En contrepoint : quelques remarques sur la lutte des classes

octobre 1993, Jacques Wajnsztejn



Ce qui motive ces quelques notes, c'est, malgré certains points d'accord avec le texte de Charles Sfar, une nette différence d'approche de l'histoire des classes et de leurs fonctions respectives dans l'Histoire.

Ce qui me semble ressortir, en définitive, de l'analyse précédente, c'est que la seule véritable classe aurait été la classe ouvrière, alors qu'il me semble que ce serait plutôt la bourgeoisie.

Comment expliquer cette différence de vue ? C'est que pour Ch. Sfar la classe ouvrière est la classe créatrice de la modernité grâce à son activité productive, sa place centrale dans le processus de production, sa capacité à transformer le monde. Pour ma part, je pense que la bourgeoisie est la seule classe à avoir eu une vision du monde lui permettant d'entreprendre sa transformation. Cette divergence pourrait signaler une opposition somme toute traditionnelle entre une interprétation matérialiste et une interprétation idéaliste. Ce serait le cas si les deux classes en question avaient développé chacune des voies diamétralement opposées. Il n'en fut rien. Les deux classes se sont emboîtées dans un rapport social où l'une, la bourgeoisie, a été le concepteur du monde nouveau et l'autre, la classe ouvrière, son façonnier.

La « querelle » peut paraître scolastique puisque, par ailleurs, nous sommes d'accord pour dire qu'il n'y a plus de classes historiques aujourd'hui et que les conflits actuels ne prennent plus la forme des anciennes luttes de classes. Toutefois je crois que ce sujet conserve une certaine importance si on cherche à se pencher sur la question de l'activité humaine, comme nous avons tenté de le faire dans l'article commun du nº 4.

1 — À l'origine de la définition des classes : classe ouvrière et prolétariat

Notons plusieurs approches au xixe. Proudhon part concrètement de l'analyse d'une fraction de classe, sous l'influence du mouvement des Canuts lyonnais. Ce mouvement lui servira de modèle dans sa vision d'une future société des producteurs. Marx, par contre, produit un concept de classe adéquat à sa vision du communisme. Il développe une vision assez idéaliste et réductrice d'une classe pure qui est révolutionnaire ou qui n'est pas. C'est en quelque sorte sa mission qui la fait exister même si ce sont ses conditions objectives qui la rendent porteuse de cette mission. Il expliquera la défaite de 1848 par le retard de la société, par le fait que la classe n'est pas encore assez « pure », qu'elle porte encore en elle l'ombre de la classe nourricière, la classe paysanne. Or pour lui, cette classe n'en est pas vraiment une car elle n'a pas d'unité ; elle n'est composée que d'individus additionnés mais non pas liés. C'est sur ce modèle de l'atomisation paysanne qu'il construira son concept de lumpen proletariat . Le lumpen est la classe ou la fraction de classe qui retombe dans l'atomisation, qui perd conscience de ses intérêts et de la nécessité de la solidarité. C'est la classe ou la fraction de classe qui ne correspond pas à son essence !

Ce n'est peut-être pas par hasard si Marx n'a pas vraiment développé une théorie des classes. Ce qui semble l'intéresser dans ses écrits sur les classes en France, se sont les luttes de classes et après 1848, les luttes entre les diverses fractions de la bourgeoisie ou entre celle-ci et l'aristocratie ou les propriétaires terriens. C'est peut-être pour cela qu'il se fera « surprendre » par la Commune.

Peut-on définir les classes en dehors de leur mouvement ? Je ne le pense pas. Proudhon a essayé de fixer une étape du processus en s'attachant à la fraction de classe (la figure du chef d'atelier canut) qui lui paraissait idéale pour construire une nouvelle société, mais en cela il négligeait le mouvement historique et d'autres fractions de classe. Marx, quant à lui, anticipait le mouvement historique. Mais en jugeant toutes les luttes de classes à l'aune de leur devenir dans le capitalisme achevé, il rejoignait, par un autre biais, l'analyse statique de Proudhon. Une troisième voie a aussi été tracée à partir d'une filiation hégélienne reprise par Marx parfois et surtout développée par le jeune Lucáks dans Histoire et conscience de classe. Celui-ci opère une distinction entre « classe en soi » et « classe pour soi ». Cette perspective a conduit les divers courants ultra-gauche qui se sont développés depuis les années 20, à séparer classe ouvrière (et réformisme) et prolétariat (et révolution). C'était une tentative de dépasser à la fois la conception de la classe comme essence et celle de la classe comme donnée. Toutefois ce mouvement souffre de n'avoir été finalement qu'un « mouvement des essences » et n'a pas subi une maturation suffisante dans la pratique historique1.

2 — Aujourd'hui : de nouveaux mouvements sociaux, de nouveaux conflits.

Il n'y a plus de classes sociales au sens fort, c'est à dire des classes-sujets historiques. Si le terme est encore parfois conservé, c'est parce qu'il implique idéologiquement, aujourd'hui, un positionnement révolutionnaire (« lutte de classes ») ou qu'il fonctionne comme allusion ou référence à l'origine d'un mouvement dont on n'a plus que le souvenir (le mouvement ouvrier)2.

Cela ne signifie pas qu'il n'y ait plus de mouvement social, mais celui-ci prend d'autres formes et n'est plus essentiellement centré sur le travail productif3. La filiation avec l'ancien mouvement ouvrier est rompue.

Si on prend l'exemple des luttes de la fin des années 60 et du début des années 70, elles sont souvent le fait de jeunes et elles correspondent plus à une révolte urbaine qu'à une révolte ouvrière. C'est pour cela qu'on en trouve trace dans divers pays même si, en France et en Italie, le mouvement est rendu plus complexe par la concomitance entre révolte urbaine et luttes ouvrières radicales. Cela contribuera d'ailleurs à en fausser un peu la compréhension d'ensemble et à rendre malaisée la saisie de ce qui s'annonçait par là ; par exemple Mai 68 fut souvent saisi comme le point de départ du renouveau des luttes prolétariennes alors qu'il en était l'aboutissement.

La participation massive des jeunes, y compris ouvriers, à ces mouvements ne s'explique pas essentiellement par le radicalisme inhérent de ceux-ci mais par le fait qu'ils ne se reconnaissaient pas dans les valeurs (bourgeoises ou ouvrières) de leurs aînés. Ils eurent ainsi moins de mal à établir des contacts entre eux, quelque soit leur origine sociale, sur la base du refus et d'une pratique immédiate de contestation de l'ordre établi. Le lien qui a pu s'établir entre lycéens, étudiants, jeunes ouvriers (et plus tard avec certains aspects des mouvements féministes et alternatifs) s'est réalisé sur une base individuelle, même s'il s'est produit au cours d'une lutte collective. C'est pour cela que la question de la représentation, de la délégation a été si importante à l'époque, que l'image de la démocratie directe voisinait avec la priorité accordée aux rapports inter-individuels, à « l'affectif ». Ce qui était en jeu, c'était la critique de toute domination sociale et non seulement la fin de l'exploitation. Plus exactement, cette dernière était perçue comme englobée dans la réalisation de la première. La base de classe était, en tendance, dépassée même si les échos de l'« Internationale » étaient le signe que le cordon ombilical avec le mouvement ouvrier n'était pas encore complètement coupé.

Le décalage avec l'ancien mouvement ouvrier apparaît bien en Italie à la fin des années 70, avec la grande manifestation de Bologne (1977) et « l'occupation » de la ville, fief du Parti Communiste italien. Les « mouvements autonomes » et celui des « indiens métropolitains » sont les meilleurs exemples de cette révolte urbaine4.

Par ailleurs les nouveaux modes de lutte sur les lieux de travail (refus de respecter l'outil de travail, lutte contre les petits chefs, volonté des travailleurs de sortir de l'usine pour se répandre et occuper la ville toute entière) vont faire sauter l'unité de l'ancienne communauté ouvrière. Cette unité résidait dans le repli sur un lieu (et prenait dans la lutte la forme de l'occupation de l'usine) que beaucoup de nouveaux salariés cherchent maintenant à fuir dès que possible et dans le refus de reconnaître le processus de différenciation qui s'opère dans la classe, par le maintien principiel de la référence à la communauté et aux valeurs ouvrières. Les nouvelles formes de lutte remettent justement cela en cause. Le statut ambigu de la maîtrise : à la fois le résultat de la promotion ouvrière et encadrement à la fonction disciplinaire va éclater dans les grands conflits européens de l'automobile (à la Fiat, chez Citroën et Talbot, chez Ford en rfa). Cela, ajouté au peu de respect des jeunes pour les « vieux professionnels » et pour leur expérience, dressait comme un mur entre le ras-le-bol incontrôlable d'une partie des salariés (jeunes et immigrés en majorité) et la lutte « digne » des anciens.

C'est la modernisation et la salarisation massive des années 60/70 qui a paradoxalement fait perdre les références communautaires et les valeurs traditionnelles de la classe ouvrière.

Sans m'attarder là-dessus, ici, il me semble important de souligner que c'est justement, a contrario, cette existence d'une communauté ouvrière persistante qui fait que la « classe » ouvrière a été à la fois plus et moins qu'une classe. Le lien avec les origines non ouvrières de la classe ne sera pas rompu grâce à l'intégration des valeurs de l'ancienne communauté paysanne5 et villageoise dans la communauté ouvrière, sorte de synthèse entre les anciennes formes de vie sociale collective et les nouvelles solidarités nées de la révolution industrielle et des luttes sociales.

Le problème est aujourd'hui celui d'une nouvelle agrégation des pratiques individuelles et collectives, des possibilités d'expression d'une tension positive à la communauté, à l'association. C'est ce mouvement qui seul pourrait dépasser l'ancien mouvement des classes et les limites de ce type de conflits.

Mais revenons à la notion de classe et à son emploi actuel. Pour certains, le capitalisme est ou reste une société de classe non pas au sens où il y aurait toujours deux grandes classes constituées et antagoniques, mais dans la mesure où la structuration particulière du capitalisme moderne rendrait les conditions matérielles de chacun, et particulièrement des plus défavorisés, dépendantes des décisions prises par les détenteurs de richesses. Mais n'est-ce pas confondre société inégalitaire et société de classes ? N'est-ce pas faire l'impasse sur les fonctions modernes de l'État et sur l'impossibilité qu'il y a à le réduire à une dimension de classe, à un État de la bourgeoisie ? N'est-ce pas oublier enfin que la plupart des grandes décisions se prennent au niveau macro-économique ou au niveau politique international et non dans les entreprises ? Que le cnpf n'a pas plus de poids que la cgt dans les négociations actuelles sur le gatt !

De toutes ces approximations il ressort une complète indétermination de ce qui fait une classe, de son contenu, de ses contours. Certains peuvent ainsi passer sans problème de la notion d'ouvrier à celle de salarié ; de celle de salarié à celle de travailleur (sans dire un mot sur la question du travail productif, essentielle pourtant dans l'analyse marxiste des classes et de l'exploitation). D'autres assimileront ouvriers et employés à prolétariat, tout en reconnaissant qu'une fraction de la classe ouvrière est relativement privilégiée et ils lui demanderont de s'unir avec les exclus ou les précaires, etc. De cette exclusion, certains vont même déduire que les classes ne peuvent pas ne pas exister, que ceux qui ont parlé d'embourgeoisement de la classe ouvrière (Marcuse) prenaient leur désir pour la réalité ou jetaient le bébé avec l'eau du bain. Simplement, cette « classe » en reformation n'aurait pas encore trouver sa conscience de classe et des pratiques adéquates à sa situation nouvelle.

3 — La définition de la classe bourgeoise et plus généralement de la classe dominante a toujours posé problème.

Les définitions de la bourgeoisie sont marquées d'ambiguïtés au moins aussi grandes que celles du prolétariat. Classe dominante, classe possédante, classe dirigeante, bourgeoisie, classe capitaliste ont souvent été employées de manière interchangeable. On retrouve cette ambiguïté dans la manière dont Marx, puis les marxistes en sont restés à l'idée intuitive selon laquelle les forces sociales mettent en avant leur positionnement de classe dans leur comportement. Ainsi les capitalistes seront définis comme « porteurs » ou « représentants » du capital. Dans cette perspective le profit est le « moteur » de l'accumulation et la classe semble n'être qu'un simple support d'un système qui pourrait bien s'en passer ou en changer. Mais, par ailleurs, le profit est aussi perçu comme la motivation première ou le but de chaque capitaliste et sa recherche définit alors un comportement et une conscience propres à cette classe.

Depuis le nº 2 de Temps critiques, nous avons essayé de montrer par différentes approches (Ch. S ; J. W), que nous ne faisions pas nôtre la conception du capitalisme moderne réduit à la figure (!) d'un capital anthropomorphique et tout puissant. À la suite de quoi nous avons tenté de poser un certain nombre de jalons qui tous convergeaient vers le dévoilement de rapports concrets et personnalisés de domination et de reproduction du système. En effet, s'il y a bien des forces objectives (l'accumulation gigantesque de capital fixe, le développement du rôle de la science et des techniques, une organisation bureaucratique tentaculaire liée à une urbanisation sans cesse envahissante), ces forces objectives ne se sont pas substituées aux anciens groupes ou classes dirigeantes. Pouvoir et autorité ne sont pas essentiellement le produit d'une structuration hiérarchisée et fonctionnelle de la société ; ils sont aussi le produit d'une nouvelle personnalisation de la domination. La structuration technique de notre société permet l'éclosion d'une puissance générale sociale inconnue jusqu'alors qui vient s'incarner dans des individus ou groupes particuliers. Un peu comme dans la science fiction, cette puissance permet un jeu à l'échelle planétaire qui sera ensuite rationalisé et planifié dans le cadre d'une stratégie de domination par extension dans le monde réel de ce qui, au départ, ne constituait qu'un ballon d'essai.

Mais qu'il existe des puissances et du Pouvoir ne signifie pas forcément qu'il y ait des groupes dominants structurés en classe car leur assise sociale est trop faible, leurs intérêts mal établis et trop fluctuants ; enfin, il leur manque une vision du monde et un système de valeurs qui puissent servir de référence commune, qui soient universalisables comme ont pu l'être les valeurs de la bourgeoisie.

La détention du pouvoir et de l'autorité ne peuvent à eux seuls constituer une classe dominante. C'est pour cela que ni l'ancienne bureaucratie soviétique, ni la bureaucratie moderne au sens défini par Max Weber ne peuvent être considérées comme de nouvelles classes dominantes. Elles sont au service de l'État ou des grandes entreprises et il n'y a pas d'idéologie particulière qui préside à cette subordination (hormis l'idée de « servir », mais est-ce là une idéologie ?). Ces agents ne peuvent pas être au service d'autres groupes ou classes car ils sont au service des grandes administrations publiques ou privées6.

4 — Les erreurs théoriques :

a) la prolétarisation accrue.

Cette thèse sera reprise par l'ensemble des tendances de l'extrême-gauche (et par nous donc !). Or elle achoppe au moins sur deux points : sa référence implicite à la théorie de la paupérisation de Marx alors que ce n'est pas vraiment ce qu'il a écrit de mieux (surtout lu avec du recul) ; une confusion entre les notions de prolétarisation et d'extension du salariat. Ce que nous prenions pour une prolétarisation élargie et absolue ne concernait qu'une frange de la population des pays industrialisés (résultat de la fin de l'exode rural et de la croissance de l'immigration)7 —, ne constituait qu'un élément d'un mouvement plus vaste d'extension du salariat à toute la population (accroissement du travail féminin, arrivée sur le marché du travail des classes d'âge nombreuses du « baby boom »).

Avec l'éclatement du modèle fordiste de salariat, c'est la linéarité et la progression de ce mouvement de salarisation qui sont mises en cause. On assiste depuis à une extension des formes précaires du salariat, relayée par le développement de nouveaux « métiers » (le « travail de proximité ») qui sont intégrés au salariat. L'extension de ces formes atypiques du salariat, ainsi que du chômage, réintroduit une situation qui semblait avoir été dépassée dans le fordisme : la coexistence exacte entre la situation professionnelle et la situation sociale des individus. Or, c'est cette situation qui a été à l'origine de la formation du prolétariat comme force sociale. On comprend donc qu'il puisse y avoir une récurrence de la notion de classe aujourd'hui, comme si l'histoire pouvait s'écrire une deuxième fois et que sur ces bases là, l'issue puisse être différente et porteuse d'espoir. De là à ce que certains en viennent à souhaiter que la misère s'étende encore, il n'y a qu'un pas qu'il serait pourtant absurde de franchir.

b) La classe ouvrière en tant que mythe.

S'il est nécessaire de critiquer une conception mythique de la classe ouvrière et de sa « mission » (le « messianisme révolutionnaire »), il faut bien reconnaître que ce mythe s'est ancré dans la réalité en devenant force matérielle. La classe ouvrière a bien existé en tant que mythe. C'est pour cela qu'elle était considérée comme un bloc qui, par delà la longue succession de ses défaites entrecoupées de quelques victoires, renaissait, se reconstituait sans cesse, comme si elle pouvait traverser l'histoire sans s'en trouver transformée.

Peu de gens cherchaient à analyser les différences de situation ou d'intérêt sur le terrain8, les transformations des rapports entre la classe et la société, la classe et l'État.

Qu'il faille critiquer le mythe d'une classe porteuse de tous les espoirs de l'humanité, d'une classe qui serait la dernière des classes et devrait même se nier pour accomplir sa mission d'édification d'une société sans classe, cela ne fait aucun doute. Mais il n'est pas intéressant de remplacer le mouvement par la réalité… si cette réalité c'est celle des catégories socioprofessionnelles de l'insee ou bien celle d'une sociologie engagée qui ajoute les unes aux autres les fractions et mini-catégories défavorisées : les ouvriers, la majorité des femmes, les immigrés, presque tous les chômeurs, les « nouveaux pauvres », etc. Vouloir unifier tout cela c'est recommencer les mêmes erreurs théoriques et tactiques des gauchistes des années 70. Les slogans de l'époque (« Tous unis » ou « travailleurs français-immigrés même combat »…) faisaient de la décomposition objective de la classe, la possibilité illusoire d'une recomposition subjective.

Un « prolétariat » multiforme, éclaté, diversifié à l'infini, c'est justement le contraire d'une classe sociale ; c'est à peu près ce que Marx définissait comme lumpen prolétariat, c'est-à-dire le prolétariat retombé dans l'atomisation, le prolétariat défait. Nationalisme, racisme mais aussi retour du religieux et délinquance sociale sont les divers fruits empoisonnés de cette décomposition et de cette défaite. Quelle solution théorique ?

Je ne pense pas qu'elle puisse résider dans une rénovation de la théorie des classes telle qu'a pu l'entreprendre A. Bihr par exemple, avec son découpage entre classe dominante (la bourgeoisie), classe régnante ou dirigeante (la classe de l'encadrement capitaliste) et classe fondamentalement contestatrice (le prolétariat). À la réflexion on s'aperçoit vite que la première et la troisième manquent de consistance, quant à la deuxième, elle est à la fois tentaculaire et floue dans ses contours et objectifs.

Il ne me semble pas plus juste de nier les différences et inégalités de nos sociétés en mettant en avant une classe unique des salariés qui serait exploitée par une poignée de capitalistes ou par le monstre froid du capital.

Je crois qu'il faut centrer l'analyse, non sur l'ensemble des salariés, mais sur le salariat en tant que rapport social de domination, alors que dans l'analyse traditionnelle des classes le salariat n'était souvent considéré que comme une prémisse du rapport d'exploitation, qui devait progressivement s'étendre à tous. L'analyse était alors centrée sur le travail et l'exploitation, le capital mais non sur le salariat comme système.

c) Le prolétariat conçu sur le modèle de la bourgeoisie.

Ce qu'a réussi la bourgeoisie, c'est à dire prendre le pouvoir en renversant l'ancien système, est projeté sur le prolétariat alors que la constitution de celui-ci ne correspond pas au modèle bourgeois. La bourgeoisie a été la seule véritable classe au sens fort et strict du terme car elle a été la seule à puiser en elle-même et sa conscience de classe, et sa vision-transformation du monde. Pour ses intérêts et son projet elle a été capable de larguer les amarres avec son passé, d'aller de l'avant, de s'adapter continuellement. À tel point que lorsque le capitalisme n'a plus eu vraiment besoin d'elle, elle s'est évaporée, sa mission historique (accumulation gigantesque de capital fixe, régime politique parlementaire) achevée.

À l'inverse, la classe ouvrière est une classe moins « pure » car elle est constamment nourrie par les influences des autres grandes classes. De la paysannerie elle tire des tendances communautaires qui prendront, dans l'usine, la forme de l'organisation et de la lutte collective et en dehors de l'usine, les formes variées de la vie populaire ; de la paysannerie elle tire aussi son amour du travail bien fait et un certain moralisme et traditionalisme dans le domaine des idées, Cela est renforcé par le fait que ces éléments ne constituent pas seulement une mémoire de l'origine sociale mais une réalité constituée par le passage permanent, sur le long terme, de membres de la paysannerie vers la situation d'ouvrier.

De la bourgeoisie elle tire le modèle familial (la famille conjugale) et un milieu urbain constitutif d'une socialité propre, en opposition avec les modes de vie ruraux. Elle tire aussi son respect du travail comme valeur et c'est pour cela qu'en tant que classe elle n'a que rarement posé la question du contenu de celui-ci. De la fabrication des bombes à celle des gadgets, du vêtement à l'automobile, tout lui semble équivalent comme toutes les façons de faire du profit semblaient équivalentes pour la classe capitaliste et ses héritiers.

C'est qu'il y a un hiatus entre l'activité et la conscience du prolétariat. Sa conscience de classe est bornée par la position dominée qu'il occupe, non seulement au niveau politique (il en était de même pour la bourgeoisie à l'origine), mais surtout aux niveaux économique et social. Le rôle grandissant des intellectuels, tout au long de l'histoire du prolétariat, aura été de combler ce hiatus par un discours matérialiste et rationalisateur (la résolution dialectique des contradictions mise à toutes les sauces, le « sens de l'histoire ») et un discours messianique.

Il était donc illusoire de concevoir le prolétariat comme le négatif potentiel ou déjà à l'œuvre du système capitaliste. Sa « mission » salvatrice ne pouvait réussir à partir de ses propres bases strictes. Ses racines ont certes aujourd'hui perdu du poids mais l'effet n'est pas celui attendu d'un plus d'autonomie mais de l'immersion dans la société du salariat. Croire le contraire aujourd'hui, ce serait transformer l'illusion en erreur.

 

Notes

1 – Le seule exemple semble être celui des révolutions allemandes entre 1919 et 1923.

2 – Cf. le rôle qu'on est en train de faire jouer au film Germinal de Claude Berri.

3 – Cf. article sur les nouveaux mouvements sociaux du nº 4 de la revue.

4 – À l'inverse, l'ampleur relative des mouvements de lutte armée constitue un des signes de la faillite de l'ouvriérisme révolutionnaire à l'époque moderne (cf. J. Wajnsztejn, Individu, révolte et terrorisme, éd. Nautilus, 1987).

5 – Sur cette question, se reporter à l'article de Ch. Sfar, dans ce même numéro.

6 – Nous refusons par là la thèse d'A. Bihr sur La classe de l'encadrement capitaliste. Entre Bourgeoisie et prolétariat , éd. l'Harmattan.

7 – On ne peut pas en dire autant des pays du tiers-monde pour qui urbanisation a rimé avec prolétarisation et bidonvilles.

8 – Les rares exceptions (Lénine et « l'aristocratie ouvrière » par exemple) relèvent plus de préoccupations tactiques et de polémiques avec d'autres courants communistes, que d'une réelle analyse critique des classes.