Chômeurs sans honte

mai 1998, Jacques Wajnsztejn



La lutte entreprise par les chômeurs fin décembre 97 est un nouvel épisode de la crise du travail et marque par ailleurs l'extrême fragilité du système, fragilité dont la « crise asiatique » fournit un autre exemple récent.

Si la situation est explosive ce n'est pas parce que les chômeurs sont des révolutionnaires ou parce que leurs actions seraient plus radicales que celles des salariés ordinaires, mais parce qu'ils rompent avec un non dit de la démocratie dans laquelle celui qui n'est rien n'est pas audible et cela non seulement parce qu'il est dominé, mais parce qu'il n'aurait rien à dire fondamentalement.

Or dans cette lutte, on passe du silence assourdissant que produisait, pour les chômeurs, la « honte » de ne pas travailler à la parole d'individus qui trouvent des mots communs pour exprimer un vécu particulier et se retrouver dans des actions collectives. D'où, dans ce mouvement, l'imbrication constante entre le côté très individuel de la misère, de la souffrance et une dimension collective qui s'exprime dans l'action.

On a ici une inversion du rapport qui liait traditionnellement individu et classe sociale : ce n'est pas l'appartenance de classe qui détermine les individus, mais des situations individuelles qui trouvent l'opportunité d'une expression et d'une action collectives.

En ce sens, on peut faire un rapprochement entre cette lutte et celle menée par les « sans-papiers », mais la différence provient du fait que les coups portés par les chômeurs, le sont au cœur du système, de ses valeurs et de ses représentations.

Le point de départ

Comme souvent dans les mouvements de lutte d'une certaine ampleur, la revendication d'origine apparaît dérisoire par rapport à l'enjeu. Elle ne prend sa force que de sa capacité à symboliser et fixer une révolte. Si le mouvement continue sa route il l'abandonne souvent en chemin. Il en a encore été de même ici avec la revendication d'une prime de Noël par le comité de chômeurs de la cgt de Marseille. La revendication était à la fois parlante humainement : en cette époque de fête « Pourquoi pas nous ? », et provocatrice : « Au nom de quoi ? », il n'en fallait pas plus pour que les médias se jettent là dessus et répercutent partout la revendication rendant ainsi possible une fixation provisoire de la révolte à un niveau bien supérieur à ce que pouvaient espérer les organisations de chômeurs qui œuvrent chaque fin d'année, à rendre visible le chômage.

Par la suite, les revendications et slogans des chômeurs ont exprimé non seulement l'état de conscience du mouvement mais aussi une contradiction qui empêche de dormir tous les dirigeants, qu'ils soient dirigeants politiques, syndicaux ou patronaux. « Un emploi c'est un droit, un revenu c'est un dû » résume bien la situation. Dans la première partie du slogan, s'exprime encore l'idéologie du travail, alors que dans la seconde apparaît déjà la revendication et la nécessité d'une solidarité universelle, d'un droit à la vie, dans une société dont la valorisation et la « production de richesse » dépendent de moins en moins directement du travail.

Le mouvement ne se perd d'ailleurs pas dans des arguties autour d'une quelconque « allocation universelle » puisqu'il choisit de se battre centralement pour une augmentation radicale de ce qui existe déjà : les minima sociaux. C'est ce côté maximaliste qui rend non négociable sa demande. Dans le même temps le mouvement questionne tous les rapports : travail/revenu, capital/travail, social/politique, sans apporter de réponse. Simplement il les évoque, comme s'il avait conscience que ce n'est point à partir de lui qu'on trouvera la réponse qui permettrait de transformer l'ordre des choses.

Les forces en présence

II y a d'abord celles qui cherchent à maintenir l'idée de la centralité du travail ; particulièrement la cgt par l'intermédiaire de ses comités de chômeurs, en canalisant le mouvement dans des attaques contre le patronat. Elle cherche à faire prévaloir un langage de classe qui souderait l'unité de la classe du travail. À cet égard le chômage est encore une forme de sauvegarde du salariat. Les attaques de la cgt contre l'unedic sont claires là-dessus. Outre la cuisine anti-Notat que cela permet, cela maintient aussi la vision d'un monde du travail encore au centre du système. « Du boulot, du boulot » et « Rien n'est à eux, tout est à nous » sont les slogans les plus représentatifs de cette position cégétiste en lutte, bien différente de celle d'une direction (déclaration de Viannet) qui semble avoir fait son aggiornamento.

On peut d'ailleurs remarquer que le slogan « rien n'est à eux, tout est à nous » provient du syndicat anarcho-syndicaliste cnt ; s'il est repris par les comités cgt de chômeurs c'est parce que l'anarcho-syndicalisme est l'une des forces historiques d'auto-présupposition de la classe du travail, en dehors du capital. Au début du siècle cela se manifeste de manière révolutionnaire dans un mouvement qui cherche l'affirmation de la classe des producteurs ; aujourd'hui cela constitue une « réponse » défensive face à la tendance d'auto-présupposition du capital (la valeur sans le travail). Cette position ne peut donc déboucher sur la conscience que le monde salarié est fini même si le salariat, sous ses formes de plus en plus diverses, domine encore.

Mais organiser les chômeurs sur cette base du salariat est impossible vu l'inessentialisation croissante de la force de travail1. En l'état actuel des choses, du boulot il n'y en a pas, car malgré tout ce qu'on nous raconte sur « l'entreprise citoyenne », le but des entreprises n'est pas de créer des emplois et le rôle de l'État ne consiste pas à se substituer systématiquement aux employeurs du secteur privé (sauf à vouloir reproduire l'urss !). Le « Tout est à nous... » n'a pas plus de portée quand justement ce n'est plus essentiellement par le travail que se transforme le monde. Et d'ailleurs pour l'instant, le monde se transforme de moins en moins ; il serait plus juste de dire qu'il est reproduit et « perfectionné ».

Implicitement au moins, c'est ce que reconnaît une organisation comme « Agir contre le chômage » (ac), mais dans la contradiction de se battre pour la reconnaissance de quelque chose (la situation de chômeur) qui devrait ne pas exister en tant que situation justement. Revendiquer cette reconnaissance et finalement une « citoyenneté du chômeur » (cf. le journal Le Point) amène forcément à faire le grand écart et à se retrouver en partie en porte-à-faux avec les luttes. Il y a en effet une contradiction entre des revendications sur le droit à l'emploi et l'action collective des chômeurs qui ne peut exister que par une prise de distance avec le statut de chercheur d'emploi ; plus généralement même, à une prise de distance avec toute la « socialisation de la privation d'emploi » (D. Demazière) par les institutions officielles.

C'est la modification des formes de chômage (accroissement du nombre de chômeurs de longue durée, extension des situations « d'inemployabilité ») qui transforme aujourd'hui les conditions du contrôle social des chômeurs, ce qui permet l'émergence du mouvement dans son décalage par rapport aux valeurs du travail.

Ces valeurs ne peuvent en fait perdurer quand les liens avec le travail se distendent au point que la situation ponctuelle de perte d'emploi se transforme en inemployabilité. Au niveau collectif on a alors plus à faire à une « armée industrielle de réserve » (Marx), composée d'individus constamment changeants et prêts à s'intégrer au procès de production, mais à une masse composite de surnuméraires ; et au niveau individuel cette situation d'inemployabilité casse tout un processus social lié à la centralité du travail qui garantit justement la reproduction capitaliste des rapports sociaux.

C'est cette reproduction de plus en plus problématique qui impose aujourd'hui aux chômeurs et aux privés d'emploi de recréer eux-mêmes des rapports sociaux dans et par la lutte. Il ne faut pas voir dans ces pratiques une quelconque particularité de plus : les chômeurs n'ont rien à affirmer en tant que chômeurs, ils sont immédiatement et uniquement ce qu'est leur lutte avec toutes les limites que cela comporte. S'ils ne sont pas le « négatif à l'œuvre », ils en constituent un ferment.

Une situation historique de transition

Le rapport entre événement et situation (cf. Ph. Coutant, Temps Critiques no 8) fait que, pour le mouvement, ces actions s'inscrivent dans ce que nous appelions « L'hypertrophie du social » (cf. Temps Critiques no 9), conséquence elle-même de la domination de l'économie alors que le scénario qui se joue nous présente la fable moderne de l'opposition entre l'économie (profit, compétitivité, patronat, finance donc tout ce qui produit le chômage) et le social (« Le travail est un droit, le revenu est un dû »).

Sur cette base il n'y a pas d'issue. On retrouve la même impasse dans le paradoxe d'un mouvement de sympathie pour la lutte des chômeurs qui signifie clairement la reconnaissance d'une fin de la centralité du travail et implique une solidarité de type humaniste ; et des chômeurs qui, tout en ne croyant plus guère à un emploi pour tous, oscillent entre slogans cégétistes (« Du boulot ») et slogans gauchistes (« Partage des richesses », « Rien n'est à eux, tout est à nous ») qui impliquent encore l'idée d'une solidarité de classe pourtant devenue introuvable. Comme dans le cas de la crise du travail, là aussi nous sommes dans une période de transition : le mouvement des chômeurs signale à sa manière, contradictoirement, ce que nous avons pointé depuis longtemps, la prédominance dans le système de reproduction capitaliste, du processus de domination sur un strict processus d'exploitation qui ne constitue plus qu'un domaine particulier de l'ensemble2. Cela annonce aussi des changements radicaux dans les luttes futures, aussi bien dans leur nature que du point de vue des individus qui y participeront.

Des limites évidentes

Alors qu'on est pourtant en plein cœur de la question avec le mouvement des chômeurs, alors qu'une sorte de grand débat éditorial s'est développé autour du travail, la question du travail lui-même, de son sens, de ce qu'il représente dans la société, est la grande oubliée de ce mouvement. Le travail n'aurait-il pas d'histoire ! ? Sur cet oubli est en train de prospérer un nouveau consensus extrêmement dangereux sur les possibilités de co-existence entre une société active et une autre qui ne serait que passive et entretenue. L'État, par l'intermédiaire du gouvernement Jospin a alors beau jeu de dénoncer les dangers d'une telle situation même si ce n'est pas pour les mêmes raisons que nous. La résorption récente (fin janvier) de la lutte des chômeurs dans la revendication syndicale et gouvernementale des 35 heures marque le rapport de force actuel et les illusions sur le travail qui en découlent.

L'opposition entre l'économie et le social est le signe, comme en 95, d'une limite au développement des luttes. L'action politique ne semble pas envisageable comme si elle relevait de l'histoire déjà ancienne des nations et des classes sociales.

Concrètement, aujourd'hui, un dépassement politique de cette opposition entre l'économie et le social ne signifie plus rien immédiatement, malheureusement, même pour ceux qui sont dans cette lutte. Que cela puisse se forger au cours des luttes, on peut l'espérer mais nous en sommes encore au stade de l'incantation (cf. la couverture de ce numéro).

 

Notes

1 – Cette inessentialisation ne veut pas dire que le nombre d'emplois diminue absolument mais que le travail devient périphérique par rapport à la création de richesse. D'ailleurs une grande partie des emplois est largement « socialisée » par le biais d'un financement sur une sorte de fonds social dont dispose l'État reproducteur, alors qu'une autre se trouve aujourd'hui constituée par de petits boulots de survie. Comme disent les américains, quand une entreprise géante licencie un de ses salariés cela produit deux emplois nouveaux puisque ce même salarié sera contraint d'effectuer deux boulots pour retrouver le niveau de vie que lui procurait son ancien travail.

2 – Sur les formes nouvelles et le caractère multiple de la domination, cf. les articles de ce no 10 de Temps Critiques sur le corps, la santé, la virtualisation du monde.