ses pour autant qu’il est un échange de valeurs égales. Le fond et la forme dif­fè­rent parce que, les condi­tions étant dif­fé­ren­tes, nul ne peut rien four­nir d’autre que son tra­vail et que, par ailleurs, rien d’autre que des objets de consom­ma­tion indi­vi­duelle ne peut entrer dans la pro­priété de l’indi­vidu. Mais en ce qui concerne le par­tage de ces objets entre pro­duc­teurs pris indi­vi­duel­le­ment, le prin­cipe direc­teur est le même que pour l’échange de mar­chan­di­ses équivalentes : une même quan­tité de tra­vail sous une forme s’échange contre une même quan­tité de tra­vail sous une autre forme.

Le droit égal est donc tou­jours ici, en prin­cipe, le droit bour­geois, bien que prin­cipe et pra­ti­que ne s’y pren­nent plus aux che­veux, tandis qu’aujourd’hui l’échange de valeurs équivalentes n’existe pour les mar­chan­di­ses qu’en moyenne et non dans chaque cas par­ti­cu­lier.

En dépit de ce pro­grès, ce droit égal reste tou­jours contenu dans des limi­tes bour­geoi­ses. Le droit du pro­duc­teur est pro­por­tion­nel au tra­vail qu’il a fourni ; l’égalité consiste ici dans le fait qu’en mesure d’après l’unité com­mune, le tra­vail.

Mais un indi­vidu l’emporte phy­si­que­ment et mora­le­ment sur un autre. Il four­nit donc dans le même temps plus de tra­vail ou peut tra­vailler plus de temps ; et le tra­vail, pour servir de mesure, doit avoir sa durée ou son inten­sité pré­ci­sée, sinon il ces­se­rait d’être unité. Ce droit égal est un droit inégal pour un tra­vail inégal. Il ne reconnaît pas de dis­tinc­tions de clas­ses, parce que tout homme n’est qu’un tra­vailleur comme un autre : mais il reconnaît taci­te­ment l’iné­ga­lité des dons indi­vi­duels et, par suite, des capa­ci­tés pro­duc­ti­ves comme des pri­vi­lè­ges natu­rels. C’est donc, dans sa teneur, un droit fondé sur l’iné­ga­lité, comme tout droit. Le droit par sa nature ne peut consis­ter que dans l’emploi d’une même unité ; mais les indi­vi­dus iné­gaux (et ce ne seraient pas des indi­vi­dus dis­tincts, s’ils n’étaient pas iné­gaux) ne sont mesu­ra­bles d’après une unité com­mune qu’autant qu’on les consi­dère d’un même point de vue, qu’on ne les saisit que sous un aspect déter­miné, par exem­ple, dans le cas donné, qu’on ne les consi­dère que comme tra­vailleurs, rien de plus et indé­pen­dam­ment de tout le reste. Autre chose : un ouvrier est marié, l’autre non ; l’un a plus d’enfants que l’autre, etc. À égalité de tra­vail et par consé­quent à égalité de par­ti­ci­pa­tion au fonds social de consom­ma­tion, l’un reçoit donc effec­ti­ve­ment plus que l’autre, l’un est plus riche que l’autre, etc. Pour éviter toutes ces dif­fi­cultés, le droit devrait être, non pas égal, mais inégal.

Mais ce sont là des inconvé­nients iné­vi­ta­bles dans la pre­mière phase de la société com­mu­niste, telle qu’elle est sortie de la société capi­ta­liste après un long et dou­lou­reux enfan­te­ment. Le droit ne peut jamais être à un niveau plus élevé que l’état économique et que le degré de civi­li­sa­tion sociale qui y cor­res­pond.

Comme on peut le voir, la démons­tra­tion est concluante et nous pour­rions la pour­sui­vre avec d’autres exem­ples :

– sur le pro­blème du syn­di­cat et du syn­di­ca­lisme : une très vive oppo­si­tion au syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire ou à l’anar­cho-syn­di­ca­lisme (Malatesta en par­ti­cu­lier, ou Nieuwenhuis), ou même à l’action syn­di­cale elle-même (Paraf-Javal, par exem­ple45) se mani­festa dans le mou­ve­ment anar­chiste, pré­cé­dant la cri­ti­que pra­ti­que du pro­lé­ta­riat alle­mand lors du mou­ve­ment des Conseils Ouvriers.

Citons sim­ple­ment quel­ques phra­ses très carac­té­ris­ti­ques :

« Le syn­di­cat (dans son exis­tence pra­ti­que…) est réfor­miste par sa propre nature… Le syn­di­cat peut surgir avec un pro­gramme social, révo­lu­tion­naire, anar­chiste ; c’est ce qui se passe géné­ra­le­ment. Mais la fidé­lité à ce pro­gramme dure tant qu’il est faible et impuis­sant, uni­que­ment groupe de pro­pa­gande. Plus il attire d’ouvriers et se ren­force, plus il lui est impos­si­ble de conser­ver le pro­gramme ini­tial qui, alors, devient une for­mule vide. »

(Malatesta, « Anarchie et Syndicalisme »,
Pensiero e Volontà, 1925.)

(Cet arti­cle est paru en 1925, mais il exprime très bien la posi­tion de Malatesta dès le départ.)

« Les ouvriers syn­di­qués sont les pires enne­mis de la révo­lu­tion. »

(Henri Dhorr, Le Libertaire, juin 1897.)

« Qu’est-ce qu’un syn­di­cat ? C’est un grou­pe­ment où les abru­tis se clas­sent par métiers, pour essayer de rendre moins into­lé­ra­bles les rap­ports entre patrons et ouvriers. »

« De deux choses l’une : ou ils ne réus­sis­sent pas, alors la beso­gne syn­di­cale est inu­tile ; ou ils réus­sis­sent, alors la beso­gne syn­di­cale est nui­si­ble car un groupe d’hommes aura rendu sa situa­tion moins into­lé­ra­ble et, par la suite, aura fait durer la société actuelle. »

(Paraf-Javal, Le Libertaire, avril 1904.)

sur le pro­blème de l’action poli­ti­que, dont les deux axes sont le par­le­men­ta­risme et la conquête de l’État. Là aussi, les anar­chis­tes, ayant inté­gré la leçon de la Commune et repre­nant, en fait, la démons­tra­tion du jeune Marx sur la poli­ti­que, arri­vent à mettre en avant la nature réelle du mou­ve­ment pro­lé­ta­rien. Là où la par­ti­ci­pa­tion au jeu poli­ti­que (1848-1850, 1864-1873) était encore accep­ta­ble, vu un cer­tain nombre de condi­tions his­to­ri­ques qu’on peut d’ailleurs contes­ter, mais tel n’est pas notre propos ici ; après 1871, il n’en est plus ques­tion, et la par­ti­ci­pa­tion à la sinis­tre farce par­le­men­taire de la part des socia­lis­tes, permet aux anar­chis­tes d’en tirer toutes les consé­quen­ces théo­ri­ques. Quant à la conquête de l’État, les anar­chis­tes se trou­vent confron­tés à la pra­ti­que de ces mêmes socia­lis­tes, à leur incur­sion pro­gres­sive dans la société gou­ver­ne­men­tale ; ils n’ont plus qu’à en tirer les consé­quen­ces, rejoi­gnant la leçon de Marx dans La Guerre Civile en France de 1871, sur la néces­sité de briser la machine d’État. Mais nous n’insis­te­rons pas sur ce point, le texte de Nieuwenhuis en étant l’argu­men­ta­tion ad hoc ; même si, d’autre part, une ten­dance inverse héri­tée de Bakounine et menant à l’anar­cho-syn­di­ca­lisme se mani­fes­tait par ailleurs.

 

IV. À l’évidence les limi­tes mêmes de l’anar­chisme empê­chent celui-ci, qui a réussi à faire la cri­ti­que de la social-démo­cra­tie, de la poli­ti­que et du syn­di­ca­lisme, et à expri­mer la nature de la pro­duc­tion com­mu­niste, de passer à l’ana­lyse du mou­ve­ment réel.

La cri­ti­que de l’État est sous-tendue par l’illu­sion d’une société fédé­ra­tive, basée sur l’auto­no­mie des com­mu­nes, régres­sion his­to­ri­que et pré-capi­ta­liste.

La cri­ti­que de l’action poli­ti­que est sous-tendue par le culte de l’action put­schiste ou illé­gale et de la pro­pa­gande, et reste au niveau idéo­lo­gi­que.

La cri­ti­que du syn­di­ca­lisme chez cer­tains s’accom­pa­gne d’un culte de l’action « économique » chez d’autres, et du syn­di­ca­lisme pour beau­coup de ceux-ci.

La cri­ti­que du par­le­men­ta­risme est com­pen­sée par la croyance en la démo­cra­tie directe qui n’est que sa forme ache­vée et sa réa­li­sa­tion.

Enfin, ils ne pos­sè­dent aucune théo­rie des condi­tions régnant dans le déve­lop­pe­ment du capi­tal, et qui don­nent nais­sance au com­mu­nisme comme mou­ve­ment et comme société ; leur vision du monde est idéo­lo­gi­que, repre­nant la dicho­to­mie bour­geoise : indi­vidu/société, économie/poli­ti­que, etc.

Humanisme, scien­tisme, idéa­lisme et démo­cra­tisme accom­pa­gnent une vision uto­pi­que d’un monde nou­veau qu’il ne s’agit que de mon­trer au monde ou de réa­li­ser par simple volonté. Le livre de Nieuwenhuis en est la preuve vivante, sur­tout dans les deux der­niers textes.

Toutes ces carac­té­ris­ti­ques sont les rai­sons qui ont fait de l’anar­chisme une idéo­lo­gie révo­lu­tion­naire en période contre-révo­lu­tion­naire, mais non pas une base pour une théo­rie révo­lu­tion­naire en période de reprise révo­lu­tion­naire. Cette théo­ri­sa­tion se fera à partir de Marx (Trotsky, Rosa Luxembourg, J. Knieff, A. Pannekoek, etc.), même si la reprise révo­lu­tion­naire, puis l’assaut révo­lu­tion­naire de 1919-1921, ver­ront pra­ti­que­ment des anar­chis­tes y jouer un rôle impor­tant, soit direc­te­ment (Italie, Russie), soit par les orga­ni­sa­tions « ouvrié­ris­tes » comme les I.W.W. ou la F.A.U.D. (U.S.A. et Allemagne).

La renais­sance du mou­ve­ment pro­lé­ta­rien vers 1905 va amener l’ame­nui­se­ment de l’anar­chisme révo­lu­tion­naire un peu par­tout (sauf peut-être en Italie et en Espagne), et la flo­rai­son des anar­chis­mes par­ti­cu­liers, sectes de plus ou moins d’impor­tance : « illé­ga­lisme », « anar­cho-syn­di­ca­lisme », anar­chisme à pré­ten­tions cultu­rel­les (libre éducation, natu­risme, noma­disme, végé­ta­risme, etc.), qui en signi­fie­ront la déca­dence his­to­ri­que, Kropotkine la rati­fiant lors de son entrée en guerre du côté des Alliés. Cependant, le fil du temps avait été noué, et bien noué. Les jeunes théo­ri­ciens révo­lu­tion­nai­res « marxis­tes » repren­dront — même à leur insu et malgré leurs décla­ra­tions — l’essen­tiel du contenu anar­chiste com­mu­niste (anti-par­le­men­ta­risme, anti-étatisme), sans cepen­dant aller aussi loin au niveau de la vision de la société future, le pro­blème de la pro­duc­tion com­mu­niste n’étant pres­que jamais cité dans aucun débat du mou­ve­ment, jusqu’au tra­vail des conseillis­tes hol­lan­dais, bien après la défaite, et à celui de la gauche ita­lienne par la suite.

D. Théorie révolutionnaire et cycles historiques

I. Le mou­ve­ment com­mu­niste est né de la révo­lu­tion bour­geoise, sa pre­mière affir­ma­tion, il l’énonce dès le départ de la société capi­ta­liste. Le capi­ta­lisme est gros du com­mu­nisme dès sa fon­da­tion his­to­ri­que, et le mou­ve­ment com­mu­niste, pro­duit par la dyna­mi­que de la valeur, impose au capi­tal et à la bour­geoi­sie la néces­sité d’orga­ni­ser la contre-révo­lu­tion dès leur propre révo­lu­tion. La pre­mière défaite du pro­lé­ta­riat a lieu au cours de la révo­lu­tion bour­geoise elle-même (les Enragés, les Sans-Culottes, Babeuf, etc.). Ce qui veut dire que le pro­gramme com­mu­niste est ins­crit dans les entrailles mêmes du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, et qu’il l’accom­pa­gne comme un double hos­tile, une ombre enne­mie. Le mou­ve­ment com­mu­niste existe donc durant toute l’époque capi­ta­liste, du début à la fin ; il s’agit d’un mou­ve­ment qui tra­verse cycles révo­lu­tion­nai­res et cycles contre-révo­lu­tion­nai­res, expres­sion même de la contra­dic­tion de base du capi­tal qui ne fait que se déve­lop­per. Cependant, le mou­ve­ment réel du pro­lé­ta­riat, le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, n’a lieu que dans les cycles révo­lu­tion­nai­res, déter­mi­nés par la crise économique recou­pant la crise cons­tante de la valeur, la repro­dui­sant jusqu’à la crise finale et repro­duite par elle cycli­que­ment. Après chaque assaut révo­lu­tion­naire vaincu, la contre-révo­lu­tion qui s’ins­talle liquide un peu plus les média­tions entre le mou­ve­ment com­mu­niste et le pro­gramme com­mu­niste. La théo­rie com­mu­niste pourra ainsi, lors de l’assaut pos­té­rieur, se refor­mer, inté­grant le pro­gramme et le mou­ve­ment réel, les fécondant, portée par la pra­ti­que de la classe révo­lu­tion­naire. La dis­tinc­tion : pro­gramme/théo­rie est donc très impor­tante pour saisir le lien pra­ti­que entre les moments de rup­ture.

 

II. Les moments de reprise révo­lu­tion­naire voient la reprise de la théo­ri­sa­tion révo­lu­tion­naire. La réap­pa­ri­tion du mou­ve­ment com­mu­niste comme mou­ve­ment social, et non plus seu­le­ment comme mou­ve­ment objec­tif de la valeur (créa­tion des condi­tions mêmes de l’assaut révo­lu­tion­naire), permet à la théo­rie de deve­nir théo­rie du mou­ve­ment social, théo­rie de la pra­ti­que des rup­tu­res de la classe. « C’est là le pas­sage de la « théo­rie du but final », qui dans une cer­taine mesure réi­fiait l’avenir en abs­trayant le but (le com­mu­nisme) de son mou­ve­ment, celui-ci n’exis­tant pas, à la théo­rie com­mu­niste qui se déve­loppe comme théo­rie d’un mou­ve­ment social, d’une ten­dance réelle de la société vers le com­mu­nisme » (Le Bulletin Communiste, « Prolétaires et Communistes »).

Il ne s’agit donc pas d’un pas­sage à l’acte, d’une réa­li­sa­tion ter­res­tre de la théo­rie qui aurait, elle, été conser­vée ainsi qu’une reli­que durant tout le cycle contre-révo­lu­tion­naire, et qu’il fau­drait appli­quer aux pos­si­bi­li­tés réel­les. Il s’agit d’une appro­pria­tion géné­ra­li­sée de la théo­rie par les com­mu­nis­tes, c’est-à-dire d’une pro­duc­tion de la théo­rie même du mou­ve­ment réel, d’une pro­duc­tion de la théo­rie par le mou­ve­ment réel, sous la contrainte de la crise. Cette appro­pria­tion/pro­duc­tion de la théo­rie du com­mu­nisme comme mou­ve­ment révo­lu­tion­naire s’élabore à la fois contre le pro­gramme com­mu­niste trans­mis sous forme de « prin­ci­pes » fos­si­li­sés, car ce pro­gramme est lui-même déformé et figé, rendu par­tiel et abs­trai­te­ment doc­tri­nal sous l’effet de la contre-révo­lu­tion et de l’échec du der­nier assaut révo­lu­tion­naire, mais elle s’élabore aussi à partir de ce pro­gramme, par son inges­tion/diges­tion cri­ti­que sous la pres­sion des événements. Les révo­lu­tion­nai­res rec­ti­fient, com­plè­tent et para­chè­vent le pro­gramme à la lumière des pos­si­bi­li­tés réel­les du mou­ve­ment social, comme inver­se­ment ils allient le pro­gramme à la com­pré­hen­sion du mou­ve­ment, de ses moments de rup­ture et de sa direc­tion orga­ni­que.

La théo­rie du pro­lé­ta­riat, la théo­rie com­mu­niste est ainsi com­mu­ni­ca­tion du pro­gramme comme elle est appro­pria­tion de la com­pré­hen­sion théo­ri­que, syn­thèse de la théo­rie et de la pra­ti­que dans la praxis.

La reprise révo­lu­tion­naire signi­fie : « la fin de l’acti­vité théo­ri­que en tant que pra­ti­que sépa­rée, due à l’impé­rieuse néces­sité de l’appro­pria­tion pra­ti­que de la théo­rie par le pro­lé­ta­riat » (id).

« Une classe qui concen­tre en elle les inté­rêts révo­lu­tion­nai­res de la société, dès qu’elle est sou­le­vée, trouve immé­dia­te­ment dans sa propre situa­tion le contenu et la matière de son acti­vité révo­lu­tion­naire : écraser ses enne­mis, pren­dre les mesu­res impo­sées par les néces­si­tés de la lutte ; et ce sont les consé­quen­ces de ses pro­pres actes qui la pous­sent en avant. Elle ne se livre à aucune recher­che théo­ri­que sur ses pro­pres tâches. »

(Karl Marx, Les luttes de clas­ses en France.)

La théo­rie n’est plus alors « recher­che » théo­ri­que, acti­vité sépa­rée de la pra­ti­que ; elle n’est plus théo­rie sur la pra­ti­que, elle renoue les fila qui la relient avec l’assaut anté­rieur et le pro­gramme en uti­li­sant et dépas­sant les acquis anté­rieurs de cette théo­rie. La fin de la sépa­ra­tion théo­rie/pra­ti­que est liée à la fin d’autres sépa­ra­tions.

Tout d’abord, la sépa­ra­tion pro­lé­ta­riat/théo­ri­ciens dis­pa­raît. Les révo­lu­tion­nai­res sont sim­ple­ment une pro­duc­tion du mou­ve­ment, ils sont des pro­lé­tai­res parmi les autres, qui signi­fient de cette manière le mou­ve­ment même de la classe. La théo­rie est ins­crite dans leur condi­tion sociale, dans leur vie elle-même. La théo­rie est deve­nue syno­nyme de pro­ces­sus d’uni­fi­ca­tion sociale.

L’autre sépa­ra­tion est la sépa­ra­tion entre les diver­ses ori­gi­nes des révo­lu­tion­nai­res. La période de reprise révo­lu­tion­naire est habi­tée par des gens d’ori­gi­nes dif­fé­ren­tes, ayant rompu avec des grou­pes d’idéo­lo­gies diver­ses et en ayant fait la cri­ti­que (main­te­nant, par exem­ple, les com­mu­nis­tes sont issus de passés très dis­sem­bla­bles : ex-bor­di­ghis­tes, ex-anar­chis­tes, ex-trots­kys­tes, ex-Socialisme ou Barbarie, ex-conseillis­tes, etc.), employant donc des lan­ga­ges dif­fé­rents, et n’ayant pas une appré­cia­tion abso­lu­ment com­mune du mou­ve­ment. Ceci, ajouté à la pro­ve­nance de zones dif­fé­ren­tes de déve­lop­pe­ment social, de situa­tions his­to­ri­ques spé­ci­fi­ques, est peu à peu nié et dépassé par la reprise révo­lu­tion­naire ; le pro­ces­sus d’uni­fi­ca­tion rend uni­taire la théo­rie, ce qui ne signi­fie pas qu’il n’y ait plus dis­cus­sions et désac­cords ; tout au contraire.

En période de reprise révo­lu­tion­naire (ex. : la Ire Internationale), la théo­rie a un carac­tère uni­taire dû à la contrainte his­to­ri­que qui l’unifie de façon pres­sante. C’est là son lien avec la pers­pec­tive cen­trale du com­mu­nisme, la tota­lité de la situa­tion détrui­sant l’exté­rio­rité du pro­gramme. Le monde (re)pré­sente sa face cachée comme étant sa face publi­que, et les révo­lu­tion­nai­res s’uni­fient de façon pra­ti­que, la théo­rie étant le cir­cuit de cette uni­fi­ca­tion et de ses condi­tions pra­ti­ques.

 

III. En période contre-révo­lu­tion­naire, l’acquis de la révo­lu­tion pré­cé­dente du pro­gramme et de la théo­rie com­mu­nis­tes est dis­persé au sein de grou­pes, noyaux ou sectes qui devien­nent ainsi la liai­son phy­si­que et spi­ri­tuelle entre les assauts révo­lu­tion­nai­res. L’absence de lutte réel­le­ment com­mu­niste du pro­lé­ta­riat trans­forme la théo­rie en dogmes, en prin­ci­pes, en pro­gram­mes, en ques­tions, en hypo­thè­ses, etc., aussi nom­breux qu’il y a de grou­pes, noyaux ou sectes. La théo­rie com­mu­niste est cepen­dant conser­vée ainsi par des gens ten­tant de résis­ter à l’époque, de ne pas y par­ti­ci­per. L’exclu­sion de la « vie publi­que » est la condi­tion sine qua non de la pos­si­bi­lité de trans­met­tre la théo­rie et le pro­gramme com­mu­nis­tes aux géné­ra­tions sui­van­tes. C’est même parce qu’ils sont isolés, sépa­rés de la vie publi­que, de l’acti­vité his­to­ri­que alors contre-révo­lu­tion­naire, que les révo­lu­tion­nai­res peu­vent conti­nuer le cours pro­gram­ma­ti­que du mou­ve­ment.

Certes, il ne fau­drait pas croire qu’il y a pos­si­bi­lité de s’exclure du monde réel. L’idéa­lisme, qui consiste à croire en la pos­si­bi­lité de garder sans dévia­tions ni dégé­né­res­cence, ni ampu­ta­tions, le pro­gramme com­mu­niste durant un cycle contre-révo­lu­tion­naire entier, ne peut qu’aller avec une concep­tion intem­po­relle du révo­lu­tion­naire éternel, « bat­ti­loc­chio » de la théo­rie. La théo­rie, qui est tou­jours théo­rie d’un mou­ve­ment his­to­ri­que, si ce mou­ve­ment his­to­ri­que est immé­dia­te­ment contre-révo­lu­tion­naire, ne peut être révo­lu­tion­naire qu’à tra­vers nombre de média­tions et d’idéo­lo­gi­sa­tions. Elle ne vit pas par la grâce de l’his­toire, pré­ser­vée de la réa­lité contre-révo­lu­tion­naire, elle va jusqu’à l’expri­mer par cer­tains aspects ; sur­vi­vante du cycle contre-révo­lu­tion­naire, elle devient d’ailleurs l’expres­sion de la contre-révo­lu­tion lors de la reprise révo­lu­tion­naire : c’est ainsi que le bor­di­ghisme ou le conseillisme sont des expres­sions contre-révo­lu­tion­nai­res du mou­ve­ment réel actuel et par­ti­ci­pe­ront bien­tôt acti­ve­ment à la contre-révo­lu­tion pra­ti­que.

Mais la théo­rie com­mu­niste survit aux défai­tes des assauts révo­lu­tion­nai­res car elle est théo­rie d’un mou­ve­ment qui tra­verse toute la période capi­ta­liste, à tra­vers tous ses cycles. Elle n’est pas pro­duc­tion immé­diate. Elle est — et telle est sa carac­té­ris­ti­que fon­da­men­tale — tou­jours en avance d’un cran sur le moment his­to­ri­que car elle en exprime le sens, la direc­tion, les pos­si­bi­li­tés, et les néces­si­tés. La théo­rie com­mu­niste, non seu­le­ment est imma­nente à tout le cycle capi­ta­liste, c’est-à-dire qu’elle est formée comme pro­gramme de base dès le début du cycle, mais encore elle est à chaque moment pro­phé­tie. La concep­tion immé­dia­tiste de la théo­rie est une porte der­rière laquelle grouillent les empi­ris­mes « théo­ri­sés ».

Cela n’empê­che pas le mou­ve­ment com­mu­niste de sur­vi­vre en période contre-révo­lu­tion­naire sous des appa­ren­ces, des lan­ga­ges, des cos­tu­mes, des mas­ques divers (par exem­ple, l’anar­chisme entre 1875 et 1905, les sectes bor­di­ghis­tes, conseillis­tes, sur­réa­lis­tes, etc. après 1921, et jusqu’à Mai 1968). Ce mou­ve­ment est si puis­sant, si fort qu’il oblige même quel­que­fois la contre-révo­lu­tion à parler en son nom, par la voix de ses offi­ci­nes elles-mêmes (exem­ples de Rassinier, Rossi, etc.). Mais il est obli­ga­toire que ces mas­ques divers lui col­lent à la peau et le trans­for­ment irré­mé­dia­ble­ment, s’y incrus­tent. En période contre-révo­lu­tion­naire, la théo­rie a un carac­tère dis­pa­rate : elle se fixe sur des aspects par­tiels de la tota­lité (la cri­ti­que du sta­li­nisme, par exem­ple, ou la cri­ti­que du tra­vail au nom du jeu, autre exem­ple) sans voir tous les aspects. Elle ne com­prend géné­ra­le­ment pas le cycle dans lequel elle se place, comme étant contre-révo­lu­tion­naire, et chaque inci­dent social ou ratio­na­li­sa­tion du sys­tème devient immi­nence de la révo­lu­tion com­mu­niste (anar­chiste) ou de la guerre mon­diale (Socialisme ou Barbarie). Le mou­ve­ment tombe dans l’acti­visme (Programme Communiste) en même temps qu’il bâtit de toutes pièces une his­toire per­son­nelle dans laquelle il a tou­jours défendu inté­gra­le­ment une doc­trine pure et dure. Il est inca­pa­ble d’établir un bilan, et c’est même une de ses carac­té­ris­ti­ques. Aucune théo­rie du mou­ve­ment réel n’existe, pou­vant lui per­met­tre de se saisir comme moment par­ti­cu­lier. On théo­rise le Conseil comme on théo­rise le Parti, mais on ne saisit pas leur contenu his­to­ri­que. Bref, le mou­ve­ment, en période contre-révo­lu­tion­naire, n’est pas chargé de la théo­rie com­mu­niste mais de bribes et d’approxi­ma­tions. De plus, il y a autant de sys­tè­mes qu’il y a de pré­ten­tions à la com­pré­hen­sion des rai­sons de la défaite passée.

En fait, la théo­ri­sa­tion en période contre-révo­lu­tion­naire suit quatre axes prin­ci­paux :

a) l’inca­pa­cité à tirer la leçon de la révo­lu­tion-défaite, d’en faire un bilan théo­ri­que, autre­ment que de façon C’est ainsi que, géné­ra­le­ment, elle s’attarde à une fixa­tion idéo­lo­gi­que, aux formes du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire (Conseils pour la Gauche ger­mano-hol­lan­daise après 1921, Commune pour les com­mu­na­lis­tes tels Lefrançais et même les anar­chis­tes-com­mu­nis­tes tels Kropotkine après 1871) et non au contenu com­mu­niste du mou­ve­ment. Ou alors elle ne va pas plus loin qu’une affir­ma­tion néga­tive de ce contenu : cri­ti­que de ce qui s’oppo­sait immé­dia­te­ment et for­mel­le­ment au mou­ve­ment (partis, syn­di­cats, bol­che­visme, etc. pour la gauche ger­mano-hol­lan­daise), sans arri­ver à voir le mou­ve­ment comme la néga­tion active affir­mant le com­mu­nisme ou les condi­tions de son ins­tau­ra­tion, et sans être capa­ble de com­pren­dre ce qui s’oppo­sait réel­le­ment à la vic­toire com­mu­niste.

Cette capa­cité/pos­si­bi­lité de saisir le mou­ve­ment réel et de l’expri­mer n’existe qu’en période de reprise révo­lu­tion­naire et en période de retom­bée de la révo­lu­tion, quand celle-ci, sur ses cada­vres amas­sés, trace encore, avec leur sang, le sens du moment et ses leçons (exem­ple de Marx écrivant La Guerre Civile en France et la Critique du Programme de Gotha, sur la fin du mou­ve­ment). La théo­rie com­mu­niste qui est théo­rie d’un mou­ve­ment allant vers le com­mu­nisme est alors théo­rie des condi­tions his­to­ri­ques, de son dénoue­ment in facto. Entre-temps, elle n’en est que l’ombre irréelle ou, au mieux, le jeu des vagues avant la tem­pête. Ce qui permet de com­pren­dre la révo­lu­tion passée, d’en tirer les leçons, de la théo­ri­ser, c’est bien la reprise révo­lu­tion­naire actuelle. Comme c’est de l’homme que nous devons partir pour com­pren­dre le singe, c’est de la tem­pête actuelle, au milieu de ses erre­ments et de ses crimes, que nous devons partir pour com­pren­dre la tem­pête passée qui est celle dans laquelle nous avons sombré aupa­ra­vant — si ce n’est nous, ce sont nos frères anté­rieurs — et de laquelle nous devons sortir. La théo­rie est bien pro­phé­tie, mais aussi la re-créa­tion du passé, saisie illu­mi­na­tive et expli­ca­tive de notre his­toire en tant que sens que donne à l’his­toire passée notre pra­ti­que actuelle.

b) la pré­do­mi­nance du tra­vail théo­ri­que consis­tant en pré­ci­sion et para­chè­ve­ment de la for­mu­la­tion et de la défi­ni­tion du « pro­gramme » Ce tra­vail ne peut être que dog­ma­ti­que, rigide et doc­tri­nal. Il est la théo­ri­sa­tion du but final comme entité abs­traite, mais permet sa trans­crip­tion et sur­tout la com­pré­hen­sion de son aspect économique. Ce tra­vail de clas­si­fi­ca­tion et d’affir­ma­tion du pro­gramme com­mu­niste peut pren­dre la tour­nure de la cons­ti­tu­tion d’un corps doc­tri­nal pré­sen­tant le com­mu­nisme comme oppo­si­tion abso­lue à la réa­lité et aux mou­ve­ments s’en récla­mant (gauche ita­lienne, dite bor­di­ghiste), en insis­tant plus spé­cia­le­ment sur la défi­ni­tion de sa nature (sup­pres­sion du sala­riat, des­truc­tion de l’échange et de la valeur, abo­li­tion de la pro­duc­tion par entre­pri­ses), tout en en per­dant de vue cer­tains aspects et tout en gar­dant par ailleurs des posi­tions contre-révo­lu­tion­nai­res inté­gra­les sur tout le reste. Il peut pren­dre la tour­nure d’un essai de des­crip­tion des méca­nis­mes économiques cons­ti­tuant la trans­for­ma­tion com­mu­niste de la société, la des­truc­tion du sala­riat et de l’échange, en période de domi­na­tion for­melle, en tom­bant vite dans la cons­truc­tion d’un sys­tème de recet­tes orga­ni­sa­tion­nel­les (gauche hol­lan­daise, tra­vail du GIK sur l’économie com­mu­niste). Enfin, plus rare, il peut pren­dre la tour­nure d’une ten­ta­tive de sys­té­ma­ti­sa­tion du noyau cen­tral de la théo­rie maté­ria­liste  : dia­lec­ti­que et his­toire, cons­cience et pra­ti­que, marxisme et mou­ve­ment ouvrier, au risque de tomber vite dans la recher­che phi­lo­so­phi­que sépa­rée (exem­ple, Karl Korsch).

c) la vision et la des­crip­tion des « nou­veaux » phé­no­mè­nes de la société appa­rus avec le déve­lop­pe­ment du capi­tal durant le cycle contre-révo­lu­tion­naire. Cette pra­ti­que de mettre le doigt sur les aspects moder­nes de la société est incluse géné­ra­le­ment dans la fon­da­tion de sys­tè­mes idéo­lo­gi­ques entiè­re­ment basés sur ces phé­no­mè­nes, sans essayer de les relier au pro­gramme com­mu­niste ni de les com­pren­dre dans et à partir de la théo­rie du pro­lé­ta­riat. C’est, entre autres, la « libé­ra­tion sexuelle », la « cri­ti­que du tra­vail », le « jeu », le « spec­ta­cle », la « mar­chan­dise », Ces grou­pes sont, pour la plu­part, sans atta­ches aucu­nes (ou très loin­tai­nes) avec l’assaut révo­lu­tion­naire écrasé aupa­ra­vant et nais­sent inté­gra­le­ment de la période contre-révo­lu­tion­naire. (Socialisme ou Barbarie, Internationale Situationniste, par exem­ple.) Ils en sont l’expres­sion la plus fidèle mais de façon ambi­guë ; ils en col­por­tent toute l’idéo­lo­gie, tout le moder­nisme et les faux pro­blè­mes liés à la contre-révo­lu­tion ; mais, d’un autre côté, ils met­tent le doigt vio­lem­ment sur les condi­tions nou­vel­les de la révo­lu­tion à venir et se per­met­tent d’élaborer une cri­ti­que vio­lente des théo­ries exis­tant jusqu’à eux, et ceci du point de vue évident de la contre-révo­lu­tion la plus moderne, la plus près de la révo­lu­tion. (Il faut noter que, par exem­ple, durant tout le cycle contre-révo­lu­tion­naire qui s’achève actuel­le­ment, seuls les « conseillis­tes » pro­ve­naient direc­te­ment du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire des années 20 ; les bor­di­ghis­tes étant jusqu’en 1930 envi­ron une frac­tion extré­miste de la social-démo­cra­tie de type bol­che­vi­que, n’ayant joué aucun autre rôle que poli­ti­que contre les pro­lé­tai­res ita­liens, lors du mou­ve­ment d’occu­pa­tion des usines.)

d) la cri­ti­que de la société contre-révo­lu­tion­naire, c’est-à-dire sur­tout la cri­ti­que de ce qui unifie cette société, l’exprime et la Cette cri­ti­que de la poli­ti­que est le lieu commun à pres­que toutes les mani­fes­ta­tions théo­ri­ques du com­mu­nisme en période contre-révo­lu­tion­naire. Elle est oppo­si­tion fron­tale à l’exis­tence elle-même dans cette société. Dans un moment où le « mou­ve­ment ouvrier » est un des orga­nes du capi­tal, sous sa forme étatique ou privée, et où la poli­ti­que est le champ d’acti­vité des caté­go­ries socia­les régu­lant leur posi­tion au sein d’allian­ces tac­ti­ques diver­ses, il est impos­si­ble de ne pas effec­tuer la cri­ti­que de la poli­ti­que et de ce qui l’entoure (par­le­men­ta­risme, ido­lâ­trie de l’État, allian­ces de clas­ses, for­ma­tions d’orga­ni­sa­tions for­mel­les, etc.). Évidemment, cette cri­ti­que est plus ou moins vive selon les grou­pes et les pério­des (la cri­ti­que de la poli­ti­que, menée par les anar­chis­tes, a été bien plus forte entre 1875 et 1905 que celle menée depuis 1929 par les « gau­ches », vue la dif­fé­rence de situa­tion liée aux deux époques de recons­truc­tions « natio­na­les » dans chaque pays, etc.) et sur­tout plus ou moins cons­ciente d’être anti-poli­ti­que. Mais ce qui fait la force de cette cri­ti­que, c’est son carac­tère pro­fon­dé­ment com­mu­niste : l’affir­ma­tion sim­pliste que la révo­lu­tion est un pro­ces­sus social et que la misère sala­riée est bien sépa­ra­tion de la com­mu­nauté humaine, mais non de la vie poli­ti­que ; l’affir­ma­tion que le mou­ve­ment de classe du pro­lé­ta­riat ne peut être que des­truc­tion de la sépa­ra­tion acti­vité pro­duc­trice/acti­vité humaine ; l’affir­ma­tion du projet auto­nome du pro­lé­ta­riat, de l’inté­rieur même de la dyna­mi­que du capi­tal, mais contre lui.

Si des révo­lu­tion­nai­res arri­vent ainsi à garder en leurs mains les prin­ci­pes du com­mu­nisme quand tout concourt à son oubli par les hommes, si ces révo­lu­tion­nai­res le font contre vents et marées, tout en les défor­mant et les livrant défor­més aux géné­ra­tions sui­van­tes, en ne leur livrant que des prin­ci­pes, en tis­sant de cette façon le fil du temps, il ne faut pas se faire d’illu­sions. Outre que ce fil est rouge, mais rouge d’un nombre consi­dé­ra­ble de souf­fran­ces endu­rées pour le tisser, de défec­tions, de sui­ci­des, de chutes dans la folie, ce qui cor­res­pond à la tra­gé­die du com­mu­nisme (son impos­si­ble réa­li­sa­tion, son absence de base sociale réelle) dans cette période, il faut se rendre compte que les révo­lu­tion­nai­res sub­sis­tant ainsi n’exis­tent pas incar­nés par leur propre volonté, mais pro­duits également par l’Histoire. Il n’y a pas de contre-révo­lu­tion si totale qu’elle ne doive lutter conti­nuel­le­ment centre des révol­tes (sans avenir), des résis­tan­ces (à la ratio­na­li­sa­tion du capi­tal), des luttes pro­lé­ta­rien­nes (sans direc­tion orga­ni­que). De plus, des zones géo­gra­phi­ques vivent en retard le déve­lop­pe­ment du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire (exem­ple de Nieuwenhuis et de la Hollande ; voir la pré­face), ou au contraire sont en avance sur la reprise, etc. C’est même à ce prix que sub­sis­tent des révo­lu­tion­nai­res. Il n’existe vrai­ment aucune échappatoire.

 

IV. Le « Marxisme » est une idéo­lo­gi­sa­tion de la théo­rie for­mu­lée par le « parti Marx ». Celui-ci a lui-même par­ti­cipé à cette fixa­tion, notam­ment dans ses écrits et posi­tions poli­ti­ques.

La contra­dic­tion de Marx a été de décrire la vie d’un être, le Capital, de sa nais­sance à sa mort, et de vivre à une époque où cet être était en voie de déve­lop­pe­ment, la valeur ne domi­nant pas encore réel­le­ment, mais seu­le­ment for­mel­le­ment le tra­vail et la société, d’où la glo­ri­fi­ca­tion de la poli­ti­que lors­que le « parti Marx », deve­nant ainsi « marxiste », vou­lait tra­duire dans la réa­lité immé­diate et active son ana­lyse des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­liste. La poli­ti­que est l’acti­vité iné­luc­ta­ble liée au mode de domi­na­tion for­melle de la valeur, lorsqu’il n’y a pas que le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste qui existe, mais aussi des zones exté­rieu­res et inté­rieu­res encore pré-capi­ta­lis­tes. Tactique. Démocratie (cf. Le Voyou, no 1).

Il y avait une contra­dic­tion ter­ri­ble entre les pos­si­bi­li­tés pra­ti­ques du mou­ve­ment qui n’était encore qu’ouvrier et avait des tâches éminemment « poli­ti­ques » à rem­plir (ins­tau­ra­tion de la démo­cra­tie bour­geoise en 1848, ins­tau­ra­tion de la démo­cra­tie popu­laire directe en 1871, géné­ra­li­sa­tion du sala­riat et du pro­lé­ta­riat durant la IIe Internationale, puis dic­ta­ture poli­ti­que du pro­lé­ta­riat en 1919), contra­dic­tion entre cela et les pro­pres conclu­sions dépas­sant le cadre de son époque pré­cise, et qu’avait tirées Marx de son ana­lyse du capi­tal et de son mou­ve­ment réel ainsi que de la nature fon­da­men­ta­le­ment com­mu­niste des luttes du pro­lé­ta­riat en 1848 et 1871, malgré ses limi­tes. Ce que Marx énonçait au niveau du pro­gramme et de la com­pré­hen­sion du mou­ve­ment réel de 1848 et 1871 était une cri­ti­que radi­cale de ce qu’il pou­vait faire entre ces moments et après, et même en partie pen­dant ces moments. Marx ne pou­vait que limi­ter qua­li­ta­ti­ve­ment l’apport de son œuvre théo­ri­que dans le mou­ve­ment immé­diat. Quant à Engels, après la mort de Marx, il ne fit que défaillir et dis­pa­raî­tre pour le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire.

« Rien ne prouve de manière plus péremp­toire le carac­tère révo­lu­tion­naire des théo­ries de Marx que la dif­fi­culté d’assu­rer leur main­tien dans les pério­des non-révo­lu­tion­nai­res… Un révo­lu­tion­naire ne peut faire autre­ment que de se trou­ver de temps à autre en dehors du coup ». Croire qu’une pra­ti­que révo­lu­tion­naire, s’expri­mant à tra­vers l’action auto­nome des tra­vailleurs, soit pos­si­ble à tous moments, revient à donner tête bais­sée dans les illu­sions démo­cra­ti­ques. Mais il est bien plus dif­fi­cile de se tenir « en dehors » car le ren­ver­se­ment de la situa­tion est chose abso­lu­ment impré­vi­si­ble… il dut, lui aussi, s’incli­ner devant des réa­li­tés chan­gées et que, per­sis­tant à vou­loir agir dans des pério­des non-révo­lu­tion­nai­res, il fut contra­rié d’agir en rup­ture avec ses théo­ries… Refusant d’admet­tre la néces­sité d’un repli sur soi pen­dant la période d’essai du capi­ta­lisme, le marxisme ne pou­vait inter­ve­nir que d’une manière contraire à son essence, qu’en théo­rie consi­dé­rant la lutte de classe révo­lu­tion­naire comme un phé­no­mène de tous les ins­tants. En réa­lité, la théo­rie de la lutte de classe per­ma­nente n’a pas plus de fon­de­ment que la notion bour­geoise de pro­grès per­ma­nent. Marx se trou­vait face à l’alter­na­tive sui­vante : ou bien se situer en dehors du cours réel des choses, et s’en tenir dès lors à des idées radi­ca­les mais inap­pli­ca­bles, ou bien par­ti­ci­per dans les condi­tions du moment aux luttes réel­les, tout en réser­vant à des « temps meilleurs » l’appli­ca­tion des théo­ries révo­lu­tion­nai­res. Ce der­nier terme de l’alter­na­tive fut bien­tôt ratio­na­lisé sous les aspects du « bon équilibre de la théo­rie et de la pra­ti­que ». Du même coup, la défaite ou la vic­toire du pro­lé­ta­riat rede­vint une simple affaire de « bonne » ou de « mau­vaise » tac­ti­que d’orga­ni­sa­tion adap­tée ou non à ses tâches, et de diri­geants capa­bles ou néfas­tes. »

(Paul Mattick : « Karl Kaustsky de Karl Marx à Hitler », Intégration Capitaliste et Rupture Ouvrière).

Marx, puis Engels, ont donc été les pre­miers bureau­cra­tes et idéo­lo­gues du mou­ve­ment ouvrier. Leurs écrits fon­da­men­taux (Manuscrits de 1844, Grundrisse, Introduction à la Critique de l’Économie Politique, Programme de Gotha, et Origine de la Famille) ne pren­nent leur sens et leur vérité que main­te­nant ; car c’est seu­le­ment main­te­nant que le capi­ta­lisme décrit par Marx s’est tota­le­ment réa­lisé et que le com­mu­nisme est la ques­tion inté­gra­le­ment à l’ordre du jour, sans média­tions ni phase de tran­si­tion.

Les œuvres de Marx ne pou­vaient donc servir qu’à la for­ma­tion idéo­lo­gi­que de la bureau­cra­tie socia­liste, faite des intel­lec­tuels spé­cia­li­sés dans le manie­ment de la dia­lec­ti­que et de l’économie, mais comme sphè­res sépa­rées, et d’une partie de l’aris­to­cra­tie ouvrière. La théo­rie « marxienne » ne ser­vait plus qu’à prou­ver la néces­sité du capi­ta­lisme par la connais­sance scien­ti­fi­que de ses lois et struc­tu­res (cf. actuel­le­ment Althusser) et à éterniser ainsi les rap­ports capi­ta­lis­tes sous la hou­lette pas­to­rale des che­faillons et chefs poli­ti­ciens et syn­di­ca­lis­tes. La cri­ti­que de l’économie poli­ti­que, de centre de la théo­rie au sein de la praxis com­mu­niste du pro­lé­ta­riat — car étude des contra­dic­tions devant mettre à bas le capi­ta­lisme — était deve­nue une science de l’économie, une caté­go­rie scien­ti­fi­que bour­geoise. Cet économisme avait pour base la néces­sité de com­pren­dre l’économie capi­ta­liste afin de défen­dre le tra­vail sala­rié contre le capi­tal au sein du rap­port capi­ta­liste, c’est-à-dire de défen­dre le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme (Allemagne) ou de créer l’accu­mu­la­tion du capi­tal natio­nal (Russie). Le « marxisme » deve­nait ainsi la théo­rie du capi­tal varia­ble, et l’est resté. À ce titre, il est un des plus soli­des fleu­rons de là contre-révo­lu­tion. Il est devenu également le dis­cours de la classe domi­nante du capi­ta­lisme orien­tal (U.R.S.S., Chine, Cuba, etc.) et le dis­cours uni­ver­si­taire ten­dant à domi­ner l’Ouest. La théo­rie com­mu­niste se forme par la des­truc­tion du marxisme, et sur son cada­vre idéo­lo­gi­que décom­posé par plus de dis­cours capi­ta­lis­tes, seuls les apô­tres de la contre-révo­lu­tion peu­vent encore se pen­cher.

 

V. Les anar­chis­tes avaient raison d’affir­mer au XIXe siècle qu’il ne sau­rait y avoir d’État pro­lé­ta­rien. Ils avaient raison aussi de refu­ser la poli­ti­que, mon­trant et affir­mant de cette façon la nature spé­ci­fi­que de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, faite à titre humain et non poli­ti­que. Ils disaient ce que Marx avait écrit dès 1844, mais qu’il avait mis de côté.

Cependant, leurs affir­ma­tions étaient ambi­guës  : l’idéo­lo­gie du tra­vail (sala­rié) était par­ti­cu­liè­re­ment exa­cer­bée chez eux et du môme coup, la poli­ti­que reve­nait par la « fenê­tre ». En fait, la jus­tesse de leur concep­tion était alors réduite à être sous-uto­pi­que, huma­niste et reli­gieuse, tra­dui­sant ainsi la domi­na­tion for­melle de la valeur sur le tra­vail, car poli­ti­que et domi­na­tion for­melle de la valeur sont liées l’une à l’autre (cf. Négation, no 1, « Le Prolétariat comme des­truc­teur du tra­vail »).

Le fédé­ra­lisme anar­chiste n’avait rien de com­mu­niste, c’est-à-dire rien de des­truc­teur de l’État, concep­tion réac­tion­naire de régres­sion his­to­ri­que : des grou­pes de pro­duc­teurs s’affron­tant sur un marché rendu « juste » par la régu­la­ri­sa­tion de l’Anti-État. La com­mu­nauté humaine sera à la fois anar­chi­que et cen­tra­li­sée, basée sur l’homme social et sa cons­cience.

Sur ce point (la cri­ti­que de l’alié­na­tion), les anar­chis­tes ont fourni un apport consi­dé­ra­ble, même si ce ne pou­vait être la plu­part du temps qu’affir­ma­tion huma­niste tour­nant au mys­ti­cisme et donc mys­ti­fi­ca­trice.

Après avoir servi de ras­sem­ble­ment pour les révo­lu­tion­nai­res entre 1875 et 1905, l’idéo­lo­gie anar­chiste se com­pro­mit, à l’instar de tous les cou­rants socia­lis­tes d’alors, dans la Première Guerre mon­diale, et se réa­lisa, trouva sa réa­lité dans l’Espagne de 1936 où le scan­dale n’était pas seu­le­ment dans la par­ti­ci­pa­tion des lea­ders de la C.N.T.-F.A.I. au gou­ver­ne­ment répu­bli­cain contre-révo­lu­tion­naire qui fusilla les ouvriers (et assas­sina les mili­tants cri­ti­ques tels Berneri), mais également dans la raison de cette par­ti­ci­pa­tion : les col­lec­ti­vi­sa­tions, consi­dé­rées par eux comme la des­truc­tion des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­liste, n’en furent très vite là aussi que le poten­tiel de géné­ra­li­sa­tion, malgré les pré­mis­ses pro­met­teu­ses du combat magni­fi­que du pro­lé­ta­riat espa­gnol et des petits pay­sans.

 

VI. La théo­rie est uni­taire en période révo­lu­tion­naire ; elle devient dis­pa­rate et par­tielle en période contre-révo­lu­tion­naire.

La théo­rie com­mu­niste ne peut qu’être liée à la praxis sociale du mou­ve­ment pro­lé­ta­rien, et n’est ni « marxiste » ni « anar­chiste ». Si Marx a laissé toutes les bases (ou pres­que) de la théo­rie com­mu­niste, il ne peut être ques­tion de ne pas pren­dre cons­cience de l’impor­tance et de la fonc­tion du mou­ve­ment anar­chiste jusque vers 1905 (et même après, dans cer­tains cas), du contenu explo­sif (affir­ma­tion cons­tante du but final com­mu­niste, même quand il n’est pas pos­si­ble de le réa­li­ser, fût-ce néga­ti­ve­ment) ; lié à l’émergence de la cons­cience pro­lé­ta­rienne jusqu’à la fin du procès capi­ta­liste. La « Critique de la Politique » que fit l’anar­chisme et que ne fit pas le marxisme, à un moment his­to­ri­que où le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire de trans­for­ma­tion com­mu­niste du monde affirme, sans média­tions ni phra­ses inter­mé­diai­res, la cri­ti­que de la poli­ti­que et du tra­vail (sala­rié), la créa­tion de la « Gemeinwesen », c’est-à-dire la com­mu­nauté humaine, nous pou­vons et devons nous la réap­pro­prier. Voici un exem­ple de réap­pro­pria­tion de la théo­rie par le mou­ve­ment réel.

Au moment où le capi­tal liquide la poli­ti­que, grâce à la domi­na­tion réelle de la valeur qui se débar­rasse de toutes ses pré­sup­po­si­tions idéo­lo­gi­ques, la cri­ti­que anar­chiste est réin­té­grée dans la théo­rie com­mu­niste, comme téles­co­pi­que­ment.

Au moment où toute acti­vité sociale est procès propre du capi­tal, où la valeur d’usage est deve­nue simple sup­port limite du mou­ve­ment de la valeur, où toute caté­go­rie sociale assume une fonc­tion pour le Capital en échange du sala­riat géné­ra­lisé, « le capi­tal n’a plus besoin de béquilles pour se mou­voir ; il se débar­rasse des vieilles média­tions idéo­lo­gi­ques telle l’idéo­lo­gie poli­ti­que, et peut désor­mais orga­ni­ser direc­te­ment la vie de l’huma­nité par l’action de la valeur ». À ce moment-là, il n’y a plus pour nous d’oppo­si­tion entre la cri­ti­que de la poli­ti­que for­mu­lée par les anar­chis­tes, et la théo­rie maté­ria­liste de la lutte pro­lé­ta­rienne for­mu­lée par Marx.

« Le pro­lé­ta­riat ne peut plus admet­tre aucune média­tion entre lui et sa révo­lu­tion, donc aucun parti autre que le propre mou­ve­ment de sa rup­ture avec le capi­tal, et de sa propre des­truc­tion. L’auto-sup­pres­sion du pro­lé­ta­riat réa­li­sera dans le même mou­ve­ment la des­truc­tion des racketts poli­ti­ques, les­quels devront, face au pro­lé­ta­riat se recons­ti­tuant, s’uni­fier objec­ti­ve­ment en un seul mou­ve­ment : celui de la contre-révo­lu­tion uni­ver­selle du Capital.

Avec la fin du Capital, ce sera la fin de la démo­cra­tie, la fin de la poli­ti­que et de son ultime contenu : le spec­ta­cle. »

(Le Voyou, no 1).

 

Notes

40 – Les posi­tions de Marx sur la Commune à son début s’expli­quent très bien par son ana­lyse stra­té­gi­que des luttes natio­na­les « pro­gres­si­ves », sur­tout en Allemagne. Pour Marx, la guerre franco-prus­sienne était une guerre pro­gres­sive du côté prus­sien, car non pas enga­gée contre le peuple fran­çais mais contre le régime impé­ria­liste fran­çais de Napoléon III. Cette concep­tion des événements était incluse dans une vision qui se vou­lait glo­bale de la révo­lu­tion sociale. En effet, il voyait l’épicentre de la contre-révo­lu­tion dans la Russie tsa­riste féo­dale alliée à l’Angleterre capi­ta­liste et à la France impé­ria­liste ; cette contre-révo­lu­tion empê­chant le déve­lop­pe­ment de l’unité natio­nale alle­mande, donc de l’indus­tria­li­sa­tion y affé­rant, et par là même du pro­lé­ta­riat alle­mand. Pour lui, le pro­lé­ta­riat alle­mand était l’épicentre de la révo­lu­tion sociale euro­péenne, et il fal­lait donc sou­te­nir la bour­geoi­sie alle­mande dans son devoir his­to­ri­que et, par là même, dans la guerre franco-prus­sienne qui libé­re­rait en outre le pro­lé­ta­riat fran­çais du régime bona­par­tiste.

Évidemment, cette théo­ri­sa­tion arri­vera à l’incroya­ble idée conte­nue dans cette lettre à Engels :

« Les Français ont besoin de rece­voir une volée. Si les Prussiens gagnent, la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir d’État sera utile à la classe ouvrière alle­mande. Si l’Allemagne l’emporte, le centre de gra­vité du mou­ve­ment ouvrier euro­péen se dépla­cera de France en Allemagne, et il suffit de com­pa­rer le mou­ve­ment dans les deux pays de 1866 à nos jours pour voir que, du point de vue de la théo­rie et de l’orga­ni­sa­tion, la classe ouvrière alle­mande est supé­rieure à la fran­çaise. Son poids accru sur la scène mon­diale signi­fiera aussi que notre théo­rie l’aura emporté sur celle de Proudhon, etc. »

(Marx à Engels, 20 juillet 1870.)

 

Évidemment, toute cette vision des choses, elle-même pro­duite par la contre-révo­lu­tion encore ina­che­vée, ame­nait à des posi­tions qui devien­dront les bases poli­ti­ques de la doc­trine social-démo­crate. Le rap­port Marx/social-démo­cra­tie n’est pas seu­le­ment néga­tif, il est posi­tif. Cette volonté de glo­ba­li­ser au niveau uni­ver­sel (temps et espace) le che­mi­ne­ment néces­saire, selon des lois d’évolution his­to­ri­que et économique, du déve­lop­pe­ment des luttes de clas­ses et de leurs résul­tan­tes, au tra­vers d’une époque riche en situa­tions par­ti­cu­liè­res et en média­tions his­to­ri­ques impor­tan­tes, l’ame­nait à tomber tête bais­sée dans ces média­tions. Évidemment ce n’est pas l’indi­vidu « Marx » qui est ici en ques­tion, mais le rap­port social.

Soutenir le capi­ta­lisme alle­mand pour détruire le bona­par­tisme et rendre plus libre de ses actions le pro­lé­ta­riat fran­çais, et en même temps en vue de créer les bases d’un accrois­se­ment de la pro­lé­ta­ri­sa­tion en Allemagne, etc., tous ces cal­culs tac­ti­ques au nom de la grande stra­té­gie « scien­ti­fi­que » en arri­vaient à sacri­fier le mou­ve­ment réel, le mou­ve­ment de la classe révo­lu­tion­naire. Deux points sont clairs : 1) l’épicentre de la révo­lu­tion était bien le pro­lé­ta­riat fran­çais qui, lors de la Commune, appa­rut aux yeux du monde comme por­teur du contenu du mou­ve­ment his­to­ri­que, 2) cette atti­tude revient à sou­te­nir Bismarck en Allemagne et à désar­mer les pro­lé­tai­res alle­mands au nom de la révo­lu­tion natio­nale bour­geoise néces­saire à leur lutte future, alors que leur lutte exis­tait déjà. Quand Dangeville, dans son Marx Engels, Écrits Militaires, essaie de jus­ti­fier cela par une gym­nas­ti­que pseudo-dia­lec­ti­que, il révèle ses arriè­res téléo­lo­gi­ques : « En effet, les ouvriers fran­çais furent inca­pa­bles de ren­ver­ser leur propre bour­geoi­sie (et ce fut Bismarck qui s’en char­gea) », car, et ceci ne fait pas l’ombre d’un doute, c’est Bismarck qui a hissé la bour­geoi­sie fran­çaise en ame­nant Thiers et Versailles, ses vrais repré­sen­tants, au pou­voir. La manière de vou­loir jus­ti­fier à tout prix les posi­tions tac­ti­ques des maî­tres, manie mor­bide et ridi­cule chez ces bor­di­ghis­tes, atteint là le point culmi­nant : la fabri­ca­tion d’une his­toire irréelle, elle-même opé­rant pour la bonne cause de l’his­toire idéo­lo­gi­que du pro­gramme… « inva­riant ». Cette mau­vaise plai­san­te­rie de Marx et Engels, reprise par Dangeville, trouve son abou­tis­se­ment réel dans la social-démo­cra­tie. Tout de suite, quel­ques lignes de force qui la relient à Bernstein et autres : — les sub­ti­li­tés méta­phy­si­ques entre guer­res défen­si­ves et offen­si­ves (l’on sait quel chemin elles sui­vront) ; — le sou­tien à Bismarck de façon peu dif­fé­rente de Lassalle : « Dans ces condi­tions, il serait absurde, pour cette seule raison, de faire de l’anti-bis­mar­ckisme le prin­cipe direc­teur unique de notre poli­ti­que. Tout d’abord, jusqu’ici — et notam­ment en 1866 — Bismarck n’a-t-il pas accom­pli une partie de notre tra­vail, à sa façon, certes, mais en l’accom­plis­sant tout de même. Il nous pro­cure une place plus nette qu’aupa­ra­vant » (Marx, lettre à Engels, 15-8-1870) ; — la par­ti­ci­pa­tion à l’effort de guerre et l’appel à la conso­li­da­tion d’une armée natio­nale contre le prin­cipe des mili­ces ouvriè­res, tout ceci allié à la demande de répres­sion poli­cière sévère de l’État prus­sien sur tous les ouvriers et petits pay­sans fuyant le ser­vice mili­taire (cf. le texte abject d’Engels : La ques­tion mili­taire prus­sienne et le Parti ouvrier alle­mand, 1865) ; et nous pour­rions conti­nuer la liste prou­vant que Marx et Engels fon­daient, en avance, la social-démo­cra­tie.

Il ne s’agit pas, cepen­dant, de lancer la balle sur ces deux mes­sieurs comme au tir forain, mais aussi de voir à quel point Marx et Engels conce­vaient toute cette ligne de posi­tions tac­ti­ques comme néces­si­tés du moment. Même si leur ana­lyse était abso­lu­ment fausse, elle se réfé­rait à une vision com­mu­niste du mou­ve­ment du pro­lé­ta­riat ; elle s’expli­quait très bien par les média­tions aveu­glan­tes de l’époque, alors que les sociaux-démo­cra­tes et leurs suc­ces­seurs « socia­lis­tes » ou « sta­li­niens » repren­dront toute cette ana­lyse comme déta­chée de son contexte, comme abso­lue, comme éternelle, comme vala­ble pour tou­jours et depuis tou­jours (« L’Armée de Valmy »). Marx était un maté­ria­liste et pou­vait se trom­per, car limité maté­riel­le­ment par l’époque, mais ces his­trions et ces poli­ti­ciens, eux, ne font qu’appli­quer « ad aeter­nam » des prin­ci­pes appe­lés « marxis­tes » à la réso­lu­tion des pro­blè­mes maté­riels, ce qui est lar­ge­ment dif­fé­rent. Si Marx appe­lait à sou­te­nir Bismarck, c’était pro­vi­soi­re­ment, etc. Deux faits peu­vent conclure pro­vi­soi­re­ment ici cette dis­cus­sion qui, hélas, n’a pas encore été abor­dée par le mou­ve­ment réel actuel

1) Marx rec­ti­fia son juge­ment sur la Commune, l’Allemagne et la social-démo­cra­tie, et la Russie (cf. Correspondance avec Vera Zassoulitch) ; et il rec­ti­fia son juge­ment de façon qui ne laisse aucun doute.

2) S’il pré­fé­rait le déve­lop­pe­ment puis­sant de l’indus­trie alle­mande à sa sta­gna­tion, c’était parce que plus une économie s’épanouit, plus les contra­dic­tions s’aggra­vent, pro­dui­sant à la fin des crises pro­fon­des néces­sai­res pour la révo­lu­tion ; ce n’était donc pas parce qu’il croyait en un déve­lop­pe­ment har­mo­nieux du pro­ces­sus social, comme ses dis­ci­ples alle­mands, mais bien parce que la théo­rie du pro­lé­ta­riat ne peut être que catas­tro­phiste ; pour la raison inverse elle-même.

Les posi­tions de Marx sur la Guerre franco-prus­sienne et le déclen­che­ment de la Commune, qui ne peu­vent être que som­mai­re­ment trai­tées ici, sont d’une impor­tance capi­tale pour la com­pré­hen­sion du mou­ve­ment his­to­ri­que actuel (ques­tion mili­taire, ques­tion natio­nale, etc.), mais ce tra­vail n’a jamais encore été réa­lisé que par des « dis­ci­ples ortho­doxes » ou des contemp­teurs sans intel­li­gence ni néces­sité de cette intel­li­gence, leur situa­tion réelle ne l’exi­geant pas. Nous pen­sons qu’en par­ti­cu­lier la com­pa­rai­son avec les écrits de Bakounine aux mêmes moments (Lettres d’un fran­çais, L’Empire Knouto-ger­ma­ni­que) et leur réelle confron­ta­tion, per­met­traient d’y voir un peu plus clair et, en même temps, feraient appa­raî­tre la Ire Internationale sous son aspect de lien orga­ni­que entre les phases dif­fé­ren­tes de déve­lop­pe­ment du pro­lé­ta­riat, ainsi que la rela­tion dia­lec­ti­que exis­tant entre cet aspect et la tota­lité du mou­ve­ment des luttes de clas­ses en 1870-71, tota­lité que Marx et Bakounine, fixés à des phases déter­mi­nées du pro­ces­sus social, n’ont com­prise qu’après coup. Les écrits de Bakounine sont indis­pen­sa­bles pour l’ana­lyse de ce moment his­to­ri­que déci­sif : la Guerre franco-prus­sienne, le Russe uti­li­sant les mêmes argu­ments que Marx, mais pour défen­dre le côté fran­çais (appel à l’armée popu­laire, etc.), tout en mépri­sant comme Marx la soi-disant inca­pa­cité du pro­lé­ta­riat fran­çais à se défaire de sa bour­geoi­sie, mais en le consi­dé­rant cepen­dant comme l’épicentre de la révo­lu­tion euro­péenne et en adop­tant un point de vue également plus juste sur Bismarck et l’Allemagne.

41 – Le 14 sep­tem­bre 1870 au soir, Michel Bakounine quitte Genève pour Lyon. Là, il veut essayer de réa­li­ser son pro­gramme, conclu­sion de ses Lettres d’un Français, et qui déclare pou­voir sauver la France par l’anar­chie et la révolte dans les pro­vin­ces, en « bri­sant la machine gou­ver­ne­men­tale  » (ce qui sera la leçon impor­tante de la défaite de la Commune, même si celle-ci ne put la tirer durant sa propre exis­tence, isolée qu’elle était de la pro­vince où les sou­lè­ve­ments furent ou mai­gres ou aus­si­tôt répri­més).

Le 4 sep­tem­bre, un Comité de Salut Public s’était ins­tallé à l’Hôtel de Ville, mais il avait été rem­placé le 15 par un Conseil Municipal élu de ten­dan­ces modé­rées. Les 17 et 18 sep­tem­bre, au cours de réu­nions publi­ques, sous l’ins­ti­ga­tion du révo­lu­tion­naire russe, un Comité de Salut de la France est ins­tauré. Le 25, Bakounine et ses amis rédi­gent et impri­ment une grande affi­che qui est un appel à l’insur­rec­tion et qui ins­taure de but en blanc : — l’abo­li­tion de la machine admi­nis­tra­tive et gou­ver­ne­men­tale de l’État ; — la jus­tice popu­laire ; — la sus­pen­sion de l’impôt et des hypo­thè­ques ; — la prise de pou­voir dans chaque com­mune par un Comité de Salut ; — la for­ma­tion, à Lyon, d’une Convention révo­lu­tion­naire du Salut de la France, faite de délé­gués des Comités de Départements. L’affi­che s’ache­vait par :

« Aux armes !!! ». Les signa­tai­res étaient de Lyon et de la région (entre autres, Albert Richard, Louis Palix, et Blanc), de Marseille (Bastelica) et de Saint-Étienne (Dupin). Le 26 a lieu une réu­nion publi­que où lec­ture est donnée du texte de l’affi­che. Le 28, l’insur­rec­tion éclate, Cluseret est acclamé géné­ral de l’armée révo­lu­tion­naire, les gardes natio­naux sont désar­més et le Comité du Salut de la France s’ins­talle à l’Hôtel de Ville. Mais le manque de bases sérieu­ses (quel­ques grou­pes d’ouvriers armés) et l’indé­ci­sion parmi les insur­gés d’opé­rette diri­gés par un géné­ral d’opéra-bouffe (Cluseret qui, comme on le sait, s’est fait remar­quer encore plus brillam­ment à Paris), amè­nent la plu­part des com­pa­gnons de Bakounine à s’enfuir, et le Conseil Municipal à se réins­tal­ler aus­si­tôt. Bakounine, arrêté quel­ques ins­tants, puis déli­vré par son ami Ozaroff, est obligé de partir pour Marseille.

Cette « folle équipée » de Bakounine qui avait, pour la réa­li­ser, coo­péré avec les radi­caux et jaco­bins petits-bour­geois phra­seurs, ou sim­ple­ment traî­tres (cer­tains s’avé­rè­rent être des agents de Napoléon III), avait permis à Marx de faire des gorges chau­des un peu trop faci­le­ment, car tout ceci était volon­ta­riste, put­schiste et « comi­tard » (les Comités de Salut, concep­tion par­ti­cu­liè­re­ment bureau­cra­ti­que de l’insur­rec­tion révo­lu­tion­naire) ; c’était en même temps une ten­ta­tive sin­cère de pré­ve­nir l’iso­le­ment de Paris, un essai pra­ti­que de pren­dre les devants de Thiers et de sa bour­geoi­sie, liés à une pro­fonde angoisse devant la situa­tion cru­ciale du pro­lé­ta­riat fran­çais. Cette ten­ta­tive n’était pas si absurde que cela, et son échec immé­diat signi­fiait un échec plus pro­fond : l’échec iné­vi­ta­ble de la Commune de Paris. Au même moment où Marx pro­di­guait des conseils de modé­ra­tion à la classe ouvrière fran­çaise, de façon plus qu’ambi­guë et irréa­liste, des gens s’essayaient, avec leurs moyens et leur énergie, à étendre l’insur­rec­tion à toute la France. Mais là où Marx mit le doigt sur l’impor­tance du pro­blème, ce fut sur la pré­ten­tion à vou­loir abolir l’État par décret, pré­ten­tion qu’eut alors Bakounine et qui conte­nait toute l’ambi­guïté et la non-his­to­ri­cité de l’idéo­lo­gie anar­chiste :

« Le 28 sep­tem­bre, jour de son arri­vée, le peuple s’était emparé de l’Hôtel de Ville. Bakounine s’y ins­talla : alors arriva le moment cri­ti­que, le moment attendu depuis bien des années, où Bakounine put accom­plir l’acte le plus révo­lu­tion­naire que le monde ait jamais vu : il déclara l’Abolition de l’État. Mais l’État, sous la forme et l’espèce de deux com­pa­gnies de gardes natio­naux bour­geois, entra par une porte qu’on avait oublié de garder, balaya la salle et fit repren­dre à la hâte le chemin de Genève à Bakounine »

(Karl Marx, L’Alliance de la Démocratie Socialiste et l’A.I.T., 1873).

42 – Paul Brousse (1843-1912) est alors le chef du pos­si­bi­lisme fran­çais. Brousse est le repré­sen­tant typi­que du car­rié­risme poli­ti­que ouvrié­riste, de la ten­dance poli­ti­que à réduire les luttes pro­lé­ta­rien­nes à l’économisme, aux réfor­mes « pra­ti­ques », au refus indi­gné de toute théo­rie. Ce qui unit les dif­fé­ren­tes par­ties de la vie de Brousse, c’est l’anti-marxisme dans tout ce que cela peut avoir de borné et de réac­tion­naire, et non pas par son rôle de cri­ti­que radi­cale comme chez Malatesta ou Nieuwenhuis, etc. Paul Brousse ou « de la bombe aux muni­ci­pa­les ».

En effet, Paul Brousse a d’abord été anar­chiste, et même un de ses hommes actifs entre 1872 et 1878. Il fut avec Alerini et Carnet le fon­da­teur au Printemps 1873 du Comité de Propagande révo­lu­tion­naire socia­liste de la France méri­dio­nale, situé à Barcelone où ils tiraient le jour­nal La Solidarité Révolutionnaire, jour­nal anar­chiste, rédigé en grande partie par lui-même et intro­duit et dif­fusé clan­des­ti­ne­ment en France. Il alla ensuite en Suisse rejoin­dre les anti-auto­ri­tai­res après être passé par Lyon plu­sieurs mois durant les­quels il avait pris contact avec l’impor­tant groupe révo­lu­tion­naire de la Croix-Rousse, qui jouera un si grand rôle dans la réap­pa­ri­tion fugi­tive de ten­dan­ces sub­ver­si­ves au sein du mou­ve­ment pro­lé­ta­rien fran­çais, il par­ti­cipa, en 1873, au 1er Congrès de l’A.I.T.-anti-auto­ri­taire, comme délé­gué d’une sec­tion fran­çaise et de la Fédération Espagnole, après quoi il orga­nisa à Berne la ren­contre entre Bakounine, Alerini, Pindy, et les Espagnols Farga et Vinas, joua un rôle de pre­mier plan en Suisse Romande, sur­tout au sein de l’équipe qui rédi­geait le Bulletin de la Fédération Jurassienne. Il créa une sec­tion à Berne et y aida également à la créa­tion d’une sec­tion en langue alle­mande avec, comme jour­nal, Arbeiter Zeitung (1876-1877) (cf. note 7), et qui sera la base de départ du mou­ve­ment anar­chiste révo­lu­tion­naire alle­mand, fut aussi l’un des mem­bres de cette Fédération Française créée par Pindy, et de sa Commission d’Administration (avec Pindy, Alerini, Dumartheray et Montels) ; en juin 1877, avec l’aide de Kropotkine, il créa le jour­nal de la Fédération, L’Avant-Garde, dif­fusé clan­des­ti­ne­ment en France ; il rédi­gea enfin le mani­feste abs­ten­tion­niste d’octo­bre 1877. En même temps qu’il déployait toute cette acti­vité, Brousse fai­sait partie de la petite « com­mu­nauté révo­lu­tion­naire » réunie plus ou moins secrè­te­ment autour de Kropotkine et ayant des contacts inter­na­tio­naux paral­lè­les à l’orga­ni­sa­tion de l’A.I.T. D’autre part, il était le repré­sen­tant, avec Costa, de l’aile la plus extré­miste du mou­ve­ment : en février 1877, il orga­nisa une mani­fes­ta­tion de rue à Berne contre l’avis des « modé­rés », regrou­pés autour de James Guillaume, ce qui amena des trou­bles sérieux, et pour lui la prison et le ban­nis­se­ment ; mais sur­tout, il était un de ceux qui pro­fes­saient ouver­te­ment la néces­sité de la « pro­pa­gande par le fait »  : avec Costa, il fit ainsi plu­sieurs confé­ren­ces et décla­ra­tions prô­nant la bombe et la dyna­mite. Et cette même impa­tience à obte­nir quel­que chose, à ne pas atten­dre la révo­lu­tion, l’entrai­nait sur le chemin du réfor­misme, issu de cette même impa­tience, puis­que les réfor­mes s’obtien­nent « en atten­dant », « faute de mieux ». La gauche ita­lienne a tou­jours vu l’impor­tance de cette rela­tion quand elle affir­mait que c’est l’impa­tience qui est source de l’oppor­tu­nisme. Et cette même impa­tience qui condui­sit ainsi Brousse au réfor­misme, l’y condui­sit même très vite puisqu’en 1878, au Congrès de la Fédération Jurassienne, il pro­posa la par­ti­ci­pa­tion aux élections muni­ci­pa­les et le sou­tien à la can­di­da­ture de Blanqui. La volonté de forcer l’Histoire par des bombes ou le putsch a bien les mêmes raci­nes que le fait de vou­loir lui arra­cher au moins des petits riens qui sont quand même des débuts à la grande révo­lu­tion. En 1879, expulsé de Suisse, Brousse rentra dans le rang, rejoi­gnant Guesde et ses amis (pour la suite de cette brillante car­rière, consul­ter la note 18).

43 – Danemark. En 1889, la mino­rité d’oppo­si­tion de gauche, diri­gée par Gerson Trier et Nicolaï Petersen et publiant l’heb­do­ma­daire Arbedjeren (« Le tra­vailleur »), est exclue par seu­le­ment 2700 voix sur 40 000 qu’en com­porte le parti, sur ins­ti­ga­tion du Comité Exécutif du Parti Social-Démocrate Danois, à la suite de manœu­vres bureau­cra­ti­ques diver­ses, de mani­pu­la­tions des votes, et d’une polé­mi­que vio­lente ten­dant sou­vent à per­son­na­li­ser le conflit afin de mieux en enrayer l’impor­tance réelle et les bases théo­ri­ques. Engels, dans cette affaire, quoi­que ami per­son­nel de Trier et étant en accord avec eux, donne sa béné­dic­tion papale à l’exclu­sion, favo­ri­sant ainsi, une fois de plus, l’évolution fran­che et nette de la IIe Internationale en orga­nisme bour­geois pur et simple, même plus réfor­miste.

Pour se rendre compte que dans ce cas comme en Hollande et en Suède, on n’assiste pas à un phé­no­mène acci­den­tel, lié à quel­que « faute » ou désac­cord « tac­ti­que » entre des frac­tions dif­fé­ren­tes, mais bien à un phé­no­mène géné­ral dans une aire his­to­rico-géo­gra­phi­que déter­mi­née (la IIe Internationale dans les pays anglo-saxons-nor­di­ques), il est bon de reve­nir en arrière et de faire briè­ve­ment l’his­toire du mou­ve­ment social au Danemark jusqu’en 1889.

Il exis­tait, en 1871, une sec­tion de la Ire Internationale, à Copenhague prin­ci­pa­le­ment, dont, fait remar­qua­ble, la direc­tion était entre les mains d’ouvriers et de pro­lé­tai­res intel­lec­tuels, et non pas de petits ou moyens bour­geois, comme en Allemagne (doc­teurs, pro­fes­seurs, etc.). Ils pos­sé­daient un jour­nal, Socialisten, dirigé par Harald Brix, quo­ti­dien dès avril 1872, saisi plu­sieurs fois par la cen­sure et la police, et pour cela parais­sant quel­que­fois à l’étranger comme à Hambourg ou à Malmoe (Suède) ; ce jour­nal réu­nis­sait autour de lui toute la frac­tion active du pro­lé­ta­riat danois, inter­ve­nant dans les grèves sou­vent vio­len­tes qui se tra­dui­saient pres­que à chaque fois par un affron­te­ment phy­si­que avec la police.

Ce pro­ces­sus culmina le 5 mai 1872. Ce jour-là, les ouvriers maçons étaient en grève, Socialisten avait convo­qué tous les ouvriers de Copenhague pour un grand mee­ting déci­sif. Comme de toute évidence le mee­ting fut inter­dit par le gou­ver­ne­ment, la police prit d’assaut la place publi­que où devait se tenir la réu­nion et l’occupa ; il y eut col­li­sion très vio­lente et plu­sieurs lea­ders furent arrê­tés : Louis Piot, Paul Geleff, et Harald Brix entre autres. Sur l’inculpa­tion d’exci­ta­tion au meur­tre et au pillage (déjà !… ), ils furent condam­nés à plu­sieurs années de tra­vaux forcés. Malgré cela le mou­ve­ment s’agran­dis­sait et s’appro­fon­dis­sait quand même, et en août 1873, l’Association Ouvrière fut inter­dite et dis­soute par le gou­ver­ne­ment. C’est alors que le Parti Social Démocrate fut fondé et que les choses com­men­cè­rent à se gâter.

1870-73 était une crise économique et poli­tico-mili­taire impor­tante en Europe, qui permit au pro­lé­ta­riat indus­triel d’inter­ve­nir un peu par­tout, mais sur­tout à Paris, et qui amena l’assaut révo­lu­tion­naire et la Commune. Après la défaite de la classe ouvrière fran­çaise, la contre-révo­lu­tion put réta­blir l’ordre par le biais de tous les États deve­nus des armes anti-pro­lé­ta­rien­nes avant toute autre fonc­tion.

Un cycle de contre-révo­lu­tion allait durer qua­rante-cinq ans envi­ron, carac­té­risé prin­ci­pa­le­ment par l’essor de la Social-Démocratie de façon quasi tota­li­taire. Tout ce qui, du dedans du mou­ve­ment socia­liste, ten­dait théo­ri­que­ment au com­mu­nisme, fut labo­rieu­se­ment et sys­té­ma­ti­que­ment raboté et/ou rejeté à l’exté­rieur du mou­ve­ment ouvrier dont les sociaux-démo­cra­tes avaient l’entier mono­pole poli­ti­que (cf. post­face) ; A-M-A’ pou­vait valser impu­né­ment : à l’inté­rieur de l’équation, le ’ ache­tait le droit à l’exis­tence démo­cra­ti­que du pro­lé­ta­riat. Ce schéma est on ne peut plus indis­cu­ta­ble si l’on suit la péré­gri­na­tion danoise dans tous ses aléas.

En août 1877, Piot et Geleff se sau­vè­rent en Amérique, à Chicago, avec la caisse, ce qui n’était pas si bête. Socialisten devint à cause de cela de plus en plus irré­gu­lier ; et le scan­dale attei­gnit le mou­ve­ment socia­liste. Ici, l’indi­gna­tion morale est géné­ra­le­ment et géné­reu­se­ment de rigueur, mais la rigueur cri­ti­que n’a rien à voir avec la morale. Pourquoi, et telle est la vraie ques­tion qui com­porte en elle-même sa réponse, deux révo­lu­tion­nai­res tels que Piot et Geleff, qui avaient donné le meilleur (et le pire) de leur vie dans le mou­ve­ment, qui avaient risqué la prison et gagné le bagne, qui avaient repré­senté le cou­rant radi­cal du pro­lé­ta­riat danois dans ses années de luttes les plus inten­si­ves, pour­quoi se sau­vaient-ils avec la caisse ? si ce n’est parce que le mou­ve­ment n’était plus un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, mais contre-révo­lu­tion­naire, et qu’ils n’avaient rien à faire dedans  ; Harald Brix, lui, avait son domi­cile dans une prison danoise, pour agi­ta­tion révo­lu­tion­naire ; il mourra en 1881. Les poli­ti­ciens avaient ainsi les mains libres.

C’est fin 1877 que le pre­mier Congrès Socialiste se tint au Danemark. Il adopta le pro­gramme de fusion de Gotha, et repré­sen­tait 7000 mem­bres alors qu’au plus fort de la lutte en 1872, l’Association en comp­tait à peine 700 ; ce qui prouve la nature obli­ga­toi­re­ment contre-révo­lu­tion­naire d’un tel parti de 7000 mem­bres en 1877, en pleine période de calme social, et dans un petit pays comme le Danemark. Il n’y a qu’à lire les motions votées pour se rendre compte à quel point la ten­dance révo­lu­tion­naire avait dis­paru pour faire place à l’agi­ta­tion « poli­ti­que » et « syn­di­cale ». Les deux mamel­les en étaient le par­le­men­ta­risme et le trade-unio­nisme. En 1884, le P.S.D. s’allia à l’oppo­si­tion bour­geoise pour ren­ver­ser le minis­tère Estrup, ce qui gonfla ses effec­tifs et sa popu­la­rité de façon impres­sion­nante : il avait gagné son ticket d’entrée offi­ciel dans l’arène démo­cra­ti­que. Et nous pas­sons sur le reste.

Dans une cir­cu­laire interne pour la pré­pa­ra­tion au Congrès de 1888, on peut lire : « Il faut porter tous nos efforts pour avoir des réfor­mes pra­ti­ques qui ten­dent à amé­lio­rer le sort de la petite-bour­geoi­sie » et ceci encore dans une décla­ra­tion publi­que : « Aux labou­reurs qui pos­sè­dent des terres, l’État doit pro­cu­rer les capi­taux néces­sai­res à bon marché ». Lors des élections muni­ci­pa­les de 1888 à Copenhague, le P.S.D. se déclara ouver­te­ment repré­sen­tant des inté­rêts de la petite-bour­geoi­sie, et pro­posa la conci­lia­tion entre ouvriers et petit-bour­geois. Il n’est même plus ques­tion ici d’alliance de clas­ses, de tac­ti­que, et du bavar­dage habi­tuel sur ces ques­tions, mais fran­che­ment de chan­ge­ment du côté de la bar­rière sociale. Et c’est alors que la mino­rité marxiste anti-par­le­men­ta­riste s’orga­nise autour du jour­nal Arbedjeren pour amener la rup­ture dont nous par­lions plus haut. (À ce sujet, il faut noter qu’il y avait eu, depuis le début, une oppo­si­tion regrou­pée autour de Sophus Pihl)

Les exclus, appe­lés à tort par leurs adver­sai­res : « anar­chis­tes », fon­dent le Parti Socialiste Révolutionnaire, en gar­dant la revue Arbedjeren comme revue du Parti. Leur combat est triple : à la fois contre l’État et la police (Petersen fait des séjours fré­quents en prison), le patro­nat, et la social-démo­cra­tie. Ils refu­sent, selon leurs pro­pres termes, de « faire de la poli­ti­que », iden­ti­fiant la lutte poli­ti­que à la recher­che de réfor­mes bour­geoi­ses aux­quel­les ils s’oppo­sent également. En août 1890, au Congrès Scandinave de Christiana (102 délé­gués), la dis­cus­sion est vive entre sociaux-démo­cra­tes et socia­lis­tes révo­lu­tion­nai­res, ceux-ci repro­chant aux pre­miers leur refus de sou­te­nir la lutte des chô­meurs et des sans-tra­vail, refus lié à la défense des inté­rêts des pay­sans pro­prié­tai­res, des arti­sans, et des ouvriers aisés, et au sabo­tage orga­nisé de la lutte immé­diate pour la jour­née de huit heures. Le P.S.D. finira bien mal d’ailleurs ; après avoir gagné 5 sièges au Parlement, il s’alliera aux Bourgeois radi­caux et devien­dra un membre euro­péen du « pos­si­bi­lisme ».

Pendant un an (1892-1893), Petersen est mis en prison à cause d’un arti­cle dans L’Ouvrier, qui reven­di­que l’insur­rec­tion et la des­truc­tion de l’État. Pendant son empri­son­ne­ment, une autre ten­dance, anar­chi­sante, prend la direc­tion de la rédac­tion de L’Ouvrier et com­mence à y repro­duire des arti­cles de Der Sozialist de Berlin dirigé par Landauer (cf. note 7) ; après un an, la revue doit cesser de paraî­tre (le tout d’après une lettre de Petersen à Engels [8-7-1893]). Pour éviter de pren­dre posi­tion entre Engels et « Die Jungen », Petersen sou­tient que l’oppo­si­tion danoise est une oppo­si­tion de prin­cipe de tac­ti­que, alors qu’entre l’oppo­si­tion alle­mande et la direc­tion de la S.D. alle­mande il n’y a que des « nuan­ces » (selon un arti­cle de Petersen dans L’Ouvrier, 8-11-1891). L’ambi­guïté est pro­fonde, et en 1901 (entre autres), la pres­sion de la direc­tion de la IIe Internationale (Bebel, les Autrichiens) amène la direc­tion de la S.D. danoise à annu­ler les exclu­sions de 1889.

C’est durant cette période 1889-1901 que la radi­ca­lité de la gauche secondin­ter­na­tio­na­liste danoise atteint le sommet, Trier se mon­trant même posi­tif envers l’anar­chisme dans des arti­cles publiés en 1894, dans les­quels il pro­clame avoir plus de com­mu­nauté spi­ri­tuelle avec Bakounine et Kropotkine qu’avec le « social-démo­cra­tisme ». À part 1916 où Trier quitte la S.D. en signe de pro­tes­ta­tion contre son minis­té­ria­lisme, l’oppo­si­tion se mani­feste à l’inté­rieur de la social-démo­cra­tie (1901-1916). Trier mourra en 1918 en expri­mant sa sym­pa­thie pour le nou­veau Parti Socialiste Ouvrier (plus tard Communiste), dans lequel il n’a pas voulu entrer parce que ce parti res­tait par­le­men­ta­riste.

La ten­dance anar­chi­sante qui avait eu la rédac­tion en 1892 est très peu arti­cu­lée ; et c’est seu­le­ment dans la pre­mière décade de ce siècle qu’on peut voir une ten­dance révo­lu­tion­naire extra-marxiste avec le quo­ti­dien La Revue Ouvrière Socialiste (1908) de Chr. Christensen, dis­ci­ple de Trier et Petersen (dans ce jour­nal, Petersen écrira aussi de temps en temps jusqu’en 1915 où il devient à moitié fou après une ten­ta­tive de sui­cide). Cette ten­dance qui en 1905-1908 publiera un texte anti-par­le­men­ta­riste de Herman Teistler datant envi­ron de 1890 et por­tant le titre de « Réveillez-vous », sera aussi l’impor­ta­trice au Danemark des idées du « syn­di­ca­lisme-révo­lu­tion­naire ». En 1908, Chr. Christensen et d’autres fon­de­ront la Fédération Syndicaliste et en 1910, l’Union de l’Opposition Syndicale, dont la ten­dance autour de 1920 essaiera de s’uni­fier avec la gauche com­mu­niste non anar­cho-syn­di­ca­liste (le texte prin­ci­pal de Christensen date du début de 1921 et il est inti­tulé « Moscou et le syn­di­ca­lisme » — la même année le zino­vie­visme uni­fi­ca­teur et anti-scis­sion­niste détruit cette ten­ta­tive).

43bis – Un mou­ve­ment de type inter­mé­diaire entre le mou­ve­ment danois et le mou­ve­ment hol­lan­dais se déve­loppa en Suède mais sur des bases bien moins radi­ca­les et quan­ti­ta­ti­ve­ment infé­rieu­res. En par­ti­cu­lier, le mou­ve­ment, après une phase ter­ro­riste, dégé­néra plus vite qu’ailleurs sur son axe ouvrié­riste et fut le départ du mou­ve­ment anar­cho-syn­di­ca­liste sué­dois qui existe encore actuel­le­ment et demeure même le der­nier mou­ve­ment de ce type ayant une cer­taine impor­tance syn­di­cale après la dis­pa­ri­tion réelle de la C.N.T. La S.A.C. est l’exem­ple de ce que peut pro­duire le déve­lop­pe­ment-limite du contenu syn­di­ca­liste-révo­lu­tion­naire dans la société moderne : « apo­li­tisme », civisme social, paci­fisme social, coges­tion, apo­lo­gie de la démo­cra­tie, sou­tien au « Welfare State », etc. On peut trou­ver dans Nettlau quel­ques ren­sei­gne­ments au sujet du mou­ve­ment « Bergregen ».

44 – Jean-Louis Pindy (ou Pendy) (1840-1917). Ouvrier menui­sier qui adhéra en 1867 à l’Internationale dont il fonda la sec­tion de Brest ; la même année il partit habi­ter Paris où il prit très vite une part active à la vie de l’A.I.T. Pindy fai­sait alors partie de la frac­tion proud­ho­nienne diri­gée par Tolain, qui avait voté contre le pas­sage du sol à la pro­priété col­lec­tive au Congrès de Bale (3e Congrès de l’A.I.T.) où il était repré­sen­tant de la Chambre syn­di­cale des ouvriers menui­siers de Paris. Pindy, après avoir été empri­sonné lors des procès diri­gés contre l’A.I.T., devint un des repré­sen­tants du pro­lé­ta­riat révo­lu­tion­naire, un des mem­bres agis­sants du parti du pro­lé­ta­riat durant toute l’agi­ta­tion pré­cé­dant la Commune. Il fut l’un des fon­da­teurs du Comité Central des vingt arron­dis­se­ments ; il signa l’Affiche Rouge du 6 jan­vier 1871 qui dénon­çait la tra­hi­son du gou­ver­ne­ment du 4 sep­tem­bre et pro­po­sait des mesu­res radi­ca­les pour mener la guerre « popu­laire », et qui ter­mi­nait par : « Place au peuple ! Place à la Commune ! » ; il par­ti­ci­pait en même temps aux tra­vaux du Conseil Fédéral de l’A.I.T. et à la com­mis­sion de rédac­tion du nou­veau jour­nal de celle-ci, La Lutte à Outrance ; entré le 6 sep­tem­bre 1870 dans la Garde Nationale, il en devint membre du Comité Central au début mars 1871 ; et le 18 mars, il fut de ceux qui occu­pè­rent l’Hôtel-de-Ville.

Durant la Commune, dont il était membre, il fit partie de la com­mis­sion mili­taire, puis suc­céda à Assi comme gou­ver­neur de l’Hôtel-de-Ville et, le 15 mai, signa la décla­ra­tion de la « mino­rité » contre le Comité de Salut Public.

Après avoir réussi à se cacher à Paris un cer­tain temps, il se réfu­gia en Suisse, où il devint par la suite essayeur-poin­çon­neur d’or et d’argent. y déploya une acti­vité très mili­tante au sein de la Fédération Jurassienne en tant sur­tout que secré­taire-cor­res­pon­dant du Comité Fédéral, et cela très long­temps, habi­tant à La-Chaux-de-Fonds qui était le centre du mou­ve­ment.

En 1872, il créa avec Dumartheray la Fédération Française de l’A.I.T., faite sur­tout de com­mu­nards réfu­giés en Suisse, et qui tenta, par des contacts avec quel­ques indi­vi­dus et grou­pes dis­per­sés sur­tout dans la région Rhône-Alpes (Lyon, Saint-Étienne, etc.) et exis­tant de manière plus ou moins illé­gale, de renouer les fils rompus par l’écrasement de la Commune. La Fédération Française resta long­temps fan­to­ma­ti­que, mais par le tra­vail inces­sant de mili­tants comme Carnet, Gillet, Alerini, etc. voya­geant entre Barcelone, la Suisse, et Lyon-Saint-Étienne, elle arriva à recons­ti­tuer une frac­tion « révo­lu­tion­naire » du pro­lé­ta­riat fran­çais : en été 1877, Paul Brousse et Pindy, avec l’aide de Kropotkine, firent paraî­tre le pre­mier numéro de L’Avant-Garde, jour­nal de la Fédération Française dont le champ d’action était la pro­pa­gande en France où il était dif­fusé clan­des­ti­ne­ment ; un mois après eut lieu le pre­mier Congrès de la Fédération Française, net­te­ment anar­chiste et col­lec­ti­viste, et dont les orga­ni­sa­teurs furent Montels et Brousse : le Congrès nomma une Commission admi­nis­tra­tive com­po­sée uni­que­ment de pros­crits, Alerini, Brousse, Dumartheray, Montels et Pindy.

En octo­bre 1877, Pindy signa l’affi­che-mani­feste rédigé par Brousse et appe­lant les ouvriers à l’abs­ten­tion ; cette décla­ra­tion affi­chée pres­que par­tout en France, en réponse à des calom­nies des radi­caux de Lyon vou­lant se servir des ouvriers révo­lu­tion­nai­res pour tirer leur épingle de la crise du 16 mai, fut suivie d’une autre la confir­mant et signée Jeallot, Ferré, Dumartheray, Alerini et Pindy.

Pindy fut un des signa­tai­res et le rédac­teur prin­ci­pal du rap­port pré­senté par la Fédération Française de l’A.I.T. anti-auto­ri­taire au deuxième Congrès National Ouvrier tenu à Lyon qui, s’il fut sur­tout un ras­sem­ble­ment de délé­gués syn­di­caux et pro­fes­sion­nels tout ce qu’il y avait de plus modéré et « apo­li­ti­que », vit se mani­fes­ter une oppo­si­tion « révo­lu­tion­naire » parmi une dizaine de délé­gués tels Ballivet et Dupire, mem­bres de l’A.I.T. par ailleurs.

Il par­ti­cipa également à la vie de l’Internationale anti-auto­ri­taire ; délé­gué au Congrès de Saint-Imier en 1872, comme repré­sen­tant de plu­sieurs sec­tions fran­çai­ses avec Montels, puis au 6e Congrès de l’A.I.T., en fait 1er Congrès de l’A.I.T.-anti-auto­ri­taire tenu à Genève, comme repré­sen­tant du Comité Fédéral Jurassien, il devint par la suite un des lea­ders de l’orga­ni­sa­tion, pre­nant part tous les Congrès, jusqu’au der­nier en 1877.

En 1914, il se montra très « Union Sacrée » comme tant d’autres (ainsi son ami Montels qui signa le Manifeste des Seize) et finit en odeur de sain­teté patrio­ti­que, ce qui, pour un anar­chiste, n’était pas si mal.

44bis – Gustave Lefrançais (1825-1901) est cer­tai­ne­ment un des révo­lu­tion­nai­res fran­çais les plus remar­qua­bles et les plus carac­té­ris­ti­ques de la deuxième moitié du siècle der­nier. Lefrançais, qui a vécu 1848, l’exil en Angleterre, la pré­pa­ra­tion de la Commune, la Ire Internationale et la Commune, l’Internationale Anti-Autoritaire en Suisse, etc., a tra­versé tout cela sans jamais perdre pied dans les marais poli­ti­ques qui sillon­naient cet iti­né­raire.

« Notre vie est un voyage

Dans l’hiver et dans la Nuit

Nous cher­chons notre pas­sage

Dans le Ciel où rien ne luit »

(Chanson des Gardes Suisses, mise par Céline en exer­gue de son livre Voyage au bout de la nuit.)

Il est l’exem­ple rare d’un homme repré­sen­tant du mou­ve­ment com­mu­niste à tra­vers deux contre-révo­lu­tions, et qui le resta malgré et contre l’époque.

Instituteur laïque, athée et socia­liste, Lefrançais se fait ren­voyer en 1847 et devient commis aux écritures ; il par­ti­cipe à la révo­lu­tion de 1848 ; en 1849 il par­ti­cipe à l’Association Fraternelle des Instituteurs, Institutrices et pro­fes­seurs socia­lis­tes et par­ti­cipe également à la rédac­tion de son Programme d’Enseignement, ce qui lui vaut de passer en cor­rec­tion­nelle en avril 1850 et d’être mis en rési­dence sur­veillée à Dijon.

Il réus­sit à partir pour Londres en mai 1852 ; là, c’est la misère, la défense contre les racketts poli­ti­ques en exil qui vivent bien, eux ; Lefrançais, tout en par­ta­geant cette situa­tion avec ses amis comme Joseph Déjacque, réflé­chit, et après un an et demi passé à Londres, c’est un révo­lu­tion­naire com­mu­niste qui revient à Paris, qui a fait la cri­ti­que du proud­ho­nisme, du mutua­lisme, du blan­quisme, et sur­tout qui a com­pris que le pro­lé­ta­riat n’a rien à voir avec les petits-bour­geois démo­cra­tes ou jaco­bins à la Ledru-Rollin. De 1853 à 1868, Lefrançais ren­contre tous les oppo­sants révo­lu­tion­nai­res, et les autres aussi.

Dans la période 1868-1871, qui signi­fie la montée du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, la classe, bal­bu­tiante encore, pro­duit des hommes comme Pindy, Lefrançais, Leverdays, Vermorel, etc., qui, sans être des ni « théo­ri­ciens » des « magi­ciens », l’éclairent sur son propre mou­ve­ment his­to­ri­que. Lefrançais est vite un des ora­teurs les plus popu­lai­res dans toutes ces réu­nions publi­ques qui se tien­nent au Vauxhall, au Pré-aux-clercs, à la Redoute, et qui voient toute la frange réel­le­ment en mou­ve­ment du pro­lé­ta­riat s’y engouf­frer à la recher­che de lui-même ; Lefrançais y est un des prin­ci­paux par­ti­sans et défen­seurs du com­mu­nisme, de l’union libre, etc. est membre du comité de vigi­lance du ive arron­dis­se­ment, puis du Comité Central des 20 arron­dis­se­ments, il réclame des mesu­res d’urgence, en vain. Après être passé par Mazas, il arrive à être élu membre de la com­mune, puis de la com­mis­sion exé­cu­tive ; il est de la « mino­rité » contre le Comité de Salut public.

Réfugié à Genève, il crée avec Mâlon et Ostyn la Section de pro­pa­gande et d’action révo­lu­tion­naire de Genève, dont il est le chef de file ; et par­ti­cipe aux Congrès Internationaux de l’A.I.T. Anti-Autoritaire.

Il col­la­bore à beau­coup de jour­naux « anti-auto­ri­tai­res » de l’époque jusqu’en 1878 envi­ron ; il publie également des bro­chu­res (République et Révolution, De l’atti­tude à pren­dre par le pro­lé­ta­riat en pré­sence des partis poli­ti­ques, De la dic­ta­ture, etc.), dans les­quel­les il tente une théo­ri­sa­tion de la lutte auto­nome du pro­lé­ta­riat et du refus de la poli­ti­que. Il tient à ce qu’on ne l’asso­cie pas, qu’on ne l’iden­ti­fie pas aux anar­chis­tes ; il n’est d’aucun parti, d’aucune secte.

Le « com­mu­na­lisme », outre le fou­rié­risme qu’il contient, est une ten­ta­tive d’étudier et de com­pren­dre le contenu du mou­ve­ment pro­lé­ta­rien de l’époque en se fixant pour cela à la forme « Commune » que prit ce mou­ve­ment, tout comme le « conseillisme » opé­rera plus tard la réduc­tion du mou­ve­ment à sa forme « Conseil », après sa défaite bien entendu.

Après avoir réor­ga­nisé la sec­tion de Lausanne, et s’être battu en duel avec Veermeerch, Lefrançais revient à Paris en 1887 ; à l’écart, il pas­sera la fin de sa vie… à l’écart, mais à l’écart de la poli­ti­que.

« Je meurs de plus en plus convaincu que les idées socia­les que j’ai pro­fes­sées toute ma vie et pour les­quel­les j’ai lutté autant que j’ai pu sont justes et pures.

Je meurs de plus en plus convaincu que la société au milieu de laquelle j’ai vécu n’est que le plus cyni­que et le plus mons­trueux des bri­gan­da­ges.

Je meurs en pro­fes­sant le plus pro­fond mépris pour tous les partis poli­ti­ques, fus­sent-ils socia­lis­tes, n’ayant jamais consi­déré ces partis que comme des grou­pe­ments de sim­ples niais diri­gés par d’éhontés ambi­tieux sans scru­pu­les ni ver­go­gne. » (Testament de Lefrançais.)

« Vous autres fous, vous êtes encore les hommes que j’aime le mieux. Avec vous, on peut tra­vailler et rester soi-même » (A Kropotkine).

45 – Paraf-Javal (1888-1942), anar­chiste-indi­vi­dua­liste très ambigu, c’est-à-dire la fois très inté­res­sant par cer­tains côtés (cri­ti­que du syn­di­ca­lisme, de la poli­ti­que) et de l’autre ayant par­ti­cipé toutes les tares du genre « milieux libres », « franc-maçon­ne­rie », etc. Ami du fameux « Libertad » (1875-1908) il fonde en 1905, avec ce der­nier, et d’autres anar­chis­tes connus tels Lorulot, le futur diri­geant de la Libre-Pensée, ou Kibaltchiche (alias Victor Serge), le jour­nal L’Anarchie. Ce jour­nal repré­sen­tait dans le mou­ve­ment anar­chiste le cou­rant indi­vi­dua­liste pur, l’illé­ga­lisme aussi (il influen­cera Bonnot) et la cri­ti­que de la vie sociale du capi­tal. Le der­nier numéro paraî­tra en juillet 1914.