Trois couplets sur le parachèvement du capital

octobre 1996, Jacques Guigou



1er couplet : La fin de la modernité n’est pas une décadence

Les notions actualistes de « fin de siècle » ou encore « d’époque post-moderne » ne conviennent pas pour interpréter les transformations qui opèrent dans la société d’aujourd’hui. S’il y a bien fin de la modernité, ce n’est pas au sens où l’entendent les idéologies modernistes contemporaines ; celles qui posent l’individu-démocratique, le marché mondial et les exigences de la technoscience comme un horizon indépassable pour le devenir de l’humanité. Aucune chronologie ne peut tenir lieu de périodisation. La fin de ce siècle, se doublant de la fin d’un millénaire, vient redoubler les représentations de décadence. Ainsi, le décadentisme récurrent des fins de siècle trouve aujourd’hui son objet dans la croyance à la valorisation de l’espèce humaine par le marché universel, et ceci dans la société démocratiste mondiale. Cet état dominant des choses et des hommes est donné comme un aboutissement de l’histoire, une « fin de l’histoire », qui, du même coup, annule toutes les autres formes de sociétés qui ne préfiguraient pas cette finalité. Empires mésopotamiens, Égypte pharaonique, États-cités grecques, État royal occidental, etc. Toutes les sociétés « civilisatrices » sont alors convoquées pour confectionner la généalogie de l’humanité post-moderne. Mais cette convocation imaginaire sert de motif à une révocation immédiate de tout passé, puisque, sans devenir-autre qu’elle même, se mirant dans son nihilisme fondamental, la société post-moderne veut s’établir dans un présent éternel.

C’est avec raison qu’on a pu situer la naissance des Temps modernes dès les premières manifestations du capitalisme marchand. S’établissant dans les grandes villes européennes, aux dépens des structures foncières de la féodalité, les marchands réalisent une plus-value monétaire qui jette les bases de ce qui deviendra ensuite la classe capitaliste triomphante, puis dominante : la bourgeoisie. Dans ce vaste et puissant métabolisme historique, dans ce changement de mode de production, l’humanisme de la Renaissance va instituer la matrice idéologique de la modernité. Au règne de Dieu, succède le règne de l’homme ; sur les ruines de la société théocratique se recompose la société des individus-propriétaires. Entre la classe aristocratique et la classe paysanne, le mouvement intermédiaire de la classe bourgeoise naissante opère par autonomisation et individualisation. L’autonomisation de la propriété privée par rapport à la structure indivise du fief — régi par la valeur d’usage — se combine à l’autonomisation de l’État-médiateur de la valeur d’échange — par rapport à la communauté agraire. Ce double processus d’autonomisation, interagit, alors, avec un processus d’individualisation qui fait du propriétaire un être social. Car dans la société de classe moderne, seul le bourgeois était un individu, seul il possédait une identité économique et une politique autonome, seul il était un sujet. Les femmes, les enfants, les ouvriers, les domestiques, les paysans et quelques autres catégories d’êtres humains, eux aussi assujettis par la bourgeoisie, n’étaient pas des individus. L’émergence longue et contradictoire de la société capitaliste s’est ainsiréalisée selon un double processus d’autonomisation d’une classe sociale (la classe du capital) et d’individualisation d’un opérateur (le capitaliste-entrepreneur). Ce simple rappel sur un cycle historique qui s’est pratiquement épuisé avec « la révolution » de 1968, nous permet de mieux situer les expressions modernistes contemporaines de la fin de la modernité1. Car c’est par excès de modernité, par l’exacerbation des figures centrales de la modernité, par l’affirmation toute puissante du modernisme dans tous les domaines de l’activité humaine que s’achèvent les Temps modernes. Nous avons montré précédemment comment le sujet individuel bourgeois s’est métamorphosé en une subjectivité généralisée que nous avons désignée comme « une particule de capital ».

Comment ne pas voir, en effet, que le décadentisme des idéologues du « post-moderne » — ceux de gauche comme ceux de droite se rejoignant dans leurs assauts de nihilisme et d’inquisition — s’abreuve aux nostalgies de l’ancienne vie bourgeoise et s’enivre aux fascinations de l’esthétique fasciste2 ? En cela d’ailleurs se vérifie une fois de plus la thèse que l’anarchiste Daniel Guérin3 a formulée dès 1936, selon laquelle fascisme et nazisme, loin d’être une aberration historique du capitalisme n’en furent que la réalisation essentielle, à la faveur de la collaboration de classe qu’ils surent instituer.

Comment qualifier le contenu historique de l’époque qui s’est ouverte à travers les vicissitudes de la fin de la modernité, dès lors que l’on ne se satisfait pas de la banale chronophilie du « post-moderne » ? Les tentatives de quelques-uns pour penser une critique de l’époque qui rende compte de la continuité de la société du capital mais aussi des ruptures qui lui ont permis, finalement, de se reproduire méritent attention. Parmi eux, Riccardo d’Este parle de néo-modernité. Rejetant « la bêtise » que représente le discours post-moderne, il rappelle qu’on ne peut « feindre de faire abstraction de ce qui a été la base structurale de la modernité (la victoire de la bourgeoisie, l’avènement du capital industriel et financier, les modifications, même révolutionnaires, dans la production, dans les technologies, etc.), alors que la société du capital dans son ensemble a un besoin constant d’être moderne, et aujourd’hui néo-moderne4 ». Nous ne sommes pas en désaccord avec cette définition puisqu’elle « n’oublie pas » que la révolution de la modernité a été réalisée par la classe du capital et qu’elle en tire toutes les conséquences sur le devenu de l’ensemble de la société. Mais nous ne l’adoptons pas car elle ne rend pas compte des ruptures historiques qui marquent la fin de la modernité capitaliste, son parachèvement dans l’immédiatisme techno-économique. Nous préférons parler de société du capital représenté5, afin de marquer la fin de l’antagonisme capital-travail et l’emprise despotique que le marché, se donnant comme univers « naturel » des hommes, exerce sur toutes les activités humaines. Nous touchons ici au nœud théorique du moment historique actuel. Y a-t-il encore une reproduction du système capitaliste ou bien alors ne se reproduit-il plus, puisqu’il se parachève ?

2e couplet : « La reproduction » : brève histoire d’une notion qui a trop servi l’économie

Les physiocrates furent les premiers à appliquer la notion de reproduction au domaine économique et social. Ils l’avaient alors empruntée aux modèles de la reproduction des organismes vivants tels que « l’histoire naturelle » les avait élaborés. Dans son Tableau économique, en 1758, Quesnay montre comment la production ne se perpétue qu’en reconstituant, au terme de chaque cycle, ses propres conditions matérielles, financières et sociales. Mais c’est l’économie politique classique qui donne à l’idée de reproduction son premier contenu moderne, en définissant le travail productif et l’accumulation du capital comme les opérateurs essentiels de la valorisation. L’œuvre de Marx oriente la théorie de la reproduction dans une direction décisive. Tant par son contenu que par son extension, le concept de reproduction prend chez lui la dimension critique que les marxismes ne cesseront de lui ôter pendant près d’un siècle. D’abord esquissé dans L’idéologie allemande (1845), avec la dialectique des modes de production, puis établi et développé dans les Grundrisse, le processus de la reproduction des rapports sociaux de production, devient pour Marx l’institué même du capitalisme. Reproduction simple et reproduction élargie du capital viendront ensuite fonder les théories de la plus-value (1855). Mais ce n’est qu’au premier tiers du xxe siècle (et seulement à la fin des années 60 pour les traductions françaises), que la publication du vie Chapitre inédit du Capital, fournira les matériaux et le prétexte à la formation de l’idéologie marxiste de la reproduction du mode de production capitaliste. Que les reflux des deux seuls moments révolutionnaires du mouvement communiste au xxe siècle (1917-1921 et 1968-1972), aient donné lieu à deux redéfinitions de la théorie de la reproduction du mode de production capitaliste ne saurait surprendre. L’ennemi n’étant pas vaincu, il s’agit alors pour « le prolétariat » non seulement de comprendre les raisons de l’échec provenant de son propre camp, mais aussi d’expliquer les capacités du capitalisme à se recomposer. Dès les années qui suivirent la révolution d’octobre 1917, l’impossibilité, pour les bolcheviks de réaliser tout le « programme communiste » à l’échelle mondiale, entraîne le repli sur « le socialisme dans un seul pays » (Lénine, Boukharine, Trotski). La crise finale n’étant pas intervenue, la continuation du capitalisme à l’extérieur de l’urss et la reconnaissance, à l’intérieur, des médiations de la société bourgeoise, posent à la théorie de la reproduction de redoutables questions.

Henri Lefebvre, les ressaisit ainsi : « Comment le capitalisme, blessé à mort, peut-il survivre ? Qu’est-ce qui permet cette reconstruction ? Est-ce la base économique ? Les paysans et la production agricole ou bien l’industrie ? Ou la petite-bourgeoisie comme classe ambiguë ? Ou le cadre national ? Ou bien encore la bureaucratie ? Le pouvoir étatique ? La violence militaire ? Les idéologies ? La reconstitution du marché mondial capitaliste et des institutions essentielles de la société bourgeoise, à peine modifiées, dans les pays industrialisés, ne vont-elles pas, à partir de 1920, entraîner en Russie socialiste, une reproduction inattendue des rapports de production capitaliste ? La mort de Lénine et l’éviction brutale de Trotski, plus tard suivies de l’exécution de Boukharine, portent un coup mortel à la recherche théorique6 ».

Assujettie à la pratique du capitalisme bureaucratique d’État et au nationalisme, la recherche théorique sur la reproduction est remplacée par l’idéologie stalinienne de « la stabilisation provisoire du capitalisme, dont la fin est imminente », mais tarde à survenir ! Il a fallu qu’émerge 1968 pour que non seulement nous puissions « redécouvrir la dernière découverte de Marx7 », (i.e. la reproduction des rapports sociaux de production), mais surtout pour que nous puissions comprendre le sens de l’autonomisation du capital par rapport à l’exploitation de la force de travail puis son établissement en communauté matérielle, assujettissant alors toutes les activités humaines à la nécessité de leur capitalisation8. Il a fallu aussi que les marxismes institutionnalisés d’après 1968 contribuent politiquement à la recomposition de la société du capital représenté, pour qu’apparaissent les impasses des nouvelles théories de la reproduction. Certes, dans la profusion éditoriale des écrits sur « la reproduction » au début des années 70, nous n’avons pas, alors, confondu l’effort théorique d’un Lefebvre (aboutissant à la notion de mode de production étatique) avec les sociologies classistes des Bourdieu-Passeron9 (qui font du « capital culturel » des enfants de la bourgeoisie le moteur de la reproduction « des élites », au moment où, justement, la classe bourgeoise et sa culture achèvent de disparaître10). De même que nous n’avions reconnu qu’un intérêt critique limité à l’effort de Barel11 pour dialectiser l’analyse de système et pour situer « la reproduction sociale » dans la capacité du système capitaliste à absorber « l’entropie » (i.e. la négativité) des mouvements sociaux.

Malgré ces quelques avancées, dès la fin des années70, la notion de reproduction est employée à toutes les sauces des sciences sociales et déclinée à tous les cas dans les feuilles qui se voulaient critiques. Cette notion, dès lors, sombre, au mieux dans la tautologie12, le plus souvent dans l’insignifiance. Parvenue à la fin de son cycle idéologique à la faveur de « la crise », identifiée à son contenu initial : le travail productif dans la société de classe ; elle se met au service de l’économisme et du néoproductivisme. Elle ne nous est aujourd’hui d’aucun secours théorique.

Dans cette revue (Temps critiques. no 6/7, 8 et 9), et dans une perspective politique qui n’a rien de commun avec les avatars modernistes de la reproduction signalés ci-dessus, les tentatives récentes, notamment celles de Jacques Wajnsztejn, pour fonder la notion de reproduction, sur sa dissociation d’avec le procès de production comme qualificatif principal du système capitaliste, sont créatives et je partage nombre de ces analyses. Cependant, concevoir un « système de reproduction » pour qualifier le processus historique en cours prête à confusion ; cela laisse entendre que nous serions en présence d’un simple élargissement de l’ancien rapport social de production. Or, nous sommes aujourd’hui en train d’achever de sortir de la contradiction capital-travail, de sorte qu’il faut concevoir le nouveau de la société du capital non pas comme un rapport social, mais comme un procès de capitalisation de l’espèce humaine. Nous partirons donc d’un autre concept, celui de parachèvement du capital.

3e couplet : Les opérateurs du parachèvement

1. S’affranchir de l’assujetissement au travail productif.

En précipitant la guerre entre les bourgeoisies nationales, le capital patrimonial issu du xixe siècle, est parvenu à s’affranchir de l’ancienne propriété privée des moyens de production ; celle du capital familial. En s’internationalisant et en accélérant son anonymat, l’économie de guerre a fait franchir au capital un seuil décisif, créant, après la Première Guerre mondiale, les conditions de sa recomposition sur une base beaucoup plus large. Cette levée de verrou s’est traduite par un accroissement de la puissance économique, politique et sociale du capital ; puissance avec laquelle il a combattu, puis vaincu le mouvement prolétarien européen des années 1917-1921. Certains marxistes antistaliniens13, appartenant aux courants des « gauches communistes » (allemande, hollandaise, italienne), ont alors pu interpréter cette recomposition totalitaire de la société du capital, comme celle d’une société devenant réellement dominée par le capital.

Restée jusque là extérieure à la société bourgeoise, la classe du travail, qui, en tant que classe négative constituait une véritable contre-société, va commencer à être englobée dans la société interclassiste du capital : vaste agrégation sociale autour des classes moyennes. Car la collaboration de classe que réalisèrent les régimes fascistes et nazis fut rendue possible par le développement massif et intense des forces productives dans les capitalismes européens, y compris, évidemment, dans le socialo-capitalisme soviétique. Cependant, l’exploitation de la force de travail restant au centre du rapport de production de cette période populiste du capitalisme, les luttes de classe se poursuivirent. Sous le couvert des actions militaires de la Seconde Guerre mondiale, la répression contre le prolétariat fut féroce, on l’oublie trop souvent. Si l’Armée rouge, en septembre 1944 a attendue derrière la Vistule la capitulation de la « Commune de Varsovie14 », si les généraux u.s. ont stoppé l’avance du front allié en Italie au cours de l’hiver 43-44, c’est d’abord pour affaiblir, voire anéantir la résistance prolétarienne à la domination du capital international sous commandement nord-américain.

Les « modernisations » de l’économie et des sociétés européennes des années 45-68, les « bienfaits » de l’État-Providence et les « satisfactions » de la société de consommation, avancèrent déjà largement le processus historique d’internisation de la classe du travail dans la société du capital totalisé. Après 1968, « la crise » achèvera ce processus, en libérant le capital de son assujettissement à l’exploitation de la force de travail. Aujourd’hui, le travail humain étant de plus en plus accidentel dans l’activité de production (14 % chez Danone, 8% à Saint-Gobain), le capital se parachève dans une fuite en avant pour s’incorporer l’espèce humaine et le monde des vivants.

2. Virtualiser la valeur.

De rapport social qu’il était dans la société de classe moderne, le capital, affranchi de sa détermination-travail, devient procès de la valeur s’incorporant l’espèce humaine, le monde vivant et la nature. Autonomisé des bases matérielles du travail productif (passage de l’usine-ouvrier à l’entreprise-ressource humaine) et libéré des médiations qui le fixaient encore à l’espace industriel et financier de l’État-nation et des firmes bureaucratiques de l’après-Seconde Guerre mondiale, le capital réalise son utopie : n’être que circulation de la valeur se valorisant. Dans le cycle total de la valorisation, ce passage obligé, dans un procès de production, constituait déjà, à l’époque de Marx, une entrave à la réalisation rapide du profit. Sans pouvoir imaginer comment le capital pourrait, un siècle plus tard faire sauter ce verrou, Marx avait déjà situé là le Hic Rhodus Hic Salta du capital, son utopie concrète ; utopie qu’il qualifiait en ces termes : « Le procès de production apparaît comme un intermédiaire inévitable, un mal nécessaire pour faire de l’argent. C’est pourquoi les nations adonnées au mode de production capitaliste sont prises périodiquement du vertige de vouloir faire de l’argent sans l’intermédiaire du procès de production15 ». Les conditions techno-scientifiques d’aujourd’hui lui permettant de parcourir, à la vitesse de la lumière (i.e. le temps réel de l’informatique) le marché planétaire, le capital virtualise la valeur. Le cyberspace et les flux de réalités virtuelles présentent les conditions matérielles idéales pour une circulation-valorisation ultime du capital : celles qui tendent à détacher la valeur de ses déterminations humaines et naturelles.

En juillet 1995 le nombre d’utilisateurs d’Internet était estimé de 35 à 45 millions ; des spécialistes prévoient d’atteindre le cap des 100 millions à la fin de 199716. En mai 1996, le réseau mondial cybernétique compte 10 millions de serveurs. Nous sommes bien loin des quelques « nations adonnées au capitalisme » dont parlait Marx ! Sans vertige aucun, n’importe quelle particule de capital « en ligne » sur Internet peut désormais « faire de l’argent sans l’intermédiaire du procès de production ». Au-delà des imageries qui mystifient la véritable fonction d’Internet (lupanar planétaire, « espace de liberté sans contrôle », etc.), il s’agit bien d’un saut décisif dans ce que Jacques Camatte désigne, fort justement, comme l’anthropomorphose du capital17. Ainsi, les « sites » du réseau Internet, présentant les ressources d’un individu ou d’une entreprise, n’ont plus de référent à des êtres humains concrets, mais offrent exclusivement une participation cybernétique immédiate à la valorisation de cette ressource. L’empressement des firmes informatiques pour rendre « fiables » les échanges monétaires sur Internet témoignent, s’il le fallait encore, de la vitesse avec laquelle la virtualisation de la valeur est en train de se réaliser.

3. Faire de l’économie et de sa gestion le mode d’être « naturel » des hommes.

Jusqu’au Ier millénaire avant notre ère, environ, les sociétés humaines n’ont pas connu l’institution de l’économie. Celle-ci s’est autonomisée de l’activité domestique dont elle n’était qu’un moment (oikonomos signifie administration de la maison), pour devenir activité de l’État dans l’accumulation des surplus de richesses et de puissance. Surplus rendus possibles dans les États-Empires mésopotamiens des xe-viiie siècles (notamment en Lydie), par le développement du commerce maritime et par l’assujettissement d’une classe d’être humains, les esclaves, aux tâches que cette accumulation nécessitait. De cette première mise en mouvement de la valeur, élargie et intensifiée par les Cités-États grecques, il en est résulté pour ces sociétés, une discontinuité historique avec les anciennes dimensions naturelles de la vie des humains. Contemporaine de la formation de l’État, qui s’établit comme unité supérieure de la communauté, mais aussi contemporaine de la société esclavagiste dévastant la nature, l’économie n’a, depuis lors, cessé d’être le théâtre et l’enjeu de luttes pour ou contre sa domination.

La nature étant aujourd’hui anéantie par ces deux millénaires de saccage — saccage dans lequel les dominés prirent, ô combien, leur part — le capital, parvenu aux limites de l’exploitation de la nature jusque là nécessaire à son procès, cherche à se parachever en devenant « la nature ». Furieusement écologiste (l’écologisme est-il autre chose que la liquidation de la dimension naturelle des hommes ?), le capital se veut et se doit d’être la seule réalité « naturelle » des hommes. Marché mondial, gestion universalisée, réseaux cybernétiques, prothèses biologiques, génie génétique, intelligence artificielle, milieux « naturels » créés artificiellement, et quelques autres prouesses techniques, permettent au capital de naturaliser son monde en le faisant « humain… très humain »… mais en éliminant ou en robotisant les individus de l’espèce humaine, ainsi que la nature dans laquelle ils furent immergés.

4. Métaboliser les États-nations et les États-régions, dans un coagulum mondial de puissance.

Grâce à la médiation de l’État-royal, du xiie au xvie siècle, le capitalisme marchand, puis le capitalisme manufacturier ont dû, pour s’imposer, métaboliser à leur profit l’ancienne puissance foncière de la société féodale. En France, ils n’ont pu cependant établir leur domination sur l’ensemble de la société qu’à la faveur du triomphe politique de l’État-Nation jacobin. Mais l’unification étatique conduite par la bourgeoisie nationale n’a jamais été totale. Le fédéralisme et le provincialisme ont exprimé l’autre face de l’État moderne, dans une alliance antagoniste avec l’État-Nation. On sait, du reste, que dans d’autres pays européens, notamment en Allemagne et en Italie, ce sont les principautés ou les Cités-États qui exerçaient directement le gouvernement du capital.

Avec l’issue étasunienne et onusienne de la Seconde Guerre mondiale, la forme de l’État-Nation devient la seule forme possible de souveraineté politique. Elle a correspondu à la phase active de recomposition internationale du capital. Les mouvements de libération nationale dans les anciens empires coloniaux, n’ont fait qu’accélérer la pénétration de la valeur dans des aires qu’elle n’avait, jusque là, que faiblement ou inégalement touchées. Mais cette consécration universelle de l’État-Nation contient déjà son épuisement historique. Comme il s’était émancipé de sa forme familiale et patrimoniale avec la Première Guerre mondiale, le capital, de 1945 à 1968, s’est émancipé de sa forme étatique nationale. Depuis 1968, la mondialisation de l’économie accompagnée de son modèle de société démocratiste, ne s’est pas réalisée sous la forme d’un « mode de production étatique mondial » ainsi que le pensait Henri Lefebvre18 il y a vingt ans, mais bien davantage sous la forme d’un réseau de puissances métanationales. Le dépérissement de l’État-Nation n’a pas été accompli par le mouvement historique du prolétariat se niant comme classe négative, mais par le capital se mondialisant et supprimant les État-Nations en les transformant en firmes transnationales. Il n’est pas de fonctions étatiques qui ne subissent cette mutation ; même les anciennes fonctions régaliennes qu’exerçaient les institutions de l’État : l’armée, la police la justice sont rendues équivalentes à la forme-entreprise. Modernisées, professionnalisées, rentabilisées, flexibilisées, dégraissées, etc. les anciennes institutions de l’État-nation ne sont que des mailles dans le réseau mondial des entreprises au service de la domination de la valeur. Il n’est pas étonnant d’ailleurs que dans ce processus de mondialisation, le capital ait utilisé, en les renforçant les Régions et les États-régionaux comme moyen de lutte contre les résidus rebelles de l’État-nation. Ces « centres de décisions » régionaux passent des contrats et réalisent en commun des actions économiques et politiques comme n’importe quelle firme sur le marché mondial.

5. Offrir aux particules de capital une participation libre de toute médiation.

L’individu rationnel de l’économie politique contenait potentiellement en lui toutes les capacités de réalisation du profit. Propriétaire des moyens de production, maître de l’exploitation de la force de travail et organisateur de la circulation de la valeur, le bourgeois intervenait sur deux médiations nécessaires à son activité : sa classe sociale et le marché. Sur ces deux terrains, et seulement sur ceux là, le bourgeois négociait les entraves à sa liberté ; là se trouvaient ses contraintes ; là il se soumettait à la puissance de la « main invisible » de l’économie (Adam Smith) comme il se solidarisait, malgré la concurrence, avec les intérêts supérieurs de sa classe. Dans tous les autres domaines de la vie, le bourgeois pouvait se livrer à la jouissance laborieuse de l’individu souverain, dont l’idéal historique, issu de la Renaissance, avait été modélisé, et en partie réalisé, par les Lumières… De la même manière, mais en négatif, la classe du travail a constitué, pendant tout le cycle historique des luttes ouvrières, la seule médiation permettant aux prolétaires d’exercer leur liberté contre leur domination par la classe du capital. Les révolutions prolétariennes du xixe siècle (1848-1871) et du xxe siècle (1917-1921), se sont réalisées et ont trouvé leurs limites dans cette médiation des deux classes sociales en lutte.

Avec 1968, se clôt le cycle des révolutions modernes, celles qui ont été formées dans la matrice de la révolution bourgeoise occidentale. La médiation des antagonismes de classe n’opérant plus, le rapport de l’individu à la communauté est vidé de son dernier contenu historique, celui de la classe sociale devenant l’humanité. Le référent bourgeois étant désormais caduque et le référent communiste étant chargé de barbarie, l’individu particularisé d’après 1968, transformé en particule de capital, erre à la recherche d’une médiation avec la communauté des hommes. Les modernismes et les intégrismes s’offrent aujourd’hui à lui comme des solutions aux échecs catastrophiques des États-Nations démocratiques. La communauté européenne ou mondiale des « citoyens » ou bien la communauté religieuse ou culturelle des « croyants » ou des « membres », rivalisent comme des ersatz du rapport individu-communauté. Mais ce qui les unit est plus important que ce qui semble les diviser : une participation immédiate à la société médiatique. Les modernistes des réseaux cybernétiques comme les intégristes de la communication proxémique19, expriment les deux faces aliénées de la même situation des individus, dans la disparition de la dernière médiation historique. La transe technique du navigateur dans l’espace cybernétique rejoint alors la transe ésotérique du dévot, du sectaire, du communautariste. Jean-Paul ii, Bill Gates et le sous-commandant Marcos l’ont d’ailleurs bien compris, puisqu’ils se veulent à la fois Internet, Géronimo et Zapata…

6. Immédiatiser la connaissance et supprimer les représentations.

Toutes deux contemporaines de la sortie de la féodalité, se présupposant l’une l’autre sans être dans un rapport de dépendance directe, l’institution du capitalisme comme mode de production et l’institution de la science comme connaissance humaine autonome furent les deux mouvements historiques fondateurs de la modernité. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, en effet, le capital productif n’a comporté qu’une faible part de connaissances scientifiques. Aussi bien dans sa période marchande et manufacturière que dans sa période industrielle, le capital a bien davantage été utilisateur des arts, des métiers et des techniques, qu’il ne l’a été des sciences. Ce n’est qu’avec les bouleversements techno-scientifiques de la mondialisation et des firmes métanationales, que « l’investissement dans l’intelligence » devient la composante centrale de la réalisation du profit. Les théories économiques dites du « capital humain » puis de la gestion des ressources humaines, émergent d’ailleurs à la faveur, si l’on peut ainsi écrire, de la Seconde Guerre mondiale20. Aujourd’hui, la connaissance scientifique est directement et immédiatement valorisation du capital se parachevant. Les anciennes médiations étatiques de la création et de la diffusion des connaissances (universités, centres de recherche, laboratoires, académies) apparaissent comme des entraves à la valorisation immédiate des résultats de la recherche par les entreprises. Ces institutions de la connaissance doivent donc, soit devenir elles-mêmes entreprises et prendre place dans les flux de la capitalisation, soit disparaître comme réalité économique. En 1996, le rythme de guerre imposé par les opérateurs du parachèvement du capital est tel qu’un nouveau virus doit être identifié en huit jours, un logiciel conçu en deux jours et fabriqué en moins de quinze ; des procédures inédites de dépannage doivent être communiquées en quelques secondes ; un nouveau produit pharmaceutique qui met plus d’une semaine à s’affirmer à de forte chance d’avoir déjà plusieurs concurrents sur le dos !

À côté de l’intuition et de la mémoire, la représentation a été désignée par Hegel comme un moment de la connaissance, celui où « l’intelligence, par son activité réalisatrice »21, la constitue comme connaissance vraie. L’intuition, c’est-à-dire la connaissance sensible, ayant été bannie depuis longtemps du champ scientifique, seules la mémoire et la représentation y subsistaient encore, bien que déjà mises à mal, dès la fin des années 50, par la montée en puissance de l’empirisme logique, de l’informatique et des sciences cognitives. L’histoire du cognitivisme, modèle dominant dans toutes les sciences, est à interpréter comme une autonomisation de la connaissance par rapport à ses représentations.

L’artificialisation de la mémoire et son opérationnalisation informatique a conduit à la chasser de facto de l’acte de connaissance ; cette amnésie obligée dans les pratiques contemporaines de recherche, conduit à une science sans pensée humaine : ce qu’Hiroshima avait tragiquement annoncé, Bhopãl, Tchernobyl, le sang contaminé, l’esb, etc., l’ont toujours plus tragiquement confirmé… Dans le processus actuel d’immédiatisation de la connaissance, disparaît ainsi le dernier moment de l’acte de connaître, celui de la représentation. Les techniques de virtualisation du réel contiennent désormais une puissance de modélisation telle, qu’une infinité de représentations d’un phénomène étant réalisable, seule la présence abstraïsée des mondes virtuels s’impose comme le réel. Cette puissance technique du virtuel est une puissance qui présentifie la connaissance ; qui la donne à l’individu comme une expérience d’intervention directe sur le monde ; comme une nouvelle puissance magique. De là vient son succès : il est à la mesure du besoin, insatisfait, de communauté humaine chez les êtres humains d’aujourd’hui. Les mythes de fusion avec le tout de la nature et les religions qui s’étaient constituées dans les communautés humaines, au fil des temps de l’hominisation, en réaction à la sortie de la nature, peuvent enfin, pour quelques uns, se réaliser. Immersion, participation, communication directe et totale avec la nature virtualisée : le capital soigne ses dévots !

7. Pulvériser les refus de la capitalisation de la vie.

Dans la période ouverte par 1968, les refus de la capitalisation de l’espèce humaine et de la nature ont pris le relais des luttes de classe dans les périodes antérieures. Aucune classe sociale n’étant désormais porteuse du devenirautre de l’humanité et la particularisation du rapport social étant accomplie sur la quasi-totalité de la planète, certains individus, sans appartenance autre qu’à celle de l’espèce humaine, s’associent (s’associeront) dans un projet de connaissance et d’action qui refuse cette capitalisation du monde. Aussi, bien que n’ayant pas disparu, la répression tend à céder la place à la pulvérisation ; pulvériser les tentatives d’installer des procès de vie qui refusent la capitalisation du monde, voilà un opérateur subtil du parachèvement du capital…

De telles actions, du moins pour celles qui ne se sont pas fourvoyées dans les ornières écologistes ou bien encore dans les ghettos communautaristes, ne se manifestent (manifesteront) pas nécessairement de manière frontale et antagoniste contre les opérateurs de la capitalisation. Car, s’opposer à la construction d’une ligne de tgv ou au percement d’un tunnel n’a de portée d’avenir que si l’on cherche aussi, ensemble, à voyager autrement, voire à ne plus voyager du tout.

Amadeo Bordiga l’avait fort justement anticipé au début des années cinquante : la contradiction centrale de notre période oppose « l’espèce humaine et la croûte terrestre »22. Homo sapiens, multiplié par milliards, occupe toute la biosphère et artificialise la vie, qui, de son côté, disparaît ou se défend. Situés au cœur de cette contradiction, ces refus expriment (exprimeront) une dynamique négantropique, une praxis de rupture des flux de dissolution de toutes les activités humaines sous la conduite de la valeur. Interventions politiques et non « sociales », médiations sans médiateurs ni médias, davantage faites de rencontres que de structures, ces refus tentent d’installer un autre procès de vie ; un procès dans lequel « l’être humain soit la véritable communauté des hommes » (Marx) et où les dimensions naturelles de la vie humaine puissent se réconcilier avec une nature régénérée.

 

Notes

1 – Pour de plus amples développements sur cette question, on pourra lire dans le no 8 de Temps critiques toute la partie intitulée « La fin de la modernité et ses avatars », dans Guigou J. et Wajnsztejn J. (sous la dir. de), L’individu et la communauté humaine, L’Harmattan, 1998, pp. 365-377.

2 – Tel l’immonde urbanisme frécho-boffilien de Montpellier, avec son mirador mussolinien pour préfecture de Région, son université fast food et son port parking de casino…

3 – Daniel Guérin, Fascisme et grand capital, Gallimard, 1936.

4 – Riccardo d’Este, « Quelque chose : quelques thèses sur la société capitaliste néo-moderne », Temps critiques, no 8 et dans Guigou J. et Wajnsztejn J. (sous la dir. de), L’individu et la communauté humaine, L’Harmattan, 1998, pp. 377-386.

5 – Rappelons la définition que nous avons donnée de cette approche : « Nous désignons par ces termes le processus selon lequel, dans sa dynamique de capitalisation de quasiment toutes les activités humaines, le capital dissout les représentations qui s’opposent à lui. La logique de cette dynamique cherche à imposer une seule et unique représentation, celle qui reconnaît comme réelle une activité humaine parce qu’elle est mieux capitalisée ou virtuellement capitalisable (cf. le « plus » attribué à tel ou tel produit ou service). La seule manière d’y parvenir consiste alors à supprimer la nécessité même de représenter — la vie, le monde, l’homme, le temps — en fournissant immédiatement la présente réifiée, abstraite et totalitaire des « mondes virtuels » et leurs imageries. » Temps critiques, no 6-7 et dans le présent ouvrage, pp. 174-183.

6 – Henri Lefebvre, La survie du capitalisme, Anthropos, 1973, p. 67.

7 – Henri Lefebvre, ibidem, p. 70.

8 – « Même parvenu à la totalité, le capital ne peut vivre qu’en se particularisant, en se différenciant en un grand nombre de quanta-capitaux. Dans tous les procès divers, ce qui permet au capital de ne pas se perdre, c’est qu’il s’est édifié en une communauté matérielle. Il en est ainsi parce que c’est l’élément mort, matériel, qui domine le vivant. C’est à partir de ce qui est mort, réifié, que s’épanouit cette communauté. Mais, par la suite du mouvement d’anthropomorphose, le capital devenant homme, sa communauté se pose en tant que Gemeinwesen. Ainsi les hommes sont piégés par l’être qu’ils ont eux-mêmes produit. Cela nécessite encore plus l’opposition-affirmation : « L’être humain est la véritable communauté (Gemeinwesen) de l’homme » (Marx). Jacques Camatte, Capital et Gemeinwesen, Spartacus, 1978, p. 5.

9 – Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La reproduction. Éléments pour une théorie de système d’enseignement, Minuit, 1970.

10 – Cf. notre article : « Le devenu des Héritiers (Bourdieu, 1964). Pour une critique de la sociologie classiste de l’éducation », Savoir Éducation Formation, Sirey no 3, 1994, pp. 491-49

11 – Yves Barel, La reproduction sociale. Systèmes vivants, invariance et changement, Anthropos, 1972

12 – Par exemple, tautologie chez un Edgar Morin, contorsionniste du second degré (« la vie de la vie, la nature de la nature, la connaissance de la connaissance, etc.) qui n’exprime que l’autonomisation des anciennes médiations de la vie, de la nature, de la connaissance telles qu’elles avaient été instituées par la société de classe. Il légitime ainsi la capitalisation de l’espèce. Ses incantations modernistes sur « la complexité » fournissent un bruitage à la gestion de l’actualité et à la virtualisation de l’identique. Morin, comme Bourdieu ne critiquent plus rien ; mais l’ont-ils fait un jour ?

13 – Tels Anton Pannekoek ou bien encore Amedeo Bordiga.

14 – Cf. Zygmunt Zaremba, La Commune de Varsovie trahie par Staline, massacrée par Hitler, Spartacus no 16, 1974.

15 – Le Capital, Livre ii, tome 4.

16 – A. Dufour, Internet, puf, 1996, p. 35.

17 – Cf. Invariance, série iv, no 1 à 9, (1986-1996).

18 – Henri Lefebvre, De l’État, 4 tomes, 10/18 (1976-1978). La force de cette tentative pour fonder une théorie générale de l’État réside dans son analyse de la mondialisation, non seulement économique mais aussi et surtout politique ; sa faiblesse c’est qu’elle reste enfermée dans le concept marxiste de mode de production. Or, le capital se parachève en se supprimant comme « mode de production ».

19 – Nous reprenons ici, sans la partager, cette notion culturaliste définie par l’anthropologue étatsunien Hall (La dimension cachée ; 1966), pour désigner la manière dont les anciennes cultures sont opérationnalisées par les immédiatismes d’aujourd’hui. Les médiations des anciennes cultures sont ici mises au service des cultes médiumniques contemporains, qu’il s’agisse des pratiques nationalistes, charismatiques, islamistes, bouddhistes, tribalistes, banlieusistes, sportistes, sexistes, humanitaristes, imaginistes, symbolistes, pour ne citer que les plus répandues.

20 – On pourra lire une critique politique de la gestion des ressources humaines dans notre article : « Une socialisation immédiatiste : la formation des ressources humaines », Temps critiques, no 6/7, 1993.

21 – Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, 1817.

22 – Amedeo Bordiga, Espèce humaine et croûte terrestre, Payot, 1978.