Théorie critique ou activité critique ?

mai 1998, Temps critiques



Parmi les divers courants qui cherchent aujourd'hui à exprimer le moment critique de la théorie et de la pratique, ils ne sont pas rares ceux qui pensent que, depuis les « avancées » de l'École de Francfort — celles d'Horkheimer et d'Adorno et non les régressions démocratistes d'Habermas, de Fromm et de bien d'autres encore — la « théorie critique » n'a pas accompli de percée décisive. Face à cette position quelque peu nostalgique, il nous semble possible de confirmer deux fondements parmi ceux qui figurent à l'origine de cette revue. Tout d'abord nous ne nous sommes jamais tenus sur les positions de l'École de Francfort, car nous n'affirmons pas la domination absolue et achevée du « système » par la synthèse du technicisme et de la raison. En second lieu nous ne pensons pas que « la pensée » soit la seule défense contre cette situation de domination.

Si nous avons développé l'idée politique d'activité critique, c'est justement pour la différencier dans sa pratique historique comme dans son contenu, de la « théorie critique » et à fortiori, de la théorie tout court. Il s'agissait aussi — il s'agit toujours — de placer dans le champ de l'activité critique, non pas un évènement comme Auschwitz, symbole de cette domination absolue pour Adorno, mais les mouvements de lutte des années 60 et 70, leurs prétentions et leurs limites. De la même manière, puisque la préparation du premier numéro de Temps Critiques fut contemporaine de l'écroulement du bloc soviétique et que nous ne pouvions tout de même pas considérer cela comme une catastrophe, nous avons alors tenté de mettre en évidence « l'opérateur-critique » que fut ce moment pour l'intervention politique contre la société capitalisée.

Au regard de la disqualification de la majorité des références traditionnelles de la critique issue de l'ultra-gauche historique, nous ne nous sommes pas mis à regretter une période antérieure à la technicisation et à la démocratisation du monde contemporain, ni à nous replier sur la critique, faute de mieux, dans cette époque de « temps maudits ».

Encore aujourd'hui, dans ce no 10 de la revue, certains articles insistent sur la correspondance entre technologisation du monde et accroissement du contrôle social (d'Eaubonne, Brossat) comme certains, dans le no 9 annonçaient le « parachèvement du capital » (Guigou), alors que la quatrième de couverture du numéro, reprise dans le no 10 et les articles de Debray énoncent l'urgence de l'intervention politique.

La discussion n'est pas close mais la vérité de la critique et sa force s'épuisent quand elle se fait essentiellement descriptive. Par descriptive, il faut entendre non pas le fait que la critique s'appuie sur la réalité socio-historique, mais le fait de ne pas en dévoiler les contradictions, Élevée à son plus haut degré d'autonomisation (Baudrillard, Virilio), cette critique devient alors hypercritique, criticisme qui se délecte de la description cynique de l'advenu. Elle acquiert du même coup droit de cité au panthéon hollywoodien de la pensée moderniste branchée…