Et le navire va…

octobre 1993, Jacques Wajnsztejn


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Cet article est le résultat d'une réflexion entamée depuis deux ans. Les notes originelles ont été recomposées pour qu'il reste dans les limites quantitatives d'une revue. L'aspect économique a été réduit au strict nécessaire et certains passages trop axés sur la confrontation avec Marx ont été éliminés ou mis en notes car il n'est nul besoin d'emprunter le même parcours théorique que l'auteur, pour appréhender les développements et les conclusions qui vont suivre.

 

Dans les formes pré-capitalistes, le travail était surtout un moyen de domination et l'exploitation proprement économique ne revêtait qu'un aspect secondaire, le but principal de ces sociétés n'étant ni l'accumulation, ni la reproduction élargie1.

C'est avec le développement du mode de production capitaliste (mpc) qu'on a accolé valeur et travail, en ne cherchant dans le travail que la création de valeur2, alors qu'il est aussi discipline obligation au travail, travail aux ordres, même si cela est obscurci par le statut de « travailleur libre » propre au système capitaliste La croyance dans le Progrès, la Science et la Technique a souvent conduit les forces sociales en lutte contre le mpc, à mettre ers avant le concept d'exploitation, masqué par le mystère du profil (la plus-value) et à repousser la notion de domination, comme si finalement le système pouvait être subverti tel quel, retourné au profit de ses ennemis.

Cette prédominance accordée à l'exploitation entraînait celle du travail productif sur les différentes formes de travail improductif et cette question fut au centre de polémiques qui durent depuis maintenant deux siècles. Au travail productif correspondait la figure de la classe ouvrière. C'est ce couple qui a vécu, en tant que force historique de transformation. Il a laissé place à une situation de double indifférence : celle du capital par rapport à la nature du travail qu'il met en œuvre (il tente idéalement de faire de n'importe quelle qualité et quantité de travail un producteur de profit), à laquelle correspond l'abstraction du rapport au travail pour le salarié moderne.

La perte des contours spécifiques des formes de travail, comme la perte parallèle et correspondante des figures et identités de classe n'a pas supprimé l'exploitation mais l'a un peu vidée de ses présuppositions essentiellement économiques. C'est pour cela que nous préférons employer et mettre au premier plan le concept de domination qui ne recouvre pas seulement les inégalités dans les rapports de travail (dans la production), mais l'ensemble des rapports sociaux (la reproduction). L'accent mis sur la domination ne fait pas disparaître les contradictions. Il ne s'agit donc pas de reprendre tel quel le discours sur la domination qui, de Nietzsche à Foucault en passant par Marcuse, met en avant la logique du social en niant la réalité du grand mouvement de subjectivation qui accompagne le développement de la société moderne. La société n'est ni homogène ni unifiée. C'est pour cela qu'on ne peut parler ni de bloc (vision de la société moderne par Adorno et Horkheimer) ni d'un totalitarisme qui envahirait tous les actes quotidiens d'un individu unidimensionnel (Marcuse). Il ne faut pas confondre l'analyse de la domination dans la société avec l'analyse de la domination de l'État. Il ne faut donc pas réduire la première à la seconde.

La société n'est pas unifiée… et les individus n'y sont pas extérieurs. La société n'est pas un simple rapport de domination ; elle constitue un système de rapports sociaux dans lequel prédomine aujourd'hui cette domination à l'intérieur même du mouvement de subjectivation des rapports sociaux. C'est cette subjectivation qui « libère » des mouvements qui renvoient à (ou révèlent) de nouvelles dominations (cf. par exemple, les conséquences de la « libération » de la femme sur le développement de l'industrie alimentaire et sur l'évolution des pratiques culinaires), mais la domination n'est jamais complète.

Cela paraît essentiel pour caractériser un mpc, qui sous sa forme actuelle, est plus devenu un mode de reproduction qu'un mode de production. En effet, le processus d'accumulation du capital n'est plus le point de départ d'une extension de la production et de la recherche de nouveaux profits. De facteur de production, le capital devient un but en soi pour la grande entreprise. Tout doit alors être objet de capitalisation et celle-ci peut aussi s'effectuer en dehors du procès de production. Concrètement, au niveau de l'entreprise, cela se traduit par l'objectif majeur de maximiser la rentabilité plutôt que le profit3. Cela n'est bien sûr possible que lorsque les dirigeants d'entreprises ou managers ont acquis une certaine autonomie par rapport aux propriétaires de capitaux, aux actionnaires. C'est ce qu'on appelle « la politique du cash flow », celui-ci mesurant le revenu disponible de l'entreprise pour l'investissement. Dans cette optique, les dividendes versés aux actionnaires sont assimilables à des coûts. Les facteurs purement financiers l'emportent sur les objectifs de production et l'investissement ne sera pas prioritairement un investissement productif comme l'a montré le phénomène spéculatif autour des opa. La valorisation, quand valorisation il y a, s'effectue de plus en plus en dehors du procès de travail4 : « capitalisme de casino », développement des « affaires » et des pratiques mafieuses. Maximiser la rentabilité est synonyme de maximiser la puissance !

Au niveau d'ensemble de la société actuelle, le surplus dégagé sert principalement au renforcement (surtout infrastructurel) d'un système basé sur la consommation et donc, la destruction. Le fait, qu'au niveau des individus, cette consommation prenne une forme essentiellement individuelle ne fait qu'amplifier le phénomène. la plupart des individus salariés ne produisent plus de richesse nouvelle et dans la pratique leur temps de travail est consacré à consolider les bases du système et à remplacer ce qui est détruit à chaque cycle précédent.

Mode de reproduction disions-nous, mais qui se distingue du mode féodal et du mode « asiatique » (Chine mandarinale, Égypte pharaonique) : la première différence avec ces formes pré-capitalistes réside dans le fait qu'il ne se reproduit pas dans l'immobilisme mais au contraire dans un mouvement continuel qui s'accélère aujourd'hui dans une sorte de fuite en avant avec perte de contrôle ; la deuxième différence, c'est qu'il y a individualisation et psychologisation de tous les rapports de domination. Au lieu d'être le creuset des solidarités, le travail devient le terrain d'accomplissement de performances personnelles sujettes à évaluation. On assiste à une sorte de démocratisation du rapport de domination. Ce qui, dans les sociétés traditionnelles, était l'apanage d'une minorité, d'une élite, devient le lot d'un nombre croissant de salariés et cela même si la signification n'est pas identique (on ne monte pas dans la hiérarchie pour avoir plus de pouvoir mais parce que c'est un signe de réussite personnelle) et si le statut qui en découle est précaire parce que les fonctions ne sont pas institutionnalisées sous forme de titres : le noble était noble quoi qu'il fasse, le cadre n'a de position et éventuellement de pouvoir qu'en tant qu'il est attaché pieds et poings liés à son travail. Le travail doit coller à une personnalité (« jeune cadre dynamique », par exemple) mais ce travail n'a pas de contenu réel et la polyvalence ou la flexibilité du salarié indiquent que celui-ci n'a pas non plus de consistance : il est son travail. La critique ne peut alors venir que d'un dysfonctionnement du système qui révèle à l'individu qu'il est autre chose que son travail. Celui-ci existe sans lui : c'est la substitution capital-travail, ou devient du jour au lendemain « inutile », ce qui le nie en tant qu'individu : c'est le chômage et l'exclusion. Cela lui révèle que le travail est un élément du rapport de domination par lequel s'effectue contradictoirement une individualisation ressentie comme valorisante.

Si le travail reste la question centrale de la société actuelle, c'est parce que paradoxalement, s'il n'est plus la référence centrale du procès de production, il reste la référence au niveau du procès de reproduction de la société (insertion et contrôle social s'effectuent encore essentiellement par le biais du travail : affiliation à la Sécurité Sociale, fiches de salaires nécessaires pour obtenir logement et crédit etc.). Par contre, il n'est plus une base de constitution d'une identité collective. Les nouvelles solidarités qui pourraient susciter des luttes ne peuvent plus que difficilement se faire autour de l'idée d'un travail pour tous.

L'éclatement des statuts de travail et des types de contrats, le chômage, le temps partiel « obligatoire », les pré-retraites, posent les individus immédiatement dans leurs différences d'intérêt et non plus dans la communauté d'intérêt qui avait au moins fait le succès de l'action syndicale ouvrière. Or aujourd'hui, les transformations du système mettent les salariés sur la défensive. L'unité, dans une pratique critique, ne peut plus se situer qu'au-delà des intérêts immédiats, au-delà de la valorisation du travail et de la valorisation des individus par le travail. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas se défendre partout où on se trouve et particulièrement sur les lieux de travail, mais il faut reconnaître les limites de ce terrain.

La nécessaire remise en cause de la distinction entre travail productif et travail improductif.

La constitution de la société actuelle en procès d'ensemble du capital implique qu'il n'est plus possible d'attribuer à un individu, ou même à un collectif d'individus, une production propre et a fortiori la qualité de « productif »5. Il s'ensuit que ce n'est plus le travail ouvrier qui permet la valorisation massive du capital. Celle-ci est surtout l'œuvre du capital fixe, forme capitaliste de l'accumulation du travail passé et objectivé (dans les machines, par exemple) et lieu d'application d'une science et des techniques qui ne sont pas neutres mais prennent sens dans l'immersion à l'intérieur d'un système défini et particulier. Mais si, à mesure que se développe l'accumulation de capital fixe et les processus d'automation, la force de travail perd de sa « valeur valorisante », il devient alors plus difficile de maintenir que c'est une part de plus en plus infime de travail vivant qui continuerait à valoriser le procès d'ensemble6.

La théorie de la valeur-travail a constitué une étape importante dans le processus d'autonomie de l'économie. Pour Smith l'institution de la société dérive de l'affrontement avec la nature et le travail productif sera défini comme celui donnant lieu à une production matérielle. Même si cette assimilation est moins nette chez Marx, on la retrouve sous une autre forme, dans l'idéologie ouvrière du travail productif. C'est l'affrontement à la matière et la production matérielle qui en découle, qui donne force et identité à la classe ouvrière, suivant une image prométhéenne.

La valeur serait une essence en soi, qui a une substance (le travail) et elle n'a pas besoin d'être validée socialement. Par exemple dans le productivisme soviétique, la paire de chaussure produite avait une « valeur » avant de trouver les deux pieds qui rentreraient dedans la valeur n'était pas vue comme un rapport entre production, échange et consommation.

Poser la question du travail par rapport à la valeur et donc faire du travail productif le centre des transformations sociales était cohérent avec une analyse en termes de classes. La centralité du travail productif au niveau économique impliquait la centralité de la classe ouvrière au niveau politique et révolutionnaire. Mais cette perspective conduisait à enchaîner, même provisoirement, cette classe, au système capitaliste. Elle aboutissait à reconnaître qu'elle était partie prenante de la gigantesque entreprise de transformation et de domination de la nature, que le capitalisme était dans une certaine mesure progressiste et le capital non pas une chose ou un monstre, mais un rapport social entre des classes partageant le même projet à partir d'intérêts immédiats divergents. Tout travail productif étant jugé utile car producteur de valeur, la question de l'utilité sociale de tel ou tel travail particulier ne se posait pas et le projet révolutionnaire perdait toute force éthique en concédant à l'utilitarisme et à l'économisme. Première défaite qui conduira ensuite, les partis communistes et leurs antennes syndicales, à défendre « leurs » usines à bombes, avions et chars, la production de guerre et de morts étant aussi productive de valeur que la production alimentaire !

Or nous continuons à concevoir la production comme une somme de travail et comme proportionnelle à la quantité physique de travail fourni. Le débat actuel est exemplaire de la confusion qui continue à régner parmi les opinions dominantes.

Une telle logique additive du travail et de la production interdit de penser la production des machines et plus généralement la fonction intellectuelle dans la production. Elle exclut l'idée de processus se déroulant dans le temps et ouvert en amont et en aval sur la circulation de temps7. Quand le système s'automatise, le temps semble transféré de l'homme à la machine, la production séparée du travail. La conception additive signalée plus haut reposait sur la prédominance du travail vivant dans la production, sur la vision d'un temps statique8, dans lequel la production est totalement isolée de la circulation où se réaliserait économiquement un produit déjà défini comme valeur.

Or aujourd'hui, dans le développement de l'automation et des systèmes à flux continus, il faut distinguer le temps de travail d'un temps de production au sens large qui inclut aussi conception, transport et commercialisation. Plus le processus est automatisé, plus le temps de production est allongé, plus le « temps général », abstrait,domine, rejetant à la marge le temps de travail humain. Dans ces conditions, ce dernier ne peut plus être la mesure de la valeur. La production de valeur semble dissoute dans un mouvement général de circulation et le profit surgir de toute part sans qu'on puisse bien saisir son origine, sans qu'on puisse donc le mesurer précisément.

À défaut de maîtriser la dynamique de la création de valeur, les grandes firmes cherchent à se rendre maître du temps… et de l'espace. À la « main invisible » (Smith) censée régler l'activité économique dans la perspective classique puis libérale succède celle d'une « main visible » (Chandler), plus dure encore que la première. » La rupture entre production et travail met en doute l'autonomie théorique d'un espace productif auquel on pourrait imputer de manière exclusive la création de valeur » (Vatin).

Comment distinguer clairement travail direct et indirect, productif ou improductif quand la part de travail interne à la production se réduit comme peau de chagrin, que tout le travail devient extérieur à la production au sens strict. Le temps de travail est en fait dilué dans toute la longueur du cycle qui sépare la conception d'une production, de sa réalisation. La conception elle-même, est de plus en plus longue, car elle bénéficie des fruits complexes de la révolution scientifique et technique et elle se réalise dans les bureaux d'étude ou s'extrait la plus grande part de la survaleur espérée (c'est-à-dire de la valeur ajoutée, en langage économique actuel). Ensuite vient l'acte productif lui même qui est en fait très court et, où comme le montre Ph. Zarifian dans plusieurs de ses ouvrages, l'accent est mis sur l'acte technologique et où l'objectif est un objectif d'intensité d'utilisation du capital fixe plutôt qu'une intensification de la productivité du travail. Il ne s'agit pas tant de faire travailler les hommes plus longtemps que de modifier les conditions de résurrection du travail mort (c'est-à-dire du capital fixe), comme s'il n'y avait que lui qui puisse produire de la plus-value. Zarifian conclut en disant que cela n'est pas possible car avec une meilleure utilisation du capital fixe on ne peut avoir qu'une circulation accrue de valeur et non pas transmission d'une valeur accrue9. Que peut-on retirer de ces analyses, d'un point de vue pratique ? D'abord que les développements de la flexibilité du travail (travail en équipes, travail de nuit des femmes etc,) ne correspondent pas à des objectifs en terme de surexploitation du travail mais sont plutôt les conséquences des transformations décrites précédemment. Se référer encore ici à la loi de la valeur et par exemple à la notion de plus-value relative, c'est continuer à analyser le système uniquement du point de vue de l'exploitation économique et non pas du point de vue de la domination et d'une discipline imposée par des hommes à d'autres hommes, sous la forme d'un « despotisme de fabrique » rénové. Ainsi, au Japon, les salariés passent de plus en plus de temps dans l'entreprise ou pour l'entreprise… sans qu'on puisse déterminer réellement le travail qui y est réalisé ! De même, parmi les grosses entreprises qui se sont lancées dans le travail de nuit alors que rien dans les caractères techniques de l'entreprise ne le nécessitait (électronique et informatique par exemple), ce « travail » est prévu pour être effectué pratiquement sans aucune participation humaine, même de contrôle (exemple d'ibm France).

Après avoir envisagé les phases de conception et de production, passons maintenant à la phase de réalisation. Pour les besoins de la démonstration, on peut l'envisager à travers la traditionnelle distinction entre travail productif et travail improductif. Suivant cette distinction et suivant donc la théorie de la valeur, les entreprises ne peuvent que chercher à réduire le temps de circulation et le temps de travail qui lui est afférent puisqu'il sera considéré comme faux-frais. Mais on peut aussi se poser la question : qu'est-ce que des faux-frais aujourd'hui ? La publicité, par exemple est passée de l'état de véritable nerf de la guerre de la course aux profits, dans la « société de consommation » (années 70 et 80), au rang de faux-frais à partir des années 90 (cf. la crise actuelle et les restructurations dans les entreprises de publicité).

La « réunionite », la multiplication des stages d'entreprise, les trajets-déplacements ahurissants imposés aux cadres supérieurs à l'époque du fax et du tout informatique pourraient être considérés comme des faux-frais si on continue de raisonner dans les termes de la valeur. Or on ne les réduit pas ! À la limite, ce qui sera diminué c'est le nombre de bouteilles de champagne dans les réfrigérateurs au moment des réceptions, des broutilles…

Tout cela se comprend difficilement du seul point de vue de la rationalité économique. La gestion des « ressources humaines » relève de finalités complexes qui n'ont pas grand chose à voir avec la seule exploitation de la force de travail, fut-elle qualifiée.

Mais revenons à la phase de la réalisation. Les études de marché, les sondages, la « force de vente » ne peuvent plus être : considérés comme de simples ponts entre production et consommation mais sont le signe de l'unité du processus d'ensemble. On pourrait dire que rien n'est gaspillage, à priori, pour le capital. Celui-ci tente de dépasser la contradiction que constituerait le déclin du travail productif et l'accroissement du travail improductif (dans leur sens classique) en faisant de n'importe quelle qualité de capital et de temps (y compris de temps de travail) un producteur de profit.

À un autre niveau, le boom actuel du « commercial » indique jusqu'à quel point la sphère de la production est devenue elle-même une entrave au profit10. À partir de là, la notion de « productif » n'a de sens que si on la replace dans son contexte historique. Par exemple, la production d'armement était jugée productive dans le double contexte du mouvement d'accumulation du capital qu'elle permet et des innovations qu'elle réalise avec les capitaux d'État. Ce secteur apparaissait souvent comme la panacée pour résoudre des crises de surproduction (guerres = destructions massives) ou remédier à la chute du taux de profit par le transfert des capitaux publics et des innovations vers le privé qu'il permettait. Dans cette mesure il représentait un secteur central de la production d'ensemble (cf. les commandes du Pentagone, principal client des grosses entreprises américaines et plus généralement les empires militaro-industriels français, anglais, américain et russe). Mais l'écroulement du bloc soviétique et la guerre du golfe ont changé les données : les destructions de la guerre n'ont pas relancé de nouvelles productions, « nouvel ordre mondial » oblige ! La baisse des dépenses militaires est à l'ordre du jour partout, sous le regard impassible ou amusé de l'Allemagne et du Japon. À l'heure de la guerre « à distance », de la guerre logistique et télévisuelle, il n'y a plus grand chose à détruire (à part des hommes !), pas de dévalorisation suffisante. Il y a surtout des coûts à répartir.

L'intervention de l'État.
La notion de capital global.

Les analyses dans les termes de la loi de la valeur se sont développées à partir d'une analyse des capitaux particuliers, du travailleur individuel qui serait producteur de valeur et cela aussi bien chez les économistes classiques du xixe que chez Marx. Pour Marx, la notion de capital global n'intervient qu'au niveau de l'égalisation des taux de profit mais le prix des marchandises qui en découle ne dépend plus alors directement de la valeur incorporée dans chaque marchandise par la force de travail qui l'a fabriquée. De même, quand il abandonne le travailleur individuel pour passer au « travailleur collectif », il ne fait que déplacer le problème au niveau quantitatif mais il en reste toujours au niveau de l'analyse du procès immédiat de production. Or la péréquation, pour chaque capital particulier, annule toute distinction entre les types de travaux dans la mesure où il n'y a pas d'incidence au niveau du profit qui sera réellement perçu.

Le véritable agent du procès de production, c'est la société, sous la forme du salariat combiné socialement (et non pas simplement collectivement), salariat qui recouvre tout le travail nécessaire au capital sans que tous ces travaux soient nécessairement productifs. La contradiction est déplacée : le capital global exploitant tout le travail sans que tout ce travail ne crée nécessairement du capital (c'est cela qui, au contraire, définissait traditionnellement le travail productif)11.

C'est cet aspect déterminant du niveau global qui explique la politique de l'État-Providence, les politiques de revenus etc. C'est parce que le capital a de plus en plus de mal à dégager du profit que la question du prix de production, déterminé plus par la concurrence que par le coût de production, l'emporte sur le taux d'exploitation et l'extraction de plus-value. Le temps de travail immédiat n'est plus le déterminant direct de la valeur. Le salaire n'est plus considéré comme ce qui présuppose le profit12 mais comme un résultat, un revenu.

Dans cette perspective, la classe ouvrière des « Trente Glorieuses » a pu être traitée comme la « classe moyenne » et s'y identifier (ceci est surtout vrai aux eu et en rfa, à un degré moindre et plus tardif en France).

L'intervention de l'État a permis l'autonomisation de la valeur par rapport aux capitaux particuliers et par rapport au travail (nationalisations, dilution au niveau global des caractères productifs ou improductifs du travail, fictivité du capital dans le crédit, développement du revenu social, inflation). C'est aussi cette autonomisation qui permet de comprendre qu'actuellement, le « traitement social » du chômage puisse l'emporter sur son traitement économique, dans des pays comme la France, à forte tradition interventionniste. « Valeur et travail productif » sont repoussés aux marges du système, capital financier, crédit, consommation semblent régner en maître.

Il y a autonomisation de la valeur quand tout et n'importe quoi devient travail (ex : le « travail de proximité »). Le capital, par l'intermédiaire de l'État, joue alors à transformer idéalement tous les travaux en travail productif (il faudra que le postier et l'enseignant soient plus « productif »), Il tombe alors sur une contradiction majeure : tout travail devient nécessaire pour la reproduction du capital mais la source de production du profit se tarit, car tout n'est pas équivalent dans la réalité. L'État est donc obligé de « faire la chasse » à ce qu'il crée pourtant par ailleurs. Il doit attaquer ce travail nécessaire en augmentant la productivité. Mais réduire le travail à un pôle (en rentabilisant le service public) l'amène à l'accroître à un autre (multiplication des entreprises-conseils, des audits, des stages etc…)13

Remarque sur la notion de capital global

Si cette notion a été négligée par les classiques, elle a en revanche été mise en avant par Keynes et certains courants de la pensée économique comme l'École de Cambridge, à la fois pour rendre compte des transformations du capitalisme (les problèmes de la reproduction, le rôle nouveau de l'État) et aussi pour critiquer les théories marginalistes de la répartition et de la productivité.

Une phrase de Keynes est exceptionnelle de clarté pour ce qu'elle démontre d'intelligence du capital et elle paraît encore utilisable aujourd'hui pour ce qui nous préoccupe : « Il est impossible de remettre au travail les chômeurs en se tenant sur la réserve, en refusant de placer des commandes, en cultivant la passivité. Tout au contraire, l'activité, de quelque nature qu'elle soit (c'est moi qui souligne), est le seul moyen de faire tourner à nouveau les rouages du progrès économique et de la création de richesse » (Keynes : Essai sur la monnaie et l'économie, Payot p. 54).

Existe-t-il une plus, belle volonté de transgression de la distinction entre travail productif et improductif ?

Le capital global n'est pas l'addition de capitaux particuliers mais l'unité qui les reproduit et il n'est pas non plus une abstraction puisque l'État moderne en est une de ses formes concrètes. C'est l'intervention de l'État qui permet l'autonomisation de la valeur par rapport aux capitaux particuliers, le capital semblant ainsi dépasser ses contradictions en les portant à un niveau supérieur.

Dans diverses conceptions l'État est présenté comme une articulation entre l'économique et le politique alors qu'il est en fait un élément du mouvement de la société. Il est donc inutile et en plus réducteur, de séparer ce qui relèverait de la nécessité économique (prise en charge de secteurs peu rentables dans le cadre des nationalisations), de ce qui relèverait du politique (la volonté de contrôle social). S'il y a des nécessités qui l'agissent, se sont celles de la reproduction d'ensemble du système. Par exemple, toute valorisation des moyens qui permet à l'économie de fonctionner est déterminée par des finalités extra-économiques (le type d'énergie choisie, l'infrastructure routière, la priorité au train de marchandises ou au poids lourd) et ne dépend donc pas essentiellement d'un calcul économique. Il y a bien sûr un coût économique, mais qui se calculera après coup, car c'est un coût socialisé (il est comptabilisé au niveau du capital global, de l'État). Les exigences de la reproduction l'emportent, comme le montre bien le choix français du « tout nucléaire ». Cette énergie particulière renforce un système étatique et bureaucratique déjà bien centralisé et détermine des techniques qui sont aussi des productions de domination du temps et de l'espace.

Crise et valeur.
Le néo-libéralisme à l'épreuve.

L'impression de remise en cause de l'État-Providence, depuis les années 80, semblerait prouver, à première vue, que les transgressions des lois du mode de production capitaliste dont nous venons de parler, n'en sont pas réellement et que la valeur, imposerait toujours sa loi d'airain par la réduction des « faux frais », des coupes sombres dans le travail improductif grâce aux gains de productivité dans le secteur tertiaire (automatisation), la réduction des dépenses publiques. Le recentrage sur l'entreprise (cf. les boniments sur la « redécouverte de l'entreprise », la « réconciliation des français avec l'entreprise ») et les capitaux particuliers comme lieu du profit, le travail comme source unique de la valorisation avec un effacement des politiques de revenu et la baisse des transferts sociaux dans le revenu global14, en seraient aussi les signes manifestes.

Mais cela serait vrai si le néo-libéralisme faisait vraiment ce qu'il énonce. Or soit il fait l'inverse de ce qu'il dit (Reagan, les impôts et le déficit us ; Bérégovoy, la rigueur et par ailleurs le développement du revenu social avec le rmi, les ces, le travail de proximité), soit il fait ce qu'il dit et c'est la catastrophe (Thatcher en gb, Fujimori au Pérou, Collor au Brésil).

Si le néo-libéralisme n'est pas un remède pour réduire les faux frais puisqu'en fait il les accroît aussi bien dans l'entreprise15, qu'au niveau de l'État (rien ne semble devoir arrêter l'accroissement des déficits budgétaires), il est néanmoins le signe d'une crise de la reproduction du capital global. Cette crise se double aussi d'une crise du rapport entre capitaux particuliers et capital global dans le fait que les premiers cherchent à s'autonomiser du second. C'est le sens du fameux « retour à l'entreprise ». Mais il est impossible de s'autonomiser vraiment de ce qui vous présuppose. En effet, il n'y a guère qu'au niveau des pme qu'on peut encore parler de véritables capitaux particuliers. Par contre, pour les grandes firmes, les imbrications entre capital industriel, financier (holdings), État, capital réel et capital fictif (phénomène d'anticipation de profits futurs » sont telles qu'on peut difficilement en cerner les articulations. Ce phénomène est encore renforcé par l'internationalisation-mondialisation des conditions de l'activité économique. Chacun à leur façon, le gatt et Maastricht viennent encore brouiller les cartes et rappellent que rien ne se décident d' » autonome » au niveau des capitaux particuliers, qui ne s'inscrive dans un cadre décidé et mis en place à un niveau supérieur.

La mise en place de politiques néo-libérales était un signe de crise et leur succès politique s'explique par leur portée critique vis-à-vis des théories keynésiennes dominantes dans la période précédente. Toutefois ce succès relatif n'a été qu'un feu de paille et leur échec économique aujourd'hui ne traduit pas le fait qu'elles se sont trompées et qu'on va revenir à la case départ ; il est aussi le signe que le capital global ne peut plus se reproduire que dans l'autonomisation de la valeur, dans la fuite en avant.

Un exemple de cette fuite en avant apparaît bien dans les transformations de la répartition du profit dans le cadre de la course folle à l'amélioration de la productivité. Chaque capital hautement productif présuppose le taux de profit moyen et comme il produit à un coût de production socialement plus faible que la moyenne, il s'approprie un surprofit16.

Par le phénomène de cartellisation, ces capitaux performants renforcent leur avantage en faisant barrière à la pénétration d'autres capitaux grâce à la possibilité de prix de dumping ponctuels. La conséquence en est une mise en jachère d'une portion de plus en plus importante de capitaux moins performants (dans les pays du Tiers-monde, tout un capital assez moderne est sous-utilisé à cause de son incapacité à réaliser des surprofits, à l'exemple de l'Inde, l'Algérie) et cela ôte toute dynamique pour la création de capitaux nouveaux, pour l'accumulation productive, car ces nouveaux capitaux doivent se situer d'emblée au niveau le plus performant, c'est-à-dire au niveau mondial.

Ce mécanisme pourrait avoir un effet stabilisateur malgré son aspect anti-libéral et profondément inégalitaire, or il n'en est rien car tout surprofit est rapidement annulé par le fait que l'entreprise qui le réalise devient presque immédiatement la nouvelle norme de détermination du profit moyen, la nouvelle norme mondiale.

Les stratégies planifiées des grandes firmes sont essentiellement axées sur la course à la productivité, base des surprofits, mais cela est de plus en plus aléatoire et se fait en dehors de toute référence à la valeur et à l'extraction de plus-value. Cette course à la productivité se traduit par une soif inextinguible de crédit pour compenser le niveau très insuffisant de l'autofinancement des entreprises et de l'épargne des ménages (excepté au Japon). C'est aussi ce côté aléatoire de l'activité productive qui explique le développement de la spéculation boursière, des placements financiers à court terme (les Sicav en France), des pratiques mafieuses en tout genre. Face à cela, parler de la nécessaire moralisation des affaires c'est ne pas voir que la mode des opa, des capitaines d'industrie « à la de Benedetti », ne fait que signaler l'ampleur et la dureté de la chasse aux profits extra, aux plus-values financières.

On entend souvent parler d'une rareté du capital productif mais cette soi-disant rareté est un effet second de l'intensification de la concurrence au niveau mondial qui accroît le rythme d'obsolescence des équipements. Plus profondément, ce phénomène marque la soumission de ce capital productif à des impératifs autres que l'accumulation et dans ce cas précis, la soumission à la logique de la « société de consommation » qui, justement, impose cette concurrence.

Cette absence de stabilisation entraîne deux conséquences pour le système : premièrement, c'est seulement sur une stabilisation de longue durée que pourrait se constituer une association des entreprises dominantes sous couvert des États des principaux pays industrialisés. Cette stabilisation de la course à la productivité devrait se doubler d'une stabilisation des processus d'innovation, pour que les entreprises prennent le temps d'utiliser et donc d'amortir les nouveaux procédés, de façon à ce que les individus aient le temps de connaître et donc de consommer les nouveaux produits (cf. à ce sujet la situation dans l'informatique et l'électronique grand public où c'est justement l'inverse qui se produit avec la guerre de tous contre tous et la fuite en avant dans le bric à bric technologique. Même ibm et Sony y boivent la tasse !). Si l'unification mondiale en un seul système économique et social est bien réalisée sur le papier (absorption des pays de l'Est, marché unique européen. gatt, fmi et Banque mondiale pour tous), elle reste problématique sur le terrain, la guerre économique produisant à la fois un retour des réflexes protectionnistes (eu et France) et le développement de l'exclusion (Afrique)17 ; d'autre part, l'absence de stabilisation empêche aussi la perpétuation du modèle fordiste de régulation sociale qui reposait justement sur la prévision. 1 : intégration des salariés qui en découlait est partout remise en cause, que ce soit sous la forme directe de violentes attaques contre les syndicats (gb, eu, contre la cgt en France) ou sous celle indirecte d'un recul de l'influence sociale-démocrate au niveau politique (Allemagne et Suède).

Valeur et activité humaine.

Si on ne conçoit pas la valeur comme sujet et que l'on se place du point de vue de l'activité humaine, on peut dire que la valeur n'a été qu'une forme de la production, par les hommes, d'un rapport à la nature (domination sur la nature, prédominance de la production matérielle). La valeur est la réduction de l'activité humaine au travail et la valeur est l'instrument du maintien des hommes comme valeurs (concurrence, compétition, mode, consommation fournissent les cadres de l'évaluation). Cela se voit bien quand les individus ont encore besoin de s'affirmer comme valeur (par exemple dans le travail mais aussi dans la vie quotidienne et les rapports interindividuels), alors que ces valeurs sont dégradées et que ça se sait (où peut aller se nicher la fierté du flic ou du vigile, de l'ouvrier d'une usine d'armement ? Quel modèle de comportement peut encore être prôné ?)

Or aujourd'hui, on assiste à une crise de ce rapport homme-nature, qui s'avère donc historique (cf. la dimension actuelle des problèmes et des réflexes écologiques) et propre au système capitaliste, étant entendu que sur bien des points, les pays dits socialistes ne reposaient pas sur des principes différents.

Ce n'est pas seulement du marché et de la valeur d'échange dont il faut se délivrer, mais de l'économie et de la valeur elle-même18. Une appréhension juste de la communauté humaine réside dans un retour aux échanges directs entre les hommes (base des relations communautaires et inter-communautaires à l'origine), mais sur une base élargie. Ce mouvement ne doit pas s'effectuer sur des principes réactionnaires (au sens littéral du terme), mais dans le contexte des riches potentialités offertes par le niveau d'individualisation et de technique atteint.

Mon mode d'être, mon rapport à la nature humaine, c'est-à-dire mon rapport aux autres, ne peut être vraiment contradictoire à mon rapport plus général au monde. Les individus ne doivent pas seulement produire de nouveaux rapports sociaux, mais aussi un nouveau rapport au monde. L'« homme en trop » (titre du nº 4 de la revue) que par rapport à l'utopie d'un système qui serait de s'en passer, que par rapport à un système dont il n'est plus le principal référentiel19.

Il faut dépasser la notion même de valeur, si ce n'est pour dire que c'est le système qui attribue des valeurs. Le mode de « production » capitaliste est devenu essentiellement un mode de reproduction et d'attribution : de valeurs, de fonctions (et non plus de travail), de revenus (et non plus de salaires). Ce n'est plus le temps de travail qui est mesure de la valeur, c'est le temps qui devient mesure de toute chose, indépendamment du travail lui-même.

Valeur, salariat et force de travail.

Le rapport salarial capitaliste prend une forme contractuelle, les contractants sont formellement libres de passer ou non contrat, mais cette forme contractuelle est en réalité de nature coercitive, puisque c'est l'État, au xixe siècle, qui va imposer le salariat forcé. Celui-ci repose sur une inégalité réelle entre les contractants : pour le travailleur, il y a contrainte au travail car il est séparé des moyens de production et l'obtention d'un salaire est la garantie de sa survie, alors que pour le capitaliste il n'y a pas véritablement de contrainte à l'embauche (il a des réserves), mais quand il embauche il s'approprie alors les produits du travail et le profit20.

L'échange salarial est en lui-même un rapport social et non un simple rapport entre individus.

À partir du moment où on détermine que dans le système capitaliste actuel, domination et reproduction forment le couple dominant et tendent à remplacer l'ancien couple exploitation-production (cf. n°4 de la revue et l'article sur travail et activité), il faut alors revenir sur l'inégalité fondamentale du rapport salarial, sur la spécificité de la force de travail et sur les caractères de la socialisation dans le mpc.

La force de travail n'est pas, au sens strict, une marchandise. Comme l'a montré K. Polanyi dans La Grande transformation, elle n'a pas été produite pour l'échange, pour la vente, contrairement aux autres marchandises. Elle n'est qu'une capacité et elle est entièrement une production historique et sociale. Elle n'a pas en soi de valeur et elle ne trouve une valeur d'usage et d'échange qu'avec le capitalisme, sous la forme du salariat.

À l'origine du capitalisme, si elle participe aux rapports marchands (elle s'échange), sa reproduction se fait essentiellement en dehors de la sphère capitaliste, dans et par la famille. En effet, si le capitalisme dominait déjà le secteur de la production, il ne dominait pas encore toute la société. L'action valorisante du capital se bornait à une production de plus en plus capitaliste des moyens de subsistance, de façon à abaisser le prix de la force de travail, c'est-à-dire le coût de son entretien.

Aujourd'hui, les transformations dans la reproduction de la force de travail (intégration de la question du logement dans la sphère de la valorisation, production et utilisation des appareils ménagers qui révolutionnent la vie familiale), nous indiquent que le capitalisme a pénétré tous les secteurs de la société. Toutefois cela ne va pas sans quelques contradictions. On a, par exemple, un développement et un élargissement de la sphère du privé avec une réactivation de la famille comme lieu séparé, comme cocon protecteur. Les difficultés économiques et sociales actuelles ne sont pas pour rien dans les nouvelles formes familiales de reproduction : mise en commun de toutes les sortes de revenus à l'intérieur de familles élargies à la fois par l'allongement de la durée de vie des gens et par les départs de plus en plus tardifs du foyer familial. D'autre part, la baisse du temps de travail total (sur toute une vie), l'inessentialisation de ce temps de travail (développement du chômage et de l'exclusion), amènent les individus à recomposer des rapports sociaux en dehors du travail et sur des bases qui ne sont pas forcément celles du capitalisme (développement du volontariat et du bénévolat d'un côté, phénomène des bandes et révolte de l'autre). On doit reconnaître l'intérêt de ces mouvements mais sans s'illusionner sur leurs réelles capacités de développement autonome car ils sont des réactions aux difficultés de la reproduction des individus, ils ne sont pas le résultat d'une activité libre21.

Le caractère spécifique de la force de travail, par rapport aux marchandises, apparaît bien dans le caractère particulier que revêt le marché du travail22. Ce marché, en tant qu'il est dominé par la position des offreurs d'emplois, ne correspond pas aux règles habituelles du libre-échange. De plus, cette force de travail n'est pas vraiment vendue (certains parlent de location de la force de travail), elle est plutôt aliénée au bénéfice du propriétaire des moyens de production ou de l'employeur. Mais cette aliénation d'une capacité qui existe en tant que telle et qui est préalable au contrat et au travail effectif, produit en même temps une forme de socialisation dans et par le travail. À l'origine elle prend surtout la forme de la « culture professionnelle » ou syndicale, de la coopération. Même dans l'aliénation, ce qui est important, c'est que cette socialisation déborde largement les bases marchandes du salariat. Culture professionnelle et coopération constituent des sortes d'appropriation personnelle mais dans un cadre imposé et non maîtrisé. À la limite, on pourrait dire qu'elles constituent et fonctionnent comme « réserve ». C'est cela aussi qui permet de comprendre que, contrairement aux prolétaires, les salariés (y compris les ouvriers) n'ont pas tout à fait que « leurs chaînes à perdre » !23. Dans un autre domaine on peut dire que le développement de la consommation a profondément transformé le salarié moderne : la marchandise consommée ne reproduit pas tant la capacité physique ou intellectuelle de la force de travail, qu'elle ne transforme son utilisateur-consommateur. C'est bien parce que l'individu salarié n'est pas réductible à une marchandise (la force de travail) qu'on ne doit pas comprendre l'augmentation de la consommation comme une augmentation sociale de ses besoins de reproduction en fonction de son niveau de vie, mais comme une production historique d'une subjectivité déterminée en partie par un rapport social marchand.

Aujourd'hui, le salariat est un mode de socialisation non seulement du travailleur, mais aussi de l'individu en général.

Le rapport salarial peut être pensé comme un mode particulier de socialisation, qui, bien qu'inscrit dans les rapports marchands est avant tout un mode de domination reposant sur une contrainte au travail extérieure aux rapports de travail proprement dits. La perte d'importance des distinctions entre travail productif et improductif, entre production et reproduction implique que les luttes actuelles et futures s'affirmeront de plus en plus en dehors et même contre la figure traditionnelle du « travailleur » (cf. l'article du nº 4 : Notes sur les nouveaux mouvements sociaux des années 80).

L'extension généralisée du salariat donne l'impression que tout individu a potentiellement une fonction utile pour le système et que donc il peut rentrer dans sa logique économique. Or le capitalisme moderne est un « mode de reproduction » ou plus exactement un mode de production de rapports sociaux, qui implique que le travail et le non travail soient traités de façon globale et non simplement en fonction de « la valeur ». C'est ça qui donne aussi l'impression que toute activité est « pour le capital » et donc que toute perspective autre est impossible et impensable (fin des utopies). Toutefois, en rester à cela c'est ne pas voir que la force du système (son aspect multiforme et tentaculaire, ses facultés d'adaptation) peut aussi constituer sa faiblesse (il perd de vue ce qui le définit et le fait vivre, il manque de conscience et donc de stratégie car il n'y a plus de classe dominante même s'il existe évidemment des groupes dirigeants).

Travail, services et reproduction.

La distinction entre travail productif et improductif peut être « dépassée » abstraitement par des formules du type : aujourd'hui tout travail est productif ou inversement tout travail est reproductif. Cela permet, à la limite, de saisir des tendances mais ne permet pas de comprendre pourquoi, à tel moment précis, c'est cette mesure qui est prise et non pas une autre. L'exemple du « travail de proximité » est instructif à ce propos : peu importe que ce type de travail soit perçu comme improductif, dans une perspective classique (il ne produit pas de capital) ou comme productif, dans une perspective moderniste (marchandisation de tous les rapports sociaux). Ce qui est important, c'est de savoir pourquoi l'État cherche maintenant à rationaliser et normaliser une activité très ancienne, mais qui était demeurée en lisière du système ; c'est de savoir quelles sont les conséquences de cette mesure.

D'une manière générale, l'éclatement des statuts et la multiplication des types de contrat de travail entraînent de profondes modifications :

— dans le rapport salarial où on assiste à l'opposition entre, d'un côté, le travail « garanti », souvent considéré par les grandes entreprises comme un coût fixe et donc assimilable au capital fixe, et de l'autre, le travail « précaire », considéré comme un coût variable et qu'il faut rendre le plus flexible possible parce qu'il est assimilable à des faux-frais. Dans cet éclatement des statuts, la seule unité objective des individus c'est la condition de salarié. Mais cette condition commune ne permet pas, en elle même, de reconstituer une unité subjective (du type de celle des anciennes classes), car le salariat n'est que la forme que prend la reproduction des individus. Il « fait système ». Le salariat est maintenant en grande partie déconnecté du travail. Ce dernier n'en est qu'un élément, encore principal pour l'instant. Le chômeur, le retraité, le rmiste sont autant définis par le salariat que le « véritable » salarié. Le travail se dissout dans un double mouvement contradictoire : d'un côté, il y a une extension du salariat comme système et modèle social mais le travail devient de plus en plus inessentiel dans la production de richesses. Les deux principaux « produits » du travail, le salaire et la marchandise perdent eux aussi leur caractère originel de rétribution de la force de travail et de satisfaction des besoins ; d'un autre côté, le salariat fonctionne comme discipline de travail et de mise à disposition des individus, comme contrôle social et commandement, mais en même temps, il est aussi un facteur de socialisation et de reproduction des individus, surtout dans le cadre de l'État-Providence.

— Au niveau des rapports sociaux d'ensemble où se développent de nouveaux types de services que l'on a parfois du mal à distinguer de certaines formes anciennes de servage ou de domesticité et des rapports inter-individuels de domination. C'est un peu une contradiction du système que de se présenter comme une « société de services » car le service est d'origine féodale et s'oppose aux valeurs démocratiques dominantes. Or le serf (comme l'esclave) servait de bonne foi, au sens ou cela lui paraissait (individuellement et en dehors des périodes de grandes révoltes collectives) aller de soi. C'est seulement quand ce système n'est plus qu'une survivance (fin xixe qu'on voit apparaître une sorte d'exploitation commune des maîtres et domestiques, signalée, déjà par Swift et reprise aujourd'hui par Baudrillard. La hargne du fonctionnaire ou du bureaucrate, à partir de son petit poste de travail qu'il transforme en pouvoir dérisoire sur le public, est encore toute swiftienne, mais ce qui est nouveau c'est la hargne du public qui exige son « service public » et qui retournant le principe de départ, exige du service public, un service privé et personnel. Baudrillard voit là une résistance à la « personnalisation » fonctionnelle des échanges, alors que je serais tenté d'y voir une extension du champ des rapports inter-individuels de domination.

La notion de travail servile peut aujourd'hui recouvrir de nombreux « petits boulots », aussi bien que divers « travaux de proximité », parce que ce qui la définit n'est pas principalement la nature concrète de l'activité en question. Bien sûr, dans l'idéologie productiviste, ces activités ne sont pas considérées comme étant véritablement du travail et sont souvent assimilées au « travail domestique » jugé sans « valeur » et réservé aux femmes, mais cette attitude est en déclin. Ce qui est essentiel, ce qui n'est pas la nature du travail mais le type de rapport social qu'il induit, c'est l'échange inégal de temps qu'il génère : temps de travail contre temps de loisir, temps qualifié contre temps non qualifié, temps de production contre temps de reproduction, etc. De plus, dans bien des cas, l'utilité sociale produite par la libération de temps qui découle de la mise en route de telles activités est difficilement mesurable et cela peut aboutir à une simple mise au travail supplémentaire pour permettre le maintien du travail d'origine. Dans ce cas, le rapport économique disparaît sous le rapport de domination : une personne travaille pour qu'une autre, dont le travail est jugé plus important (par qui ?), puisse continuer à travailler. Cette inégalité entre les deux types de travail, qui renvoie à une inégalité de statut entre deux personnes, est renforcée par les mesures d'incitation prises par l'État (les dégrèvements fiscaux profitent aux personnes à statut plus élevé).

Il n'en est pas de même quand des individus s'associent pour recréer des rapports sociaux qui ont été complètement déstructurés, y compris en reprenant des modèles familiaux élargis, en dehors donc, ou en marge du salariat. Ce n'est que par le développement de telles initiatives que les rapports de service peuvent se transformer en rapports de solidarité ou en rapports communautaires. À l'opposé, tant qu'ils demeurent inclus dans la forme salariale et impulsés par l'État, ils retombent dans la servitude, aussi bien par la réalité de la domination qu'ils impliquent que par la charge culturelle qu'ils indiquent.

On a aussi le développement de « milieux »24, en lieu et place des classes. Tout cela constitue la base de nouvelles sources de conflictualités dont on a déjà quelques exemples dans l'apparition de formes de consciences parcellaires et déformées par les comportements corporatistes et le caractère immédiatiste des réactions : opposition riche-pauvre, image diffuse et transformée du bourgeois dans le terme à la mode de « bourge », opposition entre le travailleur et le fonctionnaire, entre le salarié fixe et le temporaire, entre le travailleur et le chômeur, etc.

Crise du travail et déclin du mpc.

Le travail n'est plus une force mais une fonction, donne lieu à un statut et peut s'échanger contre du non-travail, des loisirs. L'indifférenciation du travail est la véritable nature du système et la différenciation productif-improductif n'a été qu'un moment de son développement, le moment proprement capitaliste pourrait-on ajouter. Cette indéfinition du travail n'empêche pas l'approfondissement de la domination. Il n'y a plus, en tendance, qu'une seule sorte de travail, le travail-service, le travail-fonction qui donne lieu à un salaire-attribution rentrant lui-même dans un revenu social global.

Travail-service non pas au sens féodal du terme car on ne retrouve pas, dans le système actuel, les rapports d'obligation-réciprocité qui liaient le maître et le serf ou l'esclave (le chef d'entreprise et le salarié ne sont réunis que par les liens bien plus lâches du contrat), mais système d'inféodation au salariat.

Il s'agit de faire acte de présence dans un procès de mobilisation des personnes.

Procès profondément totalitaire, car il y a de moins en moins un besoin économique de travail et il ne peut donc subsister de morale du travail. C'est pour cela qu'on voit ressurgir des activités qui étaient florissantes dans les sociétés pré-capitalistes, tels les jeux de hasard et qui sont maintenant organisées ou contrôlées par l'État !

Il s'agit de « retotaliser » le travail au niveau de la vie entière et en dehors d'un quelconque travail concret.

Le travail n'est plus une force mais une fonction disions-nous ; c'est aussi un produit. Des emplois sont crées dans le but de créer ou de sauver d'autres emplois25. Ce qui est reproduit, c'est le capitalisme non comme système économique reposant sur la trinité production-accumulation-profit, mais le capitalisme comme rapport social de reproduction et de domination. Cela ne signifie pas que pour se faire accepter, pour assurer sa légitimité, il ne soit pas obligé de mettre en avant la contrainte économique. La période précédente, dite des « Trente Glorieuses » a vu triompher l'idéologie de la croissance, des besoins illimités et de leur satisfaction dans le cadre de la « société de consommation ». Aujourd'hui, par contre, le chantage à la pénurie, l'idéologie de la rareté sont les dernières légitimations de l'économique dans un système qui, contrairement aux apparences, n'est plus dominé par l'économique …et par une classe (la bourgeoisie) dont l'idéologie et la pratique étaient justement centrées sur la recherche du profit dans la production et l'accumulation.

On ne peut donc envisager les transformations actuelles sans faire référence aux changements sociaux et aux classes sociale (voir les articles de Ch. Sfar et J. Wajnsztejn sur les classes dans ce même numéro).

La classe ouvrière paraît peu à même de saisir le sens des transformations en cours car c'est elle qui peut entretenir le plus longtemps l'illusion de la pérennité du travail productif. Sur cette base, elle peut se laisser aller (ce n'est pas inéluctable) à un raidissement et à une défense de ses seules positions particulières, qui ne sont plus celles de l'immense majorité des salariés. Cette classe ouvrière traditionnelle qui recouvre à peu près le groupe des travailleurs « garantis » des grandes entreprises ou des vieux bastions syndicaux pourrait alors reparcourir tout son trajet historique, mais en sens inverse et cette fois, « contre le cours de l'histoire ». Elle se retrouverait alors volontairement dans une situation d'exclusion vis-à-vis du reste de la société, position qu'elle a déjà connu (surtout avant la première guerre mondiale), mais qu'elle subissait. Ce mouvement peut prendre les formes politico-sociales d'un gauchissement des partis communistes, réduits à presque rien en tant que forces électorales mais jouant et rejouant la ligne « classe contre classe » des années 30 ; ou la voie du développement d'une aile fascisante, raciste, sexiste et puritaine. Dans ces deux cas, il ne s'agirait pas tant d'un mouvement de la classe ouvrière dans son ensemble, puisque comme on l'a montré par ailleurs, elle n'a plus de base réelle à son unité et qu'elle manque par trop de conscience propre et de projet spécifique, dans une société où elle a perdu sa centralité. Il s'agirait plutôt de luttes isolées et parcellaires comme l'ont montré les derniers conflits dans « le Livre » et chez les dockers. Cet isolement est d'autant plus marqué que la crise actuelle n'a pas conduit à une nouvelle accentuation de la prolétarisation (c'est-à-dire à l'exploitation d'une plus grande masse de force de travail dans le secteur « productif »), mais à l'élargissement des formes de travail, à leur indétermination et à une exclusion qui n'a pas pris la forme ancienne de « l'armée industrielle de réserve » mais plutôt celle des « nouveaux pauvres ».

Quant à la classe dominante, on peut dire que la vision gestionnaire et bureaucratique qui anime les cercles dirigeants des entreprises géantes et de la haute administration, n'a qu'un rapport lointain avec la pensée bourgeoise telle qu'elle s'est développée historiquement. Et ne parlons pas des « yuppies  » et des « chevaliers d'opa » ! De même, la multiplicité de situation des cercles dirigeants, la variété de leurs sources de pouvoir ne conduisent pas plus que l'absence de conscience au maintien ou à la formation d'une véritable classe sociale, sujet collectif et acteur historique.

C'est parce que le capitalisme a dominé les deux sphères de la production et de la circulation, qu'il peut le mieux exister dans ce qu'on pourrait appeler la sphère de la représentation, celle du crédit et de la « bulle financière ». Dans la pensée économique classique et aussi dans le marxisme, cela était inconcevable car c'était le profit et le taux de profit qui déterminaient les taux d'intérêt. Il ne pouvait donc y avoir d'autonomisation de la valeur, sur le long terme. D'ailleurs P. Mattick, rigoureux lecteur de Marx s'il en est, reconnaissait dans son commentaire des dernières crises boursières (1987 et 1989) : « Si on en est là, c'est tout simplement parce que l'économie capitaliste n'est plus en expansion en tant qu'économie capitaliste »26. C'est reconnaître que la capitalisation se fait essentiellement en dehors du procès de production et que l'accumulation est souvent une accumulation de valeur fictive. La « bulle financière » est la norme. Elle peut se définir comme une sphère où se déploie une inflation constante mais maîtrisée, dans la mesure où elle n'apparaît plus sous les formes de la période précédente (les hausses de prix). En ce sens, une crise boursière, c'est une accélération non maîtrisée de la vitesse de circulation des signes de la valeur. La même monnaie ou les mêmes signes sont utilisés plusieurs fois dans le même temps, signalant par là-même leur fictivité. I1 y a alors décrochage des signes par rapport à la valeur réelle, de la valeur par rapport au profit réel.

La capitalisation, dans cette sphère, n'est guère qu'une accumulation de conventions, représentation de la richesse plutôt que richesse. On trouve un exemple « populaire » et « démocratique » de ce phénomène de représentation, dans le bourrage de crâne réalisé par les médias à la fin de chaque séance d'informations, avec la longue litanie des cours de la bourse. La richesse est impalpable, mais elle doit être crédible ! Il faut donc montrer que sa valeur change tous les jours.

Malgré tous les discours sur « le retour à l'entreprise », la politique économique des États est aujourd'hui une politique essentiellement financière. Le baromètre de l'activité boursière et le taux de change de la monnaie sont le nerf de la guerre.

On ne peut toutefois parler « d'échappement du capital »27, car investissements et production doivent se perpétuer pour que la reproduction du rapport social (ce qui fait la « légitimité » du capitalisme en tant que système « le moins mauvais ») et la représentation de la richesse (ce qui fait sa fiabilité) continuent. C'est pour cela que toute activité doit toujours plus être transformable en travail et que tout travail doit donner une « production ». Que celle-ci ait une matérialité ou non, une valeur marchandé ou non, peu importe, du moment qu'elle a une valeur comptable et qu'elle est donc intégrée au pib Certains, comme l'État italien, vont même jusqu'à intégrer au niveau comptable, ce qu'ils ne peuvent ou ne veulent intégrer dans l'économie officielle (l'économie souterraine italienne représenterait environ 20% du pib total et un socialiste « à la Craxi » ne recule devant rien pour « faire le bœuf » et gonfler tout ce qui peut l'être !)

La nécessaire persistance de la production dans sa forme matérielle implique aussi un rapport particulier et nouveau entre les pays du centre du capitalisme et les pays de la périphérie. Cette dernière reste et parfois devient un lieu important de cette production, même si des pans entiers de ses territoires sont abandonnés ou mis en jachère. I1 y a en fait une structure à plusieurs niveaux avec des relations horizontales de complémentarité et des relations verticales de subordination (cf. l'article du nº 3 de la revue sur le nouvel ordre mondial). Les États-Unis, par exemple, ne contrôlent plus l'édifice par leur pnb imposant, mais par leur maîtrise du militaire et de l'information elle-même liée à la maîtrise de certaines technologies. En échange, le financement de leur déficit se fait par les japonais et les Émirats.

Il faut bien une régulation qui intègre tous ces niveaux, mais cette intégration ne peut se faire ni par la force pure (phase impérialiste), ni par la régulation économique que représentait un équivalent général comme l'or (le capitalisme de casino et l'autonomisation de la valeur rendent cela impossible). Alors bien sûr, il reste toujours les lois du marché, le gatt, le fmi, les casques bleus et leur sens de l'harmonie…

Quelques propositions provisoires.

1 – À partir du moment où le travail devient une fonction pour les salariés, le travail réel, le contenu du travail ne comptent plus guère et la détermination éventuelle d'une plus-value qui serait imputable à une force de travail particulière s'avère impossible. La loi de la valeur-travail est inutilisable car la production de « richesses » n'a plus qu'un rapport extrêmement restreint avec le temps de travail utilisé.

Cela ne signifie pas qu'il n'y a plus d'exploitation de la force de travail, mais ce n'est plus la quantité de travail prélevé qui joue un rôle fondamental ; c'est la réalisation d'agencements complexes (formation-innovation-capital fixe » ressources humaines »). Les dirigeants des firmes géantes n'achètent pas essentiellement de la force de travail, mais du pouvoir sur les agencements productifs et à ce titre la force de travail n'est qu'un facteur, parmi d'autres, de la mise en action du processus. En conséquence, on ne paie pas au salarié, une durée effective de travail, une contribution précise au processus d'ensemble, mais une mise à disposition dans le cadre d'une fonction qui reste souvent à définir. La fameuse « polyvalence » ne veut pas dire grand chose d'autre. Les salariés sont de moins en moins embauchés pour un travail particulier et ils effectuent des tâches qui ont souvent peu de rapport avec leur qualification. C'est pour cela que le diplôme devient un passeport obligé en tant qu'équivalent général du travail complexe et que les entreprises se livrent à la chasse aux diplômés. Peu importe leur utilisation effective, il s'agit juste de truster de la matière grise comme on accumule du capital. Le but est le même : la puissance de la firme et éventuellement de ses dirigeants.

2 – La société actuelle est régie par l'économie de temps, mais l'économie de temps suppose aussi l'économie de moyens et donc une utilisation moindre de travail vivant (c'est la « grandeur » la plus facile à économiser, au niveau micro-économique, même si cette économie va, de fait, créer une dépense supplémentaire très forte qui sera prise en charge au niveau macro-économique de l'État). La réduction massive de temps de travail utilisé (les fameux « gains de productivité »), tend à rendre caduque l'utilisation de ce même temps de travail, comme mesure de la production28.

Penser que le phénomène de substitution capital/travail et la domination du capital fixe qui en découle servent à épargner du travail dont le capital serait friand, du fait de sa soif de plus-value, c'est raisonner encore dans les termes de la loi de la valeur-travail, alors que le mpc fonctionne maintenant à l'économie de temps, non pour dégager plus de temps libre à un endroit afin de l'utiliser à d'autres endroits (ce qui était le but du capitalisme à son origine : la reproduction élargie), mais parce que le capital fixe est doublement symbolique. Il est le symbole de « l'attitude technique » qui domine notre rapport actuel au monde et il est le symbole de la puissance humaine puisqu'il est la cristallisation des activités passées.

Cette « volonté de puissance »29 du mpc, dans sa forme moderne, trouve facilement à s'incarner parmi les dirigeants de l'État ou des grandes firmes. Leurs projets « grandioses » sont des façons de jouer avec les possibilités de puissance et d'exercer leur propre volonté de puissance. Comme le commun des mortels, comme les enfants, ils jouent au Monopoly et au Meccano… mais en grandeur réelle.

L'existence du travail vivant (des fourmis) tient une place négligeable dans la stratégie des Titans modernes. De là provient l'immense gaspillage des formations et des trajectoires professionnelles. Le travail tend à devenir une activité résiduelle et il ne s'apprécie plus guère que par sa participation passive (l'activité de surveillance) à la reproduction d'ensemble du système.

Tout cela semble contredit par le développement de l'idéologie des « ressources humaines », la théorie du « capital humain », la mise en place de processus de formation continue des « ressources humaines » (cf. J. Guigou dans le nº 5 de la revue) auquel on assiste depuis les années 80 (même si certaines de ces théories remontent aux États-Unis des années 30, elles prennent un sens nouveau aujourd'hui avec l'inessentialisation définitive de la force de travail). En fait, la contradiction est bien réelle, dans la mesure où globalement, à l'échelle de la société, formation des ressources humaines et exclusion de la force de travail coexistent. Ce point est complexe et sans pouvoir le traiter à fond, je voudrais avancer quelques pistes. L'idéologie de la formation continue considère « la ressource humaine » comme l'ancienne « armée industrielle » dont parlait Marx : elle doit toujours être là, même inoccupée, prête à servir. Mais ce qui l'en distingue c'est l'absence de délimitation nette entre travail et non travail, entre formation et travail, entre stage et travail, entre stage (d'insertion) et formation. Il s'agit non seulement d'être prêt à travailler, mais il faut aussi être prêt à être prêt. Il faut être en situation virtuelle de travail puisqu'il y a de moins en moins d'occasions d'être en situation réelle. Il faut sans cesse simuler le travail car le système a horreur du vide.

La fonction de la formation est sûrement plus idéologique que pratique, dans un monde où il y a (par rapport à la population totale) de moins en moins de travail et où il faut faire de plus en plus comme si le travail était chaque jour plus important. La volonté, de la part des entreprises, de personnaliser des parcours professionnels et des rétributions (salaires individualisés et « au mérite ») est autant une nécessité pratique garantissant motivation, investissement des salariés tout en permettant de les évaluer et de les sélectionner, qu'une nécessité idéologique pour donner aux salariés l'impression que le travail qu'ils effectuent est bien concret, important et que sa réussite dépend d'eux.

L'idéologie des « ressources humaines » et la pratique qui y correspond sont au fond incompatibles avec un système bureaucratique-centralisé structuré par les ensembles techniques. Elle demande une dose de paternalisme minimum, qu'il est bien difficile de dégager, dans des entreprises dont les pd-g sont aussi interchangeables que les actionnaires. Ainsi, depuis quelques années, les directeurs des ressources humaines, après tant de plans de formation-reconversion correspondants à autant de restructurations, assistent désemparés à l'évanescence de leur matière première. Ils n'auront bientôt plus personne à former !

Pour le capitalisme, l'homme est en trop.

3 – C'est quand l'individu n'est plus que la carcasse du temps et que la fatalité prend les habits de la nécessité économique, qu'il lui faut alors « gérer son temps », c'est-à-dire le temps qui lui est attribué. Il n'y a donc pas simplement économie de temps, mais lutte pour le temps, captation de temps, attribution et redistribution de temps. Ce mouvement traverse toute la société et là où il y a économie d'un côté, il y a redistribution de l'autre. Aménagement du temps, gestion du temps, partage du temps sont des formes de production et de répartition du temps et tous ces temps ne forment pas le cadre neutre imparti pour les activités humaines, mais la matière même des rapports sociaux actuels. J'en donnerais trois exemples : les exigences des consommateurs transforment les salariés du commerce en « donneurs de temps » car la pression ne vient plus seulement de leur direction mais des usagers (problème du travail le dimanche et les jours fériés dans les supermarchés) ; le temps de cotisation sociale se détache de plus en plus du temps de travail (le problème des retraites) ; la reprise, dans le langage courant, d'une expression branchée du milieu des affaires (« gérer le temps ») et sa transformation en un « gérer son temps », outre le mimétisme et les modèles sociaux que cela révèle, outre l'influence médiatique que cela montre dans la production des tics de langage, signale le développement d'une véritable « économie de l'intériorité ». Le « juste à temps » de l'entreprise comme le « gérer son temps » des individus réduit le temps à l'immédiat, lui enlève toute profondeur et consistance. Il ne subsiste guère qu'une dialectique pauvre entre l'organisation et le marché (l'entreprise), entre liberté et contrainte (l'individu).

En formant la matière même des rapports sociaux, ces temps abstraits brouillent la vision d'un temps humain réel et ce sont tous les concepts centrés sur l'activité humaine qui perdent leur sens : temps de travail, temps historique, temps de la mémoire30.

4 – Les Hommes reproduisent le travail-valeur comme pure fiction. Pour le maintenir, ils fournissent de plus en plus de travail non producteur de biens (services) ou simplement producteur de pur temps (communication, information) et cherchent à représenter les dernières activités vitales hors du temps contraint, dans un « temps libre ». On a même eu un gouvernement français qui a cherché à organiser le temps libre de ses « sujets » dans un ministère du temps libre ! Il est d'ailleurs remarquable que depuis l'augmentation durable du chômage et en conséquence d'un temps libre non choisi par les individus, la question du temps libre soit passée au second plan par rapport à celle de partage du travail. Parler de partage du travail est d'ailleurs abusif quand on voit que les accords qui sont signés visent au mieux à maintenir le niveau actuel d'emploi dans l'entreprise. Se référer au « partage », de la part des pouvoirs en place, c'est essayer de faire croire qu'il y a une proportionnalité exacte et directe entre le niveau de l'emploi et le volume de l'activité, un rapport exact entre l'emploi, la productivité et le profit.

C'est sur cette base que, contredisant toute la réflexion économique dominante (voir l'ancien chancelier allemand Schmidt : « Les profits d'aujourd'hui font les investissements de demain et les emplois d'après-demain »), les investissements d'aujourd'hui se font simultanément aux licenciements et les profits ne sont qu'une conséquence espérée, mais ne constituent plus un mode de fonctionnement. D'ailleurs les entreprises licencient aussi bien en période de bénéfices, qu'en période de perte, ce qui n'est pas sans conséquence sur les rapports entre les salariés et l'entreprise31.

La productivité d'un facteur de production pris isolément n'a plus de sens et ne peut servir ni à un calcul économique rationnel de choix entre les facteurs (théorie néo-classique), ni de base à une « juste » rémunération des salariés (théories réformistes). Pourtant, derrière l'idée souvent émise d'une baisse obligatoire des salaires devant accompagner le partage du travail, il y a toujours la volonté de faire croire que la productivité est liée au travail et que donc, si on travaille moins, on devrait gagner moins, sinon l'entreprise ferait moins de profit et n'y aurait donc pas intérêt. C'est ce fétichisme du travail qui renvoie à l'idée de proportionnalité entre salaire et productivité. Ce fétichisme a contaminé les salariés qui se mettent à comparer leurs salaires par rapport au travail réel effectué. il en ressort que si certains « méritent » bien leurs salaires, d'autres ne font vraiment pas grand chose… Ce qui est passé sous silence, c'est l'augmentation globale de la productivité des agencements productifs (il n'y a pas intensité supérieure du travail, mais meilleure organisation générale des processus, comme le montre l'exemple japonais), qui compense largement la baisse de temps de travail.

Accessoirement, la notion de partage du travail permet de maintenir l'idéologie du travail, dans une société qui en a de moins en moins besoin. L'inessentialisation de la force de travail au niveau économique ne signifie pas encore l'inessentialité du travail comme « valeur ». Il reste important dans l'optique du contrôle social et du commandement capitaliste. Tout se passe comme s'il fallait encore lier travail et intégration, revenu et travail. Le revenu, par exemple doit absolument être lié soit au travail présent (« actif réellement occupé », en langage insee), soit au travail déjà effectué (retraité et chômeur), soit au travail potentiel (« rmiste » et « ces »). Pourtant, la part de revenu indirect ou social qui entre dans le revenu global des ménages est de plus en plus importante et ne semblait pas poser de problème particulier jusqu'à maintenant ! L'État-Providence, par le système de régulation fordiste, avait instauré un revenu indirect et social, afin de répartir différemment les rapports entre les conditions marchandes et les conditions non marchandes de la vie des salariés des pays industrialisés. Il en a découlé une structuration entièrement nouvelle de l'assistance aux chômeurs, accidentés ou malades, conçue non plus comme un système d'aide aux plus démunis (une sorte de forme moderne de « loi sur les pauvres », qui s'est mise en place à partir de la fin xixe), mais comme moyen d'encadrement et de contrôle concourant à maintenir en réserve de la production capitaliste et du salariat, des travailleurs potentiels. En dehors, mais non pas en marge, ces travailleurs ne formaient ni une armée industrielle de réserve, ni de nouvelles « classes dangereuses ». Ils étaient intégrés par leur revenu compensatoire et le minimum de participation à la « société de consommation » que cela permettait.

C'est cette structuration particulière, dans une période historique particulière (« Les Trente Glorieuses »), qui est remise en cause depuis la fin des années 70. Il y a toujours la nécessité d'un contrôle social et d'un ordre social, mais il ne peut plus se tisser autour de la production et du travail. D'où les mesures nouvelles prises pour endiguer le développement d'une pauvreté qui ne trouvait pas sa place dans les mesures traditionnelles de solidarité et de transfert. On assiste à des glissements de langage ; ainsi, on parle de moins en moins de « travailleurs », mais de plus en plus de « pauvres » et d' » exclus ». Comme dans toutes les périodes de grande transition, tendances et contre-tendances se côtoient et s'équilibrent encore : l'argent pour la formation coexiste avec l'argent pour les « pauvres » et les crédits pour les banlieues. La création du rmi représente un peu la synthèse actuelle de ces différents mouvements contradictoires : il est revenu hors travail, mais pour l'insertion et un futur travail hypothétique.

5 – Cet évanouissement du temps vécu au profit d'un temps abstrait et découpé (cf. les points 2 et 3), s'accompagne parallèlement d'une déterritorialisation des individus. Au mythe de la terre et du territoire avait succédé le mythe de la ville, la ville comme symbolique de la modernité mais dans ces deux cas, les individus étaient encore territorialisés par des rapports sociaux de voisinage et un travail qui s'inscrivait dans un espace délimité, comme rapport à la matière. Aujourd'hui, par contre, la ville comme symbolique a cédé la place à l'envahissant urbain, à une homogénéisation presque totale de l'espace32, qui supprime la réalité de la campagne et l'aventure de la ville. La ville ne parle plus aux individus, que par l'intermédiaire de la mémoire, avec les villes et les quartiers-musées qu'on cherche à protéger comme les espèces rares. Mais, pour ce qui est du présent, les individus ne sont plus susceptibles que de s'intégrer à des flux. L'urbain comme territoire des flux (cf. les problèmes de circulation et de transport, l'idéologie et les pratiques de communication). Que ce soit par l'intermédiaire de l'avion, du tgv ou dans les grandes transhumances automobiles, l'espace intercalaire se vide. Les communications n'ont que des terminaux et le but est de réduire le plus possible les espaces.

Temps abstrait, espace homogène et réduit, les obstacles à la toute puissance de l'homme abstrait semblent levés !

Même si des voix se font entendre et des actions se mènent pour lutter contre cette évolution, il est difficile, pour l'instant du moins, de passer au stade d'une lutte massive car c'est encore souvent le point de vue parcellaire de l'usager mécontent qui l'emporte (le problème étant que tout le monde est un peu usager, à un moment donné et dans certaines activités) ou le point de vue utilitariste de la facilité (le gain de temps) ou alors le point de vu défaitiste, mais réaliste, des contraintes objectives (le capitalisme nous a légué son monde et, pour construire autre chose, il faut partir de ce monde et non pas faire comme table rase.)

 

Notes

1 – Par exemple, le nombre de jours fériés était très élevé sous le régime féodal : 141 jours à la veille de la révolution française.

2 – P. Lantz, Valeur et richesse, Paris, Anthropos, 1977.

3 – Rentabilité entendue à la fois comme efficacité d'une production qui se réalise avec un moindre nombre d'hommes et recherche la puissance stratégique.
Profit au sens libéral, i.e. la rétribution du capital, aujourd'hui, la rétribution de l'actionnaire.

4 – En 1987, 40% du profit total des entreprises françaises provenait de la « bulle financière » (source : Le Monde).

5 – Marx avait déjà approché cela quand il disait que : « Le procès de production a donc cessé d'être procès de travail au sens où le travail considéré comme l'unité qui le domine serait le moment qui détermine le reste » (Histoire des doctrines économiques). Mais cela contredisait sa théorie de la plus-value : « La plus-value (…) repose sur une loi naturelle, sur la productivité du travail humain dans son échange avec la nature » (ibid.). II est remarquable de noter ce discours naturaliste de Marx sur la propriété naturelle qu'aurait la force de travail de créer de la valeur. Il y a là une influence du darwinisme que l'on retrouve chez nombre de ses contemporains.

6 – Cela conduit Marx à tenter une synthèse impossible : « Le capital est valeur en procès, mais c'est quand même le travail qui le produit » (ibid.). Cette impossibilité n'est bien sûr pas liée à une incompréhension théorique de sa part, mais à la situation historique et à sa position politique : la nécessité de prendre position pour la classe ouvrière, classe productive et classe porteuse du socialisme ; classe porteuse du projet révolutionnaire parce que justement, elle est la classe productive. On le voit bien quand ce qui était « faux  » sous le capitalisme devient « vrai » dans le socialisme : « Or à mesure que la grande industrie se développe, la création de richesse dépend de moins en moins du temps de travail et de la quantité de travail utilisée et de plus en plus de la puissance des agents mécaniques. L'énorme efficience de ces agents est, à son tour, sans rapport avec le temps de travail immédiat que coûte la production. Elle dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, où de l'application de cette science à la production » (ibid).

7 – F. Vatin dans La fluidité industrielle, Ed. Méridiens-Klincksiek, analyse bien cela pour les industries de flux. Le « travailleur » y est contrôleur de flux et c'est quand la production s'arrête qu'il intervient. Tout ce qui n'est pas contrôle a tendance à être externalisé et sous-traité. La réduction des effectifs y est recherchée pour elle-même et non pas uniquement pour la diminution des coûts qu'elle entraînerait. Contrairement au système taylorien et à ses dérivés, il ne peut y avoir de lien mécanique entre travail et salaire. Les frais salariaux dépendent d'une logique organique de l'entreprise (ex. dans la chimie), de la structure des installations. Ils sont des coûts fixes. La réduction ou l'augmentation de la production s'effectue par la plus ou moins grande ouverture des « robinets », mais n'influe ni sur le personnel nécessaire, ni sur l'intensité du travail.

8 – Même si Marx a étudié les temps de rotation du capital, il semble ne rien avoir placé, du point de vue de la valeur, entre le « travail mort » (grosso modo le « capital fixe ») et le travail vivant. La notion de travail mort est significative d'une vision statique qui se comprend toutefois par la volonté de Marx de montrer que même le capital est le produit du travail, en l'occurrence du travail passé.

9 – Ph. Zarifian, dans La nouvelle productivité, l'Harmattan, montre qu'on peut repérer cela, de façon comptable, par la baisse relative de valeur ajoutée et donc de « productivité apparente » (au sens insee, c'est-à-dire le rapport entre la valeur ajoutée et le travail utilisé) qui en résulte. Cette interprétation est très discutable dans la mesure où elle contredit ce qui est dit par ailleurs, par exemple en isolant la productivité du travail de celle du capital, alors que la productivité est de plus en plus une productivité globale.
En fait, c'est la notion même de valeur ajoutée qui est critiquable (et qu'il vaudrait mieux remplacer par celle de surplus) dans la mesure où elle confond valeur et richesse. Pour ne prendre qu'un exemple, de nombreuses grosses entreprises acceptent une augmentation de leurs coûts de production pour accroître la valeur de leurs produits, dans la mesure où ils sont assurés de pouvoir vendre plus cher. Si au niveau micro-économique l'entreprise y trouve son compte, au niveau macro-économique tout se passe comme si à une augmentation de valeur correspondait forcément un accroissement de richesse sociale. À l'inverse, dans les théories traditionnelles de la valeur-coût de production et plus particulièrement de la valeur-travail, plus un produit contient de quantité de travail, moins il a de valeur (cf. par exemple la théorie de « l'échange inégal » avec les pays du Tiers-monde).
La priorité donnée à la valeur comptable sur la production réelle de richesse est ici le signe d'une distance toujours plus grande avec le modèle type du mpc. Cette méthode ne se rapproche-t-elle pas de celle utilisée dans la comptabilité soviétique ? À méditer !

10 – Cette analyse est valable pour les capitaux dominants les centres capitalistes. Le « Centre », par sa puissance machinique et ses capacités organisatives, rejette vers l'extérieur le travail productif au sens classique et s'érige en centre directeur du travail des autres. Mais même cette division imposée du travail, à l'échelle mondiale, perd de son utilité. Le Centre n'a plus beaucoup besoin du travail productif des immigrés, dans ses usines et il n'aura bientôt plus guère besoin d'une main d'œuvre « délocalisée » pour ces mêmes travaux. Le faible niveau des salaires ne constitue plus désormais la principale raison des investissements industriels à l'étranger car la part des salaires dans le coût de production total décroît fortement, chez bsn, elle est tombée, en quelques années de 45 à 18%). Par contre il y aura besoin, mais en bien moins grand nombre, de la matière grise à bon marché des pays dominés comme le montre le pillage actuel des cerveaux de l'Est de l'Europe et d'Asie, comme le montre aussi, à un niveau différent, le sous-traitement des données informatiques à des pays comme l'Inde et les Philippines. Le niveau de modernité est pratiquement immédiatement mondial et celui qui ne l'atteint pas ne travaillera plus pour les autres, il mourra (ex. de l'Afrique).
En résumé : les grandes entreprises ne tirent pas l'essentiel de leurs profits de l'exploitation du travail en leur sein, mais de la domination qu'elles exercent en aval (maîtrise des matières premières et des réseaux de sous-traitance) et en amont (sur leurs clients). Et la rationalité d'ensemble n'est pas tant économique que financière. Les entreprises dominantes fixent le niveau de leur investissement en partie en dehors de son coût et les États sont chargés de boucher les trous (transformation de l'épargne, subvention, inflation, etc.). Il s'agit d'un circuit financier global dans lequel les chefs d'entreprise ont pour tâche principale d'injecter du capital, sans que les coûts relatifs du travail constituent leur souci principal. Ainsi, aujourd'hui, malgré les délocalisations, la grosse majorité des investissements des pays Industrialisés se réalise entre les pays industrialisés eux-mêmes.

11 – Si Marx cherchait à rester au niveau du procès immédiat, c'est parce que c'était là que s'exprimait à son époque, la différence entre mpc et production marchande simple. Tout le travail n'était pas encore du travail salarié et route production marchande n'était pas encore forcément capitaliste. Le seul dénominateur commun à ces différents travaux était donc l'étalon-valeur.

12 – Dans la théorie marxiste il n'est censé payer qu'une partie du travail effectué.

13 – Liquider rapporte ! 26 sociétés ont géré la disparition du géant Eastern Air Lines pour 86 Milliards de $ (source : Le Monde Diplomatique, Decornoy, fév. 92). Dans le même ordre d'idées, un grand hôpital de Caroline du Nord a instauré, par souci d'économie (!), un service minimum de soin le week-end et bloqué les salaires du personnel, alors que dans le même temps il élevait pour 40 milliards de luxueuses tours, de parkings et une piste d'atterrissage pour hélicoptère, afin de séduire grands chirurgiens et riche clientèle.

14 – La baisse de certaines dépenses publiques correspond à un blocage de la croissance du coût du travail social. Les dépenses publiques deviennent alors un élément cohérent d'une stratégie politique (cf. aujourd'hui les transformations de l'allocation chômage, du système de santé, des retraites) et leur baisse ne peut être considérée comme un simple retour à la loi de la valeur, dans une période difficile.

15 – Il faut envisager ce mouvement au niveau global. Il y a bien des secteurs, des postes sacrifiés : « petits chefs » victimes du déclin de la hiérarchie taylorienne dans les nouveaux procès de travail, employés de bureau en « surnombre » avec l'informatique, baisse des dépenses militaires etc.), mais ce qui est réduit à un bout est souvent accru à l'autre et de plus en plus de personnes sont incapables de déterminer ce qu'elles font exactement et surtout ce qu'on leur demande vraiment (cf. la distorsion entre des pratiques d'embauche de plus en plus sophistiquées avec une « visibilité » de moins en moins grande pour ceux qui les subissent et la réalité des tâches à effectuer par la suite, pour ceux qui ont vaincu l'obstacle).

16 – C'est le taux de profit moyen qui détermine le prix de marché. Le surprofit est alors constitué de la différence entre le prix de marché et le prix de production, étant entendu que ce prix de production est plus faible pour les capitaux dominants.

17 – En effet, l'ancien mode d'accrochage au cycle mondial, pour les capitaux des pays dominés, se faisait dans le cadre d'un développement par enclaves (des îlots de capitalisme moderne en quelque sorte). Or actuellement, les capitaux qui sont en dehors des grands axes de circulation du capital, en dehors des réseaux de flux, sont en passe d'être abandonnés. Et le fait que ces pays privatisent à tout va n'y changera rien (par ex, le capital indien restera moins bien placé que le coréen ou le thaï).

18 – Marx en était déjà conscient, mais il en voyait la possibilité dans l'établissement d'un nouveau mode de production qui réglerait les échanges entre la société humaine et la nature et qui supprimerait les échanges entre les hommes dont la loi de la valeur était le fondement dans le capitalisme. Au niveau théorique cela donnait l'idée du remplacement de l'État par le « gouvernement et l'administration des choses » (St Simon et Marx) mais dans les aventures de la pratique, on a surtout eu la planification soviétique, toutefois, théorie et pratique se rejoignent sur un point : la domination de l'économique est maintenue.

19 – L'étalon-or signifiait encore la matérialité de la richesse et, dans la mesure où l'or devait être produit, il y avait encore implicitement une référence au temps de travail. Mais les théoriciens du maintien de cet étalon (Rueff) ou d'un étalon-marchandise (Mendès-France) ont vu leurs théories balayées par la croissance inflationniste, les systèmes de change flottants, les capitaux flottants, les dts (droits de tirages spéciaux du fmi) comme triomphe du signe de la richesse sur la richesse elle-même.

20 – C'est cette inégalité que Marx ne reconnaît pas quand il parle d'échange égal entre les contractants. À l'origine il voyait bien l'inégalité dans l'échange et un peu comme Proudhon, il voyait le profit comme provenant de la sphère de la circulation, du commerce conçu comme vol. Cette position étant incompatible arec la théorie de la valeur-travail, il l'abandonnera pour développer sa conception d'un profit provenant de la plus-value et donc de l'exploitation. D'après sa nouvelle position, il y aurait égalité dans l'échange car la force de travail serait payée à sa valeur et il repoussera, contre Proudhon et le courant socialiste ricardien du droit naturel au produit intégral du travail, tout lien entre valeur et exploitation. Dans sa conception du taux d'exploitation, la force de travail est considérée comme une pure marchandise (surtout dans Le Capital) et c'est pour cela qu'elle aurait une valeur, qu'elle serait payée à sa valeur. Comme pour toute marchandise, cette valeur pourrait être abaissée en fonction des variations de prix des marchandises nécessaires à sa reproduction. D'où la théorie de la paupérisation. Dans la même perspective, il est logique que soit négligée la lutte des classes puisqu'une marchandise ça ne lutte pas ! (Salaires, prix et profit représente une exception, mais c'est un ouvrage destiné à la propagande en milieu ouvrier !) La valeur de la force de travail dépendait plutôt, pour lui, d'évolutions sur longue durée permettant des ajustements en fonction de ce qu'on pourrait appeler « un minimum vital historique et social ». Derrière cela se dessine, implicitement, une théorie des besoins qui ne sera jamais développée par Marx, mais sera malheureusement reprise par les marxistes.

21 – Il n'en est pas ainsi pour la main d'œuvre immigrée récente car elle n'est reconnue que comme force de travail brute et sa reproduction hors travail est complètement assignée à des obligations (cartes de travail, permis de séjour).

22 – Si les économistes néo-classiques ont abandonné l'idée des « classiques » de la valeur-travail, ils ont par contre gardé l'idée smithienne du travail-marchandise et donc du marché du travail. Travail et capital sont, pour eux, deux marchandises parfaitement substituables dans le champ des facteurs de production. La théorie néo-classique moderne ira au bout de la confusion avec sa théorie du « capital humain » qui tend à faire de chaque salarié le possesseur d'un capital personnel dont le travail est l'usage et le salaire l'intérêt.

23 – Ce point a déjà été abordé, mais dans d'autres termes, dans un article avec Ch. Sfar dans le nº 2 de la revue (« un système de poids et contrepoids »).

24 – Alors que les années 60-70, fertiles en événements et mouvements sociaux, ont pu constituer l'occasion d'un assez grand brassage des milieux d'origine, avec la formation de « milieux » ouverts et instables, la fin des années 80 et le début 90 voit un certain retour au milieu social d'origine, un retour vers des milieux fermés et sectaires (« qui se ressemble s'assemble »).

25 – L'embauche (fin 92) par l'anpe de 800 salariés… qu'on va former pour qu'ils sachent ensuite orienter les chômeurs vers le marché du travail, alors que ce même marché ne passe justement plus par cet organisme qui reste simplement un organisme d'allocation, de contrôle et de statistiques, constitue un bon exemple de l'absurdité de la stratégie étatique de « l'emploi pour l'emploi ».

26 – Paul Mattick, Les Cahiers du doute (revue ronéotée).

27 – Cf. La revue ronéotée Invariance.

28 – Cf. Zarifian, op. cit.

29 – Cf. Jean-Marie Vincent, Critique du travail. Le faire et l'agir, Paris, puf, 1987.

30 – Ce n'est pas un hasard si les gouvernements tentent de compenser cela par une fabrication sociale d'un « temps de la commémoration ». Le succès des livres et des émissions radio-télé sur l'Histoire va-t-il dans le même sens ou constitue-t-il une résistance à la glaciation du temps historique ?

31 – Alors qu'on nous a rabâché, depuis 10 ans, que les français étaient enfin réconciliés avec l'entreprise, on assiste justement au grand divorce entre l'économie et la société. Il y a 30 ans, les suppressions d'emplois étaient considérées par les chefs d'entreprises comme la marque d'un échec économique et personnel et elles n'étaient envisagées qu'en dernier recours. Aujourd'hui, les licenciements sont une garantie de bonne gestion devant un ca de société anonyme.

32 – Cf. Claude Raffestin, Mercedes Bresso, Travail, espace, pouvoir, Lausanne, L'Âge d'homme, 1979.