L’autonomisation des apprentissages dans la société capitalisée

décembre 1999, Jacques Guigou



I. Présupposé, méthodes

1- auto­nomie, auto­télie1, auto­organisation, auto­formation, auto­évaluation, comme les nombreuses activités qui relèvent de l'auto­référence, sont à analyser comme les résultats, les aboutissements d'un procès d'auto­nomisation.
2- Connaître ces pratiques auto­nomistes d'aujourd'hui nécessite une critique de leur auto­nomisation, c'est-à-dire une tentative pour comprendre leur histoire et en saisir le devenu.
3- Les pratiques d'auto­formation et d'auto­apprentissage contiennent un présupposé de positivité, de nécessité, de valorisation et d'optimisation qui doit être mis en question par la connaissance critique.

II. auto­didaxie contra auto­formation

II.1. L'auto­didacte est contemporain de la genèse de l'individu moderne


Dans le système féodal et la société théocratique l'auto­didacte n'existe pas. C'est l'individualisation politique et économique qu'a opéré le capitalisme mercantile puis libre-échangiste et aboutissant à la figure bourgeoise du propriétaire, qui a permis de lui créer une possibilité d'existence.

Ce n'est qu'avec l'individu-bourgeois et son mode de socialisation/éducation par l'école de classe que put négativement apparaître (très minoritairement) l'individu auto­didacte. Le phénomène est d'ailleurs confirmé par son inscription dans les langues européennes, anglaise d'abord (en 1534) puis française (en 1557).

II.2. L'auto­didaxie : une activité de prolétaire hors de l'école et hors de l'usine

Dans la société de classe moderne, dominée par le capitalisme manufacturier (xviiie s.), puis industriel (xixe s.), l'auto­didacte n'a pu se manifester comme figure de l'individu « qui apprend sans maître » qu'en opposition à l'institution-nalisation de l'école en faveur des enfants de la classe dominante. Appartenant toujours à la classe dominée (paysan, artisan2 — hors compagnonnage —, ouvrier), l'auto­didacte échappait à la normalisation scolaire des apprentissages manuels et intellectuels. En référence imaginaire à l'aristocrate érudit, au religieux lettré ou au bourgeois savant, l'auto­didacte visait une émancipation individuelle dans et par la connaissance, mais sans y parvenir réellement puisque son horizon social restait limité par celui de sa classe. Ses apprentissages individuels se réalisaient de manière prépondérante sur des activités sans rapport direct avec le travail productif3. Dans la sphère du travail productif, à la manufacture, comme ensuite à l'usine, l'auto­didacte n'avait pas de place. Seul l'apprentissage sous l'auto­rité d'un maître-ouvrier était considéré comme un facteur de production4. Les savoirs-faire professionnels et les compétences techniques étaient déterminés et codifiés par le procès de production et l'organisation du travail. Pendant son temps de travail le salarié ne pouvait donc pas se situer dans une dynamique d'auto­didaxie.

II.3. L'auto­praxis éducative du prolétariat en lutte n'était pas de l'auto­didaxie

Dans l'expérience historique du mouvement ouvrier, dans les luttes de classe, se sont manifestés des moments d'éducation collective qui ne relevaient pas de l'auto­didaxie ( elle est par essence une activité individuelle) - mais qui exprimaient une aspiration collective pour s'affranchir de la culture bourgeoise et de ses représentations. Cette auto­éducation prolétarienne était en opposition complète avec l'éducation-dressage pratiquée par l'école bourgeoise. Elles cherchaient à porter une contradiction politique dans les bases mêmes de la société de classe, précisément dans son mode de socialisation inégalitaire et despotique. Les moins ignorées de ces expériences concernent les Bourses du Travail et le syndicalisme révolution-naire. Cela ne signifie pas qu'au xixe et dans la première moitié du xxe siècle l'auto­didacte avait nécessairement un projet de changement de classe sociale, mais que parmi les rarissimes promus sociaux « réels » de cette période, une assez forte proportion étaient des auto­didactes.

II.4. Dans la société capitalisée d'aujourd'hui, l'auto­formation est un opérateur de la valorisation ; ce n'est plus de l'auto­didaxie

Nous avons analysé ailleurs5 comment le paradigme de la formation a constitué, dès les années 60, un opérateur politique majeur dans la crise du capitalisme industriel de type fordiste. La formation continue et généralisée pour tous (même si de fortes inégalités perduraient dans le droit à la formation ) a contribué à supprimer du travail humain productif pour le convertir en « gestion des ressources humaines ». Dans l'économie d'aujourd'hui, c'est l'ensemble des activités humaines qui, entrées en crise profonde car elles portent sur le devenir-même de l'espèce (cf. les mondes virtuels, les bio-technologies, l'intelligence artificielle, etc.), est l'objet de la valorisation. Chaque individu est assigné à s'auto­gérer comme particule de capital, c'est-à-dire comme élément capable de saisir, en permanente et très rapidement, toutes les informations qui déterminent son existence économique. Dans cette situation les pratiques d'auto­formation ne sont pas antinomiques avec les pratiques de formation. Le paradigme de la formation présuppose l'activité d'auto­formation.
L'apprentissage s'étant auto­nomisé du travail humain productif (i.e. le « travail vivant » chez Marx), toute activité humaine contient désormais son apprentissage techniquement et cognitivement normalisé : un logiciel — actualisé — pour chaque opération. Contrairement aux connaissances qui supposent des médiations et qui s'inscrivent dans une temporalité humaine, les savoirs contiennent leur mode immédiat d'acquisition et d'évaluation. Ils sont à eux-mêmes leur propre finalité. Ils s'auto­présupposent comme acquis de l'actuel ; comme nécessité cognitive. L'activité apprenante techniquement normalisée est devenue un moment de la reproduction générale du système capitalisme qui aujourd'hui se parachève6. Dans ces conditions, l'auto­didacte ne peut plus exister. L'auto­formation, présupposée dans la formation, constitue le modèle dominant et unique des apprentissages. Dès lors, parler de « néo-auto­didactes7 » (G. Le Meur) pour qualifier, par exemple des dirigeants de pme qui se forment seuls à partir des spécifications techniques de leurs matériels, est le signe que l'on prend acte de cette disparition, mais reste insuffisant car l'on se situe encore dans la continuité de la société dans laquelle l'auto­didaxie pouvait exister. Dans cette perspective, nous pourrions situer Benigno Cacérès comme l'un des derniers auto­didactes, puisque l'emblématique fondateur de Peuple et Culture, croyant porter « un regard neuf sur les auto­didactes8 » qui devaient, à son image, s'épanouir dans « la société des loisirs et du temps libéré » a, de fait, contribué à diffuser le modèle contemporain de la formation et de son auto­référence. Restés ancrés sur l'ancien antagonisme entre temps de travail productif et temps hors travail supposé « non contraint », les promoteurs de la « révolution culturelle du temps libre9 », ne pouvaient pas reconnaître le continuum économique, qui, après 1968, a englobé presque toutes les activités humaines quel que soit le moment de la vie où elles sont réalisées. « Tout ce que tu fais, tu le fais en PRO » !. Tel fut, et reste, l'objectif de cette capitalisation d'activités humaines10, qui, jusque dans les années 60 étaient encore, pour certaines et non des moindres, extérieures à la réalisation de la valeur.

III. L'apprentissage virtuel : simulation d'un engendrement

Comme la manufacture avait décomposé les savoirs-faire de l'artisan traditionnel pour les concentrer auto­ritairement dans des procédés de fabrication techniquement normalisés, l'usine fordiste a fragmenté les anciennes qualifications de l'ouvrier de métier pour les intégrer dans un procès de production dans lequel le salarié devient un opérateur spécialisé dans une seule tâche. Dans chacune de ces deux périodes majeures du capitalisme moderne, l'apprentissage du travail productif a subit une auto­nomisation par rapport à l'activité humaine. auto­nomisation du savoir du maître-ouvrier au profit de l'organisation disciplinaire du travail qui dicte aux apprentis les modes opératoires, dans le cas de la manufacture. auto­nomisation du savoir des ouvriers professionnels au profit du système socio-technique qui « adapte » l'opérateur a son poste de travail dans le cas de l'usine fordiste.
Ces deux moments d'auto­nomisation se caractérisent in fine par un seul et même processus d'englobement de l'apprentissage par le système techno-organisationnel de la production. Ce sont les exigences techniques du procès de production qui déterminent chaque fois plus directement les contenus et les formes de l'apprentissage. Les apprentissages non immédiatement productifs étant, quant a eux, conçus et mis en oeuvre par le système de formation comme permettant les apprentissages opérationnels ultérieurs. On reconnaît là les fonctions que le capitalisme de « l'entreprise apprenante » attribuera, après 1968, a toute activité humaine valorisable.

Dans la société capitalisée d'aujourd'hui, celle où, pour « créer de la valeur », le système productif s'est très largement affranchi de son ancien assujettissement à l'exploitation de la force de travail, l'internisation d'apprentissages permanents et immédiats dans toute activité humaine constitue une condition nécessaire à son existence et à sa reconnaissance en tant que telle. Ainsi en va-t-il du produit. Pour circuler comme produit, il doit contenir son apprentissage : non seulement de ses procédures, mais aussi de ses conditions d'exécution ; de son opérationnalisation normalisée, « préformatée11 » comme le dit maintenant la cybernovlangue. Sa puissance et son acte ne font qu'un12.
Un logiciel contient un certain quantum de mémoire virtuelle, et cette mémoire reste limitée à l'activité dont il doit permettre la gestion, c'est-à-dire la conjonction dans un seul et même moment d'un apprentissage et d'une tâche. Dans le « temps réel » de l'informatique, réaliser une activité c'est faire un apprentissage « actualisé ». Seuls des savoirs-informations, auto­nomisés de l'expérience humaine et de la connaissance, peuvent être utilisés pour y parvenir. Ces savoirs-informations étant des objets désubstantialisés13, séparés de la temporalité générique que contient toute activité humaine, ils peuvent alors être combinés à l'infini par le calcul informatique. Une combinatoire en « générant14 » d'autres, nous sommes ici en présence d'un simulacre d'engendrement.

Notes

1 – Qualité de l'être qui a sa fin en lui-même. Terme forgé par le psychologue américain J.M. Baldwin et qui fait partie d'une théorie du développement personnel (cf. Genetic theory of reality, 1895) selon laquelle le moi et l'autre sont dialectiquement engendrés selon « un cercle de projections et d'incorporations ». Cette conception de l'autre comme « moi-alter » ou encore « alter social » influencera les origines de la psychologie génétique française (Janet, Wallon) et caractérise assez précisément la montée en puissance des idéologies de la subjectivité auto­nome ; idéologies qui ont accompagné, dans la phase fordiste de l'économie, le passage à la domination substantielle du capital sur l'ensemble de la société.

2 – Au xviiie siècle, l'artisanat n'était pas intégralement organisé en corporations. Dans son Histoire du travail et des travailleurs (Flammarion, 1975), Georges Lefranc estime que la moitié d'entre eux seulement relevaient des corporations et donc du compagnonnage. C'est dans cette partie non organisée de l'artisanat que se trouvaient surtout les auto­didactes.

3 – Agricol Perdiguier (1805-1875) était auto­didacte comme homme politique et comme écrivain, il ne l'était pas comme menuisier. Jean-Baptiste Godin (1817-1888), fondateur d'un familistère fouriériste et créateur du poêle de fonte qui porte son nom, était auto­didacte comme architecte mais ne l'était pas comme serrurier.

4 – Adam Smith considérait déjà qu'un ouvrier instruit était plus productif et devait donc être considéré comme un investissement utile dans la réalisation du profit.

5 – Cf. Guigou, Jacques (1993), Critique des systèmes de formation des adultes (1968-1992), L'Harmattan.

6 – Cf. Guigou, J. (1999) « Trois couplets sur le parachèvement du capital », in Guigou J. et Wajnsztejn J (sous la dir. de), La valeur sans le travail, L'Harmattan, 1999, pp. 261-276.

7 – Le Meur, G. (1998), Les nouveaux auto­didactes. Néoauto­didaxie et formation, Presses de l'université Laval/Chronique sociale.

8 – Cacérès B. (1967), Les auto­didactes, Le Seuil, Coll. Peuple et culture.

9 – Cf. Dumazedier J. (1988), Révolution culturelle du temps libre, Méridiens.

10 – Il suffit de consulter une quelconque page d'accueil d'un fournisseur d'accès à Internet, pour constater l'abolition de l'ancien antagonisme entre le temps de travail humain productif et le temps hors travail. Manger (des aliments sans ogm conseillés par le site de Greenpeace), boire (avec l'auto­risation de votre gestionnaire de cave à vin), dormir (sous le contrôle de votre agenda électronique), apprendre (selon la progression préformatée de Microsoft), valoriser son cv, voyager (sur les conseils programmés d'aol), commercer, communiquer, sympathiser, satisfaire ses pulsions sexuelles, s'exprimer médiatiquement, s'occuper de son animal favori, faire du sport, regarder des images et entendre des sons, s'agréger à tel ou tel groupe de fidèles, etc., relève d'un seul et même mode de « gestion » de ces « opérations » : la dernière version du logiciel approprié.

11 – Préformatage dont on pourra lire les conséquences ubuesques pour les usagers de la bnf dans le livre de Jean-Marie Mandosio, L'effondrement de la très grande bibliothèque nationale de France, ses causes, ses effets, Paris, 1999, éditions de l'Encyclopédie des nuisances, pp. 116-119.

12 – Ce qui, pour Descartes (comme pour Aristote d'ailleurs), est un des attributs de la Divinité.

13 – Et non pas « immatériels » comme veulent le faire croire les idéologues du « post-moderne ».

14 – La diffusion massive de cet anglicisme (to generate) pour caractériser les résultats des logiques utilisées par l'informatique (inférences, arborescences, etc.) en dit long sur la nostalgie de procréation des adeptes du tout virtuel.