Mais pourquoi les Pensions ? Les grands hôtels, c’est tellement mieux

octobre 1996, Acrata-Kinesis



Que l'on doive mourir est bien certain. Mais que l'on doive toujours tenir par la main la sœur misérable de la mort, c'est à dire la survie forcée, eh bien ceci ne semble pas du tout inscrit dans le prétendu ordre naturel. Cependant, à cause de l'aliénation de soi et de l'expropriation des capacités manuelles et intellectuelles des humains, c'est ce qui se passe.

Les pensions, par de nombreux aspects sont très significatives de cet état, même d'un point de vue conceptuel. Elles présupposent une vie entière de travail aliéné, extorqué et représentent une sorte de « mort douce » : avoir les moyens matériels (d'ailleurs souvent limités) pour conclure l'agonie. Elles renvoient à l'inutilité d'une vie, au moins sous l'aspect du travail, et soulignent l'inutilité personnelle de l'homme et de la femme à la retraite.

Deux langues proches de la nôtre expriment cela avec une grande cruauté. Pour « pension » les français disent « retraite » (ce qui correspond au retrait de la vie active). Les espagnols parlent de « jubilación » (« giubilazione », voie d'expulsion). Pour nous, les « pensions » font plutôt penser à ces petites auberges misérables de Rimini ou de Loano où la mort est déjà dans le « tout compris » et est vendue pour des vacances.

On s'est tellement habitué à ce mode de vie que l'actuel débat sur la « restructuration » des pensions, non seulement n'a étonné personne, mais a fini par maintenir tout le monde au même niveau. Le paradoxe, en revanche, ce n'est pas, comme les belles âmes du christianisme et du progressisme veulent nous le faire croire, dans le cynisme de sévir contre les plus faibles ou dans la redécouverte de choix de classe déclarés, après une longue période où l'on évitait de parler des discriminations de classe tout en les pratiquant tous les jours. Il s'agit au contraire de la remise en place autoritaire du travail avec l'insoutenable alibi de sa nécessité pour assainir une économie « malade » alors qu'il est évident que la maladie est dans l'économie capitaliste elle-même et qu'aux yeux de tous, la plus grande partie du travail actuellement distribué n'est pas humainement nécessaire.

On entend par « travail humainement nécessaire » cette partie de l'activité humaine, évidemment coordonnée, qui permet la survie de l'espèce et son bien-être (de la production alimentaire à celle des logements, des objets utiles pour la vie quotidienne, à celle des moyens de transports et autres moyens de communication).

Une fois le développement technique atteint, cette activité occupe une partie assez limitée du travail effectif de l'homme, alors que l'on impose des travaux humainement non nécessaires (financiers, bancaires, assurances, bureaucratiques, police, etc.) et que l'on cherche toujours plus à augmenter artificiellement les besoins (« il faut » sentir la nécessité de changer la Uno, passée de mode, pour la Punto plus « sur la crête de la vague »).

La réalité est qu'existent déjà tous ces présupposés matériels et intellectuels pour une vie riche et agréable, et le Pouvoir, qu'il soit directement exercé par ou sous sa forme autonomisée, s'oppose de manière féroce à cette possibilité.

Aujourd'hui, le travail a uniquement deux finalités : la reproduction et l'immuabilité de l'ordre social. Immuabilité comme persistance de la division du travail dans le moment productif mais aussi des rôles en général, et reproduction tendanciellement infinie avec d'infinies variations qui ne servent plus à la création de matérialité et de milieux qui dépasseraient les précédents.

La reproduction élargie signifie la répétition du présent avec des modifications de toute petite portée. Ce n'est pas un hasard si les recherches les plus importantes et les mieux financées concernent les domaines de la médecine, de l'énergie, de l'environnement, de la communication de masse, de la bio-industrie.

Le corps humain, privé de sa force de travail qui a été rendue quasiment superflue (mais évidemment sans que cela coïncide avec l'abolition de la malédiction du travail), revient au premier plan comme objet de l'utopie capitaliste d'administrer une sorte d'éternel présent, étendant les formes de l'administration dans chaque pli de la vie collective et individuelle.

Dans une société où tout est paradoxe, il n'est pas du tout étonnant que, du paradoxe il ait été fait une arme de contrôle de l'administration du Pouvoir.

Le paradoxe se dévoile quand les marionnettistes télévisés du gouvernement et leurs opposants constituant leur image inversée (progressistes et syndicats) discutent avec animation pour savoir si 35 ans de contribution de prévoyance sont ou non suffisants pour « jouir » d'une pension pleine (actuellement 80% du salaire) ou s'il est plus juste de travailler jusqu'à 61 ou 65 ans : ils sont en train de programmer la mort sous la forme d'une survie privée de ses contenus vitaux. On veut en réalité, continuer à extorquer sueur et intelligence pour cacher l'horrible vérité : la fin du prétendu progrès et la stagnation constante de l'existence humaine administrée par un ensemble de pouvoirs qui ne sont utiles qu'à eux-mêmes.

Pourquoi alors ce conflit entre les gouvernants et les syndicats ? Ils pouvaient se mettre d'accord simplement en se regardant en face, sachant qu'ils étaient en train de parler du faux économique et de son organisation sociale.

Non, au contraire. Nous voici à la grève générale. Sans que personne n'ose dire que nous sommes arrives à la forme d'exploitation la plus dégueulasse que l'histoire puisse se rappeler : l'imposition du travail quand la valeur s'est elle-même autonomisée du travail. Il est improbable que le président des Conseils2 et ses honorables conseillers ne sussent pas qu'en accentuant les provocations, ils susciteraient une opposition d'apparence frontale mais en réalité spectaculaire comme celle des syndicats (« Nous sommes tous favorables à la réforme des pensions mais il y a manière et manière »). Le fait est que les individus prolétarisés, souvent de façon confuse, se rendent compte des mystifications jouées sur leur peau. Et alors cette colère sourde, qui, jusqu'ici, s'est exprimée en grèves spontanées, en incidents de manifestations ou s'est renfermée dans une fragile coquille de désespoir et d'ennui quotidiens, risque de faire des vagues, de bouleverser les sacro-saintes institutions. Or voilà que pour mettre une digue préventive, discutant d'inepties, les « représentants sociaux » jouent leurs rôles. La grève générale est une soupape de sécurité. Non à la grève générale ? Bien au contraire.

 

IL FAUT CRÉER LES CONDITIONS POUR UNE GRÈVE GÉNÉRALE ; NON SEULEMENT CONTRE LES PROBLÈMES DE RETRAITE MAIS CONTRE LA LOGIQUE MÊME DE LA RETRAITE, CONTRE L'INSUPPORTABILITÉ DE CETTE EXISTENCE, CONTRE LE CARACTÈRE INSENSÉ DU TRAVAIL IMPOSÉ, CONTRE CEUX QUI LE GÈRENT.

 

Notes

1 – Les auteurs jouent ici sur le double sens du terne italien « pensione » qui signifie à la fois retraite et petite auberge.

2 – L'auteur fait un jeu de mots entre « consigli » (conseils) et « conigli » (lapins).