Quatrième de couverture du numéro 19

décembre 2018, Temps critiques



La ten­dance actuelle du cap­i­tal à priv­ilégi­er la cap­i­tal­i­sa­tion (ses formes liq­uides et fi­nan­cières) plutôt que l’ac­cu­mu­la­tion (de nou­velles forces pro­duc­tives et im­mo­bil­i­sa­tions), s’ap­puie sur une or­gan­i­sa­tion dans laque­lle les flux de pro­duc­tion et d’in­for­ma­tion, de fi­nance et de per­son­nes, dépen­dent des jeux de puis­sance au sein de réseaux in­ter­con­nec­tés, mais mal­gré tout hiérar­chisés. L’État a per­du l’au­tonomie rel­a­tive qui était la si­enne dans la so­ciété de class­es à l’époque des États-na­tions. Il ne peut plus être perçu comme la su­per­struc­ture poli­tique d’une in­fras­truc­ture cap­i­tal­iste comme le con­ce­vait le marx­isme. Son pas­sage pro­gres­sif à une forme réseau à travers laque­lle il est présent, ac­t­if et en­globant, tend à agréger État et cap­i­tal. L’État n’est plus en sur­plomb de la so­ciété, puisqu’il a re­cours à dif­férentes formes d’in­ter­mé­di­a­tion qui ten­dent à trans­former ses pro­pres in­sti­tu­tions en de mul­ti­ples dis­posi­tifs spé­ci­fiques de remé­di­a­tion. Il en ré­sulte que la forme de dom­i­na­tion qu’il ex­erce n’est plus ex­térieure aux in­di­vidus, mais basée sur l’in­terni­sa­tion/sub­jec­tivi­sa­tion des normes et des mod­èles dom­i­nants. Par­mi ces mod­èles, celui de la tech­nique joue un rôle cen­tral dans la trans­for­ma­tion des forces pro­duc­tives et des rap­ports so­ci­aux. Ce mod­èle tech­nique, in­duit par le développe­ment cap­i­tal­iste, est au­jourd’hui in­dis­so­cia­ble de choix poli­tiques qui se présen­tent comme une né­ces­sité. Il finit par s’im­pos­er comme une sec­onde na­ture. Nous cri­tiquons toute­fois l’hy­pothèse d’un « sys­tème » tech­nique au­tonome ou « macro-sys­tème », même si ce dernier terme peut avoir une valeur heuris­tique, à con­di­tion de ne pas lui ac­corder des qual­ités d’au­tonomie dont il est dépourvu.

Il en est de même de la no­tion de « sys­tème » cap­i­tal­is­te : le cap­i­tal ne tend vers l’unité qu’à travers des pro­ces­sus de di­vi­sion et de frag­men­ta­tion qui restent por­teurs de con­tra­dic­tions et réser­vent des pos­si­bil­ités de crises et de luttes fu­tures. C’est bi­en pour cela qu’il y a en­core « so­ciété » mais il s’ag­it en l’oc­cur­rence, d’une « so­ciété cap­i­tal­isée ».

L’hy­pothèse d’une « crise fi­nale » du cap­i­tal­isme qui pos­séderait une forte dy­namique le pous­sant à « creuser sa pro­pre tombe » a été dé­men­tie par les faits, même si sa dy­namique actuelle re­pose sur le risque et donc sup­pose la pos­si­bil­ité et l’ex­is­tence de crises. En ef­fet, le cap­i­tal n’a pas de forme con­sacrée, comme le lais­seraient sup­pos­er ses dif­férentes formes his­torique, com­mer­ciale et fi­nan­cière d’abord, in­dus­trielle en­suite. Cette dernière phase a pu con­stituer un fac­teur de sta­bil­i­sa­tion, remis en cause dé­sor­mais par l’unité de ces formes, ce que nous avons nom­mé la révo­lu­tion du cap­i­tal. Au­jourd’hui tout n’est pas que ques­tion de prof­it. Les jeux de puis­sance des dirigeants, des ac­tion­naires et des créat­ifs con­courent à une in­no­va­tion per­ma­nente et néces­saire à la dy­namique d’en­sem­ble. Mais si ce pro­ces­sus fait en­core so­ciété c’est parce que les in­di­vidus s’ap­pro­prient cette puis­sance à travers la con­som­ma­tion des ob­jets tech­niques. Le cap­i­tal n’a pas en­gen­dré une do­mes­ti­ca­tion to­tale car il se fait mi­lieu, valeurs, cul­ture, provo­quant une ad­hé­sion con­tra­dic­toire d’in­di­vidus qui par­ticipent ain­si à des modes de vie de la so­ciété cap­i­tal­isée.

Nous as­sis­tons à ce mou­ve­ment au cours duquel la so­ciété cap­i­tal­isée s’émancipe de ses con­train­tes parce que nous-mêmes avons pour le mo­ment échoué à révo­lu­tion­ner ce monde. Alors, quels types de luttes et quelle ar­tic­u­la­tion des luttes so­ciales sauraient, face aux ar­tic­u­la­tions de la puis­sance re­donner sens à ce mot de révo­lu­tion, à savoir celui de révo­lu­tion à titre hu­main ?