Au fil de quelques lectures : islamisme, fascisme, choc des civilisations, religions…

décembre 2016, Jacques Wajnsztejn



De­puis qu’ils pensent trou­ver dans l’is­la­misme mi­li­tant un pro­duit de rem­pla­ce­ment à leur an­cienne es­cha­to­lo­gie mar­xiste, des in­di­vi­dus se ré­cla­mant de la Gauche ou de l’ex­trême gauche, re­jettent toute ana­lyse qui mette en rap­port dji­ha­disme of­fen­sif, et a for­tio­ri ter­ro­riste, et re­li­gion mu­sul­mane. Pour eux toutes les causes du phé­no­mène sont ex­té­rieures à l’Is­lam, à ses tra­di­tions, à son his­toire et à son ac­tua­li­té. Les mé­dias ne sont d’ailleurs pas en reste qui évitent la cri­tique des re­li­gions en gé­né­ral, dé­fendent une laï­ci­té ou­verte à tous les vents et, pour faire bonne me­sure, n’osent même pas, dans leurs ar­ticles, écrire le terme « d’État is­la­mique », se conten­tant de ci­ter l’acro­nyme arabe Daech sui­vi des ini­tiales (EI)1. Voyons ce­la plus en dé­tail.

L’is­la­misme ra­di­cal n’est pas un nou­veau fas­cisme

Alain Ba­diou est in­ter­viewé dans le jour­nal Li­bé­ra­tion da­té du 9-10 jan­vier 2016 sous le titre : « La frus­tra­tion d’un dé­sir d’Oc­ci­dent ouvre un es­pace à l’ins­tinct de mort », à pro­pos d’un pe­tit livre sur le 13 no­vembre 2015 pu­blié chez Fayard sous le titre, Notre mal vient de plus loin. Il y dé­ve­loppe l’idée que pour com­prendre l’évé­ne­ment et plus gé­né­ra­le­ment le ter­ro­risme dji­ha­diste, il ne faut pas par­tir de la cri­tique de la re­li­gion car dans ce cas on tom­be­rait obli­ga­toi­re­ment sur l’hy­po­thèse de Hun­ting­ton2 du choc des ci­vi­li­sa­tions ; hy­po­thèse que Ba­diou juge ré­ac­tion­naire.

Pour lui, il n’y a pas une is­la­mi­sa­tion qui en­traîne fas­ci­sa­tion, mais une fas­ci­sa­tion qui en­traîne is­la­mi­sa­tion.

C’est une autre ver­sion de la for­mule d’Oli­vier Roy sur l’ex­tré­mi­sa­tion po­li­ti­co-so­ciale qui, au­jourd’hui, ne trou­ve­rait son dé­bou­ché que dans l’Is­lam3. On au­rait af­faire non pas à un Is­lam ra­di­cal, mais à une is­la­mi­sa­tion de la ra­di­ca­li­té.

C’est que, pour Ba­diou et Roy, il ne peut y avoir de ra­di­ca­li­sa­tion in­terne à l’Is­lam comme si la re­li­gion en gé­né­ral et l’Is­lam en par­ti­cu­lier au­jourd’hui ne pou­vaient ja­mais po­ser pro­blème en tant que puis­sance idéo­lo­gique ou force po­li­tique. Pour eux, de façon évi­dente, la cri­tique ou l’in­ter­pré­ta­tion des évé­ne­ments ne doit pas se faire à par­tir de la cri­tique de la re­li­gion. En fait, ils ne com­prennent pas que dans la fi­gure de Daech co­existent trois élé­ments : un Is­lam de la conver­sion, peu conven­tion­nel4, une al­lé­geance po­li­tique à une fi­gure au­to­cra­tique et une di­men­sion mi­li­taire qui au­then­ti­fie, et consacre, le nou­vel adepte.

Faute de re­con­naître ce­la, ils ra­battent donc le re­li­gieux sur le so­cial pour Ba­diou, sur le cultu­rel pour Roy. En ce­la, ils ne font pas preuve d’ori­gi­na­li­té puis­qu’ils opèrent comme la plu­part des so­cio­logues et autres spé­cia­listes des sciences hu­maines5. Ce fai­sant, ils né­gligent la force et l’in­fluence wah­ha­bite, la cri­tique de la sé­pa­ra­tion entre grand dji­had quié­tiste et pe­tit dji­had guer­rier faite par Has­san El Ban­na et les Frères mu­sul­mans, l’exis­tence avé­rée d’une ten­dance dji­ha­diste au sein du cou­rant sa­la­fiste. Tous ces ou­blis ou oc­cul­ta­tions en­traînent une dif­fi­cul­té à ap­pré­hen­der un phé­no­mène dou­blé d’une or­ga­ni­sa­tion telle Daech. Ob­jec­ti­ve­ment, ils ne peuvent le clas­ser dans les États ter­ro­ristes puis­qu’il n’est pas un État et vue leur po­si­tion, ils sont obli­gés de lui dé­nier le qua­li­fi­ca­tif d’or­ga­ni­sa­tion is­la­miste.

L’EI ne se­rait qu’un groupe ma­fieux (Ba­diou) un peu par­ti­cu­lier et ses membres des « pieds ni­cke­lés » (Roy). La ra­di­ca­li­sa­tion, si ra­di­ca­li­sa­tion il y a, pro­vien­drait, dès lors for­cé­ment, d’un évé­ne­ment ex­té­rieur (l’oc­cu­pa­tion de la Pa­les­tine, la guerre en Sy­rie6, l’in­ter­ven­tion oc­ci­den­tale au Moyen-Orient) et d’un contexte par­ti­cu­lier (le chô­mage des jeunes d’ori­gine im­mi­grée, les dis­cri­mi­na­tions…) qui se­rait à l’ori­gine de ce qui va être qua­li­fié de dé­rive ou de fo­lie meur­trière. En tout cas, tout ce­la doit être ra­me­né à une cause his­to­rique dans l’his­toire oc­ci­den­tale. La co­lo­ni­sa­tion en toile de fond per­met de dé­ve­lop­per un dis­cours an­ti-im­pé­ria­liste qui sied aus­si bien à ceux qui ne voient là que de nou­veaux « gau­chistes » du dji­had (pour Roy ils ne se­raient que des nou­veaux « bri­ga­distes7 », seule la cou­leur du dra­peau chan­ge­rait pas­sant du rouge au vert), qu’à ceux qui n’y voient que de nou­veaux fas­cistes (pour Ba­diou, ils ré­ac­tivent l’image du lum­pen­pro­lé­ta­riat dont par­lait Marx).

Ba­diou confond ici des actes qui peuvent s’ap­pa­ren­ter au squa­drisme fas­ciste avec un fas­cisme po­li­tique qui im­plique un mou­ve­ment de masse… qu’on ne re­trouve jus­te­ment pas au­jourd’hui sous les formes de l’is­la­misme ra­di­cal. Le cou­rant sa­la­fiste of­fen­sif et dji­ha­diste reste très mi­no­ri­taire et pro­cède tout au­tre­ment. Il ne cherche pas à se ga­gner les masses, mais à les ef­frayer.

Cette mise à toutes les sauces du fas­cisme est cri­ti­quée par Ro­bert Pax­ton8, l’his­to­rien de la Se­conde Guerre mon­diale à pro­pos de l’amal­game fait entre des phé­no­mènes comme la cam­pagne pré­si­den­tielle de Do­nald Trump aux États-Unis, les Tea par­ty, le FN, l’is­la­misme ra­di­cal. Pax­ton y montre de façon convain­cante que Trump dé­fend clai­re­ment les mil­lion­naires et que son po­pu­lisme n’a rien d’an­ti-ca­pi­ta­liste ; que les Tea par­ty sont pour l’État mi­ni­mal et re­lèvent plu­tôt d’une idéo­lo­gie li­bé­rale/li­ber­taire ; que le FN de Ma­rine Le Pen n’est qu’un mou­ve­ment de la Droite eu­ro­péenne et n’est pas as­si­mi­lable à Aube do­rée. À l’in­verse, la po­si­tion de Ba­diou re­vient à sim­pli­fier des si­tua­tions afin de tra­cer des signes équi­va­lents pour don­ner l’im­pres­sion d’y voir plus clair. Le nou­veau ne se­rait donc ja­mais que de l’an­cien sous un nou­veau jour. Cette po­si­tion abou­tit à es­sen­tia­li­ser le fas­cisme comme une forme non his­to­rique dont l’in­va­riance, au moins à l’époque contem­po­raine, lui per­met­trait de se glis­ser dans tous les ori­peaux, y com­pris donc dans ce­lui de l’Is­lam. Cette sup­po­sée in­va­riance du fas­cisme au­to­rise par là même tous les énon­cés an­ti-fas­cistes mis en avant par di­vers groupes d’ex­trême gauche ou li­ber­taires pour ne pas avoir à prendre po­si­tion sur la ques­tion de l’is­la­misme ra­di­cal ou sur la ra­di­ca­li­sa­tion de cer­taines de ses frac­tions. Mais ces énon­cés ne sont que des pos­tures et ils ne dé­bouchent sur au­cune ac­tion pra­tique an­ti-fas­ciste vi­sant les dji­ha­distes. Et pour cause, car alors ces groupes se re­trou­ve­raient dans la même si­tua­tion que la po­lice. Il leur fau­drait me­ner l’en­quête dans des quar­tiers qu’ils ne connaissent pas, faire le tri entre « bons » et « mé­chants » et, comme dans la guerre des po­lices, ils ne se­raient ja­mais d’ac­cord entre eux. 

Mais Ba­diou9 est moins gau­chiste et plus com­mu­niste que le tout-ve­nant. Il sait que la sor­tie, si sor­tie il y a, ne peut pro­ve­nir que du dé­ga­ge­ment d’une autre pers­pec­tive. C’est là qu’in­ter­vient sa croyance en l’idée com­mu­niste ou plu­tôt en le com­mu­nisme comme idée, ma­ni­fes­tant en ce­la, une fois en­core, son in­dé­fec­tible at­ta­che­ment à la phi­lo­so­phie de Pla­ton.

Pour Ba­diou, le com­mu­nisme est sem­blable à une théo­rie scien­ti­fique qui, elle aus­si, doit être ex­pé­ri­men­tée non pas en la­bo­ra­toire, mais dans les mou­ve­ments de l’his­toire. Ce n’est donc qu’une « hy­po­thèse10 » qui de­mande à être va­li­dée ou in­va­li­dée par l’ex­pé­ri­men­ta­tion. En consé­quence, les échecs ma­ni­festes des ré­vo­lu­tions qui au XXe siècle se ré­fé­raient à cette idée n’im­pliquent pas pour au­tant que « l’on jette le bé­bé avec l’eau du bain ». Il n’y a pas de leçons à ti­rer des dé­vas­ta­tions et des ca­tas­trophes en­gen­drées par « l’idée com­mu­niste » mais seule­ment à per­sé­vé­rer dans l’af­fir­ma­tion mé­ta­phy­sique de cette idée en cher­chant à l’in­car­ner au­tre­ment. Qu’est-ce qui fonde « l’idée com­mu­niste » ? C’est le conte­nu de vé­ri­té de son énon­cé ; vé­ri­té qui trouve sa puis­sance dans… « les idéa­li­tés ma­thé­ma­tiques » (cf. Jean-Tous­saint De­san­ti). Nous sommes donc loin de l’af­fir­ma­tion de Marx : « le com­mu­nisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’éta­blir, un idéal au­quel la réa­li­té de­vra se confor­mer […] le com­mu­nisme est le mou­ve­ment réel qui abo­lit l’état ac­tuel des choses ».

Ce qui est sur­pre­nant aus­si, c’est que Ba­diou, qui est un théo­ri­cien de l’évé­ne­ment au­quel il at­tache une grande im­por­tance, en vient ici à nier la spé­ci­fi­ci­té du phé­no­mène dji­ha­diste. En ef­fet, le ca­pi­ta­lisme et l’im­pé­ria­lisme existent de­puis des cen­taines d’an­nées, l’ab­sence de pers­pec­tives pour les jeunes re­monte dé­jà à une bonne tren­taine d’an­nées. Mais ce­la n’ex­plique pas pour­quoi, main­te­nant, di­sons de­puis une quin­zaine d’an­nées, des mil­liers de jeunes Oc­ci­den­taux (mu­sul­mans ou conver­tis) se tournent jus­te­ment vers l’is­lam et pas vers le boud­dhisme, l’al­ter­mon­dia­lisme, le gau­chisme ou tout autre dé­bou­ché po­li­tique, idéo­lo­gique ou re­li­gieux, pour ten­ter de trou­ver des ré­ponses à leur in­sa­tis­fac­tion, mal être ou ré­volte ?

La com­pa­rai­son avec le fas­cisme n’a de sens que si l’on pense que le ca­pi­ta­lisme mon­dial se trouve dans une crise com­pa­rable à celle des an­nées 1930, pro­dui­sant les mêmes ef­fets dé­vas­ta­teurs sur le ni­veau et les condi­tions de vie des Oc­ci­den­taux. Des ef­fets qui ont en­traî­né à l’époque, une contes­ta­tion mas­sive des formes par­le­men­taires et dé­mo­cra­tiques, au sein de mou­ve­ments de masse ca­pables d’in­flé­chir la po­li­tique de gou­ver­ne­ments ou même de prendre le pou­voir et de dé­ve­lop­per des lo­giques à la fois sou­ve­rai­nistes, po­pu­listes et na­tio­na­listes guer­rières. Or, ce que l’on ap­pelle au­jourd’hui « la crise » ne pré­sente pas les mêmes ca­rac­tères. Il s’agit, pour le court terme du moins, d’une crise de basse in­ten­si­té aus­si bien au ni­veau éco­no­mique que po­li­tique, dont les ef­fets, dans les pays les plus riches, sont li­mi­tés par des amor­tis­seurs so­ciaux au sein d’en­sembles na­tio­naux in­ter­con­nec­tés mon­dia­le­ment (glo­ba­li­sa­tion), au ni­veau po­li­tique comme au ni­veau éco­no­mique. Le re­pli pro­tec­tion­niste et a for­tio­ri guer­rier n’est donc pas en­core de mise, même si des sou­bre­sauts sou­ve­rai­nistes se font jour çà et là. Par ailleurs, la contes­ta­tion mas­sive des formes dé­mo­cra­tiques, de la part de l’ex­trême droite comme de la part de l’ex­trême gauche, laisse place à une simple désaf­fec­tion11 (mon­tée de l’ab­sen­téisme élec­to­ral mal­gré le ral­lie­ment des gau­chistes au pro­ces­sus élec­to­ral) vis-à-vis de la vie po­li­tique et de l’ac­tion mi­li­tante. Contrai­re­ment aux an­nées 1930, c’est toute la so­cié­té qui se « droi­tise » sans éclo­sion de mou­ve­ments d’ex­trême droite si­gni­fi­ca­tifs qui se ma­ni­fes­te­raient sur le ter­rain autre qu’élec­to­ral. Seuls cer­tains pays comme l’Al­le­magne12, dans son an­cienne par­tie de l’Est sur­tout, l’Au­triche, la Hon­grie et les Pays-Bas13 semblent connaître un mou­ve­ment de telle na­ture axé sur la lutte contre les im­mi­grés et les ré­fu­giés.

Quant aux pays dits mu­sul­mans, ils sont aus­si en « crise » et par­fois des crises so­ciales bien plus graves qu’en Eu­rope, mais ce­la ne dé­clenche pas for­cé­ment par­tout un es­sor de l’Is­lam po­li­tique ou a for­tio­ri du dji­ha­disme. Les « prin­temps arabes » nous ont plu­tôt mon­tré le contraire et leur is­sue dé­ce­vante n’a pas en­traî­né une quel­conque fas­ci­sa­tion mais le re­tour de formes plus tra­di­tion­nelles, telles la dé­mo­cra­tie confis­quée (Tu­ni­sie), le putsch mi­li­taire (Égypte), le dé­man­tè­le­ment de l’État (Li­bye).

Tou­te­fois, il est bien évident que les or­ga­ni­sa­tions dji­ha­distes cher­che­ront à pro­fi­ter de la nou­velle si­tua­tion, soit en se pré­sen­tant comme le seul pro­jet al­ter­na­tif au re­tour à l’ordre au­to­cra­tique ou mi­li­taire si ce­lui-ci n’ar­rive pas à rem­plir sa fonc­tion po­li­tique d’uni­té (entre chiites et sun­nites en Irak et Sy­rie ; entre groupes tri­baux en Li­bye, etc.) ; soit en cher­chant à af­fir­mer leur propre puis­sance concur­rente comme Daech l’a dé­jà en­tre­pris.

Le re­tour de la re­li­gion et sa cri­tique

Dans son tout ré­cent livre (op. cit.), Raphaël Lio­gier s’op­pose d’em­blée à la thèse de Hun­ting­ton. Il ne s’em­bar­rasse pas de ques­tions phi­lo­so­phiques ou an­thro­po­lo­giques au­tour de la dé­fi­ni­tion de la no­tion de ci­vi­li­sa­tion14. En ef­fet, il énonce di­rec­te­ment qu’il ne peut y avoir de choc entre ci­vi­li­sa­tions à notre époque puis­qu’il n’en exis­te­rait qu’une ou plus exac­te­ment plus qu’une, la ci­vi­li­sa­tion glo­bale et tech­no­lo­gique. C’est une sorte d’ajout tech­no­lo­gique et connexion­niste à la vi­sion po­li­ti­co-mi­li­taire et cultu­relle de Bush-Blair (cf. su­pra, note 2). Face à un ad­ve­nu par­ache­vé (dé­ter­ri­to­ria­li­sa­tion, mise en ré­seau), deux néo-fon­da­men­ta­lismes se fe­raient face, ce­lui des Eu­ro­péens nos­tal­giques15 de leur an­cienne do­mi­na­tion et ce­lui des néo-fon­da­men­ta­listes mu­sul­mans ex­pri­mant leur frus­tra­tion vis-à-vis de l’Oc­ci­dent. Ces deux néo-fon­da­men­ta­lismes ali­men­te­raient en fait la thèse du choc des ci­vi­li­sa­tions. Cette ar­gu­men­ta­tion pa­raît peu convain­cante. Les néo-fon­da­men­ta­listes de Lio­gier sont en fait des conser­va­teurs, pas des « bar­bares ». Or, ceux qui ont dé­truit Pal­myre ne pro­posent pas une autre ci­vi­li­sa­tion ! Les dji­ha­distes ne sont pas des « conser­va­teurs » sans pour ce­la être des ré­vo­lu­tion­naires et c’est bien ce qui pose pro­blème si on veut quand même les qua­li­fier en termes po­li­tiques.

 

Roy, Ba­diou et Lio­gier ne veulent pas par­tir de la re­li­gion. D’abord parce qu’ils n’en font pas un su­jet de cri­tique es­sen­tielle en soi ; en­suite parce que celle-ci se­rait « de moins en moins fac­teur d’op­po­si­tion de va­leurs » (op. cit., p. 13). Pour Lio­gier, elle ne se­rait qu’un pro­duit comme un autre sur un mar­ché spé­cial qui est ce­lui de la ter­reur. La dif­fé­rence entre Al-Qaï­da et Daech tien­drait dans une stra­té­gie mar­ke­ting dif­fé­rente, in­dif­fé­ren­ciée pour Al-Qaï­da qui s’adresse à tous les mu­sul­mans ; ci­blée pour Daech qui s’adresse aux sun­nites, mais en sa­chant per­ti­nem­ment qu’ils re­pré­sentent la plus grande part de mar­ché16. Les so­cio­logues bour­dieu­siens sont certes tan­cés par Valls mais les post-mo­dernes re­la­ti­vistes semblent cher­cher le fer pour se faire battre quand, comme ici, Lio­gier ré­duit la concur­rence entre groupes dji­ha­distes à une concur­rence entre marques.

Dans la sorte de po­lé­mique qui se fait jour concer­nant les termes de « re­tour » ou de « re­cours » à la re­li­gion, ces trois-là penchent plu­tôt pour l’idée d’un re­cours à la re­li­gion d’où leur re­fus, plus ou moins ex­pli­cite de par­tir de la re­li­gion pour com­prendre le ter­ro­risme is­la­miste. En élèves bor­nés de Dur­kheim, ils veulent at­tri­buer à un phé­no­mène qu’ils jugent ab­so­lu­ment so­cial, des causes so­ciales.

C’est mé­con­naître la re­li­gion comme puis­sance de re­pré­sen­ta­tions17 et comme force po­li­tique et sur­tout qu’elle puisse gar­der cette force en­core au­jourd’hui dans des so­cié­tés qui sont of­fi­ciel­le­ment, au moins dans une par­tie de l’Eu­rope, sor­ties de la re­li­gion. Ce qui était au­pa­ra­vant cou­rant, comme pen­dant les guerres de re­li­gion du XVIe siècle, à sa­voir qu’il n’y avait pas de sé­pa­ra­tion entre re­li­gion et po­li­tique, entre pu­blic et pri­vé et que fi­na­le­ment, tout était rap­por­té à Dieu au­rait dû être ef­fa­cé des mé­moires et des struc­tures so­ciales par des siècles de sé­cu­la­ri­sa­tion. Si le sen­ti­ment re­li­gieux n’a pas dis­pa­ru pour au­tant, c’est pre­miè­re­ment parce que ces ins­ti­tu­tions ont été in­té­grées aux formes mo­dernes de l’État à par­tir du mo­ment où elles de­ve­naient « rai­son­nables » et froides, et deuxiè­me­ment que les croyances des in­di­vi­dus ont ré­sis­té à cette sé­cu­la­ri­sa­tion de façon tout à fait ir­ra­tion­nelle et chaude. Elles peuvent donc dé­bou­cher, si le contexte s’y prête, sur des pra­tiques tout aus­si ir­ra­tion­nelles puisque la croyance re­li­gieuse n’est pas de l’ordre de la rai­son. D’ailleurs de nom­breux sa­la­fistes ont des for­ma­tions scien­ti­fiques ce qui les em­pêchent nul­le­ment de « croire ». Il en va de même pour de grands scien­ti­fiques, par ailleurs chré­tiens, en Eu­rope ou aux États-Unis.

Cette consta­ta­tion sur une per­sis­tance de l’ir­ra­tion­nel à tra­vers les croyances et par­ti­cu­liè­re­ment les croyances re­li­gieuses ne concernent d’ailleurs pas que l’Is­lam, mais l’en­semble des re­li­gions dans les­quelles s’ex­priment ces formes chaudes qui mêlent ar­chaïsme et mo­der­ni­té.

Le ca­pi­ta­lisme n’a rien « dé­pas­sé »

Il est dif­fi­cile d’ad­mettre au­jourd’hui que le ca­pi­ta­lisme n’a rien « dé­pas­sé » et qu’il est à nou­veau de plus en plus dif­fi­cile de dis­tin­guer conflit po­li­tique et conflit re­li­gieux, d’au­tant que ceux-ci pros­pèrent sur des terres qui connaissent certes le ca­pi­tal et la va­leur, mais en­core mal le ca­pi­ta­lisme et sur­tout « l’es­prit du ca­pi­ta­lisme »18. C’est par­ti­cu­liè­re­ment net dans le conflit is­raé­lo-arabe dont l’ori­gine po­li­tique s’est de plus en plus im­pré­gnée d’une co­lo­ra­tion re­li­gieuse de la part des deux pro­ta­go­nistes ; to­na­li­té qui a re­jailli sur de nom­breux autres conflits, leur fai­sant prendre pro­gres­si­ve­ment la même voie théo­cra­tique.

Ain­si, on est pas­sé du Fa­tah na­tio­na­liste, so­cia­li­sant et laïc au Ha­mas, pro­duit d’une scis­sion au sein des Frères mu­sul­mans et qui s’est d’abord li­vré à une ac­tion so­ciale en­vers les pauvres, puis a dé­ve­lop­pé une stra­té­gie plus po­li­tique au cours de la pre­mière « guerre des pierres » contre l’oc­cu­pa­tion is­raé­lienne ; guerre qui s’ac­com­pagne d’un vo­let re­li­gieux avec cam­pagne pour le hi­jab obli­ga­toire sur le ter­ri­toire contrô­lé par le Ha­mas. Pour cette or­ga­ni­sa­tion is­la­miste, les juifs em­piètent sur une terre qui n’est ni pa­les­ti­nienne, ni même arabe, mais mu­sul­mane. Une don­née igno­rée par la ma­jo­ri­té des in­di­vi­dus oc­ci­den­taux qui sou­tiennent la lutte des Pa­les­ti­niens pour leur in­dé­pen­dance.

Deux consé­quences dé­coulent de cette confu­sion idéo­lo­gique.

Tout d’abord un glis­se­ment de l’an­ti­sio­nisme à l’an­ti­sé­mi­tisme19, donc de l’ana­lyse en termes po­li­tiques à l’ana­lyse en termes re­li­gieux. Ce glis­se­ment concerne des mu­sul­mans, mais aus­si une grande par­tie de l’ex­trême gauche pour­tant athée et ja­dis cri­tique par rap­port à toute re­li­gion qui, pour­tant, se ral­lie au­jourd’hui à la « re­li­gion des pauvres » par ab­sence de prin­cipes ou même par op­por­tu­nisme et flirte par­fois avec l’an­ti­sé­mi­tisme20. Les Is­raé­liens et plus gé­né­ra­le­ment les juifs cèdent aus­si à ce glis­se­ment, non pas vers l’an­ti­sé­mi­tisme bien sûr, mais vers l’ana­lyse en termes re­li­gieux, les juifs or­tho­doxes et les nou­veaux co­lons ayant por­té le dé­bat en ces termes, pen­dant que la droite is­raé­lienne sou­te­nait en cou­lisse le Ha­mas sun­nite afin d’af­fai­blir les laïcs na­tio­na­listes du Fa­tah.

Un nou­vel in­ter­na­tio­na­lisme ?

Comme le dit Gil­bert Ach­car dans Mar­xisme, orien­ta­lisme, cos­mo­po­li­tisme (Actes-Sud, 2015), l’is­la­misme, c’est-à-dire l’Is­lam po­li­tique, se pré­sente au­jourd’hui comme un nou­vel in­ter­na­tio­na­lisme21 et sur­tout comme le der­nier et le seul en exer­cice, ce qui n’est pas rien dans des pays à do­mi­nante mu­sul­mane dont l’État est en voie de dis­so­lu­tion ou se re­trouve très af­fai­bli suite à l’évic­tion de dic­ta­tures san­glantes par les puis­sances oc­ci­den­tales (Irak, Li­bye) ou par les luttes de forces d’op­po­si­tion (Li­bye, Sy­rie, Égypte).

Ce n’est pas rien non plus pour des in­di­vi­dus bi-na­tio­naux, ou ré­cem­ment ou peu in­té­grés à la so­cié­té oc­ci­den­tale dans la­quelle ils vivent, et pour qui ce qui se passe en Sy­rie avive la ten­dance à se pro­je­ter sur une forme concrète de par­ti­ci­pa­tion à l’Oum­ma à tra­vers le « dji­had of­fen­sif ». Mais contrai­re­ment à l’in­ter­na­tio­na­lisme so­cia­liste uni­ver­sa­liste, l’in­ter­na­tio­na­lisme ou l’a-na­tio­na­lisme is­la­mique n’est pas uni­ver­sa­liste mais bien par­ti­cu­la­riste22. Si on veut trou­ver un point com­mun avec un autre in­ter­na­tio­na­lisme, c’est plu­tôt du cô­té de l’in­ter­na­tio­na­lisme fas­ciste qu’il faut tour­ner son re­gard. Ce­lui qui don­na lieu à des par­ti­ci­pa­tions de di­vi­sions étran­gères à la guerre d’Es­pagne (la lé­gion al­le­mande Condor et le Cor­po Truppe vo­lon­ta­rie ita­lien par exemple) ; et à la deuxième guerre mon­diale aux cô­tés des na­zis (la di­vi­sion es­pa­gnole Azul à par­tir de 1941 et la lé­gion des vo­lon­taires français contre le bol­ché­visme [LVF] créée en 1941 et qui in­té­gre­ra la di­vi­sion Char­le­magne [créée en 1943] en 1944). Mais il faut re­la­ti­vi­ser ce­la. Tout d’abord il se­rait plus juste de par­ler d’une in­ter­na­tio­nale fas­ciste que d’un réel in­ter­na­tio­na­lisme ; en­suite, ces troupes de choc s’ap­puyaient quand même di­rec­te­ment sur la puis­sance d’États fas­cistes et se­con­dai­re­ment sur une idéo­lo­gie po­li­tique mise en pra­tique par ces mêmes États qui ser­vait de ré­fé­rence. Et de toute façon, si l’on veut par­ler de la ten­sion entre in­ter­na­tio­na­lisme, eth­nies, re­li­gions c’est plu­tôt sur le congrès de Ba­kou de 1920 qu’il fau­drait se pen­cher, mais ça dé­pas­se­rait l’am­bi­tion li­mi­tée de ce texte23.

Au­jourd’hui, si les groupes dji­ha­distes bé­né­fi­cient du fi­nan­ce­ment de cer­tains États ou s’ils passent des al­liances de cir­cons­tance (avec ou contre Ba­char, par exemple) et si leurs membres s’ap­pa­rentent plu­tôt à des mer­ce­naires à qui l’or­ga­ni­sa­tion four­nit en­traî­ne­ments mi­li­taires pous­sés, armes, soldes et femmes, ils n’en de­meurent pas moins in­dé­pen­dants et fonc­tionnent en ré­seaux dé­ter­ri­to­ria­li­sés même si le mi­ni-ca­li­fat de l’EI consti­tue un dé­but de ter­ri­to­ria­li­sa­tion dont on ne sait s’il est ame­né à se « na­tio­na­li­ser » ou bien s’il ne consti­tue qu’une base pro­vi­soire pour une ex­ten­sion fu­ture « in­ter­na­tio­na­liste ». Ce qui est sûr, c’est que l’EI et d’autres groupes is­la­mo-mi­li­taires pro­fitent à plein d’une si­tua­tion géo­po­li­tique par­ti­cu­lière ca­rac­té­ri­sée par la pré­sence d’États sans na­tion et de na­tions sans État avec le cas em­blé­ma­tique des Kurdes.

Crise de l’État-na­tion et ré­sorp­tion des ins­ti­tu­tions

Les ins­ti­tu­tions re­li­gieuses su­bissent, au moins en Eu­rope, car il en va dif­fé­rem­ment aux États-Unis et en Amé­rique la­tine, une perte de cré­di­bi­li­té gé­né­rale. Tout d’abord parce que la crise de toutes les ins­ti­tu­tions liées à l’État y est gé­né­rale et les ins­ti­tu­tions re­li­gieuses n’y échappent pas. En­suite parce que ces ins­ti­tu­tions re­li­gieuses sont re­mises en cause de tous les cô­tés : du cô­té du ré­veil spi­ri­tua­liste de ten­dance quié­tiste par­mi les classes moyennes, du cô­té de la re­cherche cha­ris­ma­tique par­mi les pauvres ou les « désaf­fi­liés » en mal de com­mu­nau­té et de convi­via­li­té, en­fin du cô­té fon­da­men­ta­liste ré­ac­tion­nel et frus­tré chez les per­sonnes mar­gi­na­li­sées ou en voie d’ex­clu­sion.

Face à cet état de fait, la pers­pec­tive de l’État français de (re)construire un Is­lam na­tio­nal s’avère non seule­ment in­adé­quate avec la ten­dance gé­né­rale à la dés­ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion dans la so­cié­té ca­pi­ta­li­sée, mais entre aus­si en contra­dic­tion avec le fait que le lien tra­di­tion­nel Église-État est au­jourd’hui sup­plan­té par les re­la­tions di­rectes que l’is­la­misme en­tre­tient avec le ca­pi­ta­lisme mon­dial (ré­seaux/In­ter­net). En ce­la, il est ré­so­lu­ment néo-mo­derne dans cer­taines de ses pra­tiques même s’il reste conser­va­teur au ni­veau idéo­lo­gique.

Pour­tant, Oli­vier Roy re­con­nais­sait cette di­men­sion en 2004 quand il ré­pon­dait dans la re­vue Va­carmes, à Fou­cault et son apo­lo­gie de la ré­vo­lu­tion is­la­mique ira­nienne : « C’est l’in­sur­rec­tion d’hommes aux mains nues qui veulent sou­le­ver le poids for­mi­dable qui pèse sur cha­cun de nous, mais, plus par­ti­cu­liè­re­ment sur eux, ces la­bou­reurs du pé­trole, ces pay­sans aux fron­tières des em­pires : le poids de l’ordre du monde en­tier. C’est peut-être la pre­mière grande in­sur­rec­tion contre les sys­tèmes pla­né­taires, la forme la plus mo­derne de la ré­volte et la plus folle [nous n’in­ven­tons rien !, Ndlr]) » (Cor­riere del­la Se­ra, 26/11/1978). Et de ra­jou­ter, pour faire bonne me­sure dans la fausse pré­dic­tion : « Il n’y au­ra pas de par­ti de Kho­mey­ni, il n’y au­ra pas de gou­ver­ne­ment Kho­mey­ni ». On com­prend qu’il ait pu en­suite faire la cri­tique de l’in­tel­lec­tuel gé­né­ral et se conten­ter mo­des­te­ment de la pa­role des « ex­perts ». Oli­vier Roy lui ré­pond : « Ce que Fou­cault ne voit pas, c’est l’is­la­misme, c’est-à-dire la re­lec­ture du re­li­gieux en termes d’idéo­lo­gie po­li­tique, la­quelle ré­in­sère la ré­vo­lu­tion ira­nienne dans une tra­di­tion ré­vo­lu­tion­naire plus large et cette fois bien mil­lé­na­riste24 ». Cette op­tion d’ori­gine a fait long feu. L’Iran ne cherche plus à mettre le monde à feu et à sang et se conduit comme une puis­sance ré­gio­nale comme une autre qui dé­fend son pré car­ré comme ac­tuel­le­ment en Sy­rie.

 

Cette ten­dance au dé­ni de la puis­sance po­li­tique et so­ciale des re­li­gions re­vient, chez Lio­gier comme bien d’autres, vo­lon­tai­re­ment ou non, à noyer la mon­tée de l’is­la­misme ra­di­cal au mi­lieu des autres mon­tées confes­sion­nelles (new age, next age, néo-pen­te­cô­tiste, ju­daïsme ul­tra-or­tho­doxe) alors que ces der­nières sont, se­lon les clas­si­fi­ca­tions de Lio­gier lui-même, à do­mi­nante spi­ri­tua­liste pen­dant que la pre­mière est mi­li­tante mê­lant néo-fon­da­men­ta­lisme et ra­di­ca­lisme an­ti-sys­tème.

Pour Lio­gier il y a trois formes de « re­tour » à la re­li­gion dans les pays oc­ci­den­taux :

– la forme spi­ri­tua­liste qui part des textes et cor­res­pond aux couches ai­sées. Elle dé­borde par­fois sur de nou­velles spi­ri­tua­li­tés mixant di­verses re­li­gions comme dans le next age ;

– la forme cha­ris­ma­tique qui mêle re­tour aux textes et di­men­sion émo­tion­nelle et convi­viale dont les néo-évan­gé­listes four­nissent le mo­dèle, en Amé­rique du Sud sur­tout, et qui vi­se­rait les classes moyennes ;

– la forme fon­da­men­ta­liste ré­ac­tion­nelle ré­pon­dant aux frus­tra­tions des plus pauvres et dont le dji­ha­disme de l’EI et autres se­rait un re­je­ton. Elle ne se ré­fère qu’abs­trai­te­ment aux textes (le Co­ran comme slo­gan) parce que c’est le com­bat seul qui per­met l’at­tri­bu­tion du qua­li­fi­ca­tif de mu­sul­man.

Ce­la in­clut le pro­ces­sus du ter­ro­risme dans ses formes contem­po­raines spé­ci­fiques qui mêlent étroi­te­ment in­di­vi­dua­lisme et com­mu­nau­ta­risme25. Se­lon les propres cri­tères de Lio­gier, c’est donc la no­tion de fon­da­men­ta­lisme qui semble im­propre puisque pour ces groupes is­la­mistes, le dji­had n’a au­cune si­gni­fi­ca­tion spi­ri­tuelle. Il ne s’agit que de guerre sainte et de lutte contre les « croi­sés » oc­ci­den­taux et leurs sou­tiens mu­sul­mans (cf. les ac­tions de Me­rah), c’est-à-dire contre l’en­semble des in­fi­dèles26.

Même ten­dance à noyer le pois­son quand Lio­gier com­pare la mon­tée de l’in­fluence évan­gé­liste dans le « 93 » et les quar­tiers nord de Mar­seille au haut ni­veau de pré­sence mu­sul­mane27. Sa vi­sion de l’hy­per­mo­der­ni­té re­li­gieuse s’ap­pa­rente à celle de Gilles Li­po­vets­ky sur l’hy­per­mo­der­ni­té en gé­né­ral. Son ap­pré­hen­sion du re­cours au re­li­gieux ré­pond à l’ap­proche de l’in­di­vi­dua­lisme mé­tho­do­lo­gique qui lui per­met de dé­ve­lop­per l’idée du libre « choix » par­mi les « bran­chées » de la ca­pi­tale qui portent fiè­re­ment le voile28 comme un signe de dis­tinc­tion alors qu’il suf­fit de prendre les trans­ports en com­mun en ban­lieue pour voir des têtes bais­sées, des airs sou­mis et qu’il suf­fit de re­gar­der des images d’Irak, d’Iran ou de Sy­rie et d’Af­gha­nis­tan pour voir que là-bas, la « dis­tinc­tion » n’est pas à l’ordre du jour, mais bien plu­tôt l’uni­for­mi­té et la sou­mis­sion im­po­sée par la vio­lence. Une uni­for­mi­té que G. Ke­pel re­lève dans son der­nier livre (op. cit.)29.

Quand on ne cible pas, comme Lio­gier, l’es­thé­tique is­la­miste où l’en­ga­ge­ment per­son­nel de cer­taines, qui existe bel et bien, on a plu­tôt le dé­ve­lop­pe­ment pro­gres­sif, mais au­jourd’hui mas­sif de ce que dé­crit Gilles Ke­pel : « Dans les quar­tiers po­pu­laires, où les mar­queurs de l’is­la­mi­sa­tion sont os­ten­sibles, il est de­ve­nu so­cia­le­ment dif­fi­cile, voire im­pos­sible, de rompre le jeûne diurne en pu­blic du­rant le ra­ma­dan quand on est mu­sul­man de fa­ciès ».

S’aban­don­ner à cette vi­sion d’un is­la­misme in­di­vi­dua­li­sé et qui se­rait noyé dans les nou­velles formes du new age, c’est aus­si te­nir pour né­gli­geable celles et ceux qui sont vic­times quo­ti­dien­ne­ment de l’ordre is­la­mique ou qui luttent quo­ti­dien­ne­ment contre cet ordre, sa po­lice et sa jus­tice, dans les pays de confes­sion do­mi­nante mu­sul­mane et a for­tio­ri dans ceux où la re­li­gion mu­sul­mane est re­li­gion d’État. 

Pour Lio­gier, le re­tour du re­li­gieux n’est pas vrai­ment un re­tour car il se fait sur le mode du re­vi­val. Il est donc hy­per­mo­derne et toutes les re­li­gions se­raient concer­nées. Toutes les re­li­gions se­raient concer­nées par ce re­ca­drage in­di­vi­dua­liste des croyances. Tout étant ana­ly­sé en terme de pos­tures, toutes ont leur place dans le ca­pi­ta­lisme glo­ba­li­sé. Al-Qaï­da est un fran­chi­sé du ter­ro­risme et comme Le­clerc il a fait fi­gure de pion­nier ; alors que Daech c’est Car­re­four (p. 150) au concept plus ra­di­cal, plus am­bi­tieux, plus mon­dial !

Tout ce qui se met en ré­seaux se­rait donc équi­valent. Pas de dif­fé­rence de fond entre maillage com­mer­cial et dif­fu­sion de la ter­reur. La cri­tique, si cri­tique il y a, s’en trouve comme apla­tie même si elle ré­ap­pa­raît au dé­tour du che­min quand Lio­gier nous dit que toutes les ci­vi­li­sa­tions ont re­po­sé sur l’idée de li­mite sauf jus­te­ment la « ci­vi­li­sa­tion glo­bale ». On as­sis­te­rait donc, d’après lui, à une sorte de ré­en­chan­te­ment du monde à l’op­po­sé de la thèse bien connue de Max We­ber. Une hy­po­thèse qui ne tient que si on ne s’oc­cupe que de la di­men­sion in­di­vi­dua­liste/hé­do­niste du re­tour de la re­li­gion, mais qui ne tient plus du tout si on ac­corde toute l’at­ten­tion aux formes ra­di­ca­li­sées de ce re­tour qui nous ap­pa­raissent bien plu­tôt comme en conti­nui­té avec le « désen­chan­te­ment du monde » wé­bé­rien, le­quel at­teint un ni­veau bien su­pé­rieur à ce qu’ima­gi­nait son concep­teur.

Une ma­ni­fes­ta­tion de la ten­sion in­di­vi­du/com­mu­nau­té

Mal­gré sa connais­sance du ter­rain et sa des­crip­tion des « nou­veaux ter­ri­toires de la Ré­pu­blique », Gilles Ke­pel re­prend à son compte cette hy­po­thèse d’un « ré­en­chan­te­ment » dans son der­nier livre Ter­reur dans l’hexa­gone (Gal­li­mard, 2015). Il porte d’abord des as­ser­tions vides de conte­nus, mais à por­tée for­te­ment mé­dia­tiques, sur l’ef­fet ter­ro­ri­sant pro­duit par des in­di­vi­dus dont la cri­tique du « sys­tème » s’ef­fec­tue­rait sur le mo­dèle du dé­lire. Pas un mot donc sur le fait que ce dé­lire n’est pas abs­trait mais qu’il re­pose sur une croyance et en l’oc­cur­rence une croyance re­li­gieuse, même si on es­time qu’elle est ici tra­ves­tie ou dé­fi­gu­rée. Il réunit en­suite deux phé­no­mènes op­po­sés en ap­pa­rence, sa­la­fisme ra­di­cal d’un cô­té et ten­dances is­la­mo­phobes de l’autre, mais qui au­raient en réa­li­té la même cause. Ils se­raient pro­duits par la crise so­ciale qui au­rait vu dis­pa­raître la classe ou­vrière et son tis­su so­cial en­ca­dré par le « par­ti des tra­vailleurs ».

Ra­di­ca­li­sa­tion sa­la­fiste et is­la­mo­pho­bie via le FN consti­tue­raient ain­si des formes de ré­en­chan­te­ment du monde parce qu’elles vien­draient rem­plir un vide. Comme nous l’avons dit dans notre cri­tique de Lio­gier, on ne voit pas en quoi des si­tua­tions de déses­pé­rance so­ciale par­ti­ci­pe­raient d’un quel­conque ré­en­chan­te­ment du monde, pas plus d’ailleurs qu’à l’in­verse elles se­raient por­tées prin­ci­pa­le­ment par un ins­tinct de mort comme le pense Ba­diou30.

À la li­mite, il est plus juste de dire comme P. Hass­ner qu’on as­siste à un re­tour des pas­sions31 si ce n’est de l’His­toire. Une si­tua­tion dans la­quelle la ten­sion in­di­vi­du/com­mu­nau­té s’in­ten­si­fie. Mais ici elle ne s’in­ten­si­fie pas dans la pers­pec­tive de la com­mu­nau­té hu­maine (même in­car­née par une classe) comme dans les pro­ces­sus ré­vo­lu­tion­naires du pas­sé (Ré­vo­lu­tion française et Ré­vo­lu­tion russe) mais au sein d’iden­ti­tés fer­mées (les « Nous » contre « Eux » ou contre l’Autre). Ke­pel et d’autres voient ce­la comme un re­pli iden­ti­taire, mais on peut tout aus­si bien y voir un re­dé­ploie­ment. En tout cas il ap­pa­raît très dif­fi­cile de main­te­nir son hy­po­thèse d’une ex­pli­ca­tion unique des deux phé­no­mènes qu’il as­semble : mon­tée du sa­la­fisme ra­di­cal d’un cô­té et mon­tée de l’is­la­mo­pho­bie de l’autre. Il y au­rait re­pli dans les deux cas que si nous nous trou­vions dans une si­tua­tion de guerre froide entre ci­vi­li­sa­tions en­traî­nant, dans un pre­mier temps, une si­tua­tion de co­exis­tence sé­pa­rée de deux en­sembles ho­mo­gènes et fer­més her­mé­ti­que­ment. Ce n’est le cas nulle part en Eu­rope.

On ne peut donc tout trai­ter en terme de re­pli. C’est par­ti­cu­liè­re­ment net en ce qui concerne la ques­tion du « re­tour » de la re­li­gion.

Même ceux qui prennent au sé­rieux la re­li­gion comme Yvon Quiniou32 n’en prenne pas toute la me­sure ou plu­tôt sous-es­timent son re­tour. Pour lui, en bon dis­ciple du mar­xisme, la re­li­gion ne peut être qu’une « im­pos­ture in­tel­lec­tuelle » ou une « illu­sion idéo­lo­gique », mais il n’ex­plique pas pour­quoi il y a « re­tour33 ». Il n’ex­plique rien de ces concep­tions du monde, de leur sens, de leur pé­ren­ni­té, alors que la cri­tique doit en te­nir compte pour s’in­tro­duire dans un « monde » qui lui est im­mé­dia­te­ment étran­ger et dont spon­ta­né­ment elle se met à l’écart au mieux, à l’ex­té­rieur au pire34. La cri­tique de Qui­niou ne per­met pas le « dé­pas­se­ment » de l’op­po­si­tion entre re­li­gion et cri­tique de la re­li­gion. Or, te­nir compte de l’évo­lu­tion his­to­rique de cette op­po­si­tion pour­rait per­mettre de dé­bou­cher sur une pers­pec­tive de com­mu­nau­té hu­maine ou­verte et loin de toute idée de « com­mu­nion35 » dans la­quelle il ne pour­rait s’y ex­pri­mer au­cune in­di­vi­dua­li­té sin­gu­lière.

Jacques Wajnsztejn, janvier 2016.

 

Notes

1 – Bien sûr, que pour l’ins­tant, l’EI n’existe qu’en tant qu’or­ga­ni­sa­tion (et en­core, cer­tains comme Oli­vier Roy n’y voient que le pro­duit d’un grand fan­tasme de l’or­ga­ni­sa­tion is­la­miste elle-même au pré­texte que la vi­sion du fu­tur de Daech se­rait hau­te­ment im­pro­bable et comme si ça ren­dait vir­tuelles ses ac­tions ac­tuelles) et pas en tant qu’État, mais il n’em­pêche qu’il y a bien là un usage lan­ga­gier d’eu­phé­mi­sa­tion ty­pique du dis­cours po­li­ti­que­ment cor­rect.

2 – Dans un ar­ticle de 1993 dans la re­vue Fo­rei­gn Af­fairs, in­ti­tu­lé The Clash of Ci­vi­li­za­tions ?, Hun­ting­ton dé­clare « L’axe cen­tral de la po­li­tique mon­diale à l’ave­nir risque d’être […] le conflit entre “l’Oc­ci­dent et le reste du monde” et les ré­ponses des ci­vi­li­sa­tions non oc­ci­den­tales aux va­leurs et aux pou­voirs oc­ci­den­taux » (1993). Cette thèse se­ra re­prise dans son livre Le choc des ci­vi­li­sa­tions, tra­duc­tion française en 2000 aux édi­tions Odile Ja­cob. Une thèse qui a fait beau­coup de bruit mé­dia­tique et idéo­lo­gique mais n’a pas eu trop d’ef­fets pra­tiques dans la me­sure où les États do­mi­nants l’ont re­je­tée du fait de leurs al­liances avec les dic­ta­tures saou­diennes et pa­kis­ta­naises. Bush et Blair ont en ef­fet in­clus ces gen­darmes lo­caux dans le camp de « leur ci­vi­li­sa­tion » qui n’est donc plus dé­fi­nie seule­ment comme oc­ci­den­tale, mais aus­si comme celle qui ré­git « le ca­pi­ta­lisme du som­met » (ce que nous ap­pe­lons le ni­veau 1 de la do­mi­na­tion au ni­veau mon­dial, cf. n° 15 de Temps cri­tiques).

3 – Cf. les in­ter­views d’Oli­vier Roy : « Le dji­ha­disme est une ré­volte gé­né­ra­tion­nelle et ni­hi­liste » (Le Monde da­té du 24/11/2015) et « Le dji­had est au­jourd’hui la seule cause sur le mar­ché » (Li­bé­ra­tion du 3/10/2014)

4 – Il dif­fère de la conver­sion tra­di­tion­nelle qui im­pli­quait l’in­ter­mé­diaire de l’ins­ti­tu­tion re­li­gieuse ou de son re­pré­sen­tant, d’être pu­blique et ins­crite dans la loi ré­pu­bli­caine ou dé­mo­cra­tique du pays d’ac­cueil.

5 – Le po­li­ti­cien Valls a alors beau jeu de leur re­pro­cher une « so­cio­lo­gie de l’ex­cuse » qui ten­drait à sous-es­ti­mer la réa­li­té et l’im­por­tance des faits en les su­bor­don­nant à la re­cherche des causes.

6 – La mau­vaise foi ou en­core les œillères idéo­lo­giques an­ti-im­pé­ria­listes vont jus­qu’à faire des néo-conser­va­teurs amé­ri­cains et de l’in­ter­ven­tion oc­ci­den­tale en Irak et en Sy­rie — in­ter­ven­tion que nous ne dé­fen­dons pas — la cause des mas­sacres ac­tuels entre sun­nites et chiites ! Ain­si s’est bâ­tie une lé­gende is­la­mo­phile et an­ti-im­pé­ria­liste se­lon la­quelle ces deux branches de l’Is­lam au­raient au­pa­ra­vant vé­cu en par­faite har­mo­nie au Moyen-Orient. Or, si nous avons par­ti­ci­pé au mou­ve­ment an­ti-guerre de 1991 (cf. Temps cri­tiques, n° 3) ce n’est pas pour ou­blier main­te­nant que Sad­dam te­nait le même dis­cours à l’époque, mas­sa­crant et ga­zant tran­quille­ment les chiites d’Irak. C’est d’ailleurs pour in­ver­ser cette ten­dance que les Amé­ri­cains ont ap­puyé un gou­ver­ne­ment chiite dans l’Irak de l’après Sad­dam avec les ré­sul­tats que l’on sait : dé­ve­lop­pe­ment im­mé­diat d’une ré­sis­tance sun­nite ter­ro­riste d’un cô­té, ven­geance po­li­tique chiite de l’autre. Ou­bliée aus­si la guerre Iran-Irak et le rôle qu’y ont joué les aya­tol­lahs chiites d’un cô­té, les wah­ha­bites sun­nites de l’autre !

7 – Même chose pour Raphaël Lio­gier dans La guerre des ci­vi­li­sa­tions n’au­ra pas lieu, CNRS, 2016, pour qui les ter­ro­ristes is­la­mistes re­prennent les mé­thodes de la Frac­tion ar­mée rouge (RAF) et des Bri­gades rouges (BR)… sans don­ner un seul exemple de ces pré­ten­dues mé­thodes com­munes. Son igno­rance lui fait confondre les mé­thodes de la « Bande à Baa­der » avec celles des Cel­lules ré­vo­lu­tion­naires (RZ) dont, il est vrai, la fixa­tion sur le conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien al­lait en­traî­ner une dé­rive an­ti­sé­mite ; les mé­thodes des fas­cistes ita­liens des at­ten­tats à la bombe de Mi­lan et de Bo­logne avec les jam­bi­sa­tions des BR ou l’as­sas­si­nat ci­blé de Mo­ro. Il se­rait, si ce n’est plus juste, en tout cas moins faux, d’éta­blir une com­pa­rai­son avec les mé­thodes de l’ETA basque ou de l’IRA ir­lan­daise, mais sans rap­port de conte­nu ni di­men­sion mes­sia­nique ou es­cha­to­lo­gique chez ces deux der­niers.

8 – Cf. le site du jour­nal Pro­ject syn­di­cate, 07/01/2016.

9 – Ce pas­sage sur Ba­diou a été écrit en col­la­bo­ra­tion avec J. Gui­gou.

10 – Alain Ba­diou, L’hy­po­thèse com­mu­niste, Lignes, 2009.

11 – Si on ex­cepte, et dans une cer­taine me­sure seule­ment, l’Es­pagne et la Grèce.

12 – Là en­core si on ex­cepte la Grèce. Quant au FN, il est in­ca­pable de faire des­cendre les gens dans la rue et quand par ha­sard ils y des­cendent, c’est sans lui, au moins of­fi­ciel­le­ment, comme dans « la Ma­nif pour tous ».

13 – il y a dé­jà eu quatre ma­ni­fes­ta­tions de « ci­toyens concer­nés » aux Pays-Bas de­puis no­vembre, ma­ni­fes­ta­tions vio­lentes un peu noyau­tées par l’ex­trême droite, mais à Gel­der­mal­sen il y avait 50 fas­cistes pour 2000 « ci­toyens concer­nés ». Les flics néer­lan­dais ont dû ti­rer en l’air et il y a deux se­maines les « ci­toyens concer­nés » se sont mis à lan­cer des cock­tails Mo­lo­tov, non plus sur les foyers de ré­fu­giés mais sur la mai­rie qui de­vait dis­cu­ter de l’ac­cueil éven­tuel des ré­fu­giés. Wil­ders veut que tous les ré­fu­giés mas­cu­lins soient in­ter­dits de sor­tie de leurs foyers et il fait dis­tri­buer gra­tui­te­ment dans toute la Hol­lande des bombes la­cry­mo­gènes au poivre pour que les Néer­lan­daises puissent se dé­fendre contre les ré­fu­giés…

14 – Bé­gayant plus que pa­ra­phra­sant la phrase de­ve­nue culte de Ba­diou à pro­pos de Sar­ko­zy, Lio­gier ne se pose qu’une ques­tion en titre de sa pre­mière par­tie : « De quoi les “ci­vi­li­sa­tions” sont-elles le nom ? ».

15 – Dès l’in­tro­duc­tion du livre on peut re­mar­quer cer­taines in­co­hé­rences. Toute la pre­mière par­tie du rai­son­ne­ment re­pose sur l’hy­po­thèse du dé­clin de l’Eu­rope et donc de son re­pli, or dans la se­conde par­tie l’au­teur nous dit que l’autre base du néo-fon­da­men­ta­lisme oc­ci­den­tal ce sont les sectes pro­tes­tantes d’ori­gine amé­ri­caine dont l’in­fluence ne cesse de s’étendre en Amé­rique du Sud et en Asie ! Y au­rait-il aus­si dé­clin de « l’em­pire amé­ri­cain » alors que « sa » re­li­gion s’ex­porte en­core mieux que ses mar­chan­dises ?

16 – Où on peut voir que la mi­cro-so­cio­lo­gie amé­ri­caine a en­fin pé­né­tré dans l’uni­ver­si­té française !

17 – Pour Dur­kheim, le « re­li­gieux » ne re­lève pas du fait so­cial, mais il a un rôle so­cial dans la me­sure où il per­met de ca­na­li­ser et or­ga­ni­ser les faits so­ciaux.

18 – On n’a pas l’im­pres­sion d’avoir af­faire à un dé­bat théo­lo­gique de haut vol. D’un cô­té, il y a des uti­li­sa­tions du Co­ran et des ha­diths par des gens très mi­li­tants mais qui ne sont pas des théo­lo­giens et de l’autre cô­té, des États mu­sul­mans qui ne sont pas vrai­ment en train de me­ner une guerre pour un ob­jec­tif théo­lo­gique, même si bien sûr ils uti­lisent des ar­gu­ments re­li­gieux dans la lutte entre puis­sances ré­gio­nales (Iran et Ara­bie saou­dite). Sur ce point, cf. notre bro­chure Sou­bre­sauts dis­po­nible sur le site.

19 – Re­con­nu et dé­non­cé par Ta­rek Ou­brou, rec­teur de la mos­quée de Bor­deaux dans Le Monde da­té du 15/01/2016.

20 – Cf. les com­pi­la­tions de la re­vue NPNF sur ce su­jet.

21 – C’est en 2005 qu’Abou Mu­sab al-Su­ri lance son « Ap­pel à la ré­sis­tance is­la­mique mon­diale ». Le point le plus dis­cu­table du livre d’Ach­car (p. 219-220) est qu’il ex­plique ce nou­vel in­ter­na­tio­na­lisme par ses ori­gines pe­tites bour­geoises, ce qui n’ap­porte pas grand-chose de nou­veau puisque les mar­xistes in­ter­pré­taient gé­né­ra­le­ment le na­tio­na­lisme arabe dans les mêmes termes. Ce­la n’ex­plique ni le pas­sage du na­tio­na­lisme à l’is­la­misme, ni plus glo­ba­le­ment l’échec du so­cia­lisme.

22 – N’en dé­plaise à Jean Birn­baum qui dans le Monde da­té du 24-25 jan­vier, à pro­pos de son der­nier livre Un si­lence re­li­gieux, la gauche face au dji­ha­disme (Seuil, 2016), parle du face à face entre deux uni­ver­sa­lismes ! Tou­te­fois, sa conclu­sion reste juste « Par­tout où il y a de la re­li­gion, la gauche ne voit pas trace de po­li­tique. Dès que la po­li­tique sur­git, elle af­firme que ce­la n’a “rien à voir” avec la re­li­gion ».

23 – Un ré­su­mé cri­tique du congrès et de ces ten­sions peut être consul­té sur : http://www.so­li­da­ri­tei­rak.org/spip.php?article146 (« Les miasmes de Ba­kou »).

24 – Ne­gri, qui a pour­tant un ba­gage po­li­tique et mi­li­tant plus im­por­tant, en ra­joute en dé­cla­rant : « Dans la me­sure où la ré­vo­lu­tion ira­nienne a ex­pri­mé un pro­fond re­jet du mar­ché mon­dial, elle pour­rait être consi­dé­rée comme la pre­mière ré­vo­lu­tion post-mo­derne » (cf. :
www.le­monde.fr/idées/ar­ticle/2015/05/08/cette-gauche-qui-n-ose-pas-cri­ti­quer-l-islam_4630280_3232.html. La « mul­ti­tude » a bon et large dos !

25 – Comme le dit Sa­mir Am­gar dans M le ma­ga­zine du  Monde du 23 jan­vier 2016, les dji­ha­distes eu­ro­péens ne sont pas des « fous de Dieu » : « Ils ont le sen­ti­ment d’ap­par­te­nir à une avant-garde éclai­rée, d’être les ac­teurs de leur propre his­toire, de la grande his­toire du ré­veil is­la­mique ». Il s’agit de chan­ger le monde non pas en par­tant de sa condi­tion comme dans la vi­sion pro­lé­ta­rienne clas­siste, mais en chan­geant de condi­tion comme le montre le cas ex­trême des conver­tis et aus­si ce­lui des pe­tits dé­lin­quants « qui ne fré­quen­taient pas la mos­quée, fu­maient et bu­vaient de l’al­cool » comme le ra­content sou­vent leurs voi­sins ou pa­rents. 

26 – Consi­dé­rant que la si­tua­tion ac­tuelle n’est pas dif­fé­rente de celle de l’époque des an­ciens Ca­li­fats, l’EI et les dif­fé­rentes branches d’Al-Qaï­da ne dis­tinguent pas grand dji­had spi­ri­tuel, pe­tit dji­had sur terres mu­sul­manes et dji­had of­fen­sif/dji­had terres non mu­sul­manes. Cette po­si­tion met dans l’em­bar­ras ceux qui main­tiennent ces dis­tinc­tions, à sa­voir, d’un cô­té les te­nants de l’Is­lam po­li­tique (Hez­bol­lah, Ha­mas) et de l’autre les ré­for­ma­teurs de l’Is­lam qui ont peur d’être ac­cu­sés d’apos­ta­sie.

27 – Sans doute pense-t-il que c’est à cause de cette pré­sence évan­gé­liste que le di­rec­teur du consis­toire juif de Mar­seille a de­man­dé aux juifs mar­seillais de ne plus por­ter de signes vi­sibles de ju­daï­té de­vant la forte crois­sance des actes an­ti­sé­mites dans cette ville ; sans doute pense-t-il en­core que c’est à cause des évan­gé­listes que la ca­fé­té­ria de l’uni­ver­si­té Pa­ris VIII de Saint-De­nis est main­te­nant « hal­lal »… On pour­rait égrai­ner les exemples.

28 – De sem­blables pra­tiques se re­trouvent chez des groupes de fé­mi­nistes al­le­mandes qui non seule­ment portent ré­gu­liè­re­ment le voile is­la­mique, puis­qu’il est pour elles « un signe d’éman­ci­pa­tion » mais pour nombre d’entre elles, la bur­qua. Cf. « Les évé­ne­ments de Co­logne di­visent les fé­mi­nistes al­le­mandes », Le Monde, 21/01/2016.

29 – Une vio­lence qui gagne les pays oc­ci­den­taux quand elle s’exerce contre d’autres « choix », d’autres com­por­te­ments, modes de vie et sym­boles comme au cours des der­nières vio­lences à ca­rac­tère ma­chiste et sexuel exer­cées par des mi­grants à Co­logne, Stock­holm, Vienne et Hel­sin­ki, la nuit de la Saint Syl­vestre.

30 – Le fait que M. Me­rah ait pro­fé­ré un tel dis­cours dans son der­nier « échange » avec la po­lice ne nous pa­raît pas un élé­ment suf­fi­sant en ce sens. Se sa­cri­fier pour une cause, aus­si bonne ou in­digne soit-elle n’a pas grand-chose à voir avec « l’ins­tinct de mort », concept dé­jà fort dis­cu­table en soi. 

31 – Dans son der­nier livre : La re­vanche des pas­sions (Fayard, 2015), il cite R. Aron : « Ceux qui croient que les peuples sui­vront leurs in­té­rêts plu­tôt que leurs pas­sions n’ont rien com­pris au XXe siècle » et Hass­ner de ra­jou­ter : « Ni au XXIe ».

32 – Y. Qui­niou, Cri­tique de la re­li­gion, La ville brûle, 2014.

33 – Cf. la cri­tique qu’en fait An­dré To­sel in contre­temps­la­re­vue­pa­pier.blog­spot.com/2015/01/compte-ren­du.html. Pour lui, il n’y a pas re­tour de la re­li­gion mais re­cours à…
Nous avons dé­jà abor­dé cette ques­tion dans notre pré­cé­dente bro­chure Dans l’angle mort du 13 no­vembre http://temps­cri­tiques.free.fr/spip.php?article336. Fi­na­le­ment, au­cune des deux no­tions ne s’avère suf­fi­sante. Le re­cours est trop uni­la­té­ral et de na­ture fonc­tion­na­liste ; le re­tour n’est lui pas un vé­ri­table re­tour à ce qui se­rait une ori­gine ou un ordre im­muable en­core en place, et au­quel des in­di­vi­dus ou groupes ad­hé­re­raient. Le « re­tour » est aus­si le signe d’une crise du re­li­gieux tra­di­tion­nel tel qu’il ap­pa­raît dans la baisse de fré­quen­ta­tion des lieux du culte et tel qu’il est en­core por­té et lé­gi­ti­mé par les Églises sé­cu­la­ri­sées. Ces der­nières qui sont à la fois le fruit d’une évo­lu­tion au sein des États mo­dernes et des dif­fé­rentes formes de laï­ci­sa­tion de la vie pu­blique d’une part, de la ten­dance à la ré­sorp­tion gé­né­rale des ins­ti­tu­tions dans la so­cié­té ca­pi­ta­li­sée d’autre part, se conduisent main­te­nant comme des as­so­cia­tions ha­bi­li­tées à don­ner leur opi­nion sur les grands pro­blèmes de so­cié­té (avor­te­ment, ma­ni­pu­la­tion gé­né­tique, eu­tha­na­sie, ma­riage ho­mo­sexuel, etc.).

34 – « Il est en ef­fet plus fa­cile de trou­ver par l’ana­lyse le conte­nu, le noyau ter­restre des concep­tions nua­geuses des re­li­gions que de faire voir par voie in­verse com­ment les condi­tions réelles de la vie re­vêtent peu à peu une forme éthé­rée ». Marx : note dans Le Ca­pi­tal, Livre I, cha­pitre XV.

35 – Que dé­ve­loppe Ré­gis De­bray dans Les com­mu­nions hu­maines. Pour en fi­nir avec les re­li­gions (Fayard, 2005). Il a bien conscience de la di­men­sion com­mu­nau­taire de la re­li­gion mais au lieu de ten­ter de com­prendre la ten­sion in­di­vi­du/com­mu­nau­té quand elle s’ex­prime pas ce biais, il la ré­duit à l’af­fect de la « com­mu­nion » au sein d’une sorte de groupe fu­sion­nel au­tour d’une ex­pé­rience com­mune in­ten­sé­ment res­sen­tie. Il semble confondre com­mu­nion et émo­tion et son ar­gu­men­ta­tion ne per­met pas de com­prendre la pé­ren­ni­té mil­lé­naire des re­li­gions. Ce­la ne vaut, à la li­mite, que pour la frac­tion du sa­la­fisme qui prône le pe­tit dji­had, dans la me­sure où il offre une ex­pé­rience re­li­gieuse com­plète.