Notes sur les mouvements sociaux des années 80

octobre 1991, Jacques Wajnsztejn



Le transfert des luttes du secteur de la production au secteur de la reproduction

Le dernier grand cycle des luttes sociales, celui des années 70, s'est caractérisé par son centrage sur les grandes entreprises industrielles, les grandes concentrations ouvrières de main d'œuvre peu qualifiée. Dans une phase de combativité syndicale relativement forte, du moins jusqu'au recentrage de la cfdt, les pratiques d'absentéisme, de turn over, de coulage et même de sabotage ont constitué des éléments de rupture avec les formes traditionnelles revêtues par les luttes ouvrières depuis le déclin du syndicalisme révolutionnaire dans les années 20. Les interprétations n'ont alors pas manqué même si du point de vue de la théorie critique deux positions ont prédominé. La première considérait le travail comme une activité quasi naturelle, définitoire de l'homme. Elle mettait bien en avant la distinction entre ce travail en général et la forme particulière qu'il prend dans le système capitaliste d'exploitation. Elle regardait donc avec une certaine méfiance des pratiques inspirées par une opposition plus générale au travail, qu'une simple critique du travail salarié. Elle les considérait plutôt comme passagères, expression d'un rapport de force favorable à la classe ouvrière dans une période de croissance économique soutenue. La seconde position, que j'ai longtemps défendue, considérait ces pratiques dans le cadre d'un mouvement général de refus du travail et de luttes « anti-travail ». Ce mouvement semblait être celui du « négatif à l'œuvre » et annoncer enfin la vraie révolution, celle qui verrait l'avènement d'une société sans classe par l'auto-dissolution du prolétariat, classe du travail.

Ces deux positions n'étaient pas fausses en soi mais la première en restant trop descriptive et attachée aux théories du mouvement ouvrier, et la seconde en n'insistant que sur le but, abstrait du mouvement réel, ne pouvaient tenir les deux bouts de la chaîne. Bien sûr toute remise en perspective d'analyses immédiates a tendance à rationaliser ce qui est advenu au détriment des possibles contenus dans le moment des luttes, possibles que la théorie critique essaie justement de faire ressortir. Ces positions ne sont donc pas invalidées dans la mesure où elles contribuent encore à la saisie des mouvements actuels. Simplement, avec le recul du temps, on peut comprendre que dans leurs luttes et leurs comportements face au travail, les travailleurs et tout particulièrement les os profitaient de leur polyvalence déqualifiée : ils sont interchangeables et corvéables à merci en tant que force de travail non qualifiée et bien ils le montrent et le font payer ! C'est cette initiative ouvrière, dans un rapport de force favorable qui peut faire parler de pratiques immédiates anti-travail, de refus du travail, sans que cela passe par le développement d'une nouvelle conscience adaptée à une situation où c'est la classe du travail elle-même qui s'oppose à ce qui la fonde1. Avec la perte de cette initiative dans la crise et la restructuration cette force va se muer en faiblesse. La mobilité ouvrière va être retournée en précarité par le capital.

La « société civile » est comme reproduite à l'intérieur de l'entreprise où les salariés apparaissent libres et responsables. L'aspect collectif qui demeure, malgré tout, n'est plus donné par la réalité visible du monde de la « forteresse ouvrière », mais par une participation diffuse au travail abstrait. Cet aspect diffus apparaît à la fois dans l'évanescence de la matérialité de l'acte de travail, par exemple dans la production d'information mais aussi dans le fait que le lieu de travail a perdu son centre et qu'il peut être étendu à l'infini. Le travail à domicile, forme d'accompagnement du travail dans la grande manufacture du xxe siècle, reprend du service mais à une place moins subordonnée et amenée à s'étendre avec l'informatisation de la société. L'informatique est en effet le véhicule privilégié de la diffusion rapide du travail abstrait.

Ne pouvant plus s'identifier à son travail réel (ce qui n'empêche pas parfois une identification à l'idéologie du travail : c'est là le boulot des psychologues et des gestionnaires de la force de travail), ni à son entreprise toujours en passe de « dégraisser » une partie de son personnel, ni à un collectif de travail qui lui permette une quelconque autonomie, le salarié moderne n'a plus de conscience de classe mais plutôt une « conscience de soi » qui s'exprime dans un jeu de balancier entre révolte et résignation. Tant que ce va et vient demeure à l'intérieur de chaque individu cela ne transparaît que très peu socialement, dans des luttes. Cela relève plus de comportements individuels, d'actes de refus et de résistance ou alors de « je-m'en-foutisme ».

Comment ces milliers de comportements peuvent-ils à un certain moment converger et faire masse ? Il semble que les points communs de mouvements comme ceux des étudiants, lycéens et cheminots français en 1987, des infirmières et des enseignants dans différents pays ou encore des mouvements britanniques contre la « poll tax », sont d'être tous des mouvements de réaction à ce qui apparaît comme une attaque de l'extérieur de la société, provenant de l'État, contre des conditions de travail et de vie considérées comme un minimum inattaquable. Ces mouvements ne se produisent pas à partir des grandes concentrations ouvrières qui ont été partout démantelées, non sans mal mais sans conflits majeurs mis à part ceux de la sidérurgie lorraine et des mines anglaises, mais surtout dans les secteurs dits protégés de la fonction publique2. C'est que ces secteurs sont au centre de la reproduction d'ensemble du système, comme les grandes entreprises industrielles sont au centre de la production de marchandises fondant la « société de consommation ». Ils sont la nouvelle infrastructure, à la fois fondation et irrigation du système tout entier, d'où, pour ne prendre que cet exemple, la place centrale des transports et de l'école dans le discours médiatique et politique d'aujourd'hui. Place centrale aussi parce que ces secteurs symbolisent le « miracle » de notre société : produire des structures gigantesques qui apparaissent très vite comme naturelles et dont tous peuvent profiter. Ils sont les lieux où se réalise le mieux la transformation des valeurs du travail en valeur de la consommation et où se confrontent, à l'intérieur de chaque individu, les statuts de travailleur et d'usager. C'est aussi pour cela que le travail que réalisent encore les salariés de ces secteurs apparaît comme une sorte d'obstacle ou d'offense au miracle du capitalisme. Il gêne car il est le signe qu'il n'y a pas de miracle (les fonctionnaires sont toujours trop lents ! … et en même temps il leur est reproché de ne rien faire), que la technique ne peut régler tous les problèmes dus à la bureaucratisation croissante des activités d'organisation de la vie urbaine. Il en découle, parmi le personnel, un énorme sentiment d'injustice qui se retourne quotidiennement contre l'usager mais aussi, quand la coupe déborde, contre l'administration centrale. Dans d'autres administrations c'est la finalité du travail exercé qui n'est plus perçu par le salarié ; embauché sur la base d'une qualification ou d'une profession précise, il se voit de plus en plus confier des tâches imprécises d'animation ou de gardiennage (enseignement, santé, « travail social »), qu'il assimile à une déqualification et à une dégradation de ses conditions de travail.

Tout cela transforme la fonction publique en un secteur « sensible » mais qui n'a que très peu d'autonomie par rapport au système global : une réelle prise de conscience de ces salariés les amènerait à scier la branche sur laquelle ils se trouvent, ce qui est impensable en dehors d'une période d'insoumission généralisée au rapport social actuel. Là se trouve bien un cercle vicieux : être dans le secteur de la reproduction ne prend un sens, à la limite, que dans la reproduction du système (c'est particulièrement clair pour toutes les fonctions de pure répression). La situation est tout à fait différente pour le producteur de salades ou de robinets qui peut penser qu'il y aura toujours besoin de salades et de robinets ! La seule possibilité de rattachement à quelque chose de positif, pour ces salariés, c'est justement à leur centralité dans le fonctionnement d'ensemble du système et de refuser toute dévalorisation de leur travail ou de leur situation qu'ils assimileront à une atteinte à la mission de service public alors que l'État cherche surtout à réduire les faux frais de la « machine ». Ils sont donc amenés à s'opposer ou à négliger les contraintes du redressement économique et les exigences de rentabilisation qui en découlent. Contraintes et exigences qui leur apparaissent non fondées, politiques. Contrairement aux travailleurs du privé ou du secteur concurrentiel, la logique de leur sentiment d'appartenance à « l'entreprise » les conduit à refuser les diktats de leur patron particulier : l'État. Ils ne voient pas, ou mal, que leur place centrale nécessite justement une forte dévalorisation de leur métier, un grignotage constant des acquis, un abaissement relatif de la valeur de leur force de travail… Comme la centralité de la grande entreprise de production de masse dans la période précédente avait nécessité de casser les métiers et d'employer une main d'oeuvre à bas prix.

Contre cette dévalorisation, ces mouvements revendiquent souvent « la dignité », un salaire adéquat à leur niveau de formation et une extension du nombre d'employés dans le même secteur mais sur des bases corporatistes qui, non seulement les séparent d'autres corporations ou d'autres travailleurs, mais les divisent aussi à l'intérieur de leur propre secteur (entre infirmières et aides-soignantes, entre roulants et sédentaires de la sncf, entre les différents grades d'enseignants, etc…). Cette dimension corporatiste des mouvements est bien un signe de la conscience de leur dévalorisation mais le moyen de lutte qui en découle relègue cette conscience au second plan en privilégiant les revendications des « professionnels » qui se posent en garants de la mission de service public. Conséquence non directement voulue mais pourtant prévisible, les autres se retrouvent dévalorisés par différence et peuvent éventuellement servir de cible à la vindicte populaire3.

Déclin syndical et nouvelles formes d'organisation.

Dans la structure de classes traditionnelle du rapport social capitaliste, les ouvriers étaient comme exclus de la société de par leur situation de classe dangereuse et le rattachement à la société ne se faisait qu'après coup, par leur fonction productive de richesse. C'est cette « positivité » par rapport au travail productif qui était à la base de leur conscience de classe et de leurs luttes. Cette situation s'est transformée à partir de la mise en place de l'État-providence et du développement du modèle fordiste. En conséquence, les travailleurs ont aussi été intégrés à la société en tant que citoyens (les deux guerres mondiales ont d'ailleurs joué un grand rôle dans cette évolution). La première constitution de 1946 et certains passages de celle de 1958 insistent bien sur le droit au travail et le lien entre travail et citoyenneté. Ce qui change aujourd'hui c'est que l'appartenance à la société apparaît comme une donnée naturelle, sans être liée à une quelconque activité. Elle est un préalable. On serait membre du corps social en tant que celui-ci ne serait pas autre chose que la configuration de la société des hommes, conception abstraite garantie par le concret des fameux « droits de l'homme ». Cette appréhension repose bien sur une part de vérité contenue dans la crise du travail comme activité humaine dominante mais elle repose surtout sur l'illusion d'une liberté qui serait l'essence de l'homme dans la société démocratique. Le développement actuel de l'exclusion et la « question » immigrée nous montre que c'est encore la disponibilité au travail et la discipline du travail qui assurent réellement la reconnaissance sociale. Dans ces conditions, la lutte ne peut plus être la constante d'un rapport social antagoniste entre les classes, mais le fruit d'une résistance ou d'une révolte devant ce qui apparaît, par à-coups, insupportable. Cela éclaire un peu la revendication de « la dignité ». La dignité de l'ouvrier reposait sur son travail effectif, son savoir professionnel, l'idée qu'il participait à la construction du monde, du progrès. Il n'y rapportait pas ses conditions concrètes de travail souvent très dures et qui faisaient l'objet d'autres luttes. « L'esclavage salarié » n'était guère plus dur que sa vie hors du travail. Il ne revendiquait donc jamais cette dignité qui lui était intérieure. Quand elle ressortait, c'était sous forme de fierté ouvrière ou dans la conscience de classe du producteur. Par contre, les revendications actuelles de dignité ne sont qu'une réaction à une dévalorisation du travail dans les secteurs de la reproduction. Elles sont portées à l'extérieur, vers la « société civile » qui est prise à témoin en tant que juge de la valeur de ce travail. C'est d'ailleurs pour cela que ces mouvements cherchent l'appui ou la résonance des médias : ils sont dirigés prioritairement vers le public et seulement après vers l'État. Il y a bien là une critique implicite de l'insuffisance ou de l'inutilité de l'État mais pas de critique de l'État en tant que tel. La conscience qui peut s'en dégager est l'exacte inversion de ce qu'était la conscience prolétarienne ; elle est conscience d'un tort particulier et momentané. Par la même, l'extension de cette conscience particulière à une vision plus globale reste problématique même si l'exigence de dignité comporte des aspects universalisants.

Il n'est donc pas très étonnant que se produise une désaffection vis-à-vis des syndicats, organes anciens de l'intégration contradictoire de la classe ouvrière. Le syndicat montrait au travailleur qu'il était important, malgré les apparences, mais il ne peut avoir le même rôle face au salarié moderne qui se croit important avant même d'avoir travaillé. Progressivement les syndicats sont délaissés, sans que cela prenne une forme volontaire et active, anti-syndicale par exemple, comme ce fut le cas dans les années 70. Non, c'est plutôt le résultat de mouvements qui agissent dans l'immédiat d'un rapport social transformé, tout en récapitulant des éléments de l'expérience passée. Par rapport aux syndicats cela produit une attitude ambigüe : c'est bien qu'ils existent car ils sont la « sécurité sociale » du salarié mais ce qu'ils défendent ne correspond pas aux intérêts de la base. Leurs mots d'ordre n'ont donc plus guère d'échos mais quand il s'agira de lancer une grande lutte, tout en les laissant de côté au départ, on leur demandera ensuite de négocier parce qu'ils sont faits pour cela. C'est reconnaître qu'ils appartiennent aux institutions bureaucratiques qui nous gouvernent. Ils n'ont d'ailleurs même plus besoin de militants sur le terrain, seulement de boîtes postales, secrétaires de section et permanents (seule la cgt résiste encore à cette modification des données, arcboutée sur la défense des acquis des derniers bastions de la classe ouvrière qualifiée).

Ce déclin des syndicats, qui fait l'objet de nombreuses études sociopolitiques et d'articles de presse, ne signifie pas forcément qu'il y ait un déclin des fonctions du syndicalisme (défense des intérêts et représentation) mais que celles-ci s'exercent sur un corps social profondément modifié. Symbole traditionnel de l'unité abstraite des travailleurs, son image se dilue dans la perte de centralité du travail productif, dans la déconcentration des entreprises. Quand un syndicat cherche à maintenir, malgré tout, le projet de l'unité, il est immédiatement perçu par la base comme politique et dénoncé comme tel par le pouvoir et les médias.

Les « coordinations » ont pu prospérer sur cette faiblesse syndicale car elles répondaient à l'attente de salariés qui ne se projettent plus dans une entité (la classe) qui leur paraît maintenant abstraite mais qui cherchent à s'unir ponctuellement, dans le cadre d'une lutte, à partir d'un travail concret et d'une situation commune. En même temps ces coordinations présentent l'avantage d'être mieux contrôlables par la base dans la mesure où les délégués ne sont pas des professionnels de la fonction et que la pratique des assemblées générales quotidienne est souvent de règle. Ces pratiques « assembléistes » et de démocratie directe ne semblent pas être essentiellement le fruit de principes (issus de la tradition anarchiste ou communiste libertaire). Elles correspondent souvent à la meilleure façon de souder la communauté de travail ou de situation ; par exemple, la pratique de l'assemblée générale sert plus à concrétiser l'existence de la lutte, à montrer qu'on est là, qu'elle ne permet des discussions réelles et une véritable prise de décision collective. Dans ce cadre, bureaucraties syndicales et groupes politiques apparaissent comme extérieurs au mouvement et ne sont utilisés que comme forces d'appoint. Il y a à la fois refus de se laisser manipuler et crainte d'une ouverture vers l'extérieur qui globaliserait le conflit, lui faisant perdre ainsi ses fondements et sa spécificité. Cette restriction du champ d'intervention des luttes ne permet donc ni globalisation ni convergence ; le fait qu'elles se succèdent dans le temps en dit long sur la nature de ces mouvements : il s'agit de faire comme les autres mais en marquant la distinction. Il n'y a pas de dépassement possible à partir de cette position. Elle peut néanmoins servir de base de discussion sur le sens du travail, l'organisation du travail, les rapports production-reproduction dans le système capitaliste moderne. Dans cette mesure, l'exigence de dignité indique le niveau actuel de la contradiction production-reproduction et elle s'oppose à la fois aux exigences d'économie des pouvoirs publics et aux exigences de services illimités des usagers.

Pour finir, on peut aujourd'hui se demander si la forme des coordinations n'est pas elle-même déjà dépassée. Bien sûr, la répétition de mouvements du même type est toujours possible mais sur les mêmes bases limitées. L'individualisation est telle, la dévalorisation des métiers suffisamment avancée pour qu'il soit de plus en plus difficile de trouver des revendications unifiantes ou tout simplement, quelque chose à négocier. Nous avons déjà dit, sous une autre forme4, qu'une des bases actuelles du consensus réside dans l'impression qu'il n'y a plus vraiment d'ennemis (exploiteurs, étrangers, communistes), mais seulement des dilemmes ou des problèmes dont on ne peut sortir. Toute solution doit donc être consensuelle ; c'est la rançon que le salarié moderne doit payer à la société démocratique et c'est en elle qu'il faut porter le fer.

Annexe sur les mouvements étudiants et lycéens de 1986 et 1990 en France.

C'est sur les ruines de l'ancienne école de classe5 que la communauté scolaire s'est affirmée et a été reconnue comme une expression du nouveau pouvoir de la « société civile ». En 1986, pour la première fois dans le secteur de l'éducation, un mouvement se développe alors que toute la jeunesse est scolarisée et que le cycle d'étude supérieur est une réalité ou un objectif pour la majorité d'entre-eux. La situation par rapport à 1968, point de référence obligé, est différente puisqu'à l'époque le mouvement de démocratisation de l'enseignement n'en était qu'à ses débuts, ce qui permit aux détracteurs du mouvement, de le qualifier d'expression de la jeunesse bourgeoise en révolte.

Le mouvement de 1986 se perçoit tout de suite comme le mouvement de toute la jeunesse, celle-ci étant définie par sa situation particulière de groupe d'âge scolarisé, hors du monde adulte assimilé au monde du travail. Les mesures sélectives et inégalitaires prises par le gouvernement Chirac sont alors perçues comme des tentatives de destructuration d'une communauté qui ne revendique pas qu'une égalité des chances de formation mais désire aussi une socialisation réussie à l'intérieur de la « bulle » scolaire, une socialisation dans et par l'école. L'école est vécue comme un facteur d'intégration, même si elle n'est pas parfaite et elle mérite qu'on la défende ! C'est ce qui explique qu'on ait eu une extension rapide du mouvement étudiant aux lycées, puis aux lep.

Si cette communauté scolaire a bien intégré les valeurs du capital (concurrence et sélection)6 au niveau quotidien (notes, orientation), comme des données internes à son existence et à son fonctionnement, elle a tendance à les refuser quand elles se présentent sous la forme politique que lui donne l'État. Elles sont alors ressenties comme dangereuses pour l'unité, pour l'égalité abstraite censée cimenter le groupe. Cet aspect unitaire toujours mis en avant peut se renforcer dans la lutte mais pour cela il doit nier toute singularité des individus qui le composent car il tire sa force de sa prétention à représenter l'ensemble de la communauté de situation. Il n'est donc pas étonnant de voir régner, derrière l'idéologie de la liberté et du droit à la différence, un unanimisme de rigueur. L'obsession de la récupération n'est pas seulement due à une crainte de politisation et donc à une perte possible d'autonomie du mouvement, elle est aussi crainte de toute division. Cela n'est pas contradictoire, fondamentalement, avec la présence à la tête du mouvement, d'individus très politisés. Par leur formation ils sont mieux à même de se promouvoir au sommet mais cela ne les empêche pas, eux-aussi, de prôner l'apolitisme seule base idéologique commune à tous les participants.

Le mouvement lycéen de 1990 marque une continuité avec celui de 1986 (toujours les exigences unitaires-égalitaires de la communauté scolaire), mais aussi des différences profondes. Le décalage qu'il y avait en 86, entre l'origine étudiante de la grève et le relais lycéen qui suivit, n'avait pas engendré d'opposition majeure à l'intérieur du mouvement, tout au plus un certain étonnement chez les étudiants. Par contre en 90, les étudiants sont restés en dehors, comme k.o. de leur propre audace à l'époque où ils étaient lycéens, et le décalage s'est produit à l'intérieur du mouvement en raison du poids grandissant des banlieues en milieu scolaire. Si on retrouve en 90 le caractère pacifique du mouvement de 86, caractère qui exprime une socialisation par l'école ressentie comme étant sans problème majeur, la violence, qui comme en 86, viendra se surajouter au mouvement n'a pas les mêmes origines, ni les mêmes buts. Elle n'est plus essentiellement due à une opposition politique de principe à l'État mais elle est liée directement à l'exclusion et à la révolte qu'elle produit. Cette fois, les « casseurs » et les empêcheurs de manifester en rond ne sont pas des « professionnels de l'agitation », plus âgés et ayant terminé leurs temps scolaire mais des individus qui ont été expulsés du cadre scolaire et/ou qui sont marginalisés de par leur devenir social. C'est que l'exclusion ne se fait plus à l'entrée de l'école, un peu moins pendant, mais de plus en plus à sa sortie. Le discours sur l'égalité des chances ne fonctionne plus, surtout dans les zones défavorisées. 1990 aura plus été le mouvement de la fin des illusions, de l'éclatement de l'unité, qu'un réel mouvement de lutte. Dans un premier temps, ce sont les lycées « à problèmes » (échec scolaire, insécurité) qui ont lancé la grève ; ils ont ensuite été relayés et débordés par les jeunes des banlieues ; enfin, les grands lycées classiques et certains lycées de villes de province épargnés par la violence des restructurations industrielles, se sont lancés dans l'action alors que le mouvement refluait déjà. Les premiers dans l'action étaient très conscients de leurs liens avec les seconds (cela se traduisit concrètement par l'apparition de leaders beurs), de par leurs origines sociales communes, l'habitat commun, leur devenir social précaire mais ils cherchaient encore à donner une forme organisée et finalement politique au mouvement (lutte entre fidel-ps et jc-trotskistes). Par contre, les derniers renvoyaient dos-à-dos les coordinations jugées trop politiques et les « casseurs » considérés comme délinquants. Derniers représentants de la « bulle » scolaire, ils développaient une fausse conscience caractéristique qui leur fit dire à la télévision très réceptive à leur position : « Ils nous ont volé notre mouvement ».

Ce qui est sûr, c'est que la situation est aujourd'hui beaucoup plus explosive qu'en 1986. Les effets de la crise et des restructurations sont en place et le discours démocratique ou technocratique ne fonctionne plus à plein que parmi certaines catégories privilégiées. Cela dit, les limites du mouvement sont importantes. C'est encore l'immédiateté de la situation dans le rapport social qui l'emporte. Les élèves croient avoir des droits en tant qu'usagers de l'école et ils les revendiquent sans passer par une réflexion sur ce que signifie ce désir de consommation. Quant aux jeunes exclus ou en passe de l'être, ils ne cherchent pas à détruire ce qui les opprime et nie leur égalité aux autres car eux aussi veulent de la « thune » et ils essaient d'exploiter les quelques opportunités ou failles laissées par le système (se glisser dans les manifestations de masse pour récupérer et faire circuler les marchandises, etc…). Il ne faut pas croire pourtant que cette autre forme de consommation, plus active et ludique soit une marque de totale soumission à l'idéologie de la marchandise, à l'intérieur même d'un comportement de révolte. Ces « reprises » collectives relèvent souvent de la provocation et de la dérision7. Il est de bonne logique, pour les privilégiés, de vouloir transformer ces « casseurs » en consommateurs et en comptables, de les espérer à leur image. Le désir de normalisation des comportements est tel qu'il faut aller en chercher les traces jusque dans les pratiques déviantes ou incompréhensibles8. Se persuader de la conformité des autres peut être rassurant pour l'esprit des intellectuels et des journalistes mais comment être sûr de ne pas faire erreur ? Pour éviter toute mauvaise surprise rien ne vaut un bon emprisonnement préventif. L'État et sa Justice « indépendante », pour intimider ces nouvelles « classes dangereuses », ont su prononcer des condamnations dignes du xixe siècle et de l'Angleterre de Thatcher. Plus la société apparaît pacifiée, plus elle a peur, car le moindre écart par rapport à ce qui est prévisible et planifié est considéré comme dangereux ou même monstrueux. Ainsi, le président du tribunal de Paris appelé à juger les interpellés pendant les manifestations, a-t-il parlé, à leur égard, de « déchets de l'humanité », au moment bien choisi où la société française, dans tout ce qu'elle comprend de personnalités (des ministres aux présidents de clubs de foot), se vautrait dans les scandales financiers. Un tel langage est le signe d'une perte (momentanée) de contrôle de la situation. Il ne tient qu'à chacun de nous, de notre place, de s'opposer aux « solutions » maintenant proposées par l'État : toujours plus de police y compris dans les centres de vacances, y compris dans l'école, toujours plus de (mal)traitement social.

 

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Notes

1 – C'est ce qu'on a appelé, à l'époque, « l'auto-négation du prolétariat », sans pouvoir dépasser la contradiction individu/classe. Le courant « opéraiste » italien a lui aussi, sans succès essayé de résoudre cette question (Cf. A. Negri et cf. aussi mon livre Individu, révolte et terrorisme, éd. Nautilus. 1987).

2 – Les derniers conflits dans le secteur privé (sidérurgie lorraine et automobile), participaient encore de l'ancien cycle de lutte par bien des aspects mais ils annonçaient déjà le nouveau car l'ennemi n'était plus l'entreprise et sa direction, mais l'État. Dans la crise et devant les « nécessités » de la restructuration, les luttes d'entreprises sont néanmoins restées isolées malgré l'impact des luttes de Longwy dans toute la population. Depuis lors, les rescapés des restructurations courbent la tête assommés par le discours de la Gauche et par les chiffres de la croissance japonaise. Un conflit important, comme celui de Peugeot en 89 reste atypique à la fois par ses caractères archaïques de vieux conflit de classe et aussi par des exigences de « dignité » proches de celles que l'on trouve dans le secteur public mais adressées à un patron du privé.

Or justement, la particularité du secteur public ou semi-public, ce n'est pas seulement le statut professionnel garanti, c'est aussi la confrontation quotidienne au public et à l'État-employeur qui a du mal à fuir ses responsabilités car en théorie rien n'est au-dessus de son autorité.

3 – Voir à ce sujet la situation dans l'enseignement où traditionnellement les auxiliaires servent de défouloir à l'administration, aux parents et même à certains professeurs. La situation ne va pas en s'améliorant puisqu'on voit maintenant des « vieux » certifiés ou agrégés reprocher à l'administration de recruter les « nouveaux » à un niveau trop bas !

4 – Cf. mon article avec Charles Sfar dans ce même numéro, où nous parlons des bases d'un nouveau conservatisme, démocratique cette fois.

5 – Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait plus d'inégalités dans l'école, mais que justement ces inégalités sont reproduites dans l'école. Le brassage social plus important qu'auparavant masque la sélectivité de l'échec scolaire.

6 – Il n'y a plus de révolte visible contre l'école, peu de remise en cause des contenus enseignés, de la fonction disciplinaire de l'institution car cela contredirait l'aspect communautaire de la socialisation spécifique qu'elle réalise. Si cela peut paraître négatif du fait que la révolte est repoussée aux marges de l'institution, la simple existence de ces mouvements signifie quand même que l'école ne peut assurer à la fois l'intégration de toute une classe d'âge (objectif politique et social) et sa rentabilisation (objectif économique). Cet échec est gros d'autres affrontements.

7 – Si les médias ont beaucoup insisté sur le pillage de vêtements et de matériel électronique, ils ont fait moins de bruit sur les distributions de bonbons aux « petits ».

8 – On a eu la même réaction des médias pendant les dernières grèves à la ratp (90-91) : ils ont cherché à faire croire que les jeunes des ateliers de réparation du rer bloquaient à une centaine tout le fonctionnement du métro et cela pour quelques dizaines de francs supplémentaires !