Sur l’individu, le sujet, la subjectivité

octobre 1993, Temps critiques



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L'individu préexiste au sujet. Le sujet est une perception et une réflexion de l'individu par lui-même comme source absolue de la pensée et de la conscience. La subjectivité découle de cette auto-référence de l'individu ; elle est donc seconde par rapport au sujet et tierce par rapport à l'individu. L'individu étant, quant à lui, déterminé par son appartenance/séparation à la communauté, il n'existe qu'en rapport à elle, comme attribut et non comme sujet.

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Dès que les conditions historiques de la sortie du féodalisme se manifestent et que la société moderne s'institue (i.e. le capitalisme marchand du xive au xvie siècle), l'individu se réalise dans la figure du bourgeois. Son être de classe définit d'abord son statut d'individu : il n'est rien sans ses pouvoirs économiques et sociaux qui le posent indistinctement comme père de famille, comme patron de son personnel et comme propriétaire de son patrimoine. La classe bourgeoise a été révolutionnaire contre la féodalité lorsqu'elle est parvenue à autonomiser un individu particulier — le bourgeois — tout en le contraignant à une toujours plus grande dépendance à sa classe sociale — les bourgeois, à l'exclusion de tous les autres. Un marchand vénitien, un banquier hollandais, un maître de forge allemand, un notaire français n'a pas de subjectivité autre que celle qui exprime son être de classe : raison, liberté d'initiative, devoir, obéissance, utilité, profit. La subjectivité se développe alors en marge du fonctionnement matériel de la société, dans l'art et dans la vie privée : par exemple, dans le drame du xviiie siècle, « tragédie domestique et bourgeoise » selon Diderot, ou bien encore dans la peinture de Greuze.

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La subjectivité apparaît avec la crise de l'identité historique du bourgeois. Le sujet positif du capitalisme patrimonial s'altère, puis s'aliène dans le dirigeant du capitalisme bureaucratique d'État. Divisé, le sujet-individu-bourgeois cherche à compenser cette perte de substance identitaire en sécrétant une subjectivité en relation avec d'autres subjectivités. L'intersubjectivité se développe alors comme ersatz du rapport d'usage commun. Ainsi Hegel a-t-il anticipé sur le devenir-subjectif du sujet bourgeois en définissant celui-ci comme une intersubjectivité. Au début du xxe siècle, Freud décentrera encore davantage le sujet en posant l'autre comme moi-même dans moi. La subjectivité en ressort affaiblie dans ses contenus car le sujet ne se sent plus maître dans sa maison mais se trouve exacerbé dans des formes quasi compulsives. À ce niveau là, parler de sujet n'a plus de sens (comme d'ailleurs parler de bourgeois) et c'est la figure de l'individu qui s'impose alors. Pour celui-ci, il s'agit de subjectiviser le monde et son rapport au monde pour exister face à une objectivation toujours plus grande du monde (dans la technique, par exemple).

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La subjectivité — féminine comme masculine — est à la fois production et produit de la crise du sujet dans la décomposition de la société de classe moderne. Le sujet ayant perdu la positivité et l'unité qui avaient été les siennes comme être de classe, l'individualisation n'opère plus que dans la négation de l'ancienne assignation sociale des activités masculines et féminines. Après 1968, avec la décomposition de l'ancienne société de classe, s'est ouvert le règne de l'individu-démocratique. Cet être en partie indifférencié, atomisé, identifié à sa place sur le marché, erre à l'ombre de sa subjectivité exacerbée. Ainsi privé de tout contenu identifiable, l'individu-démocratique artificialise toujours plus ses conditions précaires de survie.

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De puis 1968, les tentatives féministes pour définir la subjectivité féminine « authentique », comme les critiques de celles qui n'y voyaient qu'une « fabrication sociale soumise à l'emprise hétéronome de la sphère marchande, publicitaire et communicationnelle », participent de la même croyance en l'objectivité d'un sujet universel abstrait comme fondement d'une identité féminine. L'unité de leur opposition se trouve dans l'affirmation d'un sujet individuel qui « se libère de la société capitaliste-patriarcale » par la seule médiation de son appartenance au sexe dominé de l'humanité. Or, dans les conditions historiques de la fin de l'antagonisme de classe et donc de l'épuisement de la contradiction conduite par le prolétariat comme sujet historique, les féminismes d'après 68 s'opposèrent à une domination qu'ils croyaient toujours active alors qu'elle devenait caduque et cela au nom de la valeur même que ces féminismes défendait : l'autonomie du sujet individuel. Leur échec pratique rejoint ici leur impasse théorique. En prétendant à une toujours plus grande autonomisation du corps et de l'être des femmes, les féminismes s'aveuglèrent sur les conséquences des techniques de manipulation de la vie et de la procréation ainsi que sur l'aliénation du rapport de l'espèce à son milieu terrestre que ces techniques impliquaient et dont ils faisaient un outil de leur « libération ». En s'en tenant à la manière dont Engels avait, près d'un siècle plus tôt, posé les termes et les rapports entre individu-communauté humaine et nature, alors que « le développement des forces productives » n'avait pas trouver ses limites dans l'épuisement des ressources naturelles de la planète, les féminismes ont adopté cet objectif du programme prolétarien alors qu'il était devenu le productivisme et le progressisme de l'État démo-totalitaire de la fin du xxe siècle. L'idéologie d'un rassemblement abstrait des femmes « libérées » (i.e. autonomisées des anciennes appartenances communautaires, notamment celle de la famille nucléaire et celle de la classe sociale), pouvait alors facilement contribuer à la publicité de l'individu-démocratique et autonome.

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Situer une objectivité de la subjectivité humaine dans le devenir-autre de l'espèce et l'affirmer consubstantiellement masculo-féminine, n'implique pas l'abandon de toute perspective historique pour transformer la subjectivité aujourd'hui. En effet, sous le subjectivisme souverain de l'individu-démocratique certaines expressions de la subjectivité humaine cheminent. Le processus d'indifférenciation sociale des individus est en échec partiel. Il bute sur les manifestations contemporaines d'aspirations communautaires. Il est vrai que, pour l'essentiel, ces aspirations se réalisent sous les formes aliénées d'une réactivation d'anciennes pratiques liées à des modèles communautaires : nationalismes, humanitarismes, solidarismes, intégrismes, clanismes, régionalismes… Il n'en reste pas moins vrai aussi que ces pratiques restent le signe de l'indifférenciation, signe qui, comme tel, indique un refus potentiel de la barbarie dominante. Transformées par une discontinuité historique qui posera l'humanité des deux sexes comme individu et comme communauté réconciliée avec elle-même et peut-être avec la nature, nous disons que les subjectivités humaines appartiennent encore à l'avenir de l'homme.