Quatrième de couverture du numéro 2

septembre 1990, Temps critiques



Le rapport social capitaliste tend à occuper tout l’espace-temps des êtres humains. Son triomphe apparent (marché mondial unique, unification des formes de gestion de la force de travail, unification des formes politiques dans la démocratie autoritaire) masque son nihilisme qui transparaît pourtant dans son utopie, laquelle constitue aussi sa limite : réaliser une communauté humaine où les hommes ne seraient plus que des automates.

Au rythme actuel de son développement, il n’y aura bientôt plus ni référent négatif à faire valoir (le prétendu communisme est mort) ni ennemi à combattre (la dissolution de la classe antagoniste, du sujet traditionnel de la révolution, lui laisse le champ libre). Son utopie semble près de se réaliser : être seul face à lui-même, dans sa pureté.

C’est cette réalité que les individus ressentent comme fatalité car leur « subjectivité » ne peut plus se rattacher à rien de vivant, ni à des personnes ni à des classes. Pour exister, ils se lancent dans une quête identitaire qui fonctionne comme nostalgie du vivant. Leur résistance pour trouver appui et représentation prend alors souvent la forme d’une réactivation des vieilles déterminations communautaires, nationales ou religieuses. Cette quête identitaire indique une faiblesse du sens de révolte, de lutte, et ne les amène pas automatiquement à critiquer ces déterminations, puisqu’ils pensent les avoir choisies librement. S’ils ne peuvent donc, sur ces bases, poser les prémisses d’un autre rapport social, ils signalent malgré tout la nécessité d’autres possibles sans en montrer la voie.

Comme dans la période 1917-1933, comme à la fin des années soixante, c’est la question du rapport individu-communauté qui se répète. A priori, les chances de la résoudre pratiquement apparaissent faibles du fait de l’absence de mouvement social révolutionnaire. Mais cette impression n’est-elle pas aussi liée au fait qu’aucune des réponses précédentes ne s’est avérée être une solution puisqu’elles ont toujours sacrifié l’individu, soit en le dissolvant dans la communauté, soit en le séparant de celle-ci ?

Pour ne pas en rester à cette impression, il s’agit de promouvoir tout ce qui n’est pas adéquat à la réalité, et, par exemple, dans le cadre modeste de cette revue, de développer une information réflexive qui tente de dépasser les replis nationaux, régionaux, individuels et domestiques, et qui cherchent à surmonter la particularisation des activités humaines.

Cette revue ne doit pas être de pure théorie, mais plutôt un état des lieux de l’activité critique, que celle-ci se mène en France ou à l’étranger. Elle sera donc largement ouverte à et vers toutes celles et tous ceux qui refusent ce que la représentation dominante et consensuelle cherche à faire admettre : que la société capitaliste est la seule société humaine possible.

Il ne s’agira pas, bien sûr, d’accepter n’importe quelle contribution, mais il faut enregistrer comme définitif, et finalement positif, le fait qu’il n’y ait plus d’unification possible, à priori, de la théorie critique, car il n’y a plus de classe qui porterait l’unification future de la société.

Dans un premier temps, textes, articles, tracts, impressions, pourront se juxtaposer dans l’attente de clarifications et de reprises en compte, par d’autres, du projet initial. Dans un premier temps aussi, la revue ne sera éditée qu’en langue française.