Temps critiques #10

Virtuel et domination

, par Françoise d’Eaubonne


La cascade des nouveaux termes créés par l'esperanto informatique qui a fait irruption dans le verbe courant, voisine avec ces raccourcis évoquant en français les mutilations de la nov-langue orwellienne perso, ado, info, pub, et la suite ; tout un ensemble de communications verbales dont le but semble inspirer aux aînés des contemporains qu'ils ne sont plus que des fossiles dont le souvenir est destiné à s'effacer rapidement, au mieux à s'archiver dans le musée des générations futures. « L'homme en trop », comme titre le numéro 4 de Temps critiques. Qui peut donner tort à cette option ? Dans quinze ou vingt ans, ceux qui ont connu le monde « d'avant » seront morts ; les curieux pourront toujours se référer aux textes sur microfilms.


L'automatisation régie par l'informatique est bien le principal instrument de la disparition du travail, il ne peut guère y avoir de personnes qui en doutent aujourd'hui, même si d'aucuns se raccrochent à la vieille analogie de ce phénomène avec le métier de Jacquard qui provoqua au début du xixc siècle le chômage des ouvriers du textile, mais ouvrit l'ère de la mécanisation où l'essor industriel utilisa un nombre croissant d'ouvriers. Mais à côté d'un enchaînement aussi direct, on voit s'esquisser d'autres énigmes ; la clarté centrale du problème révèle un périmètre obscur, comme l'éclat d'une chandelle rend plus profondes les ténèbres d'alentour. On entend déjà de nouvelles polémiques : ces techniques si meurtrières pour une masse grandissante d'individus livrés aux horreurs de « l'inutilité économique » ne pourraient-elles devenir bienfaisantes, en d'autres mains que celles des détenteurs de bénéfices ? La politique ne pourrait-elle reprendre le pas sur l'économique — en admettant qu'elle l'ait jamais eu depuis la fin des âges féodaux ? Est-ce qu'un autre type de société… (et ici on voit pointer le vocable tabou d'utopie). Mais il faut d'abord discerner l'obscur. L'énigme paradoxale qui crée cette obscurité, c'est le surgissement du règne de l'imaginaire sur l'époque et le monde les plus matérialistes qui soient. Étape inattendue d'une culture dont Lucien Goldmann a dit que sa morale avait été la première à nier tout sacré1. Le triomphe du positivisme aboutit à la suprématie de l'irréel se substituant à l'existentiel. Telle est la « spiritualité » de la nouvelle théocratie, l'économique.


Hier, le morcellement et la compétitivité de la société avaient placé au premier plan du langage le mot d'atome, et les sociologues pouvaient dénoncer la paranoïa qui fleurissait dans ce contexte ; c'était la psychose guettant l'individu trop faible pour résister à une telle pression, particulièrement au niveau du concurrentiel ; aujourd'hui, c'est le terme « virtuel » qui ravit ses lauriers à celui d'atome ; et de toute la rupture avec le réel qui résulte de ce nouvel état de choses et sa perspective verbale, on peut s'attendre à voir croître le nombre de ceux que frappera la schizophrénie.


La satire de la société concurrentielle d'hier a été faite de la façon la plus excellente dans une œuvre romanesque, L'imprécateur de René-Victor Pilhes. L'interprétation générale fut celle d'une amusante satire du milieu affairiste, et en particulier de l'entreprise Minnesota ; peu de critiques ont perçu, en sus d'une très juste vulgarisation du mécanisme monétaire et de ses aberrations, la menace comportée par cette conception de l'économie marchande : vérité psychologique aussi forte que neuve ; comment l'immersion dans l'obsession du cash-flow, des flux tendus, du Dow Jones, de toutes ces réalités les plus grossièrement matérielles du profit divinisé, aboutissait à faire des décideurs de multinationales et leurs cadres des gens capables de ramper dans le souterrain d'un cimetière, portant des insignes extravagants, bref aussi « fêlés » que le mur du siège social où grandit une lézarde. Passage de la paranoïa à la schizophrénie ? Est-ce le soleil du virtuel qui se lève ?


À l'omnipotence économique qui a partout phagocyté le politique, comme aux temps féodaux la papauté rêvait de le faire des trônes (et y réussit quelques temps en Espagne), il manquait cet aspect d'anti-physis qui caractérise toutes les grandes théocraties. Comment pouvait-il en être autrement pour un système dont l'idéologie s'assimilait à la fonction d'assurer l'équilibre entre production et consommation, dans le but — même jamais atteint — de répartir entre tous une prospérité de plus en plus équitable ? L'unicité d'un tel dessein, la désacralisation instaurée par cette morale bourgeoise ne se situaient-elles pas aux antipodes de l'anti-physis ? Mais ce ne peut être l'effet d'une coïncidence si la disparition du travail — l'ancien rédempteur du catéchisme économique, celui qui assurait le salut de l'homme — se produit au moment où le « virtuel » prend la dimension du nom de Saint-Esprit — ou, pour les physiciens, celui d'anti-matière.


Le rapport de l'homme au monde va être, plutôt que modifié, bouleversé de fond en comble, si son rapport à l'espace-temps l'est par l'ère numérique, à savoir par le règne du virtuel. Il ne s'agit pas seulement de la suprématie de l'imaginaire qu'avait déjà ébauché la disproportion — parfaitement connue — entre l'abondance et la monnaie-papier et ce qu'elle symbolisait, l'étalon-or, tout comme la signification sournoise du mot « trust » (confiance) dans un monde où hier encore le moindre investissement en actions, en bons du Trésor, en actes notariés excitaient méfiance et enquête. Tout le monde s'est parfaitement habitué à substituer la carte au terroir. Il reste pourtant étonnant d'admettre avec tant d'aisance, pour la circulation sanguine du flux monétaire, que le spectacle de la spéculation remplace la production, et même engendre la spéculation de la spéculation.


Mais plus encore : sur ce chemin du sur-réel, ou de l'antiréel, nous avançons plus loin, toujours plus loin et de plus en plus vite pour aboutir à la virtualité de l'économie, à la rupture de l'homme avec tout ce qui va sentir le soufre, à savoir ce qui constituait la réalité concrète d'hier, les buts du quotidien, l'activité locomotrice ou productrice — tout ce qui, au regard du dit « post-moderne » reste encore englué dans ce qui appartient au vivant : quelle tare


La sensorialité fantomatique du monde futur correspond à ce fantôme des grandes religions monothéistes qui ne se consolaient pas que l'homme fût aussi un corps : le supprimer sans supprimer la vie — ou plutôt l'existence. Il fallut cette première morale qui « a tout désacralisé », selon Goldmann, le positivisme le plus épris de concret en raison de sa matrice bourgeoise, l'idéologie la plus imprégnée de matérialisme primaire — celle d'une économie supplantant la politique, pour que s'instaure avec la techno-science, cette dictature du virtuel qui va jusqu'à virtualiser l'économie et pour l'humanité nouvelle prétend organiser la survie, ce qui en fait ne masque que le néant.


En ce seuil du xxie siècle qui refuse si fort « l'utopie », voyons-nous donc aboutir les courants politico-philosophiques du siècle des Lumières, et de façon inattendue ?


« La dromoscopie — lumière de la vitesse — éclaire littéralement la réalité perceptible, une réalité dont le relier-stéréoscopie provoque déjà des troubles de la perception dont il faudrait semble-t-il tenir compte »


écrit Paul Virilio2 à propos du changement radical de la proximité physique chez l'homme en proie au numérique. Est-ce le début de cet effondrement du rapport humain avec un continuum inchangé (bien que largement modifié) depuis les origines ?


« Qu'on le veuille ou non, il y a à présent pour chacun de nous dédoublement de la représentation du monde et donc de sa réalité »3.


Ce dédoublement, le « monde d'avant » en avait chargé l'art d'en assurer la fonction de façon qui pouvait être périlleuse pour la société — ou l'idée qu'elle se faisait d'elle-même — mais non pour l'identité humaine qu'elle enrichissait ; c'était la symétrie bien tranchée du réel et du virtuel, selon l'ancien sens du langage. Seuls, les athées et les croyants pouvaient polémiquer sur l'existence divine : était-elle réelle, ou virtuelle ? Mais la confusion des deux termes pour tout autre sujet — comme à propos d'un personnage de roman — ne pouvait que prouver celle, mentale, de l'individu qui manifestait ce trouble4. Voici qu'aujourd'hui, cette différence métaphysique vacille sur ses bases ; seule peut les rétablir la vieille formule « la preuve du pudding est qu'on le mange », pour le jour où le premier drogué du labyrinthe cybernétique sera trouvé mort de faim dans sa cabine en arborant le sourire des repus de l'imaginaire.


Sans recours à ce scénario-catastrophe, ne peut-on supposer que la perte de notre corps locomoteur et travailleur que l'actuelle étape économique voudra remplacer par celui qu'on nous promet, farci de micro-processeurs et de nano-machines médicales, peut nous valoir un notable abaissement de la vitalité de notre quotidien ; et quelles conséquences entraîneront ces pratiques collectives de communication qui, selon le slogan dont on matraque le téléspectateur, doivent « nous faire aimer l'an 2000 » ? Ces innovations déjà médiatisées nous interpellent comme étant de plus en plus susceptibles d'apporter une mutation à nos différents régimes de perception et de sensorialité. Il est permis d'évoquer une thérapie sociale comparable, en beaucoup plus décisive, aux euphorisants et barbituriques d'hier, une nano-médicalisation destinée à détourner l'homme de demain des conséquences dramatiques de la disparition du travail sans passage à une société différente.


L'exemple des dangereuses modifications de la perception est déjà pourtant donné depuis plusieurs années par les premiers astronautes, la fleur des performants, l'élite de l'équilibre et de la résistance physique, frappés soudain de dépression et de vertiges inguérissables au retour de l'aventure spatiale en apesanteur ; ou encore cette spéléologue émergée triomphalement d'un mois de vie souterraine sous les ovations générales, et se suicidant « inexplicablement ». Ce n'est pas avec impunité que l'humanité la mieux équipée et la plus douée de moyens physiques tente l'expérience de quitter le socle immémorial qu'est son rapport à l'espace-temps et au monde réel dont les pieds, par milliards, ont foulé le sol.


L'extraordinaire plasticité de l'identité humaine a pu laisser croire que sa condition est capable de toutes les variations, de toutes les mutations, même, à l'intérieur de sa seule perspective fondamentale, le trajet de la naissance à la mort. La dimension historique n'est-elle pas aussi essentielle que la dimension espace-temps, à l'intérieur de laquelle elle s'inscrit et qu'elle exprime de façon spécifique ? De plus, ne manquera-t-on pas d'argumenter, le passé n'est-il pas là pour prouver que chaque innovation, chaque tournant des siècles a suscité des prophéties de fin prochaine où entre le concerto des lamentations des plus grandes voix ?


« Nos ancêtres ont connu le temps de l'innocence


En ce temps-là le monde était multiple


Ailleurs était vraiment ailleurs,


Maintenant l'océan est vaincu,


Toutes les barrières ont été bousculées,


Rien ne reste de l'ordre de jadis »,


écrit Sénèque, voici deux mille ans5. Si le précepteur de Néron s'effarouchait déjà que le monde devînt un, qu'ailleurs ne soit plus ailleurs n'est-ce pas tourner en dérision la réticence devant la mondialisation et l'effet néfaste de la suppression du lointain, ces craintes exprimées et explicitées par un Virilio ? Mais du passé le plus antique au plus récent, on ne relève pas d'exemple concernant les atteintes à la normalité de la psyché ou du soma, consécutives à ce bouleversement de « l'ordre de jadis » comme ce que nous rappelons plus haut, à propos des astronautes et de la spéléologue. On peut allonger aisément la liste aussi déprimante ; entre autres, le rappel de cette expérience tentée par un groupe de chercheurs américains qui voulurent vivre trois mois en condition de survie et en milieu isolé recréant le contexte d'une existence avant un conflit atomique exigeant ce retrait et qui, super-équipés, non seulement ne tinrent pas jusqu'au bout mais reparurent hagards et amaigris. Les expériences de privation sensorielle faites en 1977 sur les cobayes que furent les prisonniers de la Fraction Armée Rouge vont dans le sens de la même révélation ; la répression médicopolitique apprit au monde qu'une prisonnière condamnée au silence absolu et à l'absence de repères temporels a pu dire : « Si les femmes de ménages n'étaient pas venues passer l'aspirateur une fois par semaine à l'étage au-dessus, ma compagne et moi serions mortes depuis longtemps »6. L'obligation sensorielle, opposée à cette méthode mais faisant partie de la même « torture blanche » — comme la boulimie correspond à l'anorexie — comporte les même résultats7.


Qu'il s'agisse de l'expérience américaine en Arizona ou de la « torture blanche » de l'ex-rfa, la différence du constat d'avec les précédentes inquiétudes historiques récapitulées depuis Sénèque tient au rapport direct de ces nuisances avec la politique économique contemporaine. Le projet de « naturaliser » un système comme celui de l'universalité souveraine de l'économie n'était absolument pas envisageable avant l'étape du xxe siècle finissant, et la main-mise du profit sur le vivant et les besoins immatériels. La privation et l'obligation sensorielles comme modes de supplices ne peuvent appartenir qu'à un monde d'économie hautement développé, ainsi qu'une expérience comme celle qui consiste à faire vivre des êtres humains en milieu simulant le naturel, selon la prévision d'un conflit ou d'une catastrophe éradiquant la nature. À l'économie sous-développée du Tiers-monde demeureront donc les tortures traditionnelles recourant à la souffrance corporelle et à la mort, la gégène algérienne ou la lapidation islamiste, recettes qui ont fait leurs preuves, mais qui prouvent l'arriération de ces régions devant les inventions hautement civilisées de la privation et de l'obligation sensorielles.


Ce qui intéresse en premier lieu notre réflexion, c'est de reconnaître l'analogie entre les maux dûs à la répression ou aux expériences inspirées par l'évolution scientifique et les nuisances survenues par faute d'une technologie en plein essor et entièrement dépendante d'une étape économique dite « post-marchande » ou « post-industrielle », mais qui ne sort ni du marché ni de l'industrie. Elle leur donne seulement de nouveaux contours, d'une innovation en effet surprenante, et qui voue la nouvelle identité humaine qu'elle esquisse à la virtualité la plus contraire au vivant qu'elle phagocyte. Tendance qui, si elle persiste et s'accroît, met l'humanité en danger de disparition aussi radicalement que le pourrait une catastrophe nucléaire.

Notes


1 – Lucien Goldmann, Le dieu caché, Tel Gallimard, 1970.


2 – Paul Virilio, Vitesse de la libération, Galilée.


3 – Sur le péril de la suppression du trajet, l'auteur cite Théodore Monod : « Il n'y a rien d'accablant comme de voir, de l'endroit que l'on quitte, celui qu'on atteindra le soir ou le lendemain ».


4 – Exemple célèbre, Balzac dont le docteur Blanche connaissait fort bien la disharmonie mentale, et qui en entendant un ami crier à sa porte « C'est Eugénie Grandet » répondit distraitement : « Qu'elle entre ! ». Dans le domaine des jeux philosophiques, Sartre a écrit dans Saint Genet cette phrase qui ne déparerait pas un texte de Jorge-Luis Borges : « La tour où est enfermé Fabrice del Dongo est imaginaire pour nous, mais pas pour lui ». (Du réel qui peut affecter un individu virtuel).


5 – Sénèque, Médée, scène III.


6 – Écrits, d'Ulrike Meinhof.


7 – Dr. Gérard Hof, L'obligation sensorielle, Inéditions Barbares, 1978.